CHAPITRE VI
r 'A DISRUS IC I)K BONNE AVENTURE
Mortel trop curieux, pourquoi cherches-tu à savoir ; blessures? Les événements, bons ou mauvais, qui, connus d'avance, sont des Même les joies prévues ne donnent point de place à l’espérance, Ut les chagrins prédits sont éprouvés avant d’être là,
Et l’on souffre des chagrins prédits avant qu’ils soient arrives.
ftllYOEX.
Pendant la dernière partie de mon temps de pensionnaire, il m’arriva un incident qui, bien que n'appartenant pas exactement il la catégorie des expériences à raconter, me semble avoir quelque ressemblance ou quelque parenté avec elles.
Je passais quelques jours de vacances avec une camarade d’école, une jeune fille d’un an seulement plus âgée que moi, mais considérablement plus vieille en expérience du monde. Elle avait été en visite chez des cousins et avait appris par eux qu’il se trouvait, dans le voisinage de lîlomsbury, je crois, une dame mystérieuse ayant la puissance de voir et de prédire l'avenir.
— Non pas une véritable (liseuse de bonne aventure, me dit Alice, mais bien plus forte, et tout à fait une dame. Elle vit dans une belle maison; elle a des domestiques et tout le reste. Mes cousins racontent qu’elle leur a dit les choses les plus étonnantes.
— Je pensais que les bohémiennes seules pouvaient dire la bonne aventure, dis-je, profondément intéressée par son récit.
— Oli ! ceci est tout à fait différent. Mes cousins m’ont dit que des personnes parfaitement distinguées vont la consul ter au sujet de leurs affaires et de leurs chagrins. J’ai son adresse; aimerais-tu y aller?
Quelle pensionnaire aurait pu résistera une pareille tentation ? Pas moi, certainement. Avant de dormir celte nuit-là, nous discutâmes les chemins et les moyens pour y aller; nous nous enquîmes de l’état respectif de nos finances, et nous fîmes nos plans pour rendre visite à la dame mystérieuse. Alice ne savait pas ce que pourrait coûter, à nos bourses, de soulever ainsi le voile de l'avenir, et nous nous demandions, avec doute, si nos ressources réunies y pourraient suffire.
Mais nous nous décidâmes à en faire l’essai. Et le jour suivant nous vit en route pour le quartier de Londres où la dame demeurait.
A cause de l’éloignement de ce temps, je ne puis me rappeler ni son nom ni son adresse. Je ne sais môme pas, dans le fait, si je les ai jamais connus. C’est Alice qui agissait en guide et en cicerone, en
la diseuse ne donne aventure
vertu de sa connaissance de la métropole, et de la supériorité de ses dix-sept ans sur ma seizième année.
Arrivées auprès de la maison, nous y fûmes introduites parmi jeune garçon, portant la jaquette d’Elon, et nous entrâmes dans une chambre qui nous sembla noire comniè un tombeau après le brillant soleil du dehors. Je ressentis un petit frisson glacé, et une impression d’angoisse me parcourut, lundis que je regardais autour de moi.
C’était une chambre octogone, garnie de rideau* sombres qui tamisaient la clarté des fcnélres. Dans ses nombreux angles et entre les rideaux étaient posées de longues glaces étroites, allant du parquet jusqu’au plafond. Lorsque nous entrâmes, la chambre nous sembla pleine de monde, et ce ne fut que lorsque nos yeux furent habitués à cette demi-obscurité que nous découvrîmes nos propres images dans ces miroirs. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’aspect de cette chambre, et je commençais à regretter d’y être venue, tout en gardant pour moi cette réflexion, lorsque le garçon revint en disant que la dame voulait bien recevoir Tune de nous.
— Vas-y, xVlice, dis-je. Et je restai seule dans ce triste appartement, pour un temps qui me parut éternel.
Lorsqu'elle revinl enfin, je m’étais habituée à ce demi-jour, et je pus remarquer combien (die élailpàle et troublée. Je me senlis plus nerveuse et plus effrayée que jamais.
7r, .VU PAYS I>K !>OMHltV.
