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CHAPITRE VI

Les girondins russes et la Commune. — L'idéologie bourgeoise. — Un gouvernement de suspects. — Le chant du cygne de la Douma. — La patrie en danger. — La démission de Goutchkof. — L'émiettement national et la désagrégation militaire. — L'anarchie contre la révolution. — Le premier ministère de coalition.

La crise provoquée par la note de Milioukof sxir les buts de guerre a fait éclater en pleine lumière le mal profond dont souffrait le pays dès les premiers lendemains de la révolution.

L'effervescence avait beau être calmée et la rue vidée de ses manifestants : les forces politiques en présence couchaient sur leurs positions.

D'un côté de la barricade le gouvernement, fleur raffinée de la bourgeoisie libérale, suprême bouquet de r « Intelligence » ; des aristocrates par la pensée, l'éducation et souvent par les origines, mais sans la moindre étroitesse d'idées, sans le moindre esprit de caste, démocrates par un infini amour du peuple, par l'élévation lumineuse des conceptions sociales ; bref, des girondins, que l'orage populaire a portés à la surface. De l'autre côté, les délégués soldats et ouvriers, immense assemblée élue, en pleine fermentation révolutionnaire, par les usines et les casernes, foule anonyme d'inconnus conduite par des doctrinaires farouches, interprètes de toutes les revendications, jaloux

de leur autorité latente, de leur puissance occulte ; bref, une sorte de Commune, née dans les spasmes de la révolution et qui a survécu à la tourmente.

D'un côté l'autorité, la seule légale, la seule valable, entourée de toutes les garanties juridiques, chargée de toutes les responsabilités. De l'autre, un Parlement de prolétaires, dénué de base constitutionnelle, sans aucime fonction précise, mais qui a toutes les audaces et qui déborde d'activité.

Et, pour réglementer les rapports de ces deux organes, pour délimiter leur compétence, pour assurer leur développement parallèle, pas un texte, pas un accord, pas un compromis, sauf le ralliement du Sovet au programme du gouvernement provisoire, au moment de sa constitution, et ce trait d'union vivant entre le Sovet et le ministère : Kerensky.

Au moment d'assumer le pouvoir, il est certain que le gouvernement d'idéologues bourgeois se fiait à la généreuse illusion de répondre, devant la nation, de la lourde tâche entreprise. Mais la nation chaotique, confuse, tiraillée par des forces contradictoires, n'avait plus de porte-parole, plus d'organe, plus de tribune. La Douma, débordée par la rue, s'était éclipsée. Elle avait cédé jusqu'à ses locaux aux délégués des garnisons et des usines. Impuissante à canaliser le mouvement, trop timorée pour se mettre à la tête de la révolution qui s'offrait et du peuple en armes accouru au palais de Tauride. la Douma, parvenue à J 'apogée de sa carrière, abdiquait. La révolution n'était pas seulement le krach de la monarchie : elle marquait la faillite de la Douma. Au lieu de la Chambre bourgeoise et libérale, s'est dressée, intransigeante et implacable, une assemblée frémissante de toutes les réclamations étouffées, de tous les droits pié-

qs au pays de la démence rouge

tinés, de toutes les haines et de toutes les espérances.

Le Sovet considère le gouvernement comme responsable devant lui des destinées révolutionnaires que la démocratie lui a confiées. Et son contrôle est d'autant plus tracassier et souvent insultant que, par un invincible préjugé de caste, il tient le gouvernement a priori pour suspect, pour capable de toutes les trahisons. Lorsqu'il lui accorde son soutien, c'est avec mille restrictions, une appréhension toujours visible, des réticences qui laissent deviner son incurable méfiance. Le gouvernement ne cesse jamais d'apparaître en posture d'accusé. On lui marchande jusqu'à l'appui qu'il solUcite pour l'emprunt.

