‹ Au pays de l'harmonieChapitre 6 sur 7 · XI · texte numérisé non relu

XI

Jai passe une nuit agitee, mais jai retrouve le calme dans la matinee, el jai ete heureux lorsque Lysias est venu me chercher pour memmener voir ce qu'il appelle le cote terre a terre de Texistence, e'est-a-dire les machines industrielles et automatiques.

Tandis que nous nous dirigions vers le palais des machines, il ma explique que j'allais voir la realisation de la prophetie relative aux forces naturelles devenues intelligentes et transformees en collaboratrices devouees des dieux.

J'avouequeje n'ai pas compris grand'ehose aux machines, dont je n'ai pas vu les dessous. D'ailleurs mes pensees etaient encore absorbt'es par les impressions de la veille.

Nous sommes entres dans un superbe palais desert et silencieux, mais tres artistique. Toutes les machines sont recouvertes et on n'en voit pas le fonctionnement. 11 parait qu'elles sont construites en mati'iiaux inusables et qu'elles ne demandenl ni surveillance, ni enlretien. Elles sont mues par I'electricit^ sans 111, et la force motrice »'^l ohtcnue par la chaleur de la terre captee dans des puits (l*1 phis de 4.000 metres de profondeur, et Iranslbrmee dircctcment en eleetrieile.

.1 ai vu une machine d'ou tombaient continuel-

lemenl des fruits; dune autre, tombaient ties bijoux et des pierreries; d'une autre sortaient des etoffes en cascade. Ces etoffes se pliaient automatiquement par mi mouvement de va-et-vient, puis disparaissaient dans une trappe. De meme pour les fruits, les pierreries et differentes autres choses qui disparaissaient egalement dans d<is trappes. II parait que les objets sont distributes automatiquement par des tubes pneumatiques dans les differentes parties du pays, et que. lorsque les entrepots sont pleins, les communications se coupent et au besoin les machines productrices s'arrGtent d'elles-memes. La distribution est reglee par des commutateurs. Ces commutateurs occupent une immense galerie, dont ils couvrent les niurs. et on y a acces par des echafaud.-igrformant balcons, et situes les uns au-dessus des autres. .Mais le reglage automatique est si bien organise, que la manoeuvre des commutateurs ne demande que peu de travail.

Les etoffes sont (touj ours d'apres Lysias) fabriquees de sels extraits de la terre pardes machines et amenes a l'etat pateux. La pftte passe alors entre deux rouleaux qui lui donnent le coloris et qui impriment la texture, comme on imprime des journaux. La texture se compose de cellules accolees les lines aux autres, et dans cette operation la photographic joue un grand role. II parait que pour une etofTe la cellule originelle est la chose principale, et represente souvent comme travail la vie entiere dun artiste. Cette cellule, dont depend lapparence, le toucher et le bruissement de I'etoffe, est d'abord executee en grand

par l' artiste. Elle est ensuite moul6e ei reproduite automatiquement. Puis l' ensemble d'un aombre suffisant dti cellules accol^es les unes aux autres, esl reduil par la photographie, pour former un premier groupe, qui est lui-meme reproduit. <>n arrive, apres im aombre suffisanl d'opSrations de ce genre, a etablir le rouleau cliche, qui donne la texture a I'etoffe. II existe, parait-il, des milliers de textures differences, ce qui explique la grande variete dans les costumes des dieux et <les deesses.

Pour les fruits, ce sont encore les scls de la terre dont on se sect, et, apres avoir subi differentes transformations physiques et chimiques, ils finissent par tomber tout seuls d'une machine sons forme de fruits aussi varies que delicieux. Je raconte ce quem'adit Lysias, en faisant toutes mes reserves, car tout cela me parait etre de la haute fantaisie. Je constate seulement que j'ai vu des fruits tomber des machines, sans que je puisse en expliquer la provenance. Je constate aussi que, depuis que je suis dans ce pays-ci, je n'ai vu ni domestiques, ni paysans, ni ouvriers.

Lvsias m'explique que tout ce qui existe dans le pays represente une somme <Ir travail colossale, mais que ce travail a ete fail par les ancetres, et quo la generation actuelle, en heritant des travaux des anc&tres, h6rite de ce fait (rune immense fortune, ce qui lui permet de vivredansla splendour sans avoir a travailler. Mais qu'il nVn faudrail |»;is conclure que tout travail a cess^de ce fail ; que le travail a'ajamais ;m contraire 6t6 plus ardent et plus feioiol; seulement qu'il esl devenu

maintenant plus immateriel, plus ideal, et que los generations a venir heriteront de progres immenses realises dans le domaine des arts et de la philosophies

J 'ai saisicette occasion pour demander a Lysias pourquoi, dans un pays aussi artistique, je ne voyais pas de tableaux, pourquoi Tart de la peinture semblait ne pas exister.

— Parce que, me repondit Lysias, en peinture le but de l'artiste, qui lui-meme regarde la nature avec amour, dont l'education le porte a la recherche de la beaute en toutes choses, est de communiquer et de faire sentir les beautes de la nature aux gens vulgaires, qui sont incapables de les decouvrir par eux-memes. Le tableau represente la philosophie artistique de la nature. Mais rien n'est plus beau que la nature elle-meme ; le tableau ne peut jamais valoir la nature telle que la voit l'artiste, et dans un pays ou tous sont egalemenl artistes, ou la recherche de la beaute en toutes choses est la base essentielle de la religion, le peintre n'a plus sa raison d'etre. Ghacun est capable lui-meme de tirer de la nature ce qu'elle a de plus charmant, et de creer dans son imagination un tableau dont la beaute n'a pas de limites, puisque l'ideal n'a pour limite que I'infini.

Chez nous, les coloristes s'inspirant de la nature emploient leur combativite a embellir nos demeures et nosobjets usuels; ils collaborent h la decoration de nos edifices, de nos ftHes. de nos ceremonies, de nos vetements, de nos bijoux, de nos aliments, et de tous les objets dont nous nous servons. Nos peintres sont decorateurs et artisans.

Ainsi les effets de brouillards lumineux, que vous avezvus a l'eglise, sont l'ceuvre d'un de noscolorisles de lajeune ecole.

— Pourquoi, sivousn'avezpasde tableaux, avezvous tant de statues?

— Les statues sont des documents, et surtoul des documents de lignes et de formes. Lesnotres sont belles parce que notre race est belle ; et notre race est belle parce que nous l'avons rendue belle parvingt siecles de selection et d'education s'inspirant de l'ideal de la beaute, derharmonie et de l'amour. En sculpture, rien, chez nous, ne peut etre plus beau que la nature, car nous realisons en chair et en os un ideal biensuperieur a l'ideal imaginairc de vos artistes les plus eminents. Au pays de l'harmonie nous sommes tous des dieux et des deesses.

Apres avoir quitte le palais des machines automatiques, nous avons visiteune quanlite d'ateliers et delaboratoires remplis de machines bizarres et curieuses. Les dieux et les deesses tres elegants, dont le palais ('tail plein, semblaient tres absorbes dans leur lrav;iil, et n'ont guere fait attentioo h nous. Nous avons vu des sculpteurs en train de modeler, des musicieus en train de combiner la marche simultanee de plusieurs telt'igra|)hones. lTne jeune deesse jouaitde la musique a l'aide d'une sorle de machine a ecrire. D'autres combinaientdes symphonies de couleurs avec des eloffes.

Je ne me rappelle pas au juste tout ce quej'ai vu, car, en reality, cela ue ui'a pasbeaucoup inleresse. C'est assez naturel, car je ne comprenais pas ce qu'on faisait. Lysias a eu Lair de s'amuser

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de nion indifference; il ma raconte qu'un de nos philosophes appele, je crois, Herbert Spencer et dont j'entendsle nom pour la premiere fois, adit qu'un chronometre perfectionne n'interessait pas un Zoulou ou un Soudanais; que ce chronometre n'interessait guere qu'un horloger. Je n'ai pas tres bien saisi le sens de cette remarque.

— J'aivu dans votre manuscrit deces jours derniers, me dit Lysias, tandis que nous cheminions pour rentrer chez moi, une phrase que je n'ai pas comprise. Vous ecrivez que vous avez envie de filer <) I'anglaise ; qu'est-ce que cela veutdire?

— Filer a I'anglaise veut dire s'en aller sans prevenir, repondis-je un peu embarrasse.

— Mais rappelez-vous, mon jeune ami, que vous ne pouvez pas vous en aller sans notre permission, a cause du voile electrique qui couvre le pays, comme un couvercle couvre une boite. Nous en avons momentanement suspendu Taction pour vous laisser arriver, mais, si vous essayez de traverser ce voile, vous serez foudroye. Vous n'avez qu'un seul moyen de fuite, e'est de vous jeter dans le gouffre de Deon, e'est-a-dire de vous suicider. D'ailleurs pourquoi parlez-vous de fuite. N'etesvous pas heureux parmi nous? »

— Ecoutez, Lysias, je suis tres bien ici. Vous etes tous charmants pour moi; mais je me sens i'Mjle, seul de mon espece. Je suis un peu dans le ens d'un negre du Soudan, qui se trouverait dans un salon de jolies Parisiennes pleines d'egards pour lui. II ne pourrait s'empecher de declarer les Parisiennes charmantes; mais il se sentirait depayse, et pourrait bien aussi avoir envie de

retournerau Soudan, ou il n'y a pas de Parisiennes,

mais ou le Soudanais estchez lui. Vous ne devez done pas vous etonner, si, par moments, il m'arrive de regretter un genre de vie qui vous apparail comme vulgaire, mais qui est plus en rapport avec mes instincts.

— Voyons, cher ami, ne vous laissez pas aller a broyer du noir; cultivez au contraire la joie interieure qui est la source principale du bonheur; tachez aussi d'apprendre notre langue.

— Je ne peux pas.

— Vous n'y mettezpas de bonne volonte. Quand vous me dites : « je ne peux pas », vous oppose/ a mes conseils la force d'inertie resultat du scepticisme civilise. On peut toujours, quand on veut avec perseverance. Apprenez noire langue, mettez-vous en harmonie avec nous, vivez de noire vie, par tagez notre optimisme et notre joie de vivre, brulez ee que vous avez adore, adorez ce que vous avez brule, elevez-vous au-dessus du civilise el devenez un dieu. Et maintenant, an revoir, ajouta Lysias en s'arretant sur le seuil de ma porte. .le vois que le cote « travail » dans notre pays ne vous interesse guere, aussi nous n'en reparlerons plus pour le moment; cela viendra plus tard. Adonnezvous aux sports et auv teles. Demain. Sorrenle viendra vous prendre, pour vous mener voir une fete de gymnastique religieuse.

— Religieuse! j'aimerais tnieux une fete gaie.

— Rassurez-vous, jeune ourson; la gymnastique religieuse ne vous ennuiera pas, du moins je ne le crois pas. Bonne unit.

Et Lysias s'e"loigna d'un pas leger.

