CHAPITRE PREMIER
Une émeute d'affamés. — L'attitude du gouvernement. — La guerre de rues. — Les premières défaillances. — L'apothéose et le débordement de la Douma. — Le « pogrom » de la police. — La naissance du dualisme gouvernemental : le Comité exécutif et le Sovet. — Le premier ministère révolutionnaire : triomphe et faiblesse, ovations et méfiance. — Une terre vacante et une nation sans maître.
Les premiers symptômes de Tagitation populaire se manifestèrent dans l'après-midi du jeudi 8 mars.
Cependant la Russie, du moins en apparence, semblait encore loin d'un mouvement destiné à jeter bas un régime millénaire. Des faubourgs ouvriers ne montait qu'un cri : « Du pain ! du pain ! » . Des foules énormes stationnaient, transies de froid sous les âpres morsures de la bise d'hiver, aux portes des boulangeries fermées. Devant les boucheries, les maga-
sins de légumes, les épiceries, on constatait la même affluence famélique. Les économistes avaient beau expliquer gravement les menaces de disette par des raisons occasionnelles, — tempêtes de neige, absence de charbon, trafic intensif des voies ferrées pour les besoins militaires, — la faim était là, farouche, implacable, qui tenaillait les entrailles d'un demi-million d'ouvriers dans les quartiers pauvres de Petrograd, noircis par la fumée des usines.
Petit à petit, à demi-voix, commencèrent à circuler des rumeurs inquiétantes : l'usine Poutilot fermée, plus de six cents arrestations opérées parmi les ouvriers, d'innombrables perquisitions menées avec une brutalité sans précédent. Passive, comme toujours, la foule russe manifesta tout d'abord son indignation non par la révolte ouverte, mais par la cessation du travail, la grève générale de toutes les usines, de tous les ateliers. N'était-ce pas la grève qui avait déjà arraché au régime impérial, frappé de paralysie par les classes ouvrières, les premières et pâles concessions du mois d'octobre 1905?
c( Du pain! du pain!... » Le lendemain, 9 mars, cette clameur affolée débordait dans les grandes artères de Petrograd. A travers la perspective Nevsky, devant ses luxueuses devantures, ses magasins de primeurs, les façades cossues de ses banques, dévala, tumultueuse, hurlante, une foule de plusieurs milliers d'ouvriers, d'enfants et de femmes, la bouche tordue par un seul cri de famine, d'autant plus sinistre qu'il retentissait au milieu des décors d'une insolente richesse, dans la capitale d'un pays toujours considéré comme le grenier de l'Europe.
Ce n'était pourtant pas encore la révolution : ce n'était qu'une révolte. La foule ne brandissait aucun
étendard politique ; mais, par un de ces instincts qui sont irrésistibles, elle déferlait vers la place classique des grands mouvements populaires de Petrograd, la place de la Cathédrale de Kazan, où, tant de fois déjà, autour des statues emphatiques de Koutouzof et de Barclay de Tolly, le sang des manifestants avait rougi les vieilles pierres historiques.
Par places, des meetings s'improvisent ; on entend s'élever en sourdine les timides grondements des hymnes révolutionnaires ; mais c'est tout. Sauf l'interruption des tramways, le calme est encore absolu. La foule des promeneurs observe, curieuse, les manifestants. La police massée sur tous les carrefours, piaffante sur des chevaux bien nourris, observe aussi, mais avec cette ironique assurance des gens armés jusqu'aux dents, conscients de leur force. Par-ci, par-là, passent des cosaques, dans un cliquetis de lances et de sabres.
Mais est-ce que ce sont les mêmes cosaques?... ceux dont rir«i^'rvention, si souvent comparée à celle des janissajk 5, parvenait jadis à terroriser la foule par leurs galopades effrénées?... Officiers comme soldats, très ostensiblement, s'écartent des attroupements. On les sent de cœur avec la foule qui clame sa famine. Et la foule en a comme une fugitive intuition. Une patrouille, qui, assez mollement d'ailleurs, donne l'ordre à un groupe de se disperser, est tout à coup accueillie par de frénétiques applaudissements.
La nuit tombe, cependant, grosse d'inquiétudes. On devine qu'au delà de la Neva, dans les populeux quartiers des usines, fermente une âpre agitation. Les forces ouvrières s'organisent. L'inertie du pouvoir pousse même les plus timorés à se grouper autour de comités hâtivement formés diaprés les modèles de 1905. Fié-
vreusement, on élit des délégués qui siégeront plus tard au conseil des députés ouvriers. Et, tandis que la masse des travailleurs serre ses rangs, choisit ses chefs, le vieux régime se prépare en silence à la plus formidable des répressions.
