‹ Au pays de l'ombreChapitre 15 sur 71 · LA MYSTÉRIEUSE TENTATIVE · texte numérisé non relu

LA MYSTÉRIEUSE TENTATIVE

originales, et qu'aucune d'entre nous n’avait la permission d’offrir son secours ou d’en accepter de personne, en accomplissant ce Iravail.

Si je me le rappelle bien, le sujet choisi pour moi était la Nature ou « Qu’est-ce que la Nature? » D’une semaine à l’autre, je me rapprochais du terme prescrit, et j’étais de plus en plus désespérée de mon impuissance à écrire douze lignes sur ce sujet. Plusieurs fois je commençai ainsi : « La Nature est notre mère à tous •> ou « La Nature comprend tout ce qui est l’Univers », mai!?, arrivée à ce point, je m’arrêtais, ne pouvant trouver une autre phrase qui ne me semblât imparfaite, boiteuse ou même absurde. Je détruisais mon papier feuille après feuille; je -n’élaborais un commencement de composition que pour le voir finir de la môme manière. Chaque soir, en mettant de côté mes matériaux d’écriture, je me demandais ce qui m’arriverait, si le jour suivant n’amenait pas de meilleurs résultats. Chaque soir je me couchais avec la décision de ne pas dormir, mais de réfléchir et de noter sur papier le résultat de mes réflexions dès les premières heures du matin; mais hélas! après avoir posé ma tête sur l’oreiller, mes résolutions ne servaient plus à rien ; el je n’étais pas proche d’avoir accompli ma tâche.

Les jours semblaient voler. Les écolières étaient occupées è recopier soigneusement leurs notes au crayon. Je considérais avec envie les progrès de leurs compositions calligraphiées, les fioritures de leurs parafes et le sourire satisfait avec lequel elles con-

templaient leur œuvre. Mais tout cela était inutile; plus je me donnais de peine el plus je devenais stupide. Je ne pouvais que pleurer en secret sur mes angoisses.

Bien souvent je m'enfermais dans ma chambre et je priais à genoux pour que des idées me fussent données ; mais la prière semblait être sans résultats, et ma tête était plus vide que jamais.

« La Nature est noire mère à tous... p ces mots commençaient à résonner à mes oreilles et à danser devant mes yeux. Ils semblaient se pourchasser les uns les autres dans ma tête vide, jouant à colinmaillard, gambadant ou se réunissant jusqu'à, ce que je me misse à rire tout haut de mes pensées.

Il n’y avait plus que trois ou quatre journées avant le grand moment. Tous nos dessins, nos papiers,nos travaux d’aiguilles avaient été rassemblés, et les compositions avaient été données. Lorsqu’on me demanda la mienne, je répondis avec hésitation qu’elle n’était pas encore prête. On me dit qu’il me restait très peu de temps et que je devais la préparer sans délai.

Ce soir-là, je m'approvisionnai d’une bougie, de papier et de crayons ; et après que nous nous fumes retirées,je m’assis sur mon lit, décidée à faire quelque chose. Mais j’avais à peine écrit de nouveau ces terribles mots que les voix plaintives de mes compagnes de chambre m’enjoignirent d’éteindre la lumière, en me menaçant de le faire elles-mêmes si je n’y consentais pas. 11 n’y avait qu’à obéir. Je tournai mon

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visage contre le mur el je pleurai jusqu’à en tomber de sommeil, résolue cependant à me réveiller, dès l’aube, pour me mettre à écrire n’importe quoi.

Mais, le matin suivant, je ne fus réveillée que par une éponge mouillée, lancée sur moi par une de nies camarades ; et j’eus tristement conscience alors de mon inaptitude à accomplir mes résolutions.

Mon premier coup d’œil fut pour les feuilles de papier et les crayons que j’avais posés sur la table près de mon lit : ils étaient parsemés, <;à et là, en désordre; quelques-uns même sur le plancher. En me baissant, la tète et le cœur lourds, pour ramasser le tout, je vis que plusieurs d’entre les feuilles étaient couvertes d’écriture. Ma première pensée, naturellement, fut qiie je m’étais trompée la veille au soir, en apportant, dans ma chambre, des brouillons au lieu de papier neuf. Mais un second regard me lit reconnaître mon écriture. Perplexe et stupéfaite, à la fois, je m’assis en chemise de nuit sur le bord de mon lit, insensible aux railleries de mes compagnes qui s’habillaient en se moquant de ma paresse, ou de mes manières studieuses, comme elles disaient tour à tour. Mais j’étais absorbée par l’écriture, el je ne prêtais aucune attention à leurs paroles. Surprise et ravie, je lisais ardemment une page après l’autre.