Sorrente est venue, comme Lysias me L'avait annonce, mais seulement dans rapres-midi. Gette petite femme est vraiment delicieuse avec ses chairs diaphanes etrosees; et puis elle a avec cela un petit air si drole et si mutin. Elle m'a pris par la main, en enlagant ses jolis doigts dans les miens, et m'a entraine en courant sur les gazons lleuris. An bout de quelques minutes, j'etais si essouffle que j'ai ete oblige de lni demander de ralentir son allure. EHe s'est, bien entendu, mise alors a me blaguersurmon manque d'entrainement. Surement si j'etais mieux entraine, je pourrais suivre une deesse. Elle n'a pas cesse de babiller et de me raconter un tas de choses, en me lanqant de tem|>s a autre des oullades troublantes.

Nous avons tiui par arriver au bord dune grande riviere d'eau tres claire, aussi claire que l'eau d'uii lac de Suisse. Cette riviere s'appelle le Deon et elle est border pur endroits de tres beaux arbres dont les branches s'etendent au-dessus do l'eau.

Nous sommes arrives juste a temps pour monter dans un grand canot electrique, qui partait plein de dieux et de deesses tres elegants et tres gais. lis sont aussi tres aimables. Des deesses excessivement jolies m'ont fait asseoir parmi elles,

et m'ont raeonte des histoires a n'en plus finir, auxquelles je n'ai pas compris un mot. Ce devaient etre des histoires droles, car les deesses riaient beaucoup.

J'ai remarque que Sorrente n'avait pas Fair du tout jalouse, et cela m'a pi u lot vexe, car, si elle tcnait a moi, elle n'aurait pas ete aussi indifferente aux ceillades que les autres deeses me lancaient.sans interruption; je ne comprends pas du tout l'etat d'ame de Sorrente. Par contre, j'ai ete tres froisse, a un moment donne, de voir Sorrente llirter outrageusement avec des jeunes dieux, sans avoir Fair d'etre genee par ma presence.

Le bateau marchait tres vite et ne donnait pas de trepidations; je n'ai pas vu de moteur, mais il devait y en avoir un, a moins que ce bateau aussi ne marche par attraction magnetique, comme la voilure automobile. II est evident que. si ce systeme est possible pour une voiture, il n'y a pas de raison pour qu'ilne soil pas applicable a un canot.

Au bout denviron vingt minutes, nous avons debarque tout pres dun etang convert de nenuphars geants et situe an pied d'une colline boisee. II y avait au bord de I'etang une pelouse et des tribunes splendides couvertcs de drapeaux multicolores et bizarres. Comme la brise soufflail gentiment, V aspect etait tres gai, d'autant plus que les dieux et les deesses etaient, comme dlmbitude. vetus d'etoffes tres legeres,qui flottaient au vent. Les echarpes etaient aujourd'hui generalement de couleurs gaies el voyantcs, telles que le rest1 pivoine, le jaune ble, le rouge capucine. le bleu myosotis, le bleu bluet, le vert printemps, le vert

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reseda. II y avail, bien entendu, de la musique magnifique. donnee, comme d'habitude, par un grand orchestre invisible.

Sorrento voulait que nous nous melions a la danse, et ce n'est qua contre-coeur quelle y a renonce sur ma demande. Nous nous sommes alors hisses sur un rocher couvert de violettes, sousdes arbres a moitie caches par des roses grimpantes. De la, nous avons tout vu. pelouse et tribunes. II y avait environ quinze cents personnes en tout, mais dont la plupart etaient dans Irs tribunes. A un moment donne, et sans commandement, toutes les personnes sur la pelouse se sont formees en colonne de dix, en formation parallele aux tribunes, et la danse a commence. Peu a peu, a mesure que la colonne avancait, les premiers rangs sont montes dans les tribunes et le public des tribunes a alimente la queue de la colonne, de sorte que, dans cette danse, les dieux et les deesses sont tour a tour acteurs et spectateurs.

Cette danse est tres curieuse et tres interessante. II parait que la donnee du premier tableau etait le verset des ecritures : « Et vous leur enseignerez a osciller dansl'herbe, comme la ileur oscille sous la rafale. » La musique s'est mise a imiler l'orage, et il est arrive des coups de vent, jenesais comment; mais j'ai remarque qu'ils suivaient le rythme de la musique: done ils etaient artificiellement produits.

Sous la rafale tout le monde se couchait ou du moins les dieux et les deesses semblaient se coucher, mais sans toucher terre, et se relevaient aussitot. Ces Deoniens sont extraordinaires ; ils

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mil fair d'etre en caoutchouc. On voyait d'abord des bras en I'air efc des echarpes flottantes, puis tout s'affalait en avant, en arriere ou de c6te an son de la musique. D'ou nous etions, cela fais;iit le memo effet qu'un champ de ble secoue par la tempete ; seulement c'etait bien plus joli a cause des couleurs brillantes de tous les costumes. Et puis les mouvements d'ensemble m'ont toujours impressionne, surtout au son de la musique.

Toules les personnes des tribunes ont successiveinent defile sur la pelouse. Cela a ete une joute de souplesse et d'elegance. Apres la danse do la rafale il y a eu la danse des fleurs, et ensuilo La danse des echarpes. Peu a peu les danses sont devenues plus ardentes. La musique Ires rythmee <^sl devenue mordante et nerveuse avec litres el cymbales, et, lorsque les dieux et les dresses evoluaient en face les uns des autres avec les mains appuyecs derriere la tote, cela me rappelait vaguement certaines danses russes.

Ce que Lysias appelle la gymnastique religieuse esl tout simplement un ballet magnifique melange d'exercices de souplesse acrobatique; j'ai ete enthousiasme, d'autant plus que dans les tribunes on battait des mains el on agitait les echarpes. (]'el;iil ravissant a voir, surtout a la lin, ear nous (Mions en face de montagnes couvertes de neige sur lesquelles il y a eu un coucher de soleil magniifique, grandiose. Le ciel etait mauve pale, el lesrayonsdu soleil couchanl formaient uu<§ventai1 gigantesque, qui arrivait jusqu'au zenith. Letout ensemble, dans cede linniere doree. formait un tableau inoubliable.

Apres le ballet, nous avons ete au buffet ou il y avait d'excellent champagne a discretion. Tout ce spectacle m'avait mis de bonne humeur, et j'ai ri et blague avec les deesses, sans les comprendre, bien entendu.

Mais le mieux de tout a eteau crepuscule, apres La tombee dujour. II y a eu un ballet aquatiqiie sur les nenuphars, danse par une vingtaine de dieux et de deesses dont les vetemeiits etaient devenus lumineux. II se poursuivaient sur les nenuphars et on aurait cru voir des libellules geantes, tant l'ensemble etait leger et diaphane. Comme musique, c'etait des pizzicatti de violons avec clochetteset harpes.

J'ai ete enthousiasme ; seulement je n'ai pas pu comprendre comment les nenuphars tie s'ent'oneaient pas, car j'ai essaye, moi, de mettre le pied sur un nenuphar ; il s'est enfonce et je me suis mouille. Cette legerete qu'ont par moments les Deoniens m'intrigue enormement. II y a la quelque chose que je ne comprends pas.

Les costumes des deesses sontvraiment delicieux. Il> se composent dune lunique ample, et crime echarpe legere. Mais les deesses tirent, de la combinaison de ces deux vetements, des effets qui different chaque fois. Mien n'est symetrique dans leur costume. La facon de draper l'echarpe est en elle-meme tout un poeme. Cette echarpe excessivement legere et souple couvre rarement les epaules. Tantdtelle s'enroule autour d'un bras, tantdt autour du corps, tantot elle sert de voile et s'harmonise avec la coiffure. Los bonis de l'echarpe sont souvent decoupi's et gaufres; l'echarpe elle-mdme,

legere comme un souffle, peul paraitrevolumineuse mi bieD meniie suivanl la facon donl elle esl traitee. Elle esl quelquefois brodee, quelquefois unie ; il y en a aussi ({ui sonl decoupees a jour et d'autres qui soul en lissu de filet.

La tunique tres ample dans le has tombe en plis souples Le long du corps donl elle suit les ondulations, et descend environ jusqu' a mi-jambe.Mais elle est rarement agrafee (rune facon symGtrique. Des que Irs deesses se meuvent, les plis s'ecartenf et la jupe s'epanouit. Pendanl les danses, quand Irs deesses se renversent, on aperQoil des dessous merveilleux, toujours de la meme teinte que la tunique, et faisant partie de ce vetement. Ges dessous Ires fournisei tres vaporeux, s'epanouissenl alors comme une grande fleur nuageuse. La tunique se revet sur la peau, car les deesses ne portent ni linge ni corsets. Elles son! toujours chaussees de sandales qui sontde veritables bijoux, et dont les lanieres s'enroulent autour de la cheville.

Sorrente m'a propose de rentrer a pied parun raccourci au lieu de redescendre le Deon <mi bateau. Elle m'a pris par la main el nous sommes partis seuls, a travers le pare Qeuri. Les danses el la musique m'avaienl rempli de joie, j'avais lui pas inal de champagne, la nuil etaii tiedeetparfum.ee, les etoiles brillaienl dans un ciel pur ei la lune, encore doree par les rayons i\u soleil couchant, apparaissail au-dessus des montagnes ueigeuses. Des voix se perdanl dans le lointain chantaient en chceur quelque melodie d' amour.

Sorrente Gtait velue d'uneeloffe rose pale, tres

souple el qui scintillail a la lumiere. Eclairee par la lune, elle paraissait toute blanche, et jamais ses yeux de velours pervenche ne m'avaient semble aussi tendres et aussi profonds.

Nous avons marche longtemps sur le gazon ; puis, a l'ombre (run arbre lleuri, sous lequcl nous nous etions arretes, Sorrente s'est abandonnee dans mes bras, et lorsque j'ai senti ses doigts souples et nerveux senlacer dans les miens el son corps frais et charmant palpiter contre le mien, lorsque j'ai senti ses levres humides me couvrlr de baisers chauds et doux, j'ai eprouve pour Sorrente un amour profond et je lui ai demande si elle voulait se donner a moi, si elle voulait etre mon amante.

— Non, me repondit-elle, en m'enyeloppant dims un regard caressant, ne me demandez pas cela. Je serai pour vous, et avec joie, une compagne aimante, une amie amoureuse, mais je ne veux pas me donner a vous.

— Mais pourquoi? demandai-je avec emotion.

— Ami, ne me demandez p;is la raison demon refus, car, si je vous la donnais, vous ne me comprendriez pas. et je vous causerais inutilementdu chagrin.

— Mais je vous aime, Sorrente!

— Moi aussi je vous aime; je vous aime probablement plus que vous ne m'aimez; seulement je vousaime autrement.

— Alors, Sorrento, vous ne serez jamais a moi, jamais ?

— Jamais !