Les ministres, épuisés par le travg.il, par le souci de tout un pays à recréer, ont eu beau réahser, en deux mois, une oeuvre de géant, en stricte conformité avec le programme révolutionnaire : leur tare est originelle, elle est inexpiable. Fils adoptifs d'rme révolution de prolétaires, ils restent quand même et malgré tout des bourgeois ; ils ne peuvent échapper à leur nature, et il est juste que chacun de leurs actes soit frappé de suspicion. Ils sont donc gourmandes, dénoncés, démentis, réduits, au lieu de gouverner, à exprimer des « opinions personnelles », en marge de la démocratie, en marge de la révolution, et cela, en pleine guerre, et sur les sujets les plus graves, ceux qui engagent la parole, l'honneur, l'avenir de la Russie : la poHtique étrangère et la conduite des opérations militaires.

Quel est le gouvernement, digne de ce nom et conscient de son rôle, qui aurait consenti à porter le poids d'une responsabilité historique en échange d'une ombre de pouvoir?

Le contrôle, tel qu'aspiraient à le réaliser les délégués soldats et ouvriers, s'affirme, dès les premiers débuts, comme un modus vivendi impraticable. Ce contrôle s'exerce après coup, sous forme de critique et de désaveu. Pour s'y plier, le gouvernement a besoin de se rétracter. La seule issue est de consulter, dans les cas d'exceptionnelle gravité, le Comité exécutif du Sovet, de l'attirer, en d'autres termes, à la gestion des affaires politiques. Mais, alors, pourquoi s'attarder à ces compromissions de coulisses, à ces transactions bâtardes, qui érigent en maître absolu et invincible une collectivité irresponsable?

Avant même qu'ait éclaté la crise à l'occasion de la note de Milioukof, l'idée d'un cabinet de coalition prend consistance. Les journaux en parlent comme d'un ministère de Salut public. Les ministres ne ménagent pas leurs avertissements ; ils avouent, avec une douloureuse franchise, leur impuissance, leur fatigue et leur énervement. Quelques jours après l'accord momentané intervenu au sujet de la politique extérieure, on les voit, le lo mai, à la séance solennelle du onzième anniversaire de la Douma, arriver épuisés, les traits tirés, martyrs d'une situation intolérable, forçats de la politique au lourd boulet qui brise les énergies et paralyse les courages.

Cette séance de la Douma, on en a parlé comme d'im chant du cygne de la Chambre russe, des obsèques du vieux libéralisme bourgeois, auquel le pays est redevable de l'opposition systématique et obstinée qui a rendu possible le grand revirement révolutionnaire. Et tout ce lyrisme n'était pas déplacé. Sous la

loo AU PAYS DE LA DEMENCE ROUGE

blanche coupole du palais de Tauride, devenu le siège de vingt organisations nouvelles, transformé en un immense caravansérail de la démocratie militante, devant un auditoire de capotes de bure et de blouses ouvrières, \les leaders du libéralisme russe, les ministres sortis du sein de la Chambre, ont lancé tous, d'une voix altérée par la conscience du drame national, le tragique appel de la patrie en danger. Chancelant à la tribune, ravagé par des crises cardiaques, Goutchkof a fait entendre d'inoubliables vérités. L'inquiétude frémissait dans le discours de Choulguine. Et le grand ténor de la Douma, Roditchef, a su se hausser à ces sommets d'angoisse patriotique qu'il n'est donné qu'une fois aux orateurs d'atteindre dans leur carrière. La patrie ravagée, divisée, atteinte au cœur par le poison d'une infâme propagande, menacée dans ses oeuvres vives, dans ses forces, dans son honneur, se levait, vision auguste et douloureuse... Mais l'auditoire était comme anesthésié... On entendait, du haut des tribunes publiques, tomber des remarques ironiques et, pour saluer la péroraison, ce fut un silence glacial.

