AVANT-PROPOS
Quelques semaines avant la révolution une conférence interalliée se réunissait "à Petrograd, dernier en date des hommages à la Russie impériale et suprême manifestation de la Russie — Grande Puissance. -
Sous sa façade d'apparat, le tsarisme rassurait les vagues inquiétudes qui se faisaient jour. De robustes gaillards présentaient les armes comme des poupées mécaniques ; le bicorne d'or sur l'oreille, des cochers en macfarlanes rouges conduisaient les voitures de cour à travers une ville disciplinée par une inexorable police ; les aides de camp sonnaient de l'éperon et les fonctionnaires remuaient leurs paperasses ; la puissante machine bureaucratique et militaire, un des gages de la victoire commune, continuait à rouler avec cette majesté pesante et cette imperturbable assurance des régimes promis à la pérennité. Hommes d'État, diplomates, ministres quittèrent la Russie, hypnotisés, malgré eux, par la vitalité d'un empire à la veille de disparaître.
De tout temps, qui a connu de la Russie autre ^chose que la façade?
Pour rajeunir ses Versailles en briques et ses
Louvres çn plâtre, il suffisait de peinturlurer les colonnes et de revernir les aigles ; Petrograd, grâce à cet escamotage, conservait un aspect toujours flambant neuf; les lézardes, les morsures du climat et du temps, les signes de décrépitude et les menaces d'affaissement dans un sol paludéen, toutes les déchéances s'évanouissaient sous une fragile application de badigeonnage. Et, à l'exemple de son cadre, le régime se fardait et se poudrait ; il masquait ses tares, dissimulait les rides, les dévastations de la sclérose ; il parvenait à montrer aux étrangers un visage éternellement jeune, à fournir la preuve d'une santé robuste, chef-d'œuvre de maquillages politiques. Qu'on se rappelle un passé encore tout proche. La Russie n'était qu'un prétexte à publicité, on la traitait à la manière d'un produit pharmaceutique ou d'une pâte dentifrice ; le public apprenait à connaître son allié et son débiteur par la quatrième page des journaux, où, à la veille des souscriptions, VOffïce Impérial des Finances publiait pêle-mêle, autour d'un médaillon de l'Empereur, des statistiques éloquentes et des budgets en progression. C'était l'époque où des « chargés de mission » livraient un volume au bout d'un mois de séjour à Petrograd, la Russie entière réduite aux rapports ministériels et aux chiffres des douanes ; l'époque où les délégations parlementaires étaient conviées à visiter les caves de la Banque de l'État, et où M. Kokovtzef déclarait d'une manière péremptoire qu'à « cent verstes de la capitale, personne ne s'occupait de politique »...
La façade, l'éternelle façade de la Russie! L^ révolution, à cet égard, n'a rien modifié aux méthodes
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de l'ancien régime. Le peuple apparut à travers sa minorité perdue de bourgeois intellectuels comme, jadis, il s'estompait derrière quelques centaines de chambellans, de généraux, de dignitaires bureaucratiques. La révolution, aux yeux de l'opinion française et anglaise, c'était le parti cadet : des professeurs, des juristes, des doctrinaires intègres. Et les services de propagande russe n'avaient rien négligé pour consolider cette illusion fatale. De là toutes les erreurs, toutes les déceptions. On négocia avec la Russie révolutionnaire, gantée de blanc ; on continua les périphrases et les salamalecs diplomatiques ; on s'interdit toute ingérence dans les affaires intérieures, on rivalisa de politesse et de désintéressement, on accrédita des ambassadeurs spéciaux auprès de la démocratie russe. Or, le bourgeois intellectuel, c'était encore de la façade, et une façade plus trompeuse, plus traîtresse que les statistiques de l'ancien régime, ses fonctionnaires à chamarrures et les tournées du ballet impérial. Ce bourgeois, sans doute, était un charmeur ; il avait tout lu, tout vu, il était chez lui dans les musées de Paris et les basiliques de Rome, mais, s'il connaissait le Dante, Racine et Shakespeare, il ignorait l'alphabet — du moins l'alphabet de l'effort quotidien et de la vie courante ; il méprisait son métier ou sa profession et en général le travail méthodique, la spécialisation, les résultats de la patience ; il bâclait sa tâche par à-coups comme un manuel répugnant la veille d'un examen ; son ambition s'accommodait mal des réalités ; il étouffait partout, tendait vers l'idéal d'un homme universel et posait pour l'incompris.
Irrésistiblement, les romanciers russes "étaient de préférence attirés par le type du raté magnifique, chez qui l'incapacité de vouloir s'enveloppait d'un feu d'artifice de stérile et douloureuse éloquence : toute la littérature russe n'est qu'une apothéose de l'impuissant et la révolution, pendant sa période dite bourgeoise, a suivi fidèlement l'ornière creusée par la littérature.