C'est la main dans la main quo nous avons

continue aotre route par cette nuit douce <■! mystriicusr. Sorrente n'a cesse do me parlor. Le son de sa voix me troublait profondement, el ses paroles d'harmonie et d'amour chantaienl comme de la musique. Mais je ne r^pondais pas: j'avais mi bourrelet dans la gorge, car je comprenais (Hie le mot « jamais » prononce parSorrente otait irrevocable; je comprenais qu'elle continuerait poul-olro a otre pour moi une amie tendre, mais qu'elle ne serait jamais ma maitresse.

Ainsi, je suis au pays i\o I'amour; je voudrais aimer, et je no peux pas y arriver. G'esl tout de meme malheureux.

Mon Dion, quo la vie esl done difficile!

Quelle fete! II faut absolumenl que je raconte cela.

Cost Lysias, cebon Lysias, cethommeexquisqui m'a fait faire la fete. Lysias viveur, jamais je ne laurais cru, el cependanl c'est lui qui a &t& I'ame de la lele et qui a communique sajoie auxautres.

Moi-meme je suis un viveur irr^ductible, j'ai cela dans le sang. J'ai fail la tele dans toutes ses formes, j'ai vu la fete vulgaire et bete, triste et bruyante. J'ai participe a la fete gaie, artistique et de bon Ion. Mais maintenant j'ai fait la IV'le divine et je snis heureux.

(letnil magnifique. Nous somines arrives lesoir dans un superbe palais ou on semblait avoir enlasse.-i profusion ce qu'ilyade pins beau dans le pays, comme etoffes, comme meubles et comme service de table.

Nous etions environ deux cents. On a commence par souper a petites tables. Mais ici les tables soul tres basses, et on mange couche" sur des divans moelleux. Pasde domestiques, pas de larliins obsequieux el insolents. An fond c'est bien plus pratique. Nous avons nous-memes charge les tables de fruits qui so Irouvaienl sur des etageres.

Quand je dis « fruits », c'est une maniere de

parler. La nourriture a ici la forme et l'aspect dc fruits ravissants. Mais, autant do fruits, autanl dc mets differents; certains fruits sont mordants el pimentes et donnent au palais un velours corse, qui gratte agreablement le gosier comme un cocktail bien reussi. Quant au champagne, on le tire au robinet, dans des cruches en cristal et en or, comme chez nous on remplit un arrosoir d'eau ; c'est ires chic.

Lysias s' etait charge de la musique ; sa mission consistent a manceuvrer les comniutateurs electriques qui so trouvaient a cote de notre table et a portee de la main. J'avais espere que nous aurions les tziganes. Xous n'avons eu que le veraphone, mais e'etait bien mieux, car la musique etait encore plus sensuelle et plus gaie que cello des tziganes, et elle etait executee par quinzo cents musiciens consommes qui jouaient doucement. G'etait adorable.

Chez nous les grands orcbestres sont souvcnl sourds et bruyants.

Avec If veraphone de ce pavs-ci c'est presque le contraire ; lorchestre est ardent et luminoux el les melodies se detachent les unes des autres, tout en s'enchevetrant dans lour contrepoint. Comme ensemble, c'est sonore et veloute sans fire bruyanl.

Je ne comprends pas rindifference que la plupart des gens montrent a I'egard de la musique dans les tries. Quand on m'invite a un grand bal de cercle ou de comite, je demande loujours des renseignemenls sur Torcheslre, et quand on me parle du buffet, je reponds que je ne vais pas au bal pour manger, quej'y vais pourdanseret pour

y entendre de la bonne musique. En France, le buffet est souvent plus que suffisant, mais l'orchestre est generalement etique et mesquin.

Dans cette fete divine tout etait parfait, souper, vin et musique. Je n'aurais pas bu de champagne que j'aurais ete grise par la musique, surtout lorsque la masse dcs violons chantait des melodies suraignes avec accompagneinent tres riche ; cela me chatouillait agreablement l'estomac. Et puis il y a eu un solo de violoncello absolument merveilleux ; c'etait doux et yeloute en memo temps que large et pur.

Ensuite, ilya eude la musique etourdissante. On a ri et chante; moi aussi, j'avais la joie au cocur.

Au diable les gens moroses et facheux ; j'ai lache mon orgueil et j'ai vibre a l'unisson. J'ai ri, chante et danse.

Le plus ardent de tous etait Lysias. Le patriarche Lysias, le pbilosophe Lysias etait jeune et frais, souple comme un gant et leger comme un papillon. Sa figure rayonnait de bonheur, ses yeux clairs brillaient comme des diamants, tous sesmouvements respiraient Telegance et la grace, et j'ai vu qu'il m'approuvait des yeux lorsque je me laissais aller a la joie.

Que c'est done bon de s'amuser. Mais la cbose essentielle pour y arriver, c'est d'avoir la joie au coeur, et les gens graves ne vibrent pas avec facility. J'ai remarque qu'il n'y a rien de tel que quelques verres de champagne en trop pour exposer a nu le caractere d'un homme, et le montrer tel qu'il est lorsque le vernis de la convention a ete gratte.

L'hommecharmant devient alorsexquisj'homme spirituel devient eblouissant de verve ; le poete vogue dans l'ideal,rartistesavoure amoureusement les toilettes harmonieuses et les epaules btanches desfemmes; i'homme vulgaire devient degoutant, le sceptique devient rosse ;.et rhomme austere et solennel devient pleurnicheur et colereux, ou bien encore fait le pitre et se roule par terre.

Savoir faire la fete est un art et ceux qui n'en ont pas Thabitude n'arrivent pas a s'amuser ; ils n'arrivent qu7a se pocharder.

Moi, je me sentais heureux, heureux. El comment aurait-il pu en etre autrement en de pareilles circonstanccs, entoure de deesses charmantes, exquises et a moitie nues, qui ondulaient autour de moi dans leurs danses ardentes et caracteristiques, et dont les toilettes scintillaient aux lumieres. Cos salles communicantes et ajoutees les lines aux autres dans un desordre artistique, presentaient avec leur eclairage de fleurs multicolores un aspect absolument feerique ; lair sans cesse renouvele par des ventilateurs electriques etait charg^de senteurs delicates.

Mais ce qui a peul-ctre le plus contribue a me remplir de bonheur, c'est I'orchestre magnifique dont la musique etait intense, savoureuse et chatoyante. Le repertoire <''tnil varie; les morceaux etaienl tantol puissants et nourris, tan lot legers et diaphanes, tantol ardents <'t passionnes; mais ils etaienl toujours interessants et joyeux.

A un moment donne les eclats de rires et les conversations se sont arrrtrs, a cause dun solo de violon en sourdine donne* par le ve>aphone„ Ob

aurait a ce moment entendu une mouche voler, tellement on ecoutait avec attention. C etait une melodie simple, mais si amoureuse et si tendre que cela donnait des picotements dans le dos. Ensuite les danses eblouissantes ont recommence de plus belle.

11 faut que je raconte une chose assez curieuse qui m'est arrivee pendant la fete. Lysias dansait en face dune deesse superbe. Mais entendonsnous sur le mot « superbe ». Cette deesse n'etait pas opulente ; loin dela. Elle avail, aucontraire, cememe type menu et delicat quont toutes les deesses. Gependant elle donnait, malgre ses contours fragiles, une impression deforce massive. Gelatenait, je crois, a son expression hautaine, car elle avait dans le regard et dans la forme de ses levres fraiches et pleines quelque chose qui denotait l'orgueil etla volonte puissante. Elle etait d'ailleurs tout a fait differente des autres deesses. D'abord elle ne portait aucun bijou ; et puis elle etait completement nue jusqu'a la ceinture, simplement drapee dans une magnifique etoife, une etofTe ruisselante et merveilleuse, d'un ton bleu paon extraordinairement riche et chatoyant, nouee negligemment autour des handles ; pas autour de la taille, mais autour des hanches, de sorte que je me demandais tout le temps si cette etoffe n'allait pas glisser etlui servir decoussin. Tandis que les autres deesses ont l'impudeur chaste, celle-ci avait l'impudeur hardie et provocante.

Mais ce qui attirait surtout rceil c'etait sa chevelure extraordinaire. De magnifiques cheveux boucles lui tombaient en cascade sur les epaules

et resplendissaient aux lumieres comme de Tor incandescent ; pas de Tor jaune, mais plntot de Tor rouge. Avec cela ses chairs blanches etaient mates et laiteuses et ses yeux etaient dun bleu sombre et pleins de decision.

Tandis que je contemplais cette superbe creature qui gambadait comme une jeune chatte et se ploy ait comme un jonc, je crus remarquer quelle me regardait avec persistance. J 'en fus meme un peu trouble. Je saisis 1' occasion d'un arret dans la danse pour m'approcher d'elle et lui adresser la parole. Elle me regarda de cote d'un air dedaigneux, ne me repondit pas et me tourna le dos.

Je fus tres etonne de cette froideur, car jusqu'a present j'avais toujours trouve les deesses atTables et charmantes, et quand j'adressais la parole en francais a une deesse que je ne connaissais pas, elle me repondait en carthaginois, et nous causions aimablement et gaiement sans nous comprendre. (Test ce que j'appelle le marivaudage colin-maillard.

Les danses ayant recommence de plus belle, je n'aurais probablement plus songe a cet incident, d'autant plus que j'etais un peu gris. L'incident, d'ailleurs, se reduisait a peu de chose ; j'avais adresse la parole a une deesse, qui n'avait pas daigne me repondre. J'avais eu affaire a une deesse royale, an lieud'avoir eu all'aire a une deesse divine, voila tout.

Seulement je remarquai qu'apres cela cette deesse royale ne me quitta pas du regard, que ses yeux me suivaient partout, qu'elle m'epiait, et

quelle avait positivement lair d'etre jalouse. Cela ma beaucoup intrigue.

Nous avons fait la fete, joyeusement, jusqu'au petit jour, et jamais je ne me suis autant amuse. Je remarque que le champagne doit etre dexcellente qualite, car, en rentrant chez moi, j'ai dormi du sommeil du juste et me suis reveille frais et dispos, avec la conscience tranquille.

Lysias est venu me prendre pour visiter l'obscrvatoire d'astronomie. Nous y avons ete en canot, et c'est surtout le canot qui m'a interesse. Nous avons d'abord remonte le Deon, dont le courant n'est pas tres fort. C'est Lysias qui barrait. Au bout d'environ une heure et demie, nous sommes arrives a un joli lac de montagne, ay ant environ dix kilometres de longueur, et dont l'eau etait tres bleue.

La, j'ai insiste pour prendre le gouvernail, et Lysiasyaconsenti.il s'est charge, lui, desmanettes d'attraction, car ce bateau n'a pas de moteur ; il marche aussi par attraction magnetique. Nous avons fait la une belle partie. Notre canot avait environ 8 metres de long et ressemblait comme forme a un poisson, dont l'arete dorsale et les nageoires formaient brise-lame. Ge poisson avait de gros yeux en emeraude avec le centre en raids, et les yeux scintillaient au soleil, lorsque l'avant fendait les lames. Le canot etait peint en blanc avec toutes les ferrures en or brillant. Le petit pavilion a l'avant et le grand a l'arriere etaient en soie rouge pivoine.