Je ne savais pas comment cette écriture avait pu venir là ; et d’abord je n’y pensai même pas, tonte à la joie de lire ces belles pensées, exprimées par des phrases simples el poétiques. — Venez ici, mes

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amies, dis-je, écoule/ eela. Kl je me mis à lire a lian 1-0 voiv : — « \u commencement Dieu créa I.' ciel el la terre, et la lerre produisit l'herbe, et les plan Les produisiren t des semences de leur espèce, et les arbres portèrent des fruits, dont la semence était de leur espèce, et Dieu vit que cela était bon. »

Taisez-vous! taisez-vous! criaient-elles; mais je poursuivais ma lecture à travers ces pages, où se développait, comme en un tableau, la vision du nouveau monde déployant sa première el glorieuse beauté, sous les rayons du soleil, de la lune el des étoiles. Chaque développement nouveau était plus riche en beauté, plus merveilleux que le précédent, depuis les étoiles poursuivant leur course circulaire jusqu’au petit brin d'herbe tirant sa belle couleur des rayons du soleil.

Je lisais avec tant d’ardeur que je ne remarquai pas l’attitude de mes auditrices. Elles semblaient loin de ressentir le même ravissement que moi; ce fut à la fin seulement que je fus consciente des remarques faites en ricanant, et des opinions émises sur ma prétendue inaptitude à écrire des compositions.

C'est sous l’empire d’étranges sentiments que j’entrai ce matin-là dans la salle d’école. Je remarquai à peine la froideur el la mauvaise humeur de mes compagnes de classe, tant j'avais la télé pleine des tableaux évoqués par celte mystérieuse écriture. Je me sentis agitée, excitée et impatientée, jusqu'à ce que la demi-heure de récréation me donnât occasion

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do roiiro o (ls pages. C'est, alors que l’étrangelé du fnil mo frappa.

«Comment cela était-il arrivé ?... Qui avait écrit cela? Quand lavait-on écrit? »

La pensée que quelqu’un voulait me jouer un tour inc vint à l’idée et mo fit peur; mais non,... c’était ma propre écriture ; point d’erreur à ce sujet. Personne ne pouvait le discuter. J’avais donc écrit cela... mais quand ?... dans mon sommeil ?... J'avais entendu parler de choses semblables; mais cela n’était pas mon cas. J’avais le senlimenl, hélas! d’élre entièrement incapable d'aligner une demi-douzaine de phrases à la suite finie de l’autre... El alors, d’où provenaient ces belles périodes sonores, si poétiques et cependant si fortes, qu'en les lisant on se sentait entraîné, par lesailes de l'imagination, jusque sur les scènes où la Nature avait pris naissance.

Tout le jour je fus tourmentée par mes propres arguments, pour ou contre, quant au propriétaire de l'écriture, et blessée aussi par la façon d’agir de mes compagnes. Elles prétendaient que mon inaptiludeà écrire ma composition n'était, qu’un prétexte ou une ruse pour les laisser terminer leur travail, et puis venir, tout à la tin, apporter le mien avec l'intention de les éclipser complètement.

Plus d une fois je me résolus à n'en point faire usage... mais la tentation était forte...

La chose finir par arriver aux oreilles de notre maîtresse, et on m’ordonna d’apporter tous les papiers dans sa chambre, ce que je Iis, tremblante de

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crainte. En m’engageant à m’asseoir, elle prit les feuilles et jeta un rapide coup d’oeil sur la première page — puis, me regardant d’un air sévère — l'air avec lequel elle regardait généralement les coupables :

— Où avez-vous trouvé cela? Ne l’avez-vous pas copié dans un livre?

— Non, Madame.

—Expliquez-vous, alors, fit-elle.

,1e lui racontai timidement tous mes échecs dans les nombreux essais de composition faits d’après le sujet choisi; je lui dis combien je m’en désespérais. Je lui expliquai comment, tous les soirs, j'emportais dans ma chambre du papier et des crayons pour noter les idées qui me viendraient dans la nuit, car il me semblait qu’au lit, on pouvait si bien penser. J’ajoutai que je m’endormais régulièrement sans avoir pensé à rien, et par conséquent sans me rien rappeler le matin suivant.

Je lui racontai aussi combien j'avais prié la nuit précédente pour demander de l’inspiration après avoir vainement essayé d’écrire dans mon lit, par la faute de mes compagnes qui m'obligèrent à éteindre la lumière et à me coucher. J’avouai avoir pleuré jusqu’au moment où le sommeil m’avait vaincue, et c’est alors que, le lendemain matin, en me réveillant, j’avais trouvé les papiers couverts d’écriture.

— Supposez-vous que l’une de vos compagnes ait écrit cette composition? inc demanda Madame.

— Je répondis que je ne pouvais supposer personne d’autre que moi de l’avoir écrite, car je rccon-

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naissais mon écriture; de plus les deux crayons étaient usés jusqu’au hois, prouvant ainsi avoir été employés dans la nuit.

— Mais vous n’avez point souvenir d’avoir écrit cela?

— Non.

— Et vous trouvez honnête de vouloir faire passer ce travail comme étant vôtre?

Hélas!... voici la question qui me troublait.

Je dis en tremblant : «Je ne sais que faire; je voudrais que quelqu’un me conseillât. Cela inc rend si malheureuse d'élre indécise. »

El les larmes, qui n’étaient pas loin, commencèrent à couler sur mes joues. Je pense que ma visible angoisse avait adouci ma maîtresse; car elle me répondit presque avec bonté : « Je lirai votre composition et j’v penserai; puis je vous dirai quel est votre devoir. » Je quittai la chambre le cœur allégé, heureuse de m’être déchargée de ma responsabilité sur les épaules d’une personne plus compétente ([Lie moi.