« Qu’y a-t-il? Oh ! Alice, comment est-elle? Que t’a-l-elle dit? »
— « Pns grand’chose, je crois que ce ne sont que des redites ; mais c’est à ton tour. Le garçon l’attend, .le le parlerai ensuite. »
Ce fut avec un curieux mélange de crainte et d envie de rire que je suivis le groom, dans les escaliers, jusqu’à la chambre où j’étais attendue. Autant que je pus m'en apercevoir, dans la demi-obscurité, celle chambre était semblable de forme à l’autre cl avait les mêmes draperies; mais je n’eu pourrais rien décrire, sauf la femme aux longs cheveux, pâles ou blanchis, pendant sur ses épaules, en masses neiyeuses.
Elle était habillée de noir ; son visage était pâle et faligué ; mais je ne pourrais dire — ma vie en dépendrait-elle — si elle était jeune ou vieille. J’avais l’impression de quelque chose de blanc, de noir, de tout à fait mystérieux, et je ressentais un désir presque irrésistible de me précipiter dehors, vers le grand soleil. Que ce fut le fait de mon imagination surexcitée, ou autre chose, mais j’éprouvais une sensation étrange et pénible à la vue de celle femme en noir, aux cheveux blancs.
Mon pouls battait à grands coups, et je ne savais nu juste si j’avais envie de rire ou de pleurer.
Elle me regarda un momenl, puis elle me pria de m’asseoir. Je m’assis sur le bord de la chaise la plus rapprochée.
— Quelle est ceLte marque sur votre liras? me
IA nrSlWl.SE ITK liON.N’E AVENTURE
domaiKfii-t-elle brusquement. Je fcgarrjaî vile les manches de ma jaquette, mais, ne voyant rien, je bégayai une réponse quelconque. KUe n’y prêta pas attention, mais continua à parler rapidement. Je ne pouvais saisir un mot que de temps à autre, et je me demandais ce quelle racontait. Après quelques inimités seulement, je m’aperçus qu’elle disait mon avenir. Vainement j’essayai de la suivre et de cnmprendre le sens de ses paroles; plus j’essayais, plus je me sentais les idées confuses. Elle parlait très vite, d une voix Manche et monotone, comme une personne qui lirait à haute voix. J’entendis une phrase ou deux ayant rapport à cette marque sur mon liras et a sa signification, puis elle s’arrêta, et me regar- < «ni fixement pendant une ou deux minutes, elle me dit avec brusquerie : « Vos yeux voient des choses pour lesquelles les autres sont aveugles. Que Dieu vous aide! Votre vie ne sera pas facile. »
Dois elle reprit son ton monotone; mais je ne pouvais la suivre, sa remarque quan tûmes yeux faisait va-
•gabonder ma pensée. Lorsqu’elle s’arrêta de parler, je compris seulement alors que mon avenir était prédit.
' Ime P a,ls e, elle s’enquit des questions que je pouvais avoir à faire.
Certes! des centaines de questions ; mais je n’en pouvais trouver une seule en ce moment.
— '< Je desire savoir..., .» dis-je en hésitant, me demandant ce que je voulais savoir en premier.
— « Si vous vous marierez, peut-être, » suggérat-elle.
AU PAYS l)K I/OMBRK
— « Oui.
— « Vous vous marierez dans deux ans au plus lard. »
De nouveau, je bégayai une question.
— « Vous n’avez pas encore vu l’homme que vous épouserez. »
Lue pause s’ensuivit, durant laquelle j’essayai de reprendre mes esprits, car les précieuses minutes s’envolaient, et il y avait tant de choses que jedésirais savoir. Mais, avant que je pusse parler, elle continua :
— « Votre vie sera étrange et pleine d'événements, bien différente d’une vie ordinaire, il vous arrivera beaucoup de choses, beaucoup de misères, beaucoup de souffrances; des chagrins tels que peu de morfelsles connaissent. Mais vous aurez par contre plus de bonheur que les femmes n’en ont habituellement. Votre sentier est unique entre mille ; et cependant, bien qu’assiégée par les dangers et manquant d’expérience, vous aurez le pouvoir de guider les autres et de les conduire vers le bonheur. »
Elle dit bien des choses encore; elle me donna des conseils et des avertissements avec un ton sérieux et amical; je me sentais les larmes aux yeux et un étranglement à la gorge.
