‹ Au pays de l'or rouge: L'état de São Paulo (Brésil) Ses ressources - ses progrés - son avenir. Ètude générale économique et descriptiveChapitre 50 sur 72 · X. Les CONDITIONS de travail et les AVANTAGES DU COLON DE · texte numérisé non relu

X. Les CONDITIONS de travail et les AVANTAGES DU COLON DE

PAZENDA. — Quoiquie, dans un chapitre précédent, nous ayons déjà donné une idée des salaires payés dans l'intérieur pour le travail agricole, examinons maintenant les conditions de travail et les avantages accordés au colon dan^ les grandes fazendas, conditions qui sont particulières au pays.

Dans les propriétés caf éières, le colon, avec sa îamille, est libre; il y trouve gratuitement une maison pour se, loger, avec du terrain pour élever des animaux, des pores, des vaches, des. poules, etc., dont il tire seul profit. Un travailleur sérieux peut largement éteindre sa dette pendant l'année, s'il en a contracté une. La tâche du travailleur consiste dans les soins qu'il faut donner à 2.000 ou 2.500 pieds environ de caféiers par homme; pendant sept mois de l'année, il a de nombreux loisirs, il travaille aux heures qu'il lui plaît pour débarrasser les pieds de café des mauvaises herbes, car c'est son intérêt; dans les intervalles il s'occupe de ses propres cultures, de sa bassecour ou de ses animaux.

Le colon de fazenda n'est vraiment l'employé du propriétaire que pendant la récolte du café; il 'en .fait la culture, le déeorticage, le séchage et le triage. Le colon touche un salaire fixe : tant pour l'entretien de 1.000 pieds de café ; il est également payé chaque fois qu'il donne une journée de travail: Pendant la récolte, le salaire varie suivant la quantité de mesures de graines récoltées, par le colon. Lorsque les branches sont bien chargées de fruits, la quantité recueillie est plus considérable avec la même somme de travail. Chaque mesure de 50 litres récoltée se paie de 600 à 1$500, suivant les années et les endroits; un colon pourvu d'une petite famille peut donc réaliser de gros profits.

Les dépenges d'un colon de fazenda sont à peu près nulles, car il produit le nécessaire, sauf le sel et le sucre' qu'il doit acheter. Ce qu'apprécient par-dessus tout les ouvriers- de fazendas, ce qui leur rapporte des ressources importantes, c'est de pouvoir entreprendre à leur profit des cultures diverses : canne à sucre, maïs, coton, cultures maraîchères, etc., non seulement dans des terres qui leur sont allouées, "mais encore entre les rangées des caféiers oij il leur est laissé la faculté de planter ce qui leur convient. Cette tolérance n'est plus admise dans toutes les fazendas, mais où ce droit ne leur est pas accordé, il leur est donné un lopin de terre plus im-

portant. La plupart des colons italiens d'une fazenda n'y séjournent guère pins de deux ou trois ans, le temps d'amasser un pécule suffisant pour devenir propriétaires à pro-ximilé d'une ville^ pour acheter des bestiaux, des inslraments de labour, pour s^établir dans un commerce quelconque; ils deviennent les foin*nisseurs de leurs compatriotes à qui ils achètent, en outre,- leurs récoltes; bon nombre arrivent ainsi à l'aisance et quelques-uns "à la fortune. Nous n'exagérons rien, au contraire, car nous avons, pu constater des cas nombreux de prospérité rapide ; à c5té, it y a aussi des malchanceux ou des incapables qui se trouveront toujours sous la dépendance des autres, mais ce sont là des cas individuels.

En amoindrissant le courant de l'immigration, la guerre a encore transformé les conditions de travaiLdans les fazendas, lès rendant plus arantageuises aux colons et aux travailleurs octifs. C'est ainsi que, dans les grands centres producteurs de café, à Ribeirâo Preto, par exemple, le colon reçoit 150 à d60 milreis pour l'entretien de 1.000 pieds de caféiers, avec le droit de planter des céréales entre les files; il reçoit, en outre, d« 1 $ 400 à 2 milrei's pour la cueillette de chaque sac de 100 litres.

Dans le même municipe et zones environnante^, il y a des fazendaires qui cèdent gratuitement d'assez fortes extensions de terres fertiles à des travailleurs agricolcfi- dans le seul but de lés avoir sur place, eux et leurs familles, à l'époque de la cueillette, pour laquelle ils sont payés soufvent xm prix supérieur à ceux Ses contrats de l'année. Il existe de «ombreux planteurs de café qui négligent la récolte des céréales; ils doivent alors les acheter aux colons au prix du jour au marché. C'est ainsi qu'au cours des dernières années agricoles le fazendaire payait 120 milreis le char de maïs, .achetant en plus, au colon, des porcs et des 'volailles..