Silence éminemment S3'mptomatique, profondément révélateur. Les grandes masses populaires restaient indifférentes à la crise nationale que traversait le pays. Rassurées par l'accalmie sur le front, hallucinées par les problèmes intérieurs, dédaigneuses des préoccupations internationales et confiantes dans l'approche d'une paix imminente, elles répétaient les formules toutes faites des journaux extrémistes, taxaient d'impérialisme les appels à l'offensive et de provocation les nouvelles sur la détresse intérieure du pays. Ensemble, avec Skobelef, elles- disaient à la bourgeoisie, à l'Intelligence, à la Douma, à toutes les

LA CRISE DU POUVOIR loi

voix et à tous les enseignements du passé : « Le Maure a fait son devoir, il peut s'en aller. »

Un écran de magnifiques utopies politiques et d'illusions internationales voilait la réalité aux yeux des leaders minimalistes. Ils attendaient toutes les solutions d'une vigoureuse application de la doctrine. Ils voguaient en plein rêve, vers la terre promise, l'Eden socialiste. Tandis que le gouvernement multipliait les proclamations, dénonçait le péril d'une dualité de pouvoirs, la désagrégation de la discipline et le fléchissement de l'armée, la presse travailliste affichait le plus impertm-bable des optimismes et raiUait les diagnostics alarmants des ministres bourgeois. La leçon du 4 mai restait en définitive stérile. En même temps que le Sovet repoussait le remède suggéré d'une combinaison ministérielle mixte, ses ingérences dans l'action politique devenaient toujours plus nombreuses et plus significatives.

Le Sovet entretenait des commissaires jusque dans l'état-major du district de Petrograd. La gajnison n'avait le droit de quitter ses cantonnements que sur les appels du Comité exécutif. Et si, tant que l'intervention du Sovet s'arrêtait aux frontières de l'armée, la crise, plus ou moins, pouvait être reculée par des compromis boiteux, des concessions réciproques, l'expérience a vite prouvé l'impossibilité de transactions dans le domaine militaire. On réussit, parfois, par des combinaisons de couloirs, à conciUer deux thèses politiques ; mais deux ordres contradictoires restent toujours inconciliables. Il faut choisir entre l'un ou l'autre. Et c'est précisément à cette impasse que se heurta le général Kornilof , le fameux héros du 20^ corps, évadé, au péril de sa vie, de la captivité autrichienne, et nommé gouverneur de Petrograd au lendemain de

la révolution. Cette démission déclanche une -véritable crise du haut commandement : rapport détaillé du général Alexéef sur le point de résigner ses fonctions ; démissions, retirées depuis, du général Broussilof , du général Gourko, de tous les grands chefs ; enfin le cri d'alarme, l'appel de Goutchkof, paralysé, débordé, frappé d'impuissance, son tragique ^veu, devant les délégués du front, que le pouvoir est sans force, l'armée désorganisée, la patrie au bord du gouffre.

Les journaux du soir, qui annoncèrent la démission de Goutchkof, étaient arrachés par la foule ; un vent de désespoir passait sur la ville. « La patrie est au bord du gouffre... » Cette phrase était sur toutes les lèvres et commentée le lendemain par toute la presse.

Mais la presse, la presse bourgeoise, n'était plus seule à pressentir la débâcle. Kerensky, le grand tribun populaire, le favori adoré des masses, — il y a quelques jours encore tout fiévreux d'espérance et d'enthousiasme, de confiance envers le peuple et de foi dans l'avenir, — Kerensky lui-même n'a pu résister à l'envahissement d'une indicible amertume :

— Je regrette, déclara le ministre devant des milliers de soldats, je regrette de n'être pas mort il y a deux mois. Je serais mort, heureux, avec l 'immerise espérance qu'une vie nouvelle s'est épanouie pour toujours en Russie. Camarades, je suis à bout de forces, je ne me sens plus la même audace. La certitude me manque que j'ai devant moi des citoyens, et non pas des esclaves révoltés... »

L'octobriste pondéré et le chef des travaillistes ont eu, devant l'abîme où glissait la Russie, le même langage, la même poignante tristesse et le même désenchantement.

D'où venait le mal?