Au ministre des Affaires étrangères, M. Pokrovsky, soutenu par tous les éléments modérés du gouvernement, et qui préconise des concessions immédiates, M. Protopopof, ministre de l'Intérieur, répond par de hautaines affirmations. Au premier choc avec la garnison de Petrograd, secondée par une puissante artillerie et des automobiles blindées, les « quelques milliers » d'ouvriers indisciplinés rentreraient vite dans l'ordre. Dans ses rapports au palais de Tzarskoé-Sélo à l'Impératrice Alexandra, comme au président du Conseil des ministres, M. Protopopof garantissait la« sécurité de la capitale » et la « débandade des émeutiers ».
Depuis quelque temps déjà, en prévision des événements possibles, la police de la capitale s'était exercée au maniement des mitraillé £6.^,s. En toute hâte) à la faveur de la nuit complice, Ke^ Protopopof en fit installer des batteries dans les greniers d'un grand nombre de maisons de rapport et d'hôtels, dans les clochers d'églises, sous les toits des gares et en pleine perspective Nevsky, au Gostiny Dvor, immense agglomération de magasins au cœur du quartier le plus commercial de la viUe.
Le 10 mars, le gouvernement éprouve ses forces. Il arrête en masse les membres du Comité industriel militaire, les représentants des coopératives et des mutuelles ouvrières. Malgré les avertissements de
M. Goutchkof, depuis ministre de la Guerre, et de M. Terestchenko, depuis ministre des Finances, les autorités maintiennent toutes ces arrestations. Les ponts sont gardés militairement, surtout le pont Liteyny, dont les arches relient les rues principales de Petrograd avec le quartier de Wyborg, le traditionnel quartier de toutes les émeutes. Trente mille hommes s'engouffrent sur ce pont : le cordon de cosaques parlemente, résiste faiblement, puis s'éloigne, les yeux pétillants de malice d'avoir joué un tour aux policiers. C'est alors que se produit la première collision sanglante entre les cohortes de M. Protopopof et les foules ouvrières. Les policiers à cheval tentent d'obstruer le passage. On voit les classiques nagaïkis (i) et les sabres s'abattre sur la foule. Le premier sang des victimes est bu par la neige. La foule s'énerve, fiévreuse, trépidante. Par l'élan seul des poitrines sans défense, elle culbute la police ; puis des coups de revolver éclatent. Un commissaire tombe mortellement blessé. La première victoire est remportée et, des fenêtres des aristocratiques hôtels du quai Français, on peut voir, sur la glace de la Neva, un noir fourmillement se répandre avec des cris de triomphe pour escalader les parapets de granit.
Le lendemain, dimanche, la police tend à disparaître ; la ville se transforme en un immense camp militaire ; toute la garnison de Petrograd est sur pied ; des soldats sont dissimulés dans les cours de toutes les maisons des rues principales ; des patrouilles veillent, baïon-
(i) Fouet cosaque.
nette au canon ; des soinias (i) de cosaques et des escadrons de dragons trottinent à travers la ville. L'inévitable choc s'annonce imminent. Par petits paquets, les ouvriers -gagnent le centre de la capitale, s'assemblent en processions, entonnent des chants révolutiomiaires, graves comme des cantiques, arrêtent les dernières voitures des tramways, obligent les fiacres à rentrer, se massent sur les places publiques pour applaudir des orateurs juchés sur les socles des statues d'empereurs.
Malgré tous ces symptômes dramatiques, la foule est flottante : les trottoirs sont toujours obstrués de milliers de curieux, simples témoins de ce premier acte de la grande tragédie nationale ; pour mieux voir, des gamins chevauchent les Encéphales cabrés du pont Anitchkof; sans le crépitement lointain d'une fusillade intermittente, on aurait dit une ville en liesse, sortie dans les rues pour assister à quelque spectacle encore inédit. Cette foule est même à peine frondeuse : l'immense étendue de la capitale ne lui permet pas de prendre conscience, dans son ensemble menaçant, des haines exaspérées qui s'agitent ; le téléphone chôme, les journaux sont muets, et les nouvelles, à passer de bouche en bouche, s'émoussent suivant les quartiers restés paisibles et s'aggravent dans les faubourgs cinglés par les balles. La révolution — qui demain sera une réalité — n'existe encore qu'à l'état de sub-conscient, localisée dans les cerveaux de quelques incorrigibles fanatiques. Et, lorsque des pelotons de la Garde, après avoir tiré en l'air et fracassé quelques réverbères, épaulent les masses confuses dont fourmille la place Znamenskaïa, c'est la
(i) Unité de cent cavaliers.
débandade et la panique ; la foule se jette hurlante dans la neige, comme prosternée aux pieds du monument d'Alexandre III : symbolique coursier d'Apocalypse, retenu d'une main de fer au bord de l'abîme par le dernier des autocrates.