II ventait frais, le lac moutonnait, et c'etait joli comme tout. L'eau etait d'un beau bleu saphir, avec des crctes blanches, et le bateau marchail

AU PAYS DE l'iIARMOME 199

extraordinairement bien. Nous faisions certainement du 50 a l'heure. Nous soulevions devant nous unc montagne d'eau; l'avant du bateau etait couveri par les lames, et nous etions cingles par les embruns ; cependant nous n'embarquions pas beaucoup d'eau. II faisait unc journee superbe avec un joli soleil radieux, et la temperature etait Ires douce. Les cheveux au vent, grise par la vitesse, jetais dans le ravissement, et cette course folle sur le lac restera certainement parmi un de mes souvenirs les plus vivaces et les plus delicieux.

Lysias etait habille en jaune ambre et moi en rouge pivoine. Nos vetements en soie se collaient a la peau a cause de la vitesse. et les plis de nos echarpes flottaient comme des drapeaux. Devant nous s'elevaient de grandes montagnes majeslueuses, couvertesde neige et qui paraissaient etre tout pres.

On est si bien les cheveux au vent. C'est tout de meme curieux comme les idees changent. Avant de venir dans ce pays-ci, je n'aurais pour rien au monde consenti a sortir tete nue, et maintenant le chapeau me parait etre la chose la plus bete qu'on puisse imaginer. Je comprends la ensquette a rabats lorsqu'il fait froid, et le chapeau en feutre gris pour se garantir dun soleil dangereux. Mais par temps ordinaire, le chapeau est. stupide.

Je contemplais Lysias, si elegant dans son ravissant costume nuageux, Lysias impassible, et dont le regard etait cependant plein de bienveillance, Lysias si charmant, si courageux. sijeune,

et que mes yeux ne se lassent pas d'admirer; et je cherchais a me figurer Lysias portant un chapeau; mais ce sera it grotesque; j'aime mieux n'y pas songer. Lysias coiffe dun melon ou dun hautde forme, ce serait plus qu'affreux : ce serait presqu'un sacrilege.

G'est comme les gants. Je comprends les gants pour se garantir dun i'roid intense, mais pas autrement.

Peu de temps avant mon depart, un de mes amis me conseillait de porter des gants, m'affirmant que c'etait tres « comme il faut ».

— Comme il faut, comme il faut, des blagues! lui ai-je repondu. Avec des gants, je ne peux pas seulement sortir mon porte-monnaie de ma poche. J'ai des mains et c est pour men servir. Les miennes sont peut-etre moins blanches que les votres, et encore ce nest pas sur. Mais elles sont plus musclees et plus adroites. G'est surtout a force de tirer sur les pneus, que j'ai acquis cette poigne de fer que vous me connaissez. Je suis de la nouvelle ecole; je me soigne les ongles. mais je suis fier de mes mains nerveuses, capables de manier I'oulil de mecanicien ou de menuisier, et capables aussi a r occasion d'allonger un coup de poing serieux.

Je songe aussi que, si les dresses se cachaient les jambes dans ties has et les mains dans des gants, elles cesseraient a mes yeux d'etre d<>s deesses. Elles seraieni toul ce qu'on voudra, mais elles ne seraieni plus des deesses.

Lysias me montra un batimenl blanc percheen nid d'aigle sur un rocher tres eleve en forme de

pain de sucre, qui se trouvait dans la plaine a notre droite et dont un des cotes etait a pic. C'etait un grand palais avecun dome central bleu turquoise.

— Voila, me dit-il, Pobservatoire que nous allons visiter.

— Pas en canot?

— Nous remonterons une petite riviere qui nous amenera jusqu'au pied du palais.

J'etais tellement enthousiasme par la marche du canot, que je suppliai Lysias de naviguef encore sur le lac pendant un moment. II y a consenti et nous avons fait trois fois le tour du lac avec ce canot ardent et impetueux. C'etait splendide.

— Je vois, me dit Lysias, quo vousavez le temperament sportif. C'est pour cela que nous nous entendons si bien, tous deux. Seulement vous m'etonnez par moments, car vous ne realisez pas le caractere du sportsman civilise tel que je me le figurais.

Paul Airin nous a donne sur l'histoire de la civilisation des details tres precis. II avait une grande erudition, et il etait tres exact, tres meticuleux, tres honnete quand il s'agissait dhistoire et de science. Mais, quand il decrivait les mcDiirs des civilises, il etait si souvent amer et railleur, qu'on nc savait jamais si scs appreciations etaient veritables ou ironiques. Ainsi il nous disait que les sportsmen etaient des gens dont 1' unique plaisir etait de faire souffrir ou de tuor des animaux. II nous disait que les gens qui font de 1' equitation prennent plaisir a scier la bouche d'un cheval avec un filet, a lui meurtrir le palais avec un mors,

a lui cingler la peau avec une cravache, a lui labourer les flancs avec des eperons et tout cela dans le bul de le mater.

— Xon. Lysias, ce n'esl pas exact; c'esi exagere, c'est faux, D'abord l' equitation est un sport demode.

— II nous disait, continua Lysias. que les chasseurs prenaient plaisir a tuer des oiseaux «'l deslievres, non pasparce qu'ilsavaieni faim, mais simplement pour le plaisir de tuer: qu'un des sports les plus elegants etait le tir an pigeon, qui consiste a abattre le plus grand nombre possible de pigeons dans un temps donne; que certaines personnes larmoyantes avaienl propose de substituer aux pigeons des boules en verre. mais qui' cela n'avait pas reussi, attendu que la jouissarice exquise du tir au pigeon est de voir palpiter I'oiseau blcssr.

— Exagere, Lysias, exagere.

— 11 nous disait que les dames tendres et charmantes montaient deux fois par semaine a elieval pour forcer un cert, et trouvaient un plaisir delicieux a voir le maitre d' equipage plonger sou couteau, tout comme un boucher, dans la gorge du cerf haletant et epuis6, et a voir ensuite les chiens devorer avec ferocite les chairs encore palpitantes el les entrailles fumantes de cette j'die brie inoffensive.

— Ab! oni, la curee, la chasse a courre. Paul Airiu n'aviiil pas tout a tail lort. Ge genre de sport ne ma jamais ricn dit.

— Pourriez-vous aimer une femme qui chasse a courre?

AC PAYS DE l'iIARMONIE 203

— Mais certainement. si elle etait jolie. Seulement je n'avais jamais envisage la question <]e cette facon-la.

— Paul Airin nous disait encore que le sport favori en Espagne est la course de taureaux, qui consiste a tourmenter un taureau, a lui planter des banderilles dans le corps, a lui dechirer les Qancs a coups de lance: que des brutes frappaienl ensuite a coups de trique sur des ehevaux tremblants qui ont les yeux bandes, ceci pour les forcer a s'approcher de l'animal affole et permettre au taureau de les eventrer ; et que le delire dans le public atteint son paroxysme lorsque les ehevaux eventres gisent sur Farene, et que. leurs tripes au soleil repandent une odeur nauseabonde. que les jolies lemmes aspirent avec delices.

— La course de taureaux. malgre la musique, la mise en scene et les beaux costumes, est un spectacle ecoMininl. repugnant, repondis-je a Lysias. Moi, j'aime les sports legerement dangereux, auxquels je peux me livrer sans deranger personne. J'ai aime surtout Talpinisme, le tobogganning, la bicyclette, la voiture automobile et le canot automobile.

— Nous ne donnerions pas le nom de sport aux passe-temp> ayant pour but de dominer ou de faire soufTrir les hommesou les animaux, continua Lysias. Le but du sport (^st plus eleve, plus noble. II doit contribuer a 1'elevatioD de l'ame ei a Lamelioration de la race.

— Vous parlez un peu comme nos jeunes sportsmen de la nouvelle ecole, repondis-je. lis disent que le but du sport doit etre de develop-

per l'adresse, la rapidite de pensee, le courage, le sang-froid, et la combat i vile courtoise et desinteressee.

— Ajoutez a cela ces simples mots : « en vue dun ideal de beaute, d'harmonie et d'amour », et vous serez dans la bonne voie, s'ecria Lysias avec chaleur.

Notre canot continuait a fendre les lames avec impetuosite. La figure de Lysias avait une expression calme et joyeuse. II humait lair, les marines ecartees.

— L'air pur, me dit Lysias, est le parfum drlicieux de la vie. C'est un mets exquis qu'on peut absorber en quantites illimitees sans jamais avoir d'indigestion.

Sur les instances de Lysias, nous avons quitte le lac pour remonter la petite riviere. J'ai conserve la barre, mais Lysias a presque completement coupe le courant magnetique; nous faisions a peine dix kilometres a l'heure. L'eau de la riviere etait tres limpide et le courant tres faible. Les arbres qui la bordaient so rejoignaient audessus de nos tetes, et formaient une arche de verdure. Les bcrges etaient en gazon veloute; c'etait joli comme tout.

— Vous autres civilises, me dit Lysias songeur, avez tout dernierement fait deux grandes conquetes. D'abord vous avez substitue an raisonnement theologique le raisonnement scientifique, le raisonnement qui s'appuie sur lY'tude et I'enchainement des faits et non sur les hypotheses et 1'enchainement des mots, ainsi que cela s'etait toujours passe* auparavant.

La seconde conquete, qui pent amener des phangements profonds dans voire etat social, est 1'eclosion de la renaissance sportive, qui est, autant que je puis le comprendre, toute recente. Cette renaissance a eu lieu, malgre la doctrine de I'Eglise, qui enseigne que, pour elever l'ame, il taut humilier le corps. Vous comprendrez plus tard qu'il y a eu confusion entre l'ame et l'intelligence consciente. Vous comprendrez que l'ame, c'est l'etre inconscient, c'est l'ensemble des instincts, et que l'education de l'ame doit se faire par des moyens physiques.

Voyez l'observatoire perche sur le haul de ce rocher, continua Lysias. C'est la que dans le silence et le recueillement, seuls sous le ciel etoile, faceafaceavecrimmensitede I'lnfini, nos hommes de science les plus eminents meditent sur le mystere insondable de l'lnconnaissable et qu'ils etudient l'origine et la vie des mondes.

— Vous ne cultivez pas seulement les sports et l'amour; vous cultivez done aussi les mathematiques?

— Pas les mathematiques, mon jeune ami, d ilrs plu lot les sciences naturelles. Les mathematiques sont necessaires dans une certaine mesure, quelquefois memo indispensables aux problemes des sciences naturelles; mais nous en faisons le moins possible, car nous estimons que les mathematiques pures sont aptes a fausser le jugement.

— Comment cela? fis-je avec etonnement.