D'une illusion idéologique, suggérée par l'ivresse première de la liberté arrachée presque sans lutte, par le spectacle \T:aiment grandiose du pays tout entier cimenté par une limpide conscience du devoir national. Un peuple de 180 millions d'habitants paraissait à la veille de réaliser du jour au lendemain l'âge d'or démocratique. Un ordre parfait, volontairement observé, régnait d'Arkhangel à Sébastopol, de Minsk à Vladivostok, sur un territoire d'où. toute police était balaj^ée et les mesures de contrainte impitoyablement bannies. Par un clair matin hivernal, la Russie s'est réveillée le plus libre pays de l'univers. Le soldat a passé sans transition d'une discipline tracassière et d'une férule humiliante à l'état de citoyen doté de tous les droits. Et, pour conduire la Russie rénovée, surgissait un gouvernement investi de toute la confiance populaire, avec un magnifique programme de réformes libérales. Dans la gloire d'une guerre victorieuse s'estompait le mirage d'une répubhque modèle.

Des grincheux indiquaient-ils le caractère illusoire d'une autorité purement morale : on les accusait de soupirer après le sergent de ville. Les chefs militaires, qui se lamentaient sur l'absence de la vieille discipline, devenaient suspects de visées contre-révolutionnaires. Les directeurs d'entreprises, coupables de rejeter les demandes exagérées de la main-d'œuvre, étaient stigmatisés comme de dangereux trouble-fête. Le baiser Lamourette était à l'ordre du jour. La lune de miel de la liberté était trop douce.

Cette idylle révolutionnaire n'a pas duré complètement deux semaines. La révolution sociale qui cou-

vait suus récran de la révolution politique se réveillait, dès le premier frottement du pouvoir avec les réalités, par mille petits faits significatifs, 'que les Tainesde l'avenir ne manqueront pas d'épingler,plus tard, avec soin, dans l'histoire des origines de la Russie nouvelle. Au spectacle des soldats et des ouvriers, fleuris de rouge, qui affluaient vers le sanctuaire des libertés nationales, et renversaient, en trois jours, un régime de sombre oppression, on s'est laissé lamentablement égarer par le romantisme des impressions premières. Le panache révolutionnaire cachait les appétits frémissants, le profond réalisme, souvent même le terre à terre des revendications populaires, le particularisme incurable enraciné à la base des programmes économiques.

Chaque classe sociale, tout corps de métier, tout groupe professionnel ou politique, se frayent violemment un chemin, se bousculent au risque de se piétiner pour poser au premier rang leurs réclamations spéciales. « Unissez- vous ! Organisez- vous ! » Cet appel retentit à travers la Russie entière où les intérêts divers, les aspirations régionales, les partis et les castes se rassemblent, se retranchent les uns des autres, se séparent par les cloisons étanches des haines sociales et des exigences matérielles. En pleine, guerre, les ouvriers n'hésitent pas à réclamer la journée de huit et puis de six heures. Les paysans, déroutés par l'entre-croisement des propagandes contradictoires, enferment leur blé. La famine commence à frapper aux portes des villes ; la ruine aux portes de l'usine. Les ouvriers refusent tout crédit au gouvernement provisoire et n'accordent leur confiance qu'au Sovet. Les paysans se refusent à croire au Sovet comme au gouvernement. Et, du reste, comment en

serait-il autrement? Réveillée de son silence séculaire, la Russie n'était qu'un réseau immense de meetings et de tribunes, où la liberté de la parole se déployait sans entraves, où toutes les doctrines s'entre-croisaient, où tout était remis en question... Le pays avait beau naître seulement à la liberté politique, il y avait déjà du byzantinisme dans l'immense brouhaha où s'effaçait la grande préoccupation nationale : la guerre.

C'est que la guerre aurait pu créer une unité morale, rassembler les égoïsmes professionnels, les particularismes locaux, mitiger l'âpreté de la lutte des classes. En même temps que l'on proclamait hautement au lendemain de la chute de l'ancien régime : « Tout pour la révolution », on avait été unanime à dire : « Tout pour la victoire.- » Or, la guerre elle-même devenait l'objet de polémiques houleuses : les discussions théoriques sur ses buts se répercutaient, sur le front, par une stagnation de toutes les forces. Une immense lassitude, l'écœurement d'un régime sous lequel, à coups de bâton, des armées trahies se battaient contre les obus, trois ans d'efforts stériles, de sanglants échecs, de rumeurs toujours renouvelées de paix séparée, avaient préparé obscurément, depuis longtemps, le pays comme l'armée, à l'assimilation d'une formule de guerre paresseuse. Épargnées par les projectiles allemands, les tranchées russes étaient bombardées de proclamations par l'arrière.