Raffermis par ces misérables succès, les ministres se réunissent, afin d'éviter la perspective Nevsky, au domicile privé du prince Galitzine, dans la Mokhovaia. Leurs préoccupations continuent à se limiter au problème de ravitaillement, et des concessions à un corps élu : le conseil municipal, leur paraissent assez vastes pour trancher toutes les difficultés. Une déplorable myopie de bureaucrates, enlisés dans les préjugés professionnels, empêche la majorité ministérielle de comprendre que ni les visées révolutionnaires des groupements socialistes, ni le mécontentement de la bourgeoisie et de la noblesse libérales n'ont pas, jusqu'à présent, déteint sur les masses, et qu'il importe de profiter de cette trêve, du quart d'heure de grâce accordé par l'histoire, quand il suffit encore, pour consolider le régime, d'un changement de cabinet et d'une réforme constitutionnelle. Au lieu de chercher dans la Douma, dont les aspirations s'arrêtaient au modèle de la charte anglaise, l'appui le plus sûr contre les prêches radicaux des sectaires et les débordements de la rue, quelques médiocres fonctionnaires s'acharnaient à frapper le seul allié naturel de la monarchie : une Chambre bourgeoise. L'inexpiable crime, commis le 11 mars 1917, a été d'avoir abandonné, face à face avec les foules aveugles, conduites par des prophètes de la table rase, une Douma modérée, craintive et faible, et d'où partaient, sous la signature de Rodzianko, des télégrammes de loyalisme désespéré, les avertissements suprêmes à la dynastie.
Le gouvernement ignorait la tempête qui fermentait sous les bonnets de fourrure grisonnante.
Une propagande intense contre la lutte fratiicide est tentée par les ouvriers, au péril de leur vie, dans les casernes, et même auprès des détachements de service dans les rues. Dans la Basseïnaia, coup de théâtre : des cosaques massacrent à coups de sabre le commissaire du quartier qui venait de blesser un gréviste. Puis, le premier cas d'insubordination grave met en lumière la solidarité latente du peuple avec les bataillons de dépôt, encombrés de recrues épouvantées par la vision des tranchées, de réservistes dévorés par les nostalgies villageoises, éléments disparates, mal encadrés, sans cohésion, concentrés à Petrograd par les hasards des mobilisations. La 4' compagnie du régiment Pavlovsky — l'une des fiertés du tsarisme, régiment créé par Paul I" sur le modèle de ceux de Frédéric le Grand — se mutine, passe du côté de la foule ouvrière et crible de balles les détachements de deux autres régiments de la Garde, menés par des policiers déguisés. Premier mouvement de révolte vite étouffé. Les soldats sont désarmés, cantonnés dans leur caserne, où la décision est prise de faire passer deux cents hommes par les armes.
Et tels étaient, jusque dans les moments les plus angoissants de son existence, les contrastes traditionnels dans la ville des Tsars, qu'à l'heure où l'on ramassait des cadavres dans la neige sanglante, où de mystérieux convois traînaient des rebelles vers la porte des prisons, où des hymnes de révolte retentissaient à travers les rues, autour de la Douma qui élisait un Comité exécutif de douze membres, les théâtres n'avaient pas fermé : au théâtre Michel, on applaudissait un vaudeville et, au théâtre Marie, des habitués
acclamaient les suprêmes sourires du baljet impérial ; pour la dernière fois, suivant les prescriptions d'un régime formaliste à l'excès, les officiers se tenaient debout pendant les entr'actés, et les sentinelles, figées et raides, veillaient devant les loges vides de la cour.
Le lundi 12 mars s'annonce, dès le matin, comme la journée décisive. Des régiments entiers sont embusqués avec l'ordre d'écraser sans pitié le mouvement dans le sang. I.a majorité des policiers et des gendarmes se déguisent en soldats. Le général Khabalof, chef du district militaire de Petrograd, concentre entre ses mains le commandement des forces armées. Mais les autorités constatent rapidement l'impossibilité de compter sur toutes les troupes. L'exemple donné la veille, par une poignée de soldats, est commenté par mille bouches, fiévreusement exploité contre la traditionnelle résignation, la classique docilité du fantassin russe.