— Les mathematiques sont un moyen, maisne doivent pas etre un but. Pour 1'homme qui ne cultive que les mathematiques pures, l'ideal ne

peut pas exister. Sa poesie consiste a resoudre des equations. II n'apprend pas a raisonner; il n'apprend qua calculer. De meme que le theologien jongle avec des mots pour accoucher dune erreur, le mathematicien pur jongle avec des x pour accoucher d'une abstraction. Le mathematicien est dans la vie usuelle souvent autoritaire ei dogmatique. II n'apporte pas dans ses jugements la circonspection et la prudence de l'homme des sciences naturelles, qui a appris a lutter contre les dificultes physiques, qui a pu constater la fragilite des facteurs, et qui base la verite plutot sur l'etude des faits que sur Tinterpretation de formules abstraites.

C'est en ctudiant les etoiles qui scintillent dans l'lnfini que nos astronomes ont etabli les grands principes qui forment la base de notre philosophie et sur lesquels s'appuient tout l'edifice de revolution.

Nous croyons que trois choses ont toujours existe : lespace, la matiere et le mouvement, ou si vous voulez, la matiere en mouvement. Ges trois choses forment la trinite de rinconnaissable, qui chez nous rem place I'idee que vous avez de Dieu.

Si ardente que soil voire imagination, si puissante que soil voire conception de l'espace, il existe au dela de Tespace que vous pouvez concevoir encore de l'espace, toujours de l'espace, et cela dans toutes les directions. C'est l'lnfini, c'esta-dire I'Inconnaissable, et il est impossible d'admettre que Fespace n'ail pas toujours existe, car meme le neant n'est autre chose que l'espace.

Nous croyons qu'en plus des etoiles visibles a l'oeil nu ou au telescope, L'espace est sillonne en tous sens par des masses innombrables de matiere, masses froides, sombres, et par consequent invisibles, et que ces masses de matiere sont animees do grandes vitesses en ligne droite.

D'ou viennent ces masses de matiere ; ou vontelles? Nous nous heurtons a l'lnconnaissable.

Comment se trouvent-elles animees de vitesses fantastiques? Nous nous heurtons encore a l'lnconnaissable.

Si vaste que soit l'espace do l'lnfini, il arrive parfois que deux masses de matiere en mouvement se rencontrent. Cost une collision dans l'espace. Du choc de ces masses en mouvement, so degage une chaleur formidable, qui fait d'abord passer la matiere froide a I'etat liquide, puis a l't'tat gazeux. Du choc ont aussi jailli des eclaboussures, qui, obeissani mix lois combinees de l'attraction de la matiere par la matiere et de la force centrifurge, gravitent a I'etat gazeux autour de la masse principale, egalement elle-meme a I'etat gazeux. Du choc de deux masses de matiere froide est ne un systeme solaire.

La chaleur rayonnant dans l'espace ou regno un froid intense, il arrive que ces nouveaux mondes se refroidissent, et cela d'autant plus rapidement quo la masse est moins grande. Ge sont done les planotes qui se refroidissent d'abord. Kilos passent de Fetal gazeux a I'etat liquide, a I'etat de lave en fusion; puis ensuite il se forme une croiite qui enveloppe la lave en fusion. Gette lave, en bouillonnant, s'echappe encore parfois par les crateres

des volcans, et, en secouant la fragile ecorce qui la recouvre, cause des tremblements de terre.

G'est ainsi que nous expliquons l'origine de la terre que nous habitons.

Lorsque la temperature de la terre a ete suflisamment abaissee, la vie a germe dans ses premieres manifestations.

Quelle a ete la premiere manifestation de la vie sur terre? Voila ce que nous n'avons pas encore pu etablir d'une facon absolue.

Parce que les homines de science n'ont pas reussi a faire germer la vie dans une eprouvette d'eau sterilisee, il ne s'ensuit pas quautrefois, et dans des circonstances differentes, les pierres n'ont pas pu se couvrir de mousse.

Ou s'arrete l'echelle descendante du regne animal et ou commence la plante ? Nous ne le savons pas d'une facon certaine. G'est une erreur de croire que la plante n'a pas de systeme nerveux. Le systeme nerveux des plantes est moins apparent ; il est autre, mais il existe. Certaines tleurs happent les mouches au passage, d'autres suivent le mouvement du soleil ; certaines plantes, comme la sensitive, laissent tomber toutes leurs branches au moindre contact etranger. Les plantes vivent; toutes luttent pour la vie, et luttent meme avec intelligence.

Et en descendant l'echelle du regne vegetal, on peut aussi se demander ou finit la plante et ou commence la pierre ; oil finit la mousse ou la moisissure vegetale, et ou commence la moisissure minerale ou l'oxydation. Nous ne le savons pas encore, et nous ne le saurons peut-etre jamais,

car nous croyons que la barriere absolue n'existe peut-etre pas, et que le premier germe de la vie apparente est ne de la matiere inerte. Une fois le premier germe de la vie etabli, le temps et revolution transforment les especes et ameliorent les races.

Certains savants, chez vous, ont souleve des coleres en exposant les lois de revolution animale et en emettant l'avis que rhomme pouvait descendre dune variete de singe.

Nous ne partageons pas et ne comprenons pas ces coleres, et nous constatons une fois de plus I'influence de cette doctrine nefaste du pessimisme qui attriste vos existences.

Comment! Vous pouvez croire que Fhorame a ete cree a peu pres tel qu'il est aujourd'hui, qu'il est reste stationnaire depuis le commencement du monde et qu'il demeurera eternellement aussi malfaisant et aussi impuissant.

Mais une pareille doctrine, une doctrine, aussi desesperante, nous enleverait tout ideal et remplirait nos ames de desolation.

La valeur de l'homme est independante de son origine. Elle decoule de son etat actuel, desa culture generale. Ce dont rhomme a le droit d'etre tier, c'est de la distance parcourue depuis son origine, c est du terrain gagne par ses luttes et par ses efforts.

Que nous descendions du protoplasme ou bien de la mousse des pierres, peuimporte. La distance parcourue depuis la premiere manifestation de la vie est colossale, et l'avenir de notre race nous apparait comme dans un rayonnement de splendeur.

II est impossible de supposer que les lois de revolution qui ont regi la vie depuis sa premiere manifestation sur tcrre puissent cesser de fonctionner au moment ou nous venons de les decouvrir. 11 est, au contraire, absolument certain que ces lois continueront leur ceuvre de transtormation et que 1'bomme continuera a s'elever dans l'echelle ascendante de la nature. Le kemps ecoule depuis que la vie existe nest rien en comparaisoD do rinfmite des siecles a venir. ei la distance qui separe lc premier germe de la vie <l<i Thomme actuel nest rien en comparaisoD de la distance qui separe l'bomme actuel des Surdieux de l'avenir.

De meme qu'un mathematieien peut terminer une courbe algebrique dont on lui donne la formule ct un certain nombre de points, de meme nous pouvons par 1 'elude comparative ct minu- Lieuse du passe etablir les probability's de l'avenir; etcelanous interesse, car l' Ideal n'est jamais dans le passe; il brille toujours dans l'avenir.

Nous sommcs fiers et joyeux de notre bumble origine, car c'est en etudiant l'espace parcouru depuis le premier germe de la vie. que nos idealistes scientili(|invs torment leurs hypotheses sur la perfection (bis Surdieuxde l'avenir. (les Surdieux nous apparaissent comme des etres eblouissants de splendeur ct de bonheur.

Et en songeant que nous aurons contribue par nos efforts et nos In ties scientiliques a la splendour future des Surdieux, qui sera en partie notre oeuvre, t'u songeanl que nos Ames, toujours plus nobles et plus hautes, plusardentesetplusnerescoa-

tinueronta vibrer dans les amesdes Surdieux,nos cceursse remplissentd'une joie incommensurable.

La terre est le resultat du choc dans Lespace de matiere en mouvement.

Du mouvement est nee la vie ; et la vie se manifeste toujours par le mouvement.

De revolution est ne le progres; et le progres n'a pas de limites, car il aspire vers l'ldeal.

JVcoutais avec stupeur Lysias qui, le regard vague, se parlait comme alui-meme; j'etaisabruti et je ne cherchais pas a comprendre.

— La loi de la vie, continua Lysias, a toujours, depuis le premier germedela vie jusqualhomme civilise, ete la lutte, la lutte pour la vie, la destruction du faible par le fort, la survivance du plus apte.

Nous, Deoniens, avons franchi une etape considerable; nous nous sommes affranchis de cette loi inexorable ; nous nous sommes eleves au-dessus de la nature. A la lutte pour la vie. a la destruction du faible par le fort, a la survivance du plus apte, nous avons substitue Leffort en commun pour le bien de tous, sans espoir de recompense ulterieure. Nous ne sommes plus des homines, nous sommes des Dieux. La nature ne nous srouverne plus; elle nous obeit et nous aide. Nous avons rendu la nature intelligente : nous avons fait vivre la matiere et lui avons presque donne un systeme nerveux.

Et le progres dans le regne de Tharmonie continuera a s'epanouir dans une splendeur toujours croissante. jusqu'au jour oil la chaleur de la terre commencera a manquer. Ob assistera alors a la

lutte gigantesque et angoissante des Surdieux de l'avenir qui, par des moyens que nous nepouvons pas prevoir, chercheront a capter et a utiliser la chaleur du soleil pour se defendre contre le froid.

Mais nous ne verrons pas cela, n'est-ce pas, mon jeune ami, me dit Lysias en s adressant a moi. Je crois d'ailleurs que vous avez pense a autre chose pendant mes reflexions philosophiques peut-etre bien aux deesses. Enfm, c'est de votre age. Nous voici arrives.

Nous avons debarque devant une grotte dans laquelle se trouvait un ascenseur electrique qui nous a rapidement montes jusqu'a l'observatoire. La, nous avons ete recus par des dieux tres affables. C'etaient, parait-il, tous des patriarches; mais ils etaient aussi frais, aussi elegants et aussi jeunes que Lysias.

Nous avons d'abord visite la salle des telescopes qui etaient bizarres et fantastiques.

J'ai aussi vu une quantite d'instruments etranges sur lesquels je n'ai pas pu demander de renseignements, mais qui paraissaient tres interessants.

Je suivais Lysias qui causait en carthaginois avec les dieux de l'observatoire.

Apres avoir visite un assez grand nombre de salles pleines de cartes et de choses curieuses, nous sommes arrives a une salle, ou il y avait de tres jolis aviateurs alignes les uns contre les autres; mais Lysias na pas voulu me laisser entrer, malgre mon insistance.

— Puisque vous avez des aviateurs, pourquoi ne vous en servez-vous pas, demandai-je a Lysias. Je n'en ai pas encore vu dans le pays.

— L'aviateur ne sera jamais un moyen de locomotion pratique et courant.

— Pourquoi?

— Toute machine est susceptible de s'arreter a un moment donne; tout courant electrique est susceptible de s'interrompre. II en resulte pour l'aviateur une chute immediate, qui est fatale, non seulement aux passagers, mais aussi aux personnes ou aux bailments qui se trouvent en dessous. Nous avons d'autres moyens de locomotion qui nous suffisent. Chez nous les aviateurs sont des instruments d' experiences scientifiques, et non des engins de locomotion.