Les nations alliées à la I^ssie ont fait confiance aux intellectuels frappés d'aboulie, ceux-ci avaient mis leur foi entière dans le moujik barbare : toute la tragédie des alliances, toute la tragédie de la révolution dérive de cette double erreur. C'est à travers les généreuses illusions de l'intelligence russe que l'opinion française a salué le peuple « porteur de Dieu », celui dont Dostoïevsky disait qu' « il faut, pour apaiser sa fièvre, le bonheur universel sans compromis », le retour de l'âge d'or sur la terre. Cette idée messianique avait déjà conduit le moujik à se sacrifier en l'honneur du droit divin pendant la première moitié du dix-neuvième siècle et pour libérer les « frères slaves » pendant la deuxième. La Russie intellectuelle ne voyait sa raison d'être que dans la prestigieuse mission de s'immoler sur l'autel de l'humanité future. Après avoir déifié le tsar, elle déifiait le peuple : le moujik devenait te Christ du socialisme, le Rédempteur de l'Internationale, crucifié sur le calvaire impérialiste. Ensanglanté par ce martyre, le drapeau rougë devait faire le tour du monde. Le paysan russe apportait un nouvel évangile : la paix, la liberté, la félicité mondiale... Et l'opinion étrangère, par la voix de ses journalistes et de ses diplomates, continuait, malgré les symptômes
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les plus angoissants, à vivre sur le cliché du « bon peuple russe », élevé dans la « religion de la souffrance ».
Le réveil fut atroce.
La révolution russe a trahi ses alliés, elle a pactisé avec rennemi, abandonné les piitites nations à l'esclavage, livré les Arméniens à la Turquie, la Pologne et la Roumanie à l'Allemagne ; elle n'a tenu aucune de ses promesses, elle a fait table rase des serments et des signatures, de sa dignité et de son honneur ; elle a introduit dans la vie internationale des mœurs d'escroc, des habitudes de malandrin ; elle n'est parvenue à entretenir des relations régulières qu'avec des nations de proie et des monarchies de reitres. Lâche sous le feu, tremblante à l'apparition du casque à pointe, la révolution a usé toute son énergie à dissocier, 4 détruire, à spolier son héritage historique. Elle a gaspillé le patrimoine russe, essaimé des terres conquises au prix d'efforts séculaires, brisé l'unité du pa3^s, ravalé la Russie moderne à l'état d'une tragique caricature : une misérable Moscovie, un « cadavre vivant » pourrissant faute d'air marin et de lumière dao^ son cercueil cloué par les signataires de Brest- Litovsk... Plus d'armée, de marine, d'industrie, de commerce : rien. La négation réalisée ; le nihilisme intégral ; le paradis maximaliste.
Pendant les troubles journées estivales de 19 18, en pleine guerre civile et en plein choléra, une mélancolique exposition s'est ouverte à Petrograd : « la Russie d'hier et d'aujourd'hui. » D'énormes salles vides : sur les murs, des tableaux statistiques, des colonnes de chiffres, la splendeur défunte et la détresse
actuelle, rendues tangibles par des surfaces passées au lavis et les zigzags des graphiques, le tout dans un silence de- mort. C'est le bilan de la révolution, bilan d'un failli frauduleux, qui avait acculé au suicide politique une clientèle de i8o millions d'hommes. Ils ne sont plus, du reste, à cette heure, après toutes les ablations territoriales, que 70 millions de miséreux, faméliques et déguenillés, cobayes humains écartelés sur une .table de laboratoire social, où des hallucinés démoniaques expérimentent les virus révolutionnaires. Sous l'action du poison, la mortalité s'est accrue trois fois et demie ; les naissances ont baissé d'un tiers. Et, chez ceux qui résistent, l'épuisement paralyse peu à peu les pulsations de la vie. Comme une incision sanglante, la nouvelle frontière, marquée d'une raie cramoisie sur la carte, arrache à la Russie ses mamelles fécondes, l'Ukraine, la Crimée, le Caucase ; et, à côté, une sinistre courbe dénonce les progrès des émissions stériles : à la place du pain un pullulement de roubles sur une terre nue. Tout autour, des lignes noires qui s'élancent d'un trait vers le ciel marxiste, et d'autres qui se précipitent vers la ruine : la hausse des salaires, la déchéance ^e la production. Un glacial frisson de nécropole émane de ces graphiques et de ces chiffres où, mathématiquement, •s'enregistrent les étapes d'une agonie nationale...
Et, dans l'immense désert rouge qu'est devenue la Russie maximaliste, un vent de folie dernière accélère la sarabande des possédés de la révolution. Le sabbat continue ses contorsions et ses grimaces. Au lieu du doux moujik, un cannibale déchaîné ; au lieu du peuple rédempteur, une plèbe délirante; au lieu de l'Arcadie
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démocratique, une nuit de Walpurgis communiste, la messe noire de la patrie prostituée ; au lieu du miracle attendu, la Russie à la tète de l'apacherie mondiale, oracle de la goujaterie universelle, du recul vers la commune primitive, la Russie en guerre ouverte avec le bon sens et la civilisation. Pourquoi?