Puis elle s’arrêta et me dit brièvement que je pouvais partir.
Je me levai, me demandant avec gêne si je devais lui serrer la main avant de quitter la chambre ; mais elle se passa les mains sur les yeux comme si elle
DfSEUSfi DE BONNE AVENTURE
élail fatiguée e( agita une sonnette. Le groom enti*a, laissant la porte ouverte pour moi; et aussitôt, faisant une révérence de pensionnaire, je descendis rejoindre Alice qui me salua par ces mots: « Comme tu as été longue à venir î U faut nous hâter de rentrer. »
Alice fut singulièrement mélancolique et silencieuse pendant le voyage du retour; tuais à la fin elle parla avec effort et avec le plus grand mépris des diseurs de bonne aventure et déclara ne pas en croire un mot.
— « Que t’a-t-elle dit? » demandai-je.
— « Rien qu’un las de vieilles histoires; je ne puis me rappeler la moitié. »
— « Ni moi non plus; je ne savais pas, d’abord, qu elle prédisait mon avenir ; et, quand je l’ai compris, j avais perdu toute la première partie de son discours, et je ne pouvais comprendre le reste. Mais elle m’a dit, après coup, que je me marierai dans deux ans avec quelqu’un que je n’ai pas encore vu. T’a-t-elle dit quelque chose de semblable ? »
« Non, elle a dit que je ne devais pas désirer me marier. »
— « Grand Dieu! est-ce vrai? Ne désires-tu pas te marier? »
« Naturellement, folle! Je me marierai, puisque je suis fiancée dès maintenant. »
Cette étonnante affirmation changea le courant de la conversation, et ce n’est qu’en arrivant ci la maison que je me rappelai soudain la remarque de la femme
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au sujet, d’une marque sue mon bras, et je demandai à Alice si elle lui avait parlé de ceci.
— « Non, je n’en savais rien moi-môme.
Qu’ est-ce? »
Ceci est un fait curieux ; sur mon bras gauche, audessous de l’épaule, il y a une petite marque en forme de croix, laquelle, généralement invisible, est par moments d'un rouge vif, et parfaitement distincte à la vue et au loucher. Elle était alors très apparente ; mais comment pouvait-elle être discernée à travers les manches de ma robe et de ma jaquette? Ceci était une question insoluble.
Quelque temps après, Alice me fil ses confidences. La diseuse de bonne aventure lui avait prédit un accident grave qui la ferait souffrir énormément, - « ou mourir, à son idée, je suppose, »> ajouta Alice. Et je me l'appelai alors sa pâleur lorsqu’elle revint de son interview avec la dame aux cheveux blancs, el la méfiance qu’elle avait exprimée quant à sa lucidité en lui prédisant l’avenir.
Autant que je me le rappelle, les paroles de celle femme firent une profonde impression sur moi, et encore longtemps après, la remarque qu’elle fil à propos de mes yeux, voyant ce que d’autres ne voyaient pas, me donna de grandes consolations, en se présentant sans cesse à mon esprit. Elle semblait vouloir dire que cette faculté n’était pas tout à fait inconnue, et me laissait l’espoir qu'après tout, ce ne fût point le symptôme d’un dérangement mental.
Alice et moi nousquittâmes l’école en même temps
LA DISKÜSK l)K BONNE AVKNTl’IîK
et nous ne nous revîmes jamais, car, peu après, elle rencontra une mort terrible.
hile était a Rrigliton pendant la Saison, lorsqu’une mii( un incendie éclata. L’Iidtel dans le(piel elle demeurail fut brillé jusipie dans les fondements. La paime Alice mourut, brûlée vive, avec une des servantes qu elle avait essayé de secourir. La prophétie de la diseuse de bonne aventure s'était donc accomplie d’une manière affreuse.
La prédiction qu'elle me fit au sujet de mon mariage se réalisa de même, car, deux ans après notre visite, j étais mariée. Quant au reste de la prophétie lézardant mon avenir, mes lecteurs jugeront par eux-mêmes dans quelle mesure elle s’est accomplie