Nous avons ensuite visite la forteresse ou il y avait un grand nombrede canons de forme bizarre.

Lysias m'a explique que cette artillerie etait electrique et pouvait lancer des ondes foudroyantes par dessus les montagnes.

— Pourquoi faire. lui demandai-je.

— Pour nous defendre contre une attaque possible des civilises.

— Le voile electrique ne vous suffit-il pas ?

— Nous prevoyons le cas ou les civilises auraient eux-memes de l'artillerie electrique. Cette invention est, chez vous, peut-etre prochaine. Nos canons portaient a 50 kilometres, mais nous venons de reussir. ces jours derniers, a en doublcr la portee. Nous pouvons maintenant balayer le desert, a 100 kilometres a la ronde, d'un cyclone d'ondes foudroyantes. Pour plus de surete nous allons encore etablir tres prochainement un bouclier electrique. G'est une couche d'electricite aerienne qui se trouvera au-dessus du voile

electrique, et contre lequel viendraient se briser et se pulveriser les ondes electriques les plus intenses. Les experiences que nous venons de faire sont concluantes.

— Je crois que vos craintes sont sans fondement.

— La preparation est le secret de la victoire. Les civilises ne sont pas encore refractaires a une poussee de fanatisme religieux. Le fanatisrne religieux est une sorte d'epilepsie collective, qui pousse ceux qui en sont atteints, a detruire, tuer et saccager. Les Chretiens pousses par le fanatisme religieux ont detruit plusieurs civilisations interessantes, par exemple celle des Mexicains et celle des Incas au Perou. lis ont aussi detruit celle des Maures en Espagne.

Gette destruction est une simple anecdote dans l'histoire de la civilisation chretienne qui a toujours pietine dans les larmes et dans le sang.

A Fepoque de Charlemagne l, i'Espagne etait en partie mauresque et mahometane. 11 y avait a Gordoue plus de deux cent mille maisons et plus d'un million d' habitants. La rue principale admirablement dallee, et qui mesurait plus de 15 kilometres en ligne droite, etait eclairec pendant la nuit sur toute sa longueur.

Sept siecles plus tard les rues de Paris et de Londres etaient encore des cloaques sans une seule lampe d'6clairage.

A Gordoue, a Grenade, a Seville, a Tolede, les demeures etaient luxueuses. De nombreux palais se decoupaient lierement et legerement sur le ciel

1. Draper, Intellectual developpment of Europe, vol. II, chap. n.

bleu de FAndalousie, ou bien se cachaient amoureusementdansdes bosquets de verdure et defleurs. Les balcons etaient en marbre poli, et couverts dc fleurs. Les jardius etaient frais et ombrageux et automatiquenient arroses. Les fenetres des salles de repos etaient en vitraux de couleurs, emailles dor, et toujours arrosees pour les tenir fraiehes. Les dalles et les murs etaient en mosaique exquise; en hiver les parquets se recouvraient de tapis de Perse et les murs de tapisseries merveilleuses. Des jets d'eau de mercure scintillaient a la lumiere et tintaient legerement comme des clochettes de fee.

L'aeration de ccs demeures etait artistique. En ete, des tours de ventilation aspiraient lair sur des massifs de fleurs tenues fraiehes par un arrosage perpetuel; en hiver, ces tours envoyaient dans les appartements des courants d'air chaud et parfume. Les murs etaient couverts d'arabesques et de peintures. Des lustres en or portant quclquefois plus de 1800 lampes remplissaient les appartements d'une lumiere douce et chaude. Les meubles en bois de santal et en citronnier etaient incrustes de nacre, d'ivoire, d'argent, dor. el de pierres precieuses. Des divans moelleux etaient jonches de coussins brodes. Des vases en cristal de roche et des porcelaines de Chine s'etalaient dans une confusion artistique sur des tables en mosaique delicieuse. Des fleurs rares et splendides etaient cultivees a profusion dans les cours inte'rieures et dans les appartements.

A la meme epoque, les seigneurs Chretiens vivaient dans des demeures qui ne valaient guere

mieux que des etables. Ces demeures n'avaient ni fenetres, ni cheminees, et quand on allumait du feu, la fumee qui emplissait la piece s'echappait par un simple trou pratique dans le toit, comme cela se passe dans les wigwams desPeaux- Rouges.

En Espagne, les piscines enmarbre etaient partout alimenteespar des conduits en metal qui donnaient a profusion de l'eau chaude ou froide suivant la saison. Pendant Fete, les salles de bains etaient rafraichies par des alcarazas en terrecuite, places dans des niches, et sur lesquels ondirigeaii des courants d'air artificiels. II y avait des galeries de chuchotement pour 1 amusement des jeunes femmes, et des labyrinthes etdes cours enmarbre pour les jeux des enfants.

Tandis que les Sarrasins entassaient dans leurs demeures des richesses artisliques, les Chretiens collectionnaient des objets de saintete. A la suite des croisades, l'abbe Martin avait reussi a reunir dans son monastere, en Alsace, des reliquesd'un prix inestimable. C'etaient : line tache du sang de Notre Seigneur ; — un morceau de la Vraie Croix ; — un os du bras de Tapotre Jacques ; — un morceau du squelette de saint Jean-Baptiste; — et une bouteille du lait de la Sainte Vierge.

En Espagne les librairies etaient nombreuses et il y en avail de splendides. Celle du khalife Alhakem contenait tellement de livres, que le catalogue a Lui seul remplissait quarante volumes.

A la meme epoque les seigneurs chretiens savaient a peine lire et ecrire.

Le palais de In sultane favorite d'Abderrah-

man Illcontenait douze cents pilliers en marbres de Grece, d'ltalie, d'Espagne et d'Afrique. Les amies et les ceinturons des 12.000 soldats de la garde etaient incrustes d'or.

Les jardins etaient d'une splendeur luxueuse qui na jamais depuis ete approchee dans le monde civilise. Les fontaines d'eau claire et les lacsartificiels s'y trouvaient en profusion. Des cascades disparaissaient a 1' ombre des cypres. Des allees serpentaient au milieu des ileurs pour aboutir a des grottes remplies de roses. Les artistes qui ont cree ces jardins ne cherchaient pas seulement riiarmonie des teintes dans les massifs de Ileurs ; ils cherchaient aussi lnarmonie des parfums.

Chez les Sarrasins la proprete faisait partie de la religion. Leur linge etait fin etdelicat et ils en changeaient constamment.

A lameme epoque, les Chretiens portaient indefiniment le meme vetement jusqu'a ce qu'il s'etfondre en lambeaux puants et pleins de vermine ; ils sanctifiaient la malproprete.

En Espagne les femmes etaient charmantes et coquettes. Elles porlaienl des vetements legers en soie chatoyante, rehausses de pierres precieuses. Quand on les voyait en groupes multicolores, drapees dans leurs vetements lumineux, elles faisaient penser a one prairie de Ileurs sur lesquelles scintillent des gouttes de rosee.

En Espagne les ecoles etaient nombreuses et gratuites.

A Cordoue, le conservatoire de musique etait subventionne par le gouverneinent et a produit des professeurs illustres.

Acette epoque, les Arabes s'enorgueillissaientde leurlangage qui etait le plus riche,le plusluxueux et le plus parfait du monde entier.

Dans les universites mauresques on enseignait les belles-lettres, Feloquence, les arts, les sciences, la philosophic, la rhetorique, les mathematiques, la medecine, Fastronomie et L agriculture. II y avail aussi des ecoles professionnelles.

On enseignait aussi que la culture generate et 1'erudition d'un homme sont de plus grande importance que les details de sa croyance religieuse. On etait tolerant et on avait l'esprit large.

Les Sarrasins faisaient 1'elevage des chevaux et avaient cree cette belle race, presque disparue, des purs sangs andalous.

lis pratiquaient tous les sports et excellaient dans les joutes et les tournois.

Les industries etaient tlorissantes.

En Espagne. a cette epoque, la race etait noble et chevaleresque, les moeurs etaient affables et courtoises, et la vie etait douce et heureuse.

La culture arabe s'est lentement et progressivement etendue comme une tache d'huile. Elle a peu a peu traverse les Pyrenees et a envahi le Languedoc et la Provence.

Cefut 1' epoque des troubadours etdes trouveres, r<''poquedesscrenadesetdespastournelles,repoque des balcons fleuris, des mandolines et des chants d'amour.

On commenQait a s'emanciper de l'etau eccle* siastique. Les riches cites du Midi s'emplissaient d'heresie. On s'y adonnait a la poesie, a la ninsi<[ue et a la danse. Les chants d'amour rempla-

caient los prieres et les penitences. Ceux qui avaient vu les Sarrasins les admiraient au lieu de les hair. On n'avait plus peur des pretres; on les plaisantait aimablement. Les homines, au lieu de trembler perpetuellement dans la crainte du Seigneur, se laissaientaller a la douce joie d'aimer.

Une pareille impiete ne pouvait pas rester impunie. Les fideles de FEglise, fanatises par les moines, se sont decides a agir. Commandes par des prelats, 500.000 homines en amies venant du Nurd se sont rues sur le Midi ensoleille et soufiant, pour retablir impitoyablement la foi chancelante et faire renaitre la crainte de Dieu.

Aim soldat qui demandait comment reconnailre les heretiques des catholiques, le legat du Pape repondait : « Tuez-les tons, Dieu reconnaitra les siens. »

Apres la prise de Beziers, sept mille personnes ont ete egorgees a l'eglisede Sainte-Madeleine. Au massacre de Lavaur, quatre cents impies ont ete briiles ensemble sur un bucher monstre; ils ont fait une belle flambee, ce qui a semble prouver qu'ils etaient murs pour I'enfer. Partout ou passaient les croises, on glissait dans le sang, et l'air etait sature d'une odeur de chair brulee.

La Sainte Inquisition est nee; elle s'est emparee, nonseulement de l'enseignement public, mais aussi de la pensee intime.

L'impiete a peu a peu ete refoulee vers le sud. Dirigee par la Sainte Inquisition, l'Espagne est de venue vraiment catholique et croyante.

Les moines etaient tout-puissants, et leur bonte etait inexorable.

Les gemissements ont remplace les chants d'amour, les auto-da-fes ou actes de foi ont remplace les efforts de la pensee individuelle, et la culture arabe a disparu. 11 n'en est reste rien ou presque rien; peut-etre un peu de poesie dans le midi de la France.

L'Espagne mauresque etait cultivee, brillante, et propre. La proprete religieuse y avait pris la forme d'une vertu artistique.

On peut arriver par la violence a detruire une civilisation en relativement peu de temps; mais il faut beaucoup de siecles pour en creer une, car la civilisation estl'ceuvre de revolution et revolution est toujours lente.

Nous croyons an bonheur futur de l'humanite ; mais il faudra pour cela que les civilises changent d' ideal et qu'ils se laissent guider par les philosophes, les artistes et les savants, et non par les theologiens et les autoritaires.