Il y avait quelques heures à peine, une section du régiment de Volhynie fusillait presque à bout portant les ouvriers sur la place de Kazan : aujourd'hui des hourras enthousiastes saluent la décision de « mourir pour la liberté ». Le capitaine Lachkevitch, organisateur des répressions d'hier, est tué par ses soldats. Sans exagération, il est permis de dire que ce coup de fusil décida de la révolution. Dans un ordre parfait, comme s'il allait à la parade, le régiment de Volhynie, où l'empereur était inscrit comme colonel, et le grand-duc héritier comme sous-Ueutenant, quitte son quartier, se déploie sur la perspective Grecque et
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clame farouchement sa résolution de s'allier au peuple. De tous côtés, dans un crépitement de fusillade, accourent les soldats des régiments voisins : le régiment de la Garde de Lithuanie, le régiment Préobrajensky, enfin les sapeurs. C'est bientôt une division entière de troupes révolutionnaires prête à soutenir l'offensive des ouvriers.
Mais on constate, dans les rangs, comme une défaillance, un fléchissement. Beaucoup, les yeux extatiques, hurlent leur enthousiasme irraisonné ; mais la majorité est désorientée, comme écrasée par l'énormité des événements. Tête baissée, les soldats réfléchissent. Ils avaient cédé à l'impulsion de leur cœur de paysans, aux soubresauts de profonde solidarité avec la masse anonyme des ouvriers qui souffrent, des femmes qui pleurent, des enfants qui ont faim; mais ils n'ont, pour les encadrer, que des sous-officiers ou des adjudants, également bouleversés par la vision de l'effondrement de tout un monde.
— Mes frères, je suis avec vous.
C'est la voix du sous-lieutenant Georges Astakhof, habillé en soldat, le premier des officiers russes qui passa du côté de la révolution.
La présence d'un chef, si obscur qu'il soit, et si modeste que soit son grade, raffermit les courages et fouette les énergies. Des clameurs : « Vive la liberté ! » retentissent. Quelques minutes de panique : c'est une mitrailleuse maniée par des sapeurs, derrière une fenêtre. Puis, entre deux rangées compactes de peuple, tête nue, au milieu des femmes qui agitent leurs mouchoirs, les soldats se dirigent vers la Douma d'Empire. A chaque pas les rangs se grossissent de nouveaux adhérents... « Suivez-nous ! En avant ! Nous avons un officier pour nous conduire. » Ces appels
LA SEMAINE RÉVOLUTIONNAIRE ii
décident les volontés hésitantes, entraînent les passants, les soldats égarés.
Pour essayer d'entraver le mouvement, les autorités ont recours au guet-apens. Les régiments mutinés sont appelés d'urgence sur le champ de Mars, sous prétexte d'aider le régiment Pavlovsky, dont les casernes sont armées de mitrailleuses. Mais cette tentative avorte. Les troupes refoulent sur leur passage tous les cordons de police, tous les barrages de soldats restés fidèles et de gendarmes. Auprès du Palais de Justice s'échevèle une véritable scène de guerre civile. Les barricades s'improvisent. La fusillade fait rage. Sur ce point les troupes bifurquent : les unes s'élancent vers les Kresiy, sinistre prison pour détenus politiques, la véritable Bastille russe ; les autres, dans un immense rugissement de triomphe, continuent leur chemin vers la Douma.
Une sorte d'obscur instinct de conservation pousse d'ailleurs le peuple tout entier, pendant ces journées historiques, vers le palais de Tauride. Les uns confusément, les autres avec une acuité intense, soldats, ouvriers, étudiants, petits bourgeois entraînés par la tourmente, tous pressentent le foyer régénérateur, le phare de salut, sous la coupole d'albâtre de la Douma d'Empire. Depuis plusieurs mois, les appréhensions et les angoisses de la nation s'étaient reconnues dans le patriotisme douloureux dont débordait la tribune de la Chambre. Jamais le prestige de la Douma n'avait grandi comme sous la dictature de Protopopof, un renégat parlementaire. Déjà, dimanche, malgré l'annonce de dissolution, considérée à l'unanimité comme lettre morte par les députés, les dragons, commis à la garde de la Douma, laissent hbre passage aux élus du peuple et leur rendent les honneurs. Dès lundi,
c'est en foule que les soldats viennent se mettre à la disposition des représentants de la nation. Groupes informes tout d'abord, puis des compagnies entières, enfin des régiments encadrés de leurs officiers, colonel en tête, en un fracas de Marseillaise, l'armée envahit le palais de Tauride. Dans l'effondrement du pouvoir, le mutisme de l'Empereur, la débandade des ministres, l'écroulement des autorités, la Douma apparut comme le seul îlot dfe terre consistante, battu par les vagues de l'ouragan populaire.
