X VIII
Eh bien, j'ai eu mon explication avec Lysias, et je ne me suis pas gene pour lui dire ce que je pensais ; j'ai meme ete violent. Ce qui ma rendu violent, c'est que ma colere a eu le don d'amuser prodigieusement Lysias. Les sourcils legerement rclcvi's, il a d'.ibord eu Fair etonne. .Mais plus je me mettais en colere, plus ses bons yeux clairs et candides petillaient de joie ; cela ma exaspere.
Je lui ai dit entre autres choses :
— Lysias, ca ne pent pas durer eomme Qa, vous entendez bien, ca ne pent pas durer comme <;a. Depuis que je suis Lei, vous tous ne faites que me parler d'amour, clamour sous toutes ses formes, d'amour a toutes les sauces. Tout ce que je vois, toutce queje touche, tout ce que j'entends m excite les sens. La nourriture succulente et les vins genereux que vous me servez, mont mis le feu dans le sang. Je suis dans le meme etat qu'une chaudiere snrchauffee et prete a eclater. Vos deesses ne sont quedes allumeuses,des hetai'res sucrees et poseur's. Vous me parlez de faim d'amour; eh bien ! j'ni faim, je creve de faim. el. quand je vous dis que j'ai faim, vous m'offrez le nectar del'ideal. Je me moque de voire ideal, je m'en moque comme de Tan quarantc J'ai laimet jedemandea dejeuner, vous entendez, a dejeuner.
Je Qe snis pas un dieu ; je demande ud dejeuner vulgaire, an dejeuner de civilise.
— Continue/, jeune ourson,me repondil Lysias, vous etes tres amusant.
— Ah! vous me trouvez amusant. Mais dims tous Iqs pays du monde on trouve des femmes, memedansles coins les plusperdus. Jen ai trouve" aux Indes, en Chine, an Japon, dans les iles de TOceanie, sur les cotes desertes de la mer Rouge. Elles nelaient pas toujours jolies, niais elles ne se drrohaient pas derriere l'ideal. En arrivant ici, je croistomber en plein paradis. Le pays est rempli de deesses exquises et ravissantes. L'amour n'y est pas defendu ; il est au contraire permis, libre, et memo recommande. Maisqu'arrive-t-il? Quand je parte « amour », on merepond« ideal » ; quand je parte « amour », on me repond « amitie amoureuse ». Qa ne peut pas durer comme Qa. Donnez-moi une compagne, ou Laissez-moi m'en alter.
— Je suppose, d'apres votre grande colere, me repondil Lysias, que vous avez Gchoue aupres de Verone et de Sorrente.
— Parfaitement.
— El vous voulezqueje vous donhe une compagne? mais je n'ai rien a vous donner. Les deesses sonl libres el ne m'appartiennenl pas plus qu'h vous.
— Alors il Paul que je reste seul?
— Que voulez-vous que j'y fasse.Vos affaires de cceur nt' me regardent pas : j«' u'ai pas a intervenir. D'ailleurs, il \ a d'autres dresses que Verone el Sorrente. II o'esl pas <lil que Ionics soient aussi indifferentes a vos d6sirs.
— Maissacrenomd'un petitbonhomme,comment voulez-vous que je fasse la cour a une femme qui
ne parle que le carthaginois?
— Apprenez la langue du pays.
— Mais je ne peux pas. Et pais, quand meme j'arriverais a parlor quelques mots, a quoi cela pourrait-il mo servir? Dos qu'on adresse la parole a une deesse, elle se lanco aussitot dans des dissertations philosophiques. Elle vous parle d'espoir d'harmonie, de solidarity amoureuse, de coramandementsdivins. Costa peine si je peux suivre en francais.
— En effet.
— Voyons. n'y a-t-il pas dans tout le pays une autre deesse qui parle le francais ?
— Mais si, il y a Apia.
— Eh bienalors?
— II y a Apia ; seulemeut lit Lysias avec
hesitation.
— Seulement quoi ? Mais parlez done ; vous ne voyez pas que vous me faites houillir. Qu'est-ce qu'ello a. cette Apia. Est-elle laide, ou bossue, ou bancale ; a-t-elle soixante-quinze ans ?