XI. I>E COLON A PROPKiKTAmE; LES CITADINS ET LA VIE AGRI- COLE; UN EXEMPLE DE COURAGE. — L'appel âtt Gouvemement en faveur de l'intensification des cultures fut entendu de tous, petits et grands. Mais ce ne furent pas seulement les grands producteurs paulistes qui profitèrent de la hausse des denrées; ceux qui tirèrent le. plus rapidement et les plus considérables profits du développement donné aux cultures alimentaires : haricots, riz, pomme de terre, manioe, sans parler du ricin et

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de l'élevage des porcs, furent les moyens et petits agriculteurs, les colons et les ouvriers agricoles qui purent vendre leurs produits à des prix qu'ils n'auraient jamais imaginés)*

Beaucoup de ces colons ayant récolté 5 ou 600 sacs de haricots, 2 ou 300 sacs de riz se trouvèrent du jour au ilendemain possesseurs de 20 ou 30 contos de reis. Ce qui faisait île bonheur des uns fit le malheur des autres! Dans un grand nombre d'endroits, des colons empreiteiros, c'est-à-dire ayant entre-pris à forfait l'entretien des caféiers de grandes fazendas, s'étant trouvés subitement enrichis par la veiïte de leur récolte, abandonnèrent la tâche qu'ils avaient acceptée pour acheter des terres et entreprendre des cultures plus intensives. D'autres colons ou travailleurs agricoles étrangers se trouvant à la tête d^une petite fortune de 15, 20 ou 30 contos de reis, ou retournèrent au pays, ou s'en allèrent à la ville faire du commerce, et souvent perdre leur argent. Les plus prati- ■ques achetèrent des propriétés dans l'intérieur.

De toutes façons^ ce furent des bras perdus pour les planteurs qui subirent un fort préjudice de ce fait, mais c'est un bien pour la communauté, car, en plus d'un exemple encourageant, cet accroissement de la petite propriété, faisant contraste avec les IcUifundios, enregistre une activité autonome de plus, un 'contribuable et un facteur de la fortune générale. Le colon qui devient propriétaire fait de la place à un autre; le malheur, c'est que ces autres ne sont pas aussi nombreux •qu'il serait nécessaire.

Les immigrants qui abandonnent les fazendas avec quelques économies pour venir se mêler à la vie des villes, s'exposent à toutes les éventualités d'une vie précaire, étant donné le coût de la vie. Si la vie est chère et difficile dans les villes •comme 8âo Paulo surtout, c'est en raison des hauts salaires payés par l'industrie, mais, sauf exception, Texistence n'en reste pas moins précaire et sans promesses d'avenir; nous n'hésitons pas à le dire parce que, en général, l'indu&trie pauliste, comme l'industrie du pays entier, est en grande partie toute factice, tout ariifîcielle. Elle prjogresse, certes, elle se développe et prospère, mais c'est grâce aux tarifs protectionnistes des douanes qui protègent et favorisent quelques particuliers ao détriment de^ consommateurs.

Mais le remède aux difficultés et à la cherté de la vie est toujours là : il consiste à prendre ou à reprendre le chemin

de la campagne et des fazendas. Nous avons noté qu'il y avait toujours, à TAgence Officielle de Placement, des offres d'emplois pour près de 3.000 familles et de 2 à 4.000 travailleurs ruraux, et ces chiffres sont même très inférieurs aux besoins réels de Tagriculteur, car c'est le double et le triple d'ouvriers agricoles qui sont constamment nécessaires.

On objectera que les citadins, les personnes habituées au travail des usines ou des bureaux, ne sont guère faits pour la vie campagnarde. Cette assertion peut être vraie pour certaines cultures qui exigent de l'expérience et une pratique particulière. Il n'en est pas de même de la vie agricole dans l'Etat de Sâb Paulo. Le travail des fazendas, le traitement des caféiers surtout, n'est pas si dur qu'on le suppose. Jl y faut toutefois du courage au travail, de la ténacité et la volonté d'arriver à un résultat.

Les exemples ne manquent pas de familles que le recours à la vie rurale a définitivement sauvées de la misère. En voici un, raconté par le député Veiga Miranda. /