En attendant, il est de notre devoir de prendre nos precautions.

Et maintenant en voila assez, dit Lysias en se redressant. Parlonsd'autre chose, etallons-nous-en.

Apres avoir pris conge des dieux de Tobservatoire, nous nous sommes de nouveau embarques dans le canot. Le vent etait tombe et le lac etait presque calme. Devant nous le soleil se couchail sur les montagnes et le lac, couvert d'un leger brouillard lilas, miroilait en mauve et or. Vue en transparence, la montagne d'eau que nous soulevions devant nous paraissait incandescente,etnous semblions voguer dans une mer de feu tres pale.

J'ai demancle a Lysias comment il se faisait

qu'au pays de l'harmonie les couchers de soleil etaient toujours aussi beaux et toujours aussi differents les uns des autres.

— Le soleil disparait toujours de la meme facon, me repondit Lysias. L'effet d'un coucher de soleil depend de l'etat hygrometrique et magnetique de I'atmosphere. Nous sommes arrives a regler cet etat atmospherique et a produire artificiellement des efTets de lumiere. Cette invention, qui date de plusieurs siecles, a ete faite par nos hommes de science. Elle est maintenant passee dans le domaine des arts. Pour produire les effets voulus, les conditions atmospheriques sontreglees electriquement par le bureau meteorologique, qui execute les 03uvres d'art concues par nos artistes coloristes, de meme que chez vous l'orchestre de rOpera execute les oeuvres de vos compositeurs de musique. Nous avons des compositeurs de couchers de soleil, qui sont de grands artistes.

Je suis renlre enchante et ravi de ma journee.

Hier nous avons fait une belle partie de toboganning. J'avais autrefois pratique ce sport dans l'Engadine et aussi au Canada ; mais jcnem'attendais certes pas a ra'y adonncr de nouveau avec des deesses.Nous sommes partis en auto, Veronc, Sorrente et moi. J'ai insists pour conduirc moimeme, et je ne rnen suis, ma foi, pas trop mal tire ; j'ai joint la delicatosse a I'audace et jc crois que j'ai cette fois fait bonne impression.

Au pied dela montagne, non loin de l'endroit ou nous nous etionsbaigni'squelque temps auparavant, nous avons trouvr une sorle de funicalaire, ([ui nous ,i fait faire Fascension dela montaprne ; luniculaire n'est pas le mot juste. Mes compagnesont trouve au pied d'une pentc de neige un grand tobogann, un Iraineau long, sur lequel nous nous sommes mis a califourchon les uns derriere les aulres, et ce traineau s'estmis a gravirdoucement sur une piste creuse. Comment marcbait-il? Je n'en sais rien, car j'ai oublie de le demander, mais c'etait probablement par attraction magnetique.

Quel merveilleux pays que celui-ci ! Ainsi, dans cette excursion, nous avons d'abord traverse en auto des pares, des jardins fleuris constelles de palais superbes, sur des routes admirables et par une temperature idealement douce. Ensuite nous

avons serpente dans des forets fraiches et mysterieuses pleines de cascades d'eau claire, ces forets dont j'ai deja parle; et enfin, a califourchon sur ce traineau autoinatique, nous nous sommes eleves progressivement dans la haute montagne, en cotoyant des precipices pleins de brouillard bleu, ayanl devant nous de hautes cimes neigeuses qui etincelaient au soleil contre un ciel pur, et qui semblaicnt tout pres de nous.

Ge que je remarque, c'est que les ruontagnes s'elevent presqu'a pic de la plaine, ce qui les fait paraitre beaucoup plus hautes qu'elles ne le sont enrealite.

Nous avons fini pararriver au pied dun glacier gigantesque. ou nous nous sommes arretes. J'avais froid, et les deesses se sont moquees demoi, parce que jc manquais, disaient-elles, de chaleur interieure.

Au pied du glacier, nous nous trouvions au sommet dune pente de neige tres rapide, semblant s'etendre jusqu'a cette foret qui se trouve au pied de la montagne, et, lorsque j'ai vu les deesses orienter le tobogann vers le bas, j'ai eu un moment delfroi.

Mais, avant que j'aie pu dire un mot, nous descendions la pente a toute vitesse. Nous etions, comme je l'ai dit, a califourchon sur le traineau. Sorrente etait devant et conduisait avec un volant semblable a celui de Tauto ; moi, j'etais au milieu; Verone etait derriere moi et me tenaitenlacedans ses bras.

A un moment donne j'ai apercu devant nous un precipice etlroyable. C'elait un ca/'ion, one lis-

sure assez large, mais surtout tres profonde.

— Attention Sorrente! Precipice, il ya precipice, et si vous n'arrStez pas nous somraes perdus.

— Tais-toi, amour, me repondit Verone, qui etait derriere moi, ne bouge pas, reste bien sage, autrement tu causeras un malheur ; et par taquinerie elle m'embrassa sur le cou et mesouffla derriere l'oreille.

Nous sommes alles a toute vitesse, droit sur la fissure, et quand le tobogann a quitte son point d'appui et que nous avons ete dans le vide, j'ai eu l'angoisse et me suis senti inonde de sueurfroide. Mais au bout de quelquessecondes, nous abordions de l'autre cote du canon, qui n'etait cependant guere en contrebas, et nous avons continue notre course folle jusqu'au pied de la pente de neige,ou nous nous sommes arretes. Les deesses a moitie nues, et toutes rosees par le grand air, etaient encore fremissantes de joie sportive.

II m'a fallu quelques instants pour recouvrer l'usage de la parole, tant j'avais ete impressionne par le passage du precipice; en plus de cela j'avais tres froid. J'ai alors demande des explications, j'ai voulu savoir comment nous avions pu franchir le canon sans tomber dedans.

— Nous nous sommes servis du reflux zenithal, m'a repondu Yerone toute joycuse, et que je trouvais aujourd'hui encore plus jolieque je ne l'avais jamais vue.

— Le retlux zenithal ! Qu'est-ce que le retlux zenithal? Je connais le courant zenithal, qui est donne par des accumulateurs. Mais aujourd'hui nous n'avions pasd'accumulateurs.

— Le rellux zenithal, repondit Sorrente, est un courant nerveux, que nous emettons a volonte cle notre corps, et qui repousse le centre de la terre.

— Pas possible !

— Comme deesses, nous avons recu une education sportive, et rien nest aussi amusant que de faire du sport dangereux ; cela fouette le sang. Seulement vous etes joliraent lourd, et nous n'aurions pas pu soutenir un tel effort nerveux pour bien longtemps.

— Ainsi il existe un reflux nerveux qui permet de diminuer a volonte le poids de son propre corps ?

— Mais certainement. Comment pourriez-vous autrement expliquer le vol plane des oiseaux ?

— Le fait est que, lorsque dans les filers du Sud j'ai vu tout pres de nous les albatros planer et suivre le paquebot pendant des heures et des journees sans presque jamais donner un coup d'aile, cela a ete pour moi un mystere inexplicable. .Mais ce mystere s'explique tout naturellement si vraiment le reflux zenithal existe. G'est pour moi une revelation et je mexplique maintenant chcz les dieux et les deesses cette legerete de mouvements qui ma tant intrigue.

Verone et Sorrente ont voulu recommencer la descente en tobogann, et, j'ai eu beau me defendre, il a t'allu ceder. D'ailleurs en bon sportsman, je n'ai jamais su resister a la priere d'une jolie femme. A plus forte raison ai-je du ceder a la priere de deux ravissantes deesses.

Je n'ai surtout pas pu resister a Verone que je trouvais plus adorable que jamais. Elle portait un

peplum leger dont la couleur me fappelait la Mediterranee, le matin de bonne heure, lorsque la mer estsereine el que le cielpale est encore legerement dore par les lueurs de Faurore. Elle avail mix doigts des perles de toute beaute, et un hybiscus de ce meme bleu transparent et nacre etait pique dans ses cheveux chalains. J'admirais aussi ses delicieuses sandales blanches incrustees d'or dont les lanieres souples s'enroulaient autour de sa cheville mignonne et fuselee. Verone a un « je ne sais quoi » de bien ficele et de distingue qui fait que, meme a moitie nue, elle parait chaste et grande dame.

Si les deesses nont pas froid, malgre lenr costume leger, cela lient, parait-il, a leur chaleur interieure inherente a la race des dieux, et developpee par 1' hygiene etl' education physique.

Trois fois nous avons fait cette descente perilleuse sur la neige, et si chaque fois j'ai eu moins peur, j'ai par contre eu plus froid, et lorsque nous sommes rentres dans la foret je claquais des den Is. Mais la, nous avons retrouve la temperature douce et je suis bientot revenu a raon etat normal.

Verone a alors propose pour illustrer la presence du reflux zenithal dejouer a I'ecureuil avec Sorrente, me disanl que je serais I'arbitre; et avant quej'aie pu comprendre de quoi il s'agissait, elles sont parties dans les arbres en grimpant comine des singes. Apres avoir eouru \o long des branches, elles se sont elancees dans I'espace pour saisir la branche d'un arbre voisin. Malgre mes supplications d'arreter ce jeu dangereux, elles ont continue', en riant mix eclats, a voltiger de

branche en branche comme des ecureuils. quelquefois a des hauteurs prodigieuses. C'etait ravissant a v<»ir. mais cela me donnait la chair de poule.

Quand elles sont redescendues. je leur ai demands comment elles s'arrangeaient, en pratiquant tous ces sports dangereux, pour conserver des mains aussi douces et aussi blanches.

Cela tient, m'a repondu Sorrente, a la qualite de notre peau. Depuis plus de vingt siecles nous ameliorons notre race par la selection et l'hygiene. Notre peau fine est devenne douce, soyeuse et resistante, tandis que celle des civilises est restee epaisse, rugueuse et fragile. II y a la meme difference entre notre peau et la votre, qu'il y a entre du cuir de Cordoue et du carton buvard.

Ces deesses sont extraordinaires, et en voyant leurs jambes nues, si douces et si tines, dont cependant les muscles saillaient a chaque mouvement du pied, je ne pouvais m'empecher de penser que la plus jolie Parisienne n'est a une deesse que ce qu'un cheval de labour est a un pur sang.

Comme il commencait a se faire tard, et que nous avions faim, mes deux compagnes m'ont amene a un cedre geant, dont le tronc mesurait an moins 8 metres de diametre. Nous avons la trouve un escalier tournant qui penetrait dans rinterieur de Farbre. et qui aboutissait a une piece assez grande, taillee dans le coeur du cedre et eclairee par une quantite de lampes electriques en formes de fleurs de toutescouleurs. Les parois de la piece etaient finement sculptees et tout incrustees d'or.