Un prodigieux visionnaire, Tchadaef, que Nicolas P' avait proclamé fou par oukase, avait répondu d'avance à cette question : « La Russie flotte dans le vide, hors de l'espace et du temps. Elle n'appartient à aucune famille ; elle est restée en dehors du mouvement de la civilisation européenne ; elle n'a pas fait ses humanités... Le peuple russe est encore dans la préhistoire. Ses souvenirs ne dépassent pas la journée d'hier : il vit dans les étroites limites du présent sans passé, sans avenir, en un coma mortel. Tout lui manque : les traditions populaires, les souvenirs charmeurs, les images gracieuses, les enseignements efficaces. L'enfant ne trouve pas, à son berceau, avec les caresses d'une mère, les idées de devoir, de justice et d'ordre. I-es Russes sont étrangers à eux-mêmes, nomades dans leurs \àlles, passagers dans leurs maisons, inconnus dans leurs familles... Ils appartiennent au nombre de ces nations qui, on le dirait, existent seulement pour donner à l'humanité une terrible leçon. Cette leçon, sans doute, ne sera pas perdue, mais peut-on prévoir les épreuves réservées à la Russie avant qu'elle ne remplisse sa destinée pour se retrouver au sein de l'humanité? »
Les épreuves s'aggravent toujours davantage et la terrible leçon continue, mais l'intérêt de la Russie,
vni AU PAYS D F. LA DEMENCE ROUGE
celui de ses amis, celui de l'univers civilisé exigent impérieusement le retour du malheureux pays au bercail de la famille humaine. Le souci élémentaire de l'hygiène internationale ne peut tolérer à l'indéfini une crise de démence où se débat tout un peuple; le souci de l'équilibre est incompatible avec une déliquescence où la baïonnette allemande se taillait des apanages et improvisait des vassaux.
Aux orientations de l'avenir, ce livre a l'ambition d'apporter des observations vécues (i) et des données précises. Il ne laissera pas, sans doute, d'effaroucher bien des préjugés et de bousculer des illusions paresseuses, mais une contribution, si succincte et si modeste qu'elle soit, à l'histoire d'une maladie, doit aspirer du moins à ce seul mérite : le respect chirurgical de la vérité. L'heure est assez grave pour condamner comme également coupables la moindre indulgence envers les hommes et la plus légère déformation des faits. La Russie agonise, elle a 40 degrés de fièvre, elle délire et se consume de douleur : il importe de diagnostiquer sa maladie et de stigmatiser au fer rouge les charlatans, accourus à son chevet, qui ont versé du poison dans les potions et entretenu artificiellement un mal abominable.
Le mot « maladie » n'a nullement, ici, un sens métaphorique. Jusqu'à présent encore, beaucoup persistent à juger de la révolution russe en fonction de la révolution française : erreur funeste dont les conséquences ont pesé lourdement sur la politique suivie à
(i) Correspondances à VÉcho de Paris, V Information et l'Illustration.
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l'égard de la Russie. La crise russe est bel et bien une « crise », la révolution russe est une maladie. Elle a marqué une dépression de toutes les énergies nationales, elle a dissocié l'organisme politique au point de tuer la volonté de vivre, de prospérer, de grandir : on eut le spectacle d'un peuple jeté à l'assaut de son élite, en révolte contre son cerveau, un peuple iconoclaste, assassin de son Dieu et de sa patrie, un peuple qui gaspillait ses richesses, crachait sur sa gloire, tournait le dos à ses sanctuaires pour chercher le '( Royaume des cieux » dans l'inconscience d'une végétation cellulaire... Le peuple s'émasculait luimême, il piétinait sa virilité héroïque, il se livrait à l'ennemi, s'abîmait dans le nirvahna politique... Folie de sectaires, religion de la souffrance poussée au sadisme, convulsions d'une chair qui a perdu son âme et qui divinise ses appétits, le moujik rouge devenu une bête d'apocalypse : la révolution russe est la maladie d'un peuple qui, comme l'expliquait déjà Tchadaef, n'a pas communié aux sources du classicisme, qui n'a pas eu de continuité historique dans son développement, qui fut transformé en État moderne à coups de knout sans jamais abdiquer sa psychologie de serf anarchiste.
Ce livre contient la description du mal depuis ses premières manifestations jusqu'à son point culminant : il s'arrête à l'été 1918, période où commencent à s'ébaucher les promesses des solutions, où l'organisme national tente à lutter contre la mort... Et si vague que soit encore la lueur d'une aube nouvelle à l'horizon d'une terre pantelante, c'est sur un mot d'espérance,
quand même, qu'il est juste d'entreprendre le récit d'une immense douleur. Épuré par la souiirance, le peuple russe se repentira avec la frénésie mystique qu'il mettait dans ses débordements, il portera le ciliée, se meurtrira la poitrine : tout son caractère est là, dans les élans vers les sommets de sainteté et les chutes dans les abîmes de déchéance. Comme les Juifs sur les rives de Babylone, il pleurera la patrie perdue. Dans le sang et dans les larmes il comprendra l'épouvante de son crime, renouvelé de Julien l'Apostat. Et alors, alors seulement, il pourra reconstruire le Kremlin dont il n'a jamais été, jusqu'à présent, que l'esclave ou le dévastateur.
AU PAYS