DES VACANCES DÉLICIEUSES ET UN VAISSEAU FANTOME
U y a un vaisseau fuiilôuic, dit-elle.
Un bateau des morts qui parcourt les mers.
Un vaisseau appelé le Carmithan.
Un vaisseau spectral avec un équipago spectral,
Dans les tempêtes il apparaît.
Courant sous le vcnl ou contre lèvent.
11 navigue sans un lambeau de voiles- Sans un timonier pour tenir le gouvernail.
LONGl’TXLOW.
Cos vacances furent, sans exception, le temps le plus heureux de ma vie. Pour moi tout était nouveau, frais, délicieux. Le grand vaisseau, lui-même, était une source d’intérêt inépuisable. L'amour de mon père pour les animaux, contrarié à la maison, pouvait ici se donner libre carrière. Des poulets, des oies, et une couple de chèvres occupaient leurs enceintes respectives. Les chèvres avaient été apportées dans le but de me fournir du lait que je détestais; mais elles m’amusaient beaucoup, particulièrement au moment où l’on s’occupait de les traire, car elles semblaient trouver un grand plaisir à éviter les ten-
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taLives du garçon qui en remplissait la fonction.
Les écoutilles du salon étaient remplies de plantes de choix, et au milieu de ces plantes étaient suspendues des cages pleines d’oiseaux ehan leurs. Le membre le plus remarquable de la ménagerie était un singe noir, dont les tours malicieux faisaient à la fois le tourment cl les délices de tous les habitants du vaisseau. Il adorait mon père, mais, pour une cause ou une autre, il ne fut jamais aimable avec moi. Père disait qu’il était jaloux. Peut-être était-ce le cas, car nous remarquâmes souvent que, lorsque mon père me caressait, le petit être rctournaitsur son coussin, dans le coin, et s’asseyait d’un air triste et mélancolique. Il ne quittait pas sa place tant que je restais auprès de mon père.
En dernier —mais non pas le dernier, — il y avait Jack, un immense terre-neuve, qui était une vieille connaissance <i moi, elqui,depuis mon arrivée abord du vaisseau, semblait s’être const itué mon inséparable compagnon et mon protecteur.
Je connus bientôt tout le monde à bord, les officiers comme les matelots ; et, avec tant de compagnons et de camarades de jeu, tant de nouveaux intérêts, de nouveaux amis, de nouvelles scènes à observer, avec le perpétuel changement de la mer et du ciel, ces gaies vacances devinrent pour moi — ainsi que je les appelai alors et depuis — tout simplement le Paradis.
L’un de mes amis particuliers à bord était le lieutenant N. Quoique lieutenant en premier, il était le plus jeune de tous. Il est vrai que, d’après mes idées enfan-
AU PAYS [)F. 1,’ftMlini'.
Lines parrapporlâl'âge, vinglanspassés impliquaient quelqu’un de bien âgé. G’élait le lieutenant qui surveillait mes leçons quotidiennes. Mon père, par déférence aux désirs de ma mère, avait religieusement entrepris cette tâche sur laquelle il insistait beaucoup.
Mais le point faible de père était la clémence — t selon moi sa plus grande vertu — et quelques cajoleries ou un baiser avaient bien vite raison d'une heure d'étude. A mesure que ma santé se fortifiait, je devenais uneélèveplus indisciplinée. Il était impossible de Iravaillcr quand le soleil brillait, quand les oiseaux gazouillaient et que 1 on entendait le singe et le chien gambader au-dessus de nos têtes. Tandis que je fermais les livres, mon père hochait la lêlee disait : « Eh bien ! encore celte fois-ci ; mais ensuite plus jamais. » Le lieutenant N. entreprit alors mon éducation, et, entre mes deux maîtres, je m’arrangeai à faire ce qui me plaisait. La seule connaissance que je me rappelle avoir acquise était de malmener la boussole, ce que je faisais souvent au grand plaisir de mes nouveaux amis, qui admiraient mon habileté à affoler l’aiguibe aimantée, en lui faisant parcourir tout le cadran du nord au sud et du sud au nord.
J’appris certainement bien des choses quant aux endroits que nous visitâmes. L’histoire des villes d’Italie; les coutumes, les manières, les moeurs de son peuple; les découvertes el les fouilles de l’ompéi me furent racontées de telle sorte qu elles s’imprimèrent dans mon esprit, bien mieux que nombre de lectures n’eussent pu le faire.