Peu à peu un armistice tacite s'était établi sur le front.

C'était natiurel. Journaux, pamphlets, feuilles volantes, tout ce que charriait l'arrière ne parlait que d'ime paix prochaine, due au contact direct entre les démocraties. La conférence socialiste de Stockholm, soutenue officiellement par le Sovet, revêtait irrésis-

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tiblement les proportions d'un congrès de plénipotentiaires. Était-il possible d'espérer un effort des troupes convaincues d'être à la veille de la paix, absorbées par la réorganisation intérieure de l'armée, des élections, des comités et des congrès sans nombre et hallucinées par le bruit d'im partage des terres, en leur absence? De là les désertions en masse, la pitoyable armée de soldats hagards, inquiets, affolés par la perspective de manquer à la grande fête agraire, depuis longtemps si impatiemment attendue. De là l'odieuse pratique des « fraternisations », les embrassades avec l'ennemi, le front russe devenu un lieu de repos pour les divisions allemandes fatiguées. Qui pouvait empêcher cette honte? Les officiers, dépouillés de leur auréole, désorientés par le fléchissement de la discipline, voyaient leurs ordres discutés dans des meetings, et les proclamations du gouvernement, applaudies un jour, étaient réprouvées le lendemain.

Au front comme à l'arrière, à l'usine comme dans les champs, le spectre de l'anarchie, aperçu au tournant des rues de Petrograd, pendant les journées historiques des 3 et 4 mai, se levait maintenant de partout. La Russie se morcelait, se dissociait, devenait de la poussière politique. La Finlande, l'Ukraine, la Lithuanie, la Géorgie réclamaient' leur autonomie. Le débordement de liberté ouvrait toutes les écluses au communalisme qui est dans le sang d'un peuple habitué, pendant des siècles, à confiner son horizon aux frontières étroites des collectivités agraires au delà desquelles, après lesquelles... le déluge. La vision de la patrie se bornait aux cadres d'une région, d'un village, d'un hameau. A une heure et demie de Petrograd, Cronstadt s'érigeait en république indépendante ; le district de Schlusselbourg proclamait son auto-

nomie, libérait des forçats, abolissait la propriété privée. Et les notions politiques les plus élémentaires, les principes d'histoire et de droit les plus courants s'évanouissent. En Sibérie, Khabarovsk réclame la faculté de conclure des traités avec les puissances étrangères et de négocier des emprunts. La Petite- Russie revendique le droit d'envoyer des délégués au congrès de la paix. Les Bouriates exigent une Diète.

On pourrait prolonger la liste de ces symptômes de désagrégation intérieure, mais ceux-ci suffisent' pour faire comprendre l'angoisse dramatique de l'heure. La Russie ne serait-elle qu'une vaste nébuleuse politique dont le choc révolutionnaire a dissocié les éléments composants, nébuleuse non seulement politique, mais sociale aussi, sans force de résistance à l'assaut des doctrines destructives, du nihilisme militant?

Tous les journaux avaient institué une rubrique nouvelle : l'anarchie en province, rubrique généreusement alimentée chaque jour par des arrestations arbitraires, la bacchanale des soldats sur les voies ferrées, les confiscations d'imprimeries, les réquisitions des immeubles, les tentatives de pogroms juifs, une épidémie de vols, d'assassinats, d'incendies. Une effroyable jacquerie éclata dans les environs de Mtzensk : cinq mille soldats et paysans s'emparèrent des dépôts d'alcool ; beaucoup tombèrent ivres-morts ; le reste dévasta plusieurs grandes propriétés, brûla les châteaux, pilla tout ; sur les lieux de désastre on trouva d'épouvantables cadavres abattus par l'alcool absorbé, les membres tordus et l'écume aux lèvres.