Cette irruption de soldats, qui cherchaient un mot d'ordre au palais de Tauride, infuse comme un sang nouveau à la Chambre, peu préparée à prendre la tête d'un mouvement révolutionnaire. Jusqu'à la fin, la majorité de la Douma s'accroche à l'illusion d'une monarchie purifiée, régénérée, avec un ministère responsable de cadets et d'octobristes. C'est à contrecœur que le comité exécutif, où siègent seulement deux socialistes, se résigne, dans le silence du Grand Quartier Général, à la nécessité d'assumer les charges provisoires du gouvernement. Le saut dans l'inconnu l'épouvante. Au moment où, transformée en camp militaire, la Douma semblait prendre conscience de son rôle et de son pouvoir, elle était déjà à la merci des forces chaotiques d'un cataclysme social.
A grands flots écumants la rue pénètre dans le sanctuaire des libertés nationales. C'en est fait de ' l'ancien régime...
Ceux qui ont visité, surtout pendant la journée du 12 mars, le palais de Tauride, en garderont, impérissable, le souvenir d'histoire vécue. L'ancien palais de Potemkine, le fastueux favori de la Grande Catherine, si souvent comparé pour l'élégance de son architecture, la grâce un peu maniérée de son agencement,
à une marquise à falbalas du dix-huitième siècle, est devenu le quartier général d'une révolution d'ouvriers et de soldats. La marquise est descendue dans la rue, passionnément acclamée par la foule et saluée par ses drapeaux écarlates. Partout, aux alentours, et jusque dans les salles, parmi les blanches colonnades, ce ne sont que capotes de bure de soldats, mitrailleuses, fusils : patrouilles, caisses de cartouches, ouvriers armés, et beaucoup de jeunesse — cette jeunesse enthousiaste, dévorée par la fièvre du dévouement aux grandes causes, étudiants, étudiantes, toute la Russie qui travaille, qui espère, qui lutte — tout l'avenir.
Des meetings partout. A chaque instant on réclame l'un des hommes dont le nom est tout un programme, une étiquette politique : Rodzianko, Milioukof, Kerensky, Goutchkof, Karaoulof, et tant d'autres. Ils sont obligés de parler, de dire, ne fût-ce qu'un mot d'espérance, de serrer des milliers de mains inconnues, de remercier les bonnes volontés qui s'offrent, les initiatives qui brûlent de se manifester. Dans le grand brouhaha dont s'emplit le palais de Tauride, s'agitent, en gestation, théories sociales, projets d'avenir, revendications ouvrières, tout un monde nouveau, toute une Russie nouvelle On entend vaguement les mots d'amnistie, de ministère responsable, de souveraineté populaire, d'abdication, de régence, jeter leurs éclairs sur le fond du grand drame historique dont la solution dernière est encore pleine de menaces.
Les informations les plus sensationnelles passent de bouche en bouche et les événements les confirment : le Palais de Justice brûle, les détenus politiques sont libérés, l'Arsenal est pris d'assaut, la forteresse Pierre-
et -Paul est occupée, les locaux de la police politique sont incendiés, le ministère est démissionnaire... Et toujours de nouvelles troupes arrivent, presque toutes déjà fleuries de cocardes rouges. Elles amènent encore des armes, des sacs de farine réquisitionnés, des monceaux de paperasses administratives et enfin des prisonniers...
Les colères populaires ont cherché âprement les responsables de la calamité nationale. Sans recevoir aucun ordre, par une simple poussée instinctive, des petits groupes de soldats et d'ouvriers s'emparent des dignitaires somptueux de la cour, les hissent sur des camions automobiles, les transportent à la Douma. M. Stcheglovitof, président du Conseil de l'Empire, l'âme de la réaction absolutiste, est arrêté parmi les premiers. Le lendemain, le même sort était réservé aux ministres. Jusqu'à 4 heures du matin, la plupart des membres du gouvernement se terraient au palais Marie, où, trop tard, le prince Galitzine confessait que l'existence du cabinet était incompatible avec le maintien au pouvoir de M. Protopopof. Tandis que les soldats montaient perquisitionner, l'un après l'autre les ministres s'enfuyaient par les escaliers de service. Quelques-uns, avec le général Khabalof et son état-major, s'enfermaient au ministère de la Marine, où l'amiral Grigorovitch, menacé de voir l'amirauté prise d'assaut par les troupes révolutionnaires, dut prier les fugitifs de se livrer à la Douma.