Une de ces toutes dernières années, un honnête commerçant de Brodowky (municipe de l'Etat de Sâo Paulo), dont on peut donner le nom, car c'est un noble exemple qu'il a donné, M. Antonio Alves Nogueira, résidant aujourd'hui à Villa Bomfim, se vit réduit à la misère. C'était un homme déjà mûr, avec une femme maladive, quatre filles et deux jeunes enfants élev;és dans le confort et sans habitude du travail agricole. Ce citadin, pourtant, n'hésita pas. Il s'adressa à une fazenda des environs, alors gérée par la maison Prado Chaves; c'était l'époque de la récolte, il demanda du café à cueillir. Le gérant, naturellement, s'effraya en apprenant que des jeunes filles de la ville, de bonne éducation et d'une certaine classe sociale se disposaient à faire ce travail. Le père insista, et tous partirent pour le cafezal où ils s'employèrent de leur mieux et avec succès. Cet homme d'énergie et de volonté raconte qu'à la fm de la cueillette il lui restait un solde de deux contos de reis, avec lesquels il recommença sa vie. Cet homme n'était pas un prolétaire, ses filles n'étaient ouvrières d'aucune industrie et cependant elles travaillèrent du lever au coucher du soleil, et leurs mains délicates coururent le long des branches des caféiers pendant cinq mois, sans défaillance.

Nous citons cet exemple entre beaucoup d'autres pour mon-

Irer qu'il n'y a pas de misère possible pour les personnes travailleuses et résolues; qu'il n'y a aucun travail qui soit audessus ou en dessous des possibilités ou de la valeur d'un homme.

La cueillette du café, pour ne citer que ce travail, est accessible à tous ; on isait qu'elle dure de mai à septembre le plus généralement. Au cours de la récolte de l'année dernière, on voyait couramment des familles de quatre ou cinq personnes, le mrari, la femme, deux fiLles et un enfant ou simplement deux jeunes enfants, cueillir de 22 à 24 sacs de café par jour et gagner ainsi, au prix moyen de 1 $ 400 à 1 $ 600 reis le sac, de 34 à 38 milreis par jour. Or, les bras manquent toujours pendant toute la durée de la récolte, ce qui occasionne des pertes considérables.

Etant donné ces conditions avantageuses pour les travailleurs énergiques, nombreux sont les étrangers de toutes nationalités arrivés pauvres dans l'Etat de Sâo Paulo et qui sont aujourd'hui riches et dans l'aisance après s'être formés dans la culture du café ou des céréales. Il y a à Barretos, à Pitangueiras, à Monte Azul, à Ribeirâo Preto, etc., etc., des groupes de fazendaires qui tous furent colons; ce qui pouvait constituer des exceptions devient de plus en plus une loi générale dans tout l'Etat, suivant l'énergie et l'aptitude au travail, naturellement.

Et ce ne sont pas les colons étrangers des caf ezaJs seuls qui ont bénéficié du développement des .cultures et de la hausse des prix; ce sont encore les tâcherons de toutes catégories, les journaliers, les petits cultivateurs. A Santo Amaro, à Itapecerica, à Mogy das Gruzes, dans les communes voisines de Sâo Paulo, partout où règne l'activité agricole, le paysan pauliste, le « caipira », comme on l'appelle là-bas, a pris des habitudes de confort en rapport avec ses nouveaux moyens.

XII. La leçon de la trappe de Trémembé. — Une autre preuve de la possibilité, pour tous ceux qui savent vouloir, de se plier aux travaux des champs, réside dans l'exemple des trappistes français de Trémembé qui, grâce à beaucoup de patience et d'énergie et surtout prêchant d'exemple, amenèrent toute une population indolente et réfractaire aux travaux agricoles à prendre goût et à se dédier à ces travaux.

On nous avait conseillé d'aller visiter la trappe « Maris-

tella » ou la trappe de Trémembé, comme on dit là-bas ; cet endroit se trouve à 8 ou 10 kilomètres de la ville de Taubaté^ située sur le chemin de fer central. Nous y sommes allé, et nous vîmes là un exemple de ce que pourrait être la maind'œuvre nationale la plus indolente et arriérée une fois bien encadrée par des chefs de métier, des hommes de la terre, sachant la guider et la protéger.

Rééditant l'exemple donné vers 1868 à « Tre Fontane »^ dans la campagne romaine ^, un groupe de Pères trappistes français s'installèrent au confluent du Parahyba avec le rio Serragem et y fondèrent la trappe « M^ristella ». Ils donnèrent là la pleine mesure de leur courage, de leur patience et de leur habileté. Toutes les difficultés se trouvaient réunies dans ce coin de terre, inhospitalier s'il en fût, malsain, inculte,, marécageux. Ils y trouvèrent une population indolente, vivant misérablement dans des huttes de boue et de branchages. De santé et de moral déprimés par la misère physiologique, cette population se contentait de tirer sa subsistâ^nce de la rivière en y péchant d'excellents poissons à l'aide de lignes et de hameçons. Le terrain étant plat et facilement inondable, ils se bornaient, aux époques de crues, à élever leurs cases sur pilotis; en dehors de la pêche, ils fabriquaient quelques articles de vannerie avec une lente activité.

Parasites de la rivière et des terrains inondés, ces habitants ne voulaient rien savoir de l'agriculture, ils fuyaient le travail des fazendas; de là, l'opinion unanime que c'étaient des gens incapables, dont il n'y avait rien à tirer.