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liref c’était une éducation parfaitement amusante. Mes rêves et mes imaginations étranges m’abandonnèrent. Mes amis les fantômes furent oubliés. Le somnambulisme auquel j’étais sujette fut guéri, et j'étais, comme les autres fillettes de mon âge, bien portante, heureuse, ne rêvant que plaisanteries folles et gamineries malicieuses, détestant être confinée en chambre, détestant la contrainte, et raffolant des petites aventures, spécialement lorsqu’elles avaient une pointe de danger.En tout cela, j’avais l’appui du lieutenant N. qui constamment projetait de nouveaux divertissements pendant les traversées, ou organisait des excursions lorsque nous étions au port.
Mon père me permettait souvent de faire ce qui me plaisait, quoique, parfois, il prétendait hésiter devant mes propositions et se demander ce que maman dirait si elle le savait. Cependant il était ravi des progrès de ma santé, de mon entrain, et faisait fréquemment la remarque que personne ne me reconnaîtrait plus lorsque je reviendrais à la maison- Généralement il m’accompagnait dans mes courses de magasins et m’approvisionnait d’argent pour mes nombreuses emplettes. Aussi je me considérais comme une millionnaire, lorsqu’à la fin nous fûmes rappelés en Angleterre, et je surveillais le total des propriétés accumulées durant ces trois mois de voyage au milieu des villes charmantes de la cote italienne.
Mes possessions.... j’entendais par là des gants,
(les pantoufles, de l’eau de Cologne, du corail, des coquillages et des ornements en marbre, des pèse* lettres en mosaïque, des étuis à aiguilles et de petits flacons de partum en lave. Je trouvais grand plaisir A réfléchir comment je disposerais de ces trésors en faveur de mes amies, et mes pensées s'y exercèrent, plus d’un jour. — Mais c’est alors qu’il m'arriva un incident des plus étranges et incompréhensibles, un incident qui jeta une ombre sur ces heureuses vacances, me rappelant au souvenir de ma vie journalière passée cl des troubles que j’avais oubliés.
I,a journée avait été d’une chaleur intense, si intense que la brise causée par la marche rapide du steamer était extrêmement fraîche. Le soleil se couchait dans un bain de flammes. Le ciel était merveilleux dans sa diversité de couleurs, — cramoisi, doré, d’opale et jaune. La mer était lisse et paisible : pas une ride ne s’y voyait, excepté dans notre sillon où l’écume, blanche et frisée, reflétait la beauté des couleurs d’en haut, créant ainsi une des plus délicieuses scènes terrestres imaginables.
Le lieutenant N. était sur le pont. Suivant mon habitude, j’étais à côté de lui, discutant avec vivacité les événements des derniers jours, les scènes que nous avions vues, les mérites ou les défauts des achats faits dans notre dernière excursion sur terre. Ma langue, ainsi qu’avait coutume de dire mon père, « marchait dix-neuf fois à la douzaine». Nous avions, pendant notre conversation, remarqué plusieurs vaisseaux à distance, et le sujet des emplettes ayant
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élédiscuté cl épuisé, je portai mon attention sur les vaisseaux, désireuse de montrer mon habileté à dis^. tinguer une sorte de vaisseau d’une autre, et à les classer à la manière des marins. Le lieutenant N. et moi n’étions pas d’accord quant à un vaisseau se profilant à la ligne de l’horizon. Etait-ce une goélette ou un brick? Nous persistions chacun dans notre idée.
— Prenez ma lorgnette, et vous verrez que j’ai raison, me dit-il, en me tendant sa lunette d’approche.
J échangeais ma Innetle contre la sienne lorsque je fus soudain pétrifiée en voyant un grand vaisseau tout près de l’avant du nôtre. Pendant notre conversation nous avions observé l’arrière et, très occupés de notre discussion, nous n’avions pas remarqué ce qui se passait en avant.
— Regardez, regardez ! criai-je effrayée.
— Quoi donc? demanda mou compagnon.
— Le vaisseau! Pourquoi n’arrétez-vous pas?
Nous allons nous rencontrer. Arrêtez, arrêtez! Pourquoi n’arrétez-vous pas?— bégayai-je avec terreur, car le vaisseau était si près que l’on pouvait distinguer les hommes sur le pont, et nous nous rapprochions avec une rapidité effrayante.
— Que vous arrive-t-il, mon enfant? Quel vaisseau? Que voulez-vous dire? Pourquoi devrionsnous nous arrêter?
Je saisis son .bras, l’obligeant à se retourner, car il me regardait, dans sa surprise, au Lieu de fixer le
vaisseau duquel nous nous approchions rapidement.
— Maintenanl, voyez-vous? — balbutiai-je. Fiesvous aveugle ? — Fl dans ma terreur je le secouai en répétant : — Fc vaisseau, le vaisseau! arrêtez! arrêtez !