En même temps une haine séculaire, amassée contre la police, de génération en génération, éclatait, farouche, indomptable. En pleine perspective Nevsky, on avait vu tomber des passants, fauchés par le feu ininterrompu des mitrailleuses que maniaient des policiers ; une jeune fille avait eu la moitié du crâne avec
son chapeau emporté par les balles. Les représailles furent terribles. Poursuivis, traqués, impitoyablement lynchés, officiers de police, sergents de ville, gendarmes, expièrent la réputation et les crimes de la 3' section et de VOkhrana (i). Le peuple se vengeait avec frénésie de ses humiliations passées, de l'arbitraire, de la vénalité, des vexations brutales. Et, parallèlement à Texplosion de ces haines, une sourde méfiance, une hostilité croissante jetèrent les soldats contre leurs chefs. Dès le 12 mars, en pleine apothéose révolutionnaire, le revers d'une émeute de soldats se manifestait par un relâchement spontané de la discipline, des perquisitions chez les officiers, leur désarmement par des bandes qui s'autorisaient de la volonté du peuple et des « lois nouvelles ». Fidèle à son serment, l'écrasante majorité des officiers est restée étrangère aux convulsions de la rue ; et les régiments rebelles, abandonnés de leurs maîtres, troupeaux sans bergers, se trouvèrent, par la force même des circonstances, embrigadés dans les masses ouvrières et livrés aux influences des orateurs socialistes.
Le soir, des colonnes de feu montèrent vers le ciel d'une admirable pureté hivernale. Les commissariats flambaient comme des torches. C'étaient les dernières citadelles d'un régime qui n'avait su recruter des défenseurs que parmi les policiers salariés. Autour de ces bûchers, la foule — où déjà s'étaient glissés des malandrins professionnels — célébrait sa libération par des clameurs délirantes et la mise à sac du mobilier des commissaires, pendant que les patrouilles fouillaient caves, greniers, appartements, pour découvrir policiers et gendarmes — les pharaons, suivant
(i) Police politique secrète.
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l'expression populaire, — et que, pour annoncer à la ville la révolution victorieuse, des automobiles, ornées de drapeaux rouges et hérissées de baïonnettes, filaient, saluées par les hourras des passants, à travers les rues nocturnes.
Le 13 mars la Russie se réveillait libre. La Douma n'était plus seulement un centre moral, le foyer naturel d'attraction politique : c'était le siège d'un embryon de ministère hâtivement formé et composé des hommes les plus représentatifs de toutes les fractions parlementaires. En même temps, le groupement socialiste de la Chambre ressuscitait, à côté du comité exécutif, le Sovet (i) prolétaire de 1905, et invitait les artisans de la révolution — soldats et ouvriers — à élire des délégués : un député par mille ouvriers, un soldat par compagnie. Dans le désarroi des lendemains d'un coup d'État, en pleine fermentation révolutionnaire, où se multipliaient les appels à la solidarité, la Douma, grisée par les ovations, pénétrée d'une foi de néophyte en l'omnipotence du droit, a laissé sans protester surgir un organe qu'elle envisageait comme une simple institution professionnelle. Assise, du reste, pratiquement, sur les baïonnettes du prolétariat, la Douma n'aurait pu éliminer la concurrence que par la résolution d'assumer le grand premier rôle révolutionnaire, l'exploitation de sa popularité d'une heure, l'action énergique en qualité de Constituante souveraine. Or, la Chambre ne séparait pas le prolétariat du pieuple tout entier qu'elle représentait, elle ne voyait pas la guerre de classes dissocier déjà les
(i) Conseil.
forces d'un soulèvement national, elle redoutait toutes les exubérances et fuyait tous les gestes en dehors de la légalité constitutionnelle. Elle rêvait de révolution française, mais elle n'était pas révolutionnaire.
Les deux comités, néanmoins, tiennent le même langage. Leurs appels à la nation ont toute la grandiloquence du civisme naissant... « Nous jurons de mourir, se termine la proclamation des ouvriers et des soldats, nous ne rendrons pas notre liberté. » Et ce serment, à tour de rôle, les régiments viennent le prêter sous des formes diverses dans la salle des pas perdus de la Douma. C'est d'abord le bataillon de dépôt Préobrajensky — le premier régiment de la Garde, recruté à son origine par Pierre le Grand parmi ses camarades d'enfance, — qui vient s'installer à la Douma avec ses officiers, ses drapeaux, sa musique et ses archives. Puis ce sont les écoles militaires, les grenadiers de la Garde, des régiments de cavalerie, deux régiments de Sibérie arrivés à Petrograd et accourus immédiatement au palais de Tauride. ,
Les scènes qui se déroulent dans le cadre ionique de la salle Catherine rappellent les effusions fraternelles à l'aube de la Révolution française. Rodzianko, Milioukof, Choulguine, Goutchkof se haussent au niveau des grands tribuns populaires. Ils trouvent les mots qui portent, les phrases qui exaltent. Interprètes d'une révolution patriotique, porte-parole du vieux libéralisme russe, ils invitent le peuple au travail producteur, à la nécessité de créer après avoir détruit et de compléter, par la victoire sur l'Allemagne, la défaite du germanisme intérieur. A travers les périodes émues de ces idéalistes du nationalisme.