— Non, non, Apia a vingt ans; elle est superbe ; e'est une des plus jolies femmes du pays, et elle est remarquablement douee. Elle a demande a etre attachee a Tobservatoire et a deja fait plusieurs decouvertes importantes en moteorologie.
— Alors pourquoi votre hesitation?
— Mais parce que je ne sais pas si je ne vous rendrai pas un mauvais service en vous la faisant connaitre. Apia est une femme depravee.
— Depravee? Parfait! parfait! farneux! Une
deesse jolie, intelligente et bien depravee, mais c'est le reve, Allons tout de suite voir Apia, lout do suite.
— Apia est une femme depravee, car elle a vingt ans, elle est vierge et n'a jamais aime. Apia est un phenomene d'atavisme barbare qui desoriente la Faculte des Pedigrees.
— Vous dites qu'elle est depravee parce qu'elle est vierge et n'a jamais aime ?
— Mais certainement.
— Yoyez comme nous ne nous entendrons jamais; chez nous on decernerait un prix de vertu a Apia et on la couronnerait rosiere avec felicitations officielles.
— Cela tient a ce que chez vous i'amour est defendu et c'est meme tres curieux. Votre morale est inspiree par l'Eglise, etl'Eglise atoujours soutenu que sans religion il ne pouvaitpas y avoir de morale. Or le fondatcur de votre religion a dit : « Aimez-vous les uns les autres», et il n'a pas epouse une femme du monde; il a pardonne' a une femme qui avail beaucoup aime. Gependant, malgre eel exemple divin, votre morale barhare continue a mettre al'index et a excommunier les femmes qui out beaucoup aime, ce qui prouve que la morale de l'Eglise est en contradiction avec les enseigiiements de votre prophete.
— Ecoutez, Lysias, ne nous §garons pas dans des dissertations philosophiques. Parlons d'Apia qui commence a m'interesser beaucoup. Comment est-elle? blonde, brune, grande, petite?
— Mais au fait, vous I'avez vue, dans la bacchanale. Elle a danse en face de moi. Vous n'avez
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pas remarque une deesse aux cheveux d'orqui etait nue jusqu'a la ceinture?
— La deesse royale! C'etait Apia! Elle est tout simplement splendide. Seulement elle n'a pas l'air commode. Quand je lui ai parle, ce soir-la, elle m'a jete un regard hautain et n'a pas daigne me repondre. Je crois que je dois lui deplaire, car elle a ete impolie envers moi. Non, je n'ai vraimen I pas de chance !
— Eh bien ! je crois que vous vous trompez, et que vous l'interessez au contraire, car elle m'a souvent parle de vous. Elle a le caractere hautain el dedaigneux et n'est pas instinctivement affable. C|est pourquoi elle n'est pas sympathique dans le pays. G'est par inadvertance et non par hostilite qu'elle a manque de savoir-vivre a voire egard. J'aurais voulu eviter votre rencontre, de laquelle je ne presage rien de bon ; mais je n'ai pas le droit de m'y opposer. Je dois vous prevenir qu'Apia n'a pas les memes instincts que les autres deesses. Par un phenomene extraordinaire, qui deroute nos savants les plus illustres, elle represents un type de notre race, eteint depuis bien des siecles. Apia vous dominera.
— Ah, ha ! Ne croyez pas cela, Lysias. La femme qui me commandera n'est pas encore nee. Plus dune a deja essaye, et aucune n'a reussi.
— Vous n'avez jamais eu affaire a une deesse. Enfin, vous etes prevenu. Quand voulez-vous la voir?
— Tout de suite.
— Demain. Je viendrai vous prendre el uous irons a une ceremonie ou Apia doit chanter. Ter-
minez aujourd'hui voire manuscrit, et nous allons faire partir le premier pigeon, qui est maintenant bien au point. Je doute qu'il puisse arriver, etant donne Tenorme distance a parcourir ; mais il n'v a pas impossibility absolue. Si le second pigeon continue a se bien porter, nous le ferons suivre dans un mois ou deux.
Je termine done ce premier manuscrit et tacherai d'en envoyer un second qui sera la suite de celui-ci.