Il ne fil point attention à mes paroles, mais se dégagea de mon étreinte frénétique et me fit asseoir sur un siège qui avait été placé pour moi dans un coin abrité. Cependant, ma seule idée était que nous marchions à noire perte et que je devais me trouver auprès de mon père, aussi m'échappai-je et me mis-je à courir sur le pont. Mais il me rattrapa et m'arrêta, insistant pour que je redevinsse calme.
— Comment puis-je être tranquille lorsque nous allons Ions nous noyer? Faissez-moi partir ! Papa ! papa! Ftje gémissais, luttant de nouveau.
Puis, je me courbai, cachant mon visage contre son bras, car l’étrange vaisseau était maintenant tout contre notre avant; ses blanches voiles semblaient d’un rose rouge dans le soleil couchant. Un homme se tenait sur le pont, les bras croisés, appuyé à la lisse, el surveillant l’arrivée de notre vaisseau
Je vis cela dans un coup d'œil, avant de me cacher le visage. Tout me parut devenir noir, el mon coeur cessa de battre tandis que j’attendais l’inévitable choc. Oh ! l'agonie de ces moments ! Aucun espace de temps n’eOacera, de ma mémoire, les pensées qui se pressaient dans mon cerveau, pendant que j'attendais la rencontre des deux bateaux. 11 me sembla que celte seconde avait la durée de toute une vie.
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— Oif\ a-t-il, voyons ? Pourquoi êtes-vous si effrayée?— tlil le lieulenanl N., passant son nuire bras autour de mes épaules. Mais je ne pouvais répondre ; je ne pouvais (pie gémir et trembler.
Périme était long à venir. Je me hasardai à la fin à lever les yen x.Le vaisseau avait disparu. Le soulagement fut si grand qu’un sanglot me secoua, et que les larmes commencèrent à couler sur mes joues. Où est-il? quel chemin a-t-il pris? — bégayai-je, lorsque je pus enfin parler.
— Je ne sais pas ce (pie vous voulez dire répliqua le lieulenant. îl n’y avait pas de vaisseau près de nous. Croyez-vous que je ne l'eusse pas vu?
Je me dressai et jetai un regard inquiet autour de moi. Là, dans notre sillon, se trouvait le vaisseau avec ses voiles déployées. Je distinguai chaque cordage des agrès, et je remarquai que les voiles cette fois-ci, entre le soleil couchant et moi, n’étaient plus d’un rose rouge, comme quand les rayons du soleil les embrasaient, mais tout à fait grises. Je vis les hommes marcher sur le pout. Je vis le pavillon flottant à la tète du mal. Le vaisseau ne paraissait pas à cinquante pieds de nous, mais la distance augmentait rapidement. Il était clair pour moi que nous avions, en quelque manière, passé l'un à travers l'autre , et que maintenant nous reprenions nos différentes voies.
— Ne pouvez-vous le voii> maintenant ? demandai-je en lui montrant le bateau qui s’éloignait.
— Je ne vois rien, répondit-il brièvement.
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La sécheresse do son ton et la réaction de l'émotion intense que j'avais éprouvée, tout cela lut de trop pour moi, et je fondis en larmes, sanglotant et refusant d’écouter les paroles apaisantes de mon ami. Je me sentais horriblement lasse et toute tremblante. Mes larmes coulaient, malgré mes efforts pour les retenir, et ne s’arrêtèrent que lorsque le lieutenant m’engagea à regagner ma cabine et à me reposer, ajoutant :
— Mais ne réveillez pas voire père et ne lui dites pas ce qui vous a effrayée ou ce que vous avez vu.
Je secouai la tête et je m’en allai lentement vers ma cabine. Je regrettais qu’il m’eut dit de ne pas réveiller papa et de ne rien lui raconter, car cela m’efft calmée et consolée.
Je fis une pause devant sa porte, espérant entendre quelque bruit me prouvant qu’il était réveillé; mais, je n’entendis rien qu’une profonde respiration. El je m’en allai dans ma petite cabine, et me jetai sur mon lit, pleurant, et ayant soif de sommeil.
Le matin suivant, à mon réveil, mes pensées se reportèrent sur le mystérieux vaisseau et sur l’étrange conduite du lieutenant N. Ma première impulsion fut de courir chez mon père et de tout lui raconter; aussi je hâtai ma toilette afin de le rejoindre avant d’aller déjeuner. — Tandis que je brossais mes cheveux, je pensais à la singulière recommandation du lieutenant N. Et soudain une idée me frappa: Sans doute mon père le blâmerait, en quelque manière, de s’être tant rapproché du vaisseau. Bien qu'il n’en
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fui résulté aucun dommage, je savais que, lorsqu’un steamer venait à une telle proximité d’un bateau à voiles, cela était une faute contre les règles du chemin.