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une émeute d'ouvriers faméliques et de soldats indisciplinés — émeute qu'hier encore deux régiments décidés pouvaient réduire à néant — épouse les formes nostalgiques de l'histoire de France et devient une magnifique ruée contre l'invasion de l'étranger.
Et, tandis que la communion avec l'armée semble consacrer cette noble utopie, le travail s'active à la Douma. Peu à peu la plénitude apparente du pouvoir se concentre entre les mains du Comité exécutif. Des soldats apportent à Milioukof des valises diplomatiques saisies à la gare de Finlande. Le député Boublikof se charge des chemins de fer. Au crépitement des balles du dehors — car la police continue à tirer — répond le tic tac des machines à écrire. Le député Engelhardt, colonel d'état-major, improvise de toutes pièces une organisation militaire : il change son veston contre la tenue khaki ; on lui obéit ; des estafettes s'essaiment sur ses ordres à travers la ville. La nuit, pendant que les soldats s'étendent par terre pour dormir parmi les piquets de fusils et les caisses de cartouches, les comités délibèrent. Le palais de Tauride, du jour au lendemain, centralise toutes les fonctions de l'État : il est le cœur, le cerveau, la force et même une prison.
L'un après l'autre, les troupes amènent, effondrés sur les camions comme dans les charrettes de la Terreur, les grands complices de la réaction. Le pavillon ministériel, où jadis s'assemblaient les membres du gouvernement avant d'escalader, trop rarement, la tribune de la Chambre, est bientôt bondé "de prisonniers de rnarque. Stùrmer, d'une cadavérique pâleur, le métropolite Pitérime, inféodé aux influences de Raspoutine, les piliers de VOkhrana, les généraux Kommissarof et Kourlof, puis, cassé par l'âge, aux
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favoris de neige, le vieux Gorémykine, qui eut l'élégance d'accrocher, avant de suivre les soldats, la plaque de Saint- André sur sa redingote, la comtesse Kleinmichel, cette admiratrice trop passionnée de l'empereur Guillaume, et le général Soukhomlinof, traîné dans un délire de malédictions, obligé, -pour apaiser l'agitation des soldats, d'arracher lui-même les épaulettes d'or de sa tunique, enfin Protopopof, traqué à travers la ville entière, venu se livrer au député Kerensky qu'il qualifia, dans son égarement, d'Excellence, et, autour des chefs, leur entourage équivoque de « puissances occultes », les vers rongeurs du trône et du pays, gendarmes déguisés en civil, aventuriers aux gages des ministres, chefs subventionnés des partis monarchistes, tous sont là, affalés sur les divans et les fauteuils, lamentables épaves d'un régime à l'agonie. On entend quelques-uns, timidement, s'essayer au nouveau protocole et appeler « camarades » les soldats préposés à leur garde, ou les étudiants qui leur offrent du thé et des sandwichs. C'est bien la fin. Deux cents ans de morgue bureaucratique et de tyrannie policière commencent leur expiation...
Le 14 mars se clôt la semaine révolutionnaire par la constitution d'un gouvernement provisoire sous la présidence d'un doux rêveur libéral, le prince Lwof, cabinet qui aurait fait la fortune d'une monarchie constitutionnelle avec sa prédominance de cadets — Milioukof aux Affaires étrangères, Chingaref à l'Agriculture, Nekrassof aiix Voies de communication, Manouilof à l'Instruction publique, — la grande industrie représentée par Terestchenko et par Kono-
valofï et l'octobrisme par Goutchkof, à la Défense nationale. Le portefeuille de la Justice, attribué à Kerensky, un des chefs du groupe travailliste de la Douma, loin d'entacher l'unité de la combinaison gouvernementale, paraissait, aux yeux de l'opinion publique, le gage le plus sûr de la solidarité de toutes les fractions parlementaires. Néanmoins, le programme affiché par le gouvernement provisoire ne laissait pas de porter l'empreinte beaucoup plus du Comité ouvrier et soldat que du Comité exécutif de la Douma. Si l'amnistie, les libertés de la parole, de la presse, des réunions, l'abolition de toutes les restrictions sociales et religieuses, même la convocation d'une Constituante, s'affirmaient dans les grandes traditions du libéralisme bourgeois, le droit de grève, la substitution à la police d'une milice avec des chefs éligibles et surtout la prodigieuse extension à l'armée des libertés politiques, vaguement atténuée par des périphrases que l'on sentait arrachées au cours de marchandages entre les deux Comités, témoignaient déjà très nettement de l'influence considérable exercée par le Sovet des prolétaires. Un autre point du programme révélait d'une manière encore plus tangible la faiblesse de la Douma en même temps que la méfiance qu'inspirait l'avenir aux groupements démocratiques : en pleine guerre, un gouvernement qui se réclamait de l'égalité absolue débutait par une récompense immorale, un pot-de-vin grossier, pour maintenir, sous prétexte de défense révolutionnaire, la garnison de Petrograd à l'abri des tranchées, dans les casernes de la capitale. Les héros du coup d'État devenaient des prétoriens embusqués.