Les deesses m'ont (lit quil etait dans la traditions qnand on entrait dans un arbre, d'y laisser un souvenir artistique. Aussi Verone a saisi un burin qui se trouvait la et qui a rougi electriquement, des qu'elle a dcclenche un ressort; <■!, avec une rapidite etune dexterite incroyables, a dessine ettaille un panneau encore vierge. En menie temps, Sorrente armee d'une vrille et dun petit marteau a enfonce dans le bois des petits lingots d'or qu'elle avait ete chercher dans Fherbe, et en moins de dix minutes le panneau vierge etait transforme en une merveilleuse onuvre d'art.

Ensuite nous avons mange dos fruits et bu beaucoup de champagne que nous avons trouve dans un placard, et, comme il commenqait a se t'aire tard, Verone a propose de passer la nuit dons Farbre.

Mais Sorrente s'est excusee, ayant promis d'etre de service au palais d'education premiere, et nous adit qu'elle trouverait a la piscine sylvestre, non loin de la, des dieux qui la rameneraient en automobile ; que nous pouvions done garder notre auto pour rentrer le lendemain.

Sorrente est alors partie, et nous l'avons suivie des yeux a traversune large crevasse, qui formait une fenetre naturelle dans la piece. Nous avions eteint les lampes pour la voir plus longtemps, et Sorrente, ondulant a traversles arbres, avait l'air d'une fee nocturne.

Nous elions appuyes contre la fenetre; Verone avait son bras autour de mon cou, son corj>s s'abandonnait contre le mien; elle etait enme,car je sentais sun coeurbattre. Nous etions seuls. Les

paroles du duo de Lohengrin me sont revenues a la memoire :

Deja se perd leur voix ;

Nous sommes seuls pour la premiere fois,

Seuls tousles deux.

Seuls loin du monde et des regards de tous,

Dans une paix profonde, seuls tous deux.

Etj'ai compris qu'il allait se passer cntre Verone et moi quelque chose de decisif. Nous ne nous parlions pas, mais elle s'abandonnait de plus en plus.

I 11 rayon de la lune est venu baigner de sa lumiere argentee le buste nacre de Verone ; son sein adorable et tout irise de veines blenes a palpite sous mon regard, et, lorsque j'ai vu ses yeux veloutes, a la fois si chauds et si doux, se fondre dans mi elan de tendresse, j'en ai ete bouleverse, et e'est dune voix Ires emue que je lui ai dit :

— Verone, ecoutez-moi, Verone.

— Non ! Non !

— Je vous aime, Verone.

— Non, je ne veux pas.

— Mais Verone ! Verone !

— Non, amour, ne me demandez pas cela, me repondit-elle, en se pelotonnant contre moi avec calinerie, et en me couvrant de baisers ; je vous aime, et e'est parce que je vous aime que je ne veux pas. Vous avez demande la memo chose a Sorrente qui vous a refuse sans vous en donner la raison; mais, moi, je vais vous dire pourquoi je ne veux pas.

— Ah, Verone !

— Nous ne comprenons pas l'amour de La meme far on.

— Mais si vous m'aimez, pourquoi mo refuser cc que vous avez peut-etre deja donne a d'autres?

— Parce que..., parce que vous n'etes pas un dieu, parce que vous n'etes qu'un civilise. Parce que, lorsqu'une femme se donne a un civilise, cela implique aux yeux de l'homme la possession de la femme, et qu'il se croit le droit de la dominer et de porter atteinte a sa liberte; parce qu'il veut alors monopoliser son amour, parce qu'il veut surtout l'empecher d' aimer les autres, parce qu'il devient jaloux.

— Mais, Verone, la jalousie est la preuve de l'amour.

— Ces sentiments qui accompagnent votre amour, je les condamne et je les meprise; je les trouve vulgaires et grossiers. Je ne veux pas commander et je ne veux pas etre commandee; vous entendez bien, je ne veux pas etre commandee. Je ne porte pas atteinte a la liberie des autres et je ne veux pas qu'on porte atteinte a la mienne. Je suis deesse; je suis libre; je veux rester libre et je ne veux pas de cbaine.

— Mais, Verone, une chaine pent §tre douce.

— Je suis libre etje ne veux pas de chaine. Je rayonne d' amour, etje veux aimer librement. Je ne reconnais a personne le droit de m'empecher d'aimer.

— Je ne veux pas vous emp^cher d'aimer, Verone, mais je voudrais que vous n'aimiez que moi. Je vous veux pourmoi seul.

— Eh bien, alors, vous ne m'aimez pas; votre

amour n'est que du desir. Si vous m'aimiez, vous voudriez mo savoir heureuse, et vous ne chercherioz pas a m'empecher d' aimer librement et genereusement, car l'amour est la source des joies les plus delicieuses.

— Verone, comment pouvez-vous parler ainsi?

— La jalousie n'est pas inspiree par 1' amour, elle est inspiree par les mauvais instincts de la domination et de la monopolisation. De l'amour doit resulter la tendresse et non la haine. Mais chez vous, civilises, l'amour sort de pretexte pour legitimer voire besoin de dominer et de porter atteinte a la liberte des autres. Cette fausse conception de l'amour est tellement ancree dans vos moeurs, que vous n'hesitez pas a payer de votre propre liberte la possibility de. detruire cello do la f'enime aimee. Chez vous, l'amour, c'est l'esclavage a deux; c'est la chaine.

— Verone !

— Que cette chaine soil pesante, vulgaire et impitoyable, on bien qu'elle soit douce, legere et doree, ce n'en est pas moins une chaine.

— Verone, je vous aimo!

— Chez vous, l'amour n'est jamais pur et desinteresse. II a toujours pour but la domination. Vousne m'aimez pas ; mais, moi, je vous aimo. Je vous aime et je vous sais malheureux. Je comprends voire isolement et voire desarroi. Jo comprends que vous ne pouvez pas du jour au lendemain transformer des sentiments innes et inherents a votre race. Je voudrais vous rondre plus noble et plus heureux. Je voudrais vous elever au rang des dieux, ot si jamais jo pouvais vous faire par-

232 AIJ PAYS DE LHARMONIE

tager notre ideal de la beauty, del'harmonie et de l'amour, je serais heureuse, oui, bion heureuse. Sorrento vous a repondu: « Jamais ». Moi qui vous aime davantage, je vous re ponds : « Pas encore ».Jene veux pas me donnera un civilise^ mats le jour ou voire amour sera pur et desinteresse, le jour ou votre but ne sera plus de m'empecher d'aimer lesautres, lejourou, par l'elevation de vos sentiments et par votre conception de Fideal, vous serez devenu vousrineme un dieu, je me donnerai alors a vous avec ivresse, avec une joie immense, et je serai here en meme temps qu heureuse si votre divinite est en partie mon oeuvre.

— Avez-vous jamais entendu parler du supplice de Tantale, Verone. Le mien est encore plus terrible; je vous tiens entre mesbras, Verone cherie, deesse exquise et adorable. Vos doigts sont enlaces dans les miens, votre haleine se melange a la mienne, je sens votre coeur battre contre mon coeur, je vous aime d'amour, et je vous desire avec ardeur. 11 fait nuit ; nous sommes seuls, absolument seuls. Vous m'aimez, car vous me le dites, et eel amour se lit dans vos yeux. Et vous ne voulez pas vous donner ;\ moi.

— Non, Martial, repondit Verone en se degageanl lentement, je ne veux pas. Si vous ("lie/ un dieu, si vous etiez plus maitre de vous, je passerais tout de meme la unit dans eelte piece. Mais je ne veux p;is el re ei'iielle. je ne veux pas vous faire souffrir, carje vous aime. Je dormirai autre pari el viendrai vous prendre demain matin de bonne heure. Panlonnez-inoi, ami, le chagrin <|ne

je vous ai cause ce soir. Si je ne vous aimais pas, i'aurais evite cette explication penible pour tons deux. Mais je vous airae, et j'ai foi dans votre conversion. Vous aurez a souffrir moralement, a livrer bien des combats interieurs, mais je sens qu'un jour ou I'autre vous viendrez a nous, que vous serez des notres et que vous vibrereza Tunisson dans un ideal de beaute, d'harmonie, et d'amour. Adieu pour ce soir.

Verone disparut dans la nuit, me laissant seul. J'avais la mort dnns Fame.

— Ah, je sais bien qu'on me dira que je n'ai ete qu'un maladroit, qu'un imbecile; que dans des pirconstances pareilles il faut agir et non discuter; que lorsqu'on tient une femme exquise dans ses bras on la prend sans lui en demander la permission. Mais a cela je repondrai, d'abord, que je me pique d'etre un galant homme et que je n'ai jamais cherche a obtenir de force ce qu'une femme n'a pas voulu me donner avec plaisir. (Test un principe avec lequel je ne transigerai pas.

En plus de cela, je n'etais pas le plus fort. Les deesses, malgre leurs contours menus et delicats, sont bien plus musclees que moi. Si j'avais voulu prendre Verone de force, elle m'aurait honteusement jete a la porte. Dans une lutte avec Verone je n'aurais pas eu plus de chance de sneers qu'un lapin n'en aurait contre un fox terrier.

Jen'aipasfermeToeil,etj'ai passe une nuitatroce.

Aux premieres lueurs du jour, Verone est rentree aanslapiece.Elleetaitidealementjolieetsentaitbon.

— Ah ! pauvre ami, me dit-elle en promenant ses mains fraiches sur m«m front brtilant, vous avez

23* AC l'AVS DE L'HARMOKIE

une grosse fievre, une vilaine fievre; c'est la fievre d' amour. Vous avez bien souffert, n'est-ce pas?

— Cost vous qui eles la cause il«' ma souffrance, Verone, c'esl vous.

— Allons, venez ; ne pensons plus a tout cela. Nous allons rentrer ; le grand air vous fera du bien.

L'auto etait en has, an pied de I'arbrej j'ai machinalement pris le volant de direction. La nature e'tait a peine eveillee ; les cimes majestueusesdes montagnes etaient doreespar les Incurs de l'aurore. Nous sommes descendus a travers la foret mysterieuse encore humide de rosee et pleine de senteurs exquisea. Verone a enlace ses l>r;is autour de raon cou et a appuye sa joue contre la mienne; je me suis laisse faire en silence. Elle a cherche a me consoler; elle a deverse dans mon oiM'illc rebelle et pourtant charmee des paroles de tendresse et d'amour. Elle m'a parle d'ideal, de beaute, d'harmonie, d'amitieamoureuse; j<> ne' me rappelle plus au juste »■<' qu'elle a dit, car je n'ecoutais pas, et je uai pas repondu. Je n'en voulais pas a Ve'rone, mais j'avais la rage au eceur. J'avais echou^ ; jo revenais vaincu, je revenais bredouille, j'avais besoin de deverser ma colere sur quelqu'un et j'ai r^solu d'avoir une explication avec Lysias.

Quand nous sommes arrives chez moi et que Verone a voulu me dire adieu, je lui ai tournC \o dos sans lui repondr<3, Je le regrette maintenant, car Ve'rone est bonne el douce, el apres tout elle avail le droit de me refuser, .le era ins m§me d'avoir, en cette occasion, manque' totalement de galanlerie et tie sa voir- vivre.

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