J'avais entendu dire qu’un steamer doit toujours laisser passage à un bateau à voiles—en langage marin : lui donner le champ large en pleine mer; et je savais qu’en permettant à son vaisseau de se rapprocher aillant de l'autre, le lieutenant N. avait commis une faute contre la lui ; ce qui fâcherait beaucoup mon père.
Je me rappelai aussi que l’on m’avait avertie très souvent de ne pas bavarder avec l’officier de garde, tandis qu'il élait occupé à diriger la marche du vaisseau — et je ne pouvais m’empêcher d’admettre avoir bavardé juste ci ce moment. Voilà donc ce que mon père ne devait pas savoir. : Je commençais à comprendre que quelque chose de sérieux et de désagréable pourrait arriver au lieutenant N., si mon père apprenait à quellecatastrophe nous avions échappé. Je résolus mentalement de ne pas causer ce trouble à mon ami. Avec cette résolution, je conservais un poids pénible sur les épaules, mais j’étais heureuse de le porter pour le salut de mou ami. Pendant toute celte journée, en nous rencontrant, en marchant et en causant ensemble, la circonstance du soir précédent ne fut pas mentionnée.
Le jour suivant, à dîner, mon père me demanda pourquoi j’avaispleurérautresoir, m’étant imaginé de voir un bateau. Cette manière de dire me fit monter
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une rougeur d’indignation au visage el jusqu à la pointe de mes doigls. Je ne savais que dire, lorsqu’un rire sonore du lieutenant X. cl le sourire des autres convives m’apprirent que l'affaire n’était pas un secret. Ceci était de trop pour moi et pour ma résolution, aussi fis-je rapidement tout mon récit. Je parlais vite et passionnément, toute ma terreur passée me revenant à l’esprit.
— tlecommence avec plus de calme, dit mon père, lorsque je m’arrêtai avec un sanglot.
Je répétai l’histoire.
— Pourquoi ne me fas-lu pas dit lorsque tues descendue ?
— Ce lieutenantN. m’a dit de pas vous réveiller. Je voulais vous le dire hier et j’allais le faire, mais j’ai pensé que vous seriez fâché contre lui parce qu’il était allé si près du bateau; et je pensais que ceci fût la raison pour laquelle il désirait ne pas vous le dire. C'est pourquoi je ne l’ai pas fait; et je regrette de vous l'avoir dit maintenant, car il se moque de moi, concluai-je d’un air de ressentiment.
Après dîner, mon père se leva el s’en alla, causant avec les officiers surle pont, Je n’entendis plus parler de la chose que tard dans la journée. Mon père vint à moi et me dit d’un ton vexé qu’il ne me permettait plus de faire de pareilles sorties et de redire de nouveau ces choses. Il avait fait, ajouta-t-il, une enquête très soigneuse auprès des hommes de garde à bord, quant au vaisseau que j’avais déclaré voir; tous avaient maintenu que nous n'avions croisé aucun
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bateau depuis notre partance du port, et ils n'avaient rien remarqué, sinon que je pleurais amèrement. Ainsi toute l’affaire était environnée de mystère, et je vis pleinement qu’il ne fallait point m’attendre à être crue sur parole, en face de tant d’évidences contraires.
Le vieux poids d’anxiétc et de terreur qui avait quitté mon cœur pendant ces longues vacances semblait retomber sur moi.
.le philosophai sur la possibilité qu’il y eût des vaisseaux-fantômes comme il y avait du mondefantôme. Bref, les troubles anciens revinrent et me liront le cœur lourd et désolé, bien que les petits incidents variés de la vie à bord m’empêchassent de prendre le mal aussi sérieusement qu’auparavant.
Néanmoins mes vacances furent gêtées. Quelque chose s’était élevé entre mon père et moi — un nuage — léger il est vrai, — mais qui cependant formait une barrière insurmontable dans notre charmante intimité. Il me pensait coupable de fausseté, et j’étais malheureuse et indignée tout à la fois de ce soupçon.
Je ne pouvais non plus me débarrasser l’esprit de l’idée que le lieutenant N. désirait mettre à l’abri son erreur, quant au vaisseau, en persistant à déclarer qu’il n’en avait point vu. J’étais indignée, également qu’il eût mentionné l'histoire lui-même,après m’avoir défendu de le faire. Longtemps après, je lui demandai pourquoi il m'avait recommandé de n’en rien dire à papa, et il me répondit: — Parce que vous