Ni l'arrivée du général Ivanof avec un train de chevaliers de Saint-Georges, ni la dictature du général
Alexéef, ni les formidables envois de troupes pour emporter Petrograd d'assaut, aucune rumeur pessimiste ne pouvait légitimer l'engagement solennel de soustraire au front quelque soixante mille hommes et d'en faire une gendarmerie jacobine. D'ailleurs, à la place des renforts fantômes dépêchés par la réaction, on vit arriver des cortèges de soldats, blancs de givre, avec des mitrailleuses caparaçonnées de glace. C'étaient les réserves de l'armée révolutionnaire qui, des environs de Petrograd, venaient faire acte de présence à la Douma d'empire. Des régiments entiers arrivaient malgré les tempêtes de neige, avec armes et. bagages, de Tzarskoé-Sélo, de Strelna, de Péterhof et d'Oranienbaum, précédés par un déploiement d'immenses drapeaux rouges.
Mais, dans les vagues qui déferlaient vers la Douma, il n'y avait pas que les simples, les petits, les parias de la monarchie : grands-ducs, brillants officiers de la Garde, cosaques chez lesquels le régime tsariste espérait trouver son dernier appui, jusqu'à l'escorte privée de l'Empereur cantonnée au palais, tous venaient maintenant offrir leur concours à quelques hommes en redingote, tandis que des milliers de télégrammes apportaient l'adhésion de la province. Pendant une semaine ces hommes n'avaient pas dormi, avaient mangé à peine, travaillé sans relâche, dans la fièvre de créer l'histoire. Pendant plusieurs jours, quelquesuns n'avaient pas quitté le palais de Tauride. Et si, déjà, des résultats essentiels étaient obtenus, le gouvernement constitué, les bases du programme politique formulées, l'entente établie avec les délégués soldats et ouvriers, la tâche s'annonçait encore immense, et les lendemains chargés d'indéchiffrables énigmes. Quel serait en définitive le nouveau régime
en Russie? Quelle était l'exacte attitude du souverain? Pendant qye Milioukof pronostiquait aux soldats l'avènement au trône du grand-duc Alexis, des manifestants promenaient des pancartes écarlates avec l'inscription : « A bas la régence ! »
Petrograd faisait table rase du passé. Des drapeaux rouges sur tous les ministères, sur les palais, sur les monuments, même sur les églises. Par-ci par-là, à grands coups de marteaux, on déclouait les aigles, on badigeonnait les enseignes des fournisseurs de la cour. Et, devant les débris de chiffres et de couronnes, les lambeaux d'hermine, la poussière héraldique des blasons, tous les coHfichets, mais en même temps tous les symboles de la monarchie, pas tm regret, pas une larme : parfois des quolibets, et surtout l'indifférence, une indifférence terrifiante par ce qu'elle laissait deviner de vide national, d'absence de traditions. Malgré le soleil d'or sur la neige, la joie grave sur quelques visages, une silencieuse épouvante venait de la foule immense, enrubannée de rouge, qui dévalait dans un cadre saturé d'histoire impériale. Une rupture aussi rapide avec un passé millénaire ne révélait-elle pas une impuissance à résister aux courants du dehors et une invincible prédisposition à servir d'objet aux expériences sociales? De tout temps, pour s'emparer de la Russie, il avait suffi de le vouloir : aventuriers et génies ont brassé à leur gré la matière première pohtique, amorphe et vague, qui peuplait la sixième partie du monde, sans parvenir à la disciphner dans ses profondeurs ni à laisser une empreinte durable à sa surface. Une fois de plus, le moule impérial brisé, il n'y avait en Russie que de la matière première épandue et mouvante. Des évocations de sans-culottes avaient beau passer sous un travesti local, des cosaques surgir
dans une clameur de chants révolutionnaires et des automobiles, mitrailleuses au vent, filer à toute vitesse, cette énergie prime-sautière et cette vitalité tumultueuse laissaient intacte l'angoissante impression d'une terre devenue vacante et d'une nation sans maître.