Une heure après, je fus rappelée dans la chambre, où, à ma consternation, je vis Je recteur en conversation avec Madame. A mon idée l'affaire avait donc pris une terrible importance, et je m’en sentais tout à fait nerveuse.

- Le recteur désire être au courant de tout ce qui a rapport a cette écriture. Recommencez depuis le commencement, dit Madame.

Je répétai I histoire, après laquelle je fus soumise

^ au pays nti i/omuri?

à une série de nouvelles interrogations. Quels livres avais-je lus, à ce sujet ?

,leno me rappelais pas avoir lu attira cl,ose que ma

Rible el les livres de l’école.

- Aviez-vous écrit des compositions de ce genre

avant de venir a l e.cole ?

Non, j'en suis sûre.

- Pourquoi supposez-vous être l’auteur de la composition ? , h

— Parce qu elle est de ma propre écriture et qu elle

est tracée sur le papier que j’avais emporté dans mon

\ve/.-vous jamais fait, pendant le sommeil,

quelque chose que vous n’ayez pu vous rappeler en vous réveillant'?

Je répondis en hésitant : «Oui.» Je savais : tre allée plusieurs fois dans la chambre de mon frere, mais je ne l’avais cru que lorsqu'il m’avait, une nuit, réveillée lui-méme. Y ne fois je me coupai à la main et je fus bandée par une domestique, mais je n en sus rien non plus jusqu'au lendemain matin. On m’avait dit également que j’avais l’habitude de me ' promener en dormant, quand j’étais plus jeune, mais je pensais que celle habitude avait disparu.

Mais vous n’avez jamais fait aucun de vos

devoirs en dormant ?

— Non.

— Pourquoi pensez-vous l’avoir fait en cette occasion? ., .

— Je n’en sais rien. J’ai seulement prié Oieu

LA MVSTKIUKÜSE TENTATIVE

in’aider à trouver des idées, et je l'ai fant prié que je pense avoir élé exaucée dans mon sommeil. Je ne sais par quelle nuire cause ce travail aurait été accompli.

Il s'ensuivit alors, entre le recteur et Madame, une conversation au cours de laquelle j’entendis faire des allusions à une circonstance semblable ayant eu lieu dans un pays étranger. Un étudiant, surmené par ses études, avait écrit un traité très-savant sur un sujet scientifique, et ce traité, après coup, avait été jugé de la plus grande valeur.

Kntin les papiers me furent rendus avec l'ordre de copier soigneusement la composition et de la mettre avec le reste de mon travail.

— C’est mie circonstance 1res rare, médit le recteur, mais, comme il n’est point douteux que c’est votre propre écriture, et que M mo Whittingliam me dit n’avoir jamais eu l’occasion de douter de votre parfaite sincérité et de votre honnêteté, nous n’avons pas le droit de rejeter ce travail, tout étrange qu'il soit. Nous avons entendu parler de semblables choses, mais bien qu’on eut émis différentes théories pour les expliquer, je suis plutôt enclin à accepter la votre, quand vous parlez de l'aide de Dieu exauçant votre prière.

Jamais cœur ne battit plus joyeusement que le mien, lorsque, serrant le précieux manuscrit contre ma poitrine, je courais à l’étude dans le bul de recopier ma composition Il me semblait avoir gagné une bataille. On m’avait reconnue sincère et honnête. La voix du recteur avait été très douce en me parlant,

Al PAYS DE lAiMRÎIK

oL Madame et lui, tous deux, m’avaient regardée avec bonté quand je les avais remerciés, les yeux pleins de larmes de bonheur.

Au jour de l’examen, le programme habituel fut rempli; les auditions de chant, les solis de piano, les exhibitions de dessins eurent lieu comme toutes les années. Puis vint la lecture des compositions. Chacune d'entre elles eut sa petite louange, car toutes se trouvaient pinson moins bonnes.

Le recteur expliqua ensuite qu’il considérait ma composition, devant élre lue en dernier, comme la réponse directe à une prière. Il ne l'avait point classée avec les piècesconcurrenlescarcelan’eùt pas été juste vis-à-vis des au très élèves, mais il la considérait néanmoins comme une très belle œuvre, et c’est pourquoi il allait prendre la liberté de la lire à haute voix.

Ainsi fut fait. Mais je ne pense pas que cette lecture excita beaucoup de commentaires, excepté sur l’estrade. Toutes les élèves étaient lasses du travail de cette matinée et de la salle d'élude chaude et renfermée.

Je reçus de la part du recteur et des professeurs beaucoup d’aimables paroles et une écritoirc bien fournie comme récompense spéciale. Je ne savais trop pourquoi, par exemple! car on m’avait dit qu’en raison des circonstances présentes, ma composition ne pouvait faire partie du concours.

Cela, du reste, ne m’avait nullement affectée. J’étais parfaitement heureuse eL satisfaite de la louange qui m’avait été accordée.

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