* « ïre Fontane » situé aux portés de Rome, était un endroit inculte, particulièrement malsain, tellement insalubre que le Gouvernement italien qui avait établi là un établissement pour l'utilisation de la main-d'œuvre I)énale, le supprima peu d'années après, parce que la malaria décimait aussi bien les forçats que les gardes. Les Pères français y fondèrent une trappe, et d'un lieu abandonné, flagellé par la malaria, ils firent, a force de patience et de travail, un lieu salubre et un foyer d'abondance.

La trappe de « Tre Fontane » présente aujourd'hui un dévelc^pement surprenant. Des 475 bectares qui la composent, la moitié se trouve ea culture intensive, le reste en bois et en pâturages affermés; vingt hectares produisent du vin ; trente du tabac. Après la dernière cueillette de celui-d, le terrain est livré t\ des habitants de l'endroit, pour faire de l'agriculture maraîchère. Il s'y trouve quarante familles de travailleurs i)ermanents sans parler d'un certain nombre d'hommes recrutés à Rome parmi les bras disponibles.

Les Pères une fois installés, il leur fallut résoudre la question des bras : ils n'avaient pas le choix et prirent sur place ce qu'il y avait, c'est-à-dire une population rongée par les maladies parasitaires, épuisée par la misère physiologique, l'appauvrissement du sang n'étant pas fait pour donner des muscles. Les Pères commencèrent, avant de soigner les âmes et de cultiver les cerveaux, par soigner les corps. Avant de m-ettre une bêche entre les mains des « caboclos », habitants de la région, ils pensèrent à améliorer leurs conditions d'existence paf une alimentation plus saine et abondante, en les abritant dans des maisons construites plus pratiquement et en lieux secs. Grâce à un confort relatif, à l'équilibre alimentaire et à un peu d'hygiène, on assista à une ^Taie résurre<îtion ; l'être inerte et épuisé flt place à un homme plus résistant, plus actif, qui, l'exemple aidant, prit goût peu à peu au . travail de la terre. Les facultés cérébrales s'améliorant aux réflexes, en même temps que la santé, il fut possible aux Pères de leur enseigner les mille choses nécessaires à un bon ouvrier, il fut surtout plus facile de l'adapter au machinisme agricole.

Cet acte de régénération fut si complet que l'action des Pères trappistes est exposée avec un enthousiasme véritable, exagéré même lorsqu'on arrive à dire que le « caboclo '» régénéré de Maristella est maintenant égal ou supérieur au travailleur rural européen. La réalité est assez belle, comme le disent des paulistes éminents, pour qu'on ne tombe pas dans de semblables exagérations. Il y a certainement un progrès véritable, presque une transformation, mais il s'en faut qu'il vaille tout à fait le rural européen qui a derrière lui plusieurs siècles de formation et d'atavisme.

Quoi qu'il en soit, c'est grâce à cette population régénérée que la trappe de Trémembé put, entre autres cultures, développer l'énorme extension de ses rizières. Cette exploitation est la plus perfectionnée de tout l'Etat, on y applique les procédés de culture les plus rationnels, on y voit fonctionner les machines les plus modernes pour labourer, semer, moissonner, etc. Il en résulte une production énorme et un succès économique merveilleux. L'œuvre de relèvement social réalisée par le travail agricole et l'assainissement d'une région, obtenu par la yoilonté tenace et patiente des trappistes de Trémembé, méritait d'être mentionnée, car c'est à la fois une leçon et un exemple.

En résumé, la colonisation, tant officielle que particulière, a réalisé à Sâo Paulo une œuvre superbe. Le climat, la fécondité du sol, l'admirable répartition des eaux à la surface du territoire, un excellent système de voies ferrées qui se perfectionne et se complète cha/^ue jour ont, il est vrai, beaucoup contribué aux résultats atteints. Mais il n'en est pas moins vrai que nulle part ailleurs l'immigration n'a été utilisée avec autant de discernement et avec moins d'abus et d'erreurs. Les échecs lamentables constatés au Paraguay et en Argentine, où l'incompétence et la mauvaise foi des administrations ont entravé les efforts des Gouvernements, ne /se sont pas produits à Sâo Paulo, ou bien ils ont été l'exception, malgré la réputation que des rivaux avaient voulu faire au fazendaire pauliste, en souvenir de l'esclavage. En général, nul n'est plus démocrate, plus courtois, plus patient et bienveillant que l'employeur brésilien, qu'il soit planteur, industriel ou commerçant. Gomment, si tel n'avait pas été le cas, la terre pauliste aurait-elle pu attirer, retenir et fixer près de deux millions de travailleurs de toutes catégories, venus de toutes les contrées d'Europe?

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