Le pouvoir central s'effondrait en province : était-il plus fort à Petrograd?

Au moment même où le gouvernement provisoire

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s'usait en efforts pour se reconstituer avec le concours des représentants du Sovet, les anarchistes de Petrograd s'emparaient de deux hôtels particuliers, — celui du duc de Leuchtenberg et celui de Doumovo, — y arboraient leurs drapeaux noirs et instituaient des cours gratuits et publics d'anarchisme théorique et pratique. Le groupe de Lénine continuait à tenir ses assises dans l'hôtel de la Kchessinskaïa, dont le balcon servait de tribune à la propagande communiste la plus échevelée. De temps en temps, des bandes armées faisaient irruption dans les imprimeries des journaux, obligeaient les ouvriers à composer des pamphlets incendiaires et, mitrailleuses aux fenêtres, narguaient une milice de bacheliers. Simples cas de tératologie révolutionnaire, dira-t-on, mais, en fait, devant quelques forcenés, le pouvoir capitulait, recourait à la persuasion diplomatique pour faire respecter l'ordre public et la propriété privée.

Il y a quelques jours à peine, des leaders socialdémocrates trouvaient une excuse à Lénine ; la franchise de ses convictions ; ils n'admettaient qu'un moyen de lutte contre le poison du maximalisme militant : les idées. Et puis, tout à coup, le gouffre dont parlaient les bourgeois comme Goutchkof, et les intuitifs comme Kerensky, se creusa sous les pas du Sovet. L'anarchie infligeait d'irréparables échecs à l'idée révolutionnaire. Des malandrins refusaient d'évacuer les hôtels réquisitionnés et la garde rouge ouvrière répondait par un froid défi aux injonctions du Sovet de désarmer.

Le frein social était brisé.

De sombres éléments démagogiques où tous les deux jours la presse dénonçait des provocateurs, pa venus à pénétrer jusque dans les conseils soldats et ouvriers,

comme à Krementchoug, entraînaient la révolution vers les expériences les plus osées du communisme. Contre l'ennemi commun, et insoupçonné dans la fièvre de la première victoire, le gouvernement bour-geois et le Sovet révolutionnaire se sont trouvés, tout à coup, du même côté de la barricade.

Telle fut la raison véritable qui poussa le Sovet à tendre la main aux « vampires, aux buveurs de sang ».

Sur ce point, il est tout aussi déplacé de parler de la victoire du Sovet que de la défaite de la bourgeoisie. Le pays était parvenu à ce point où la nécessité d'un pouvoir fort s'imposait même aux adversaires les plus acharnés d'une participation socialiste aux combinaisons ministérielles. La situation était assez grave pour compromettre, par delà un gouvernement bourgeois, jusqu'à la cause de la révolution ; elle n'admettait plus, au bénéfice du Sovet, le privilège d'un pouvoir occulte, exonéré du poids des responsabilités. Il fallait faire preuve de courage, prendre résolument la Imrre du gouvernement, ou bien déposer les armes aux pieds de la bourgeoisie par scrupule de s'associer aux représentants d'une autre caste. Or, le socialisme était -il assez puissant, avait-il dans le pays des racines assez p'ofondes pour répondre au vœu de l'extrême gauche du Sovet : prendre la place des bourgeois et proclamer la dictature du prolétariat?

Les chefs, comme Tchernof et Tsérételli, repoussent vigoureusement la tentation des démons : la Russie n'est pas encore mûre pour cet essai de grande envergure ; pays de petits propriétaires terriens, elle est en même temps un pays de petits bourgeois ; il fallait patienter et attendre. Que décider alors? Abdiquer, faire le mort, renoncer au contrôle, donner toute liberté d'action au gouvernement provisoire, assez fort

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tout de même et assez populaire pour avoir fait descendre en son honneur, dans la rue, des bourgeois craintifs? Le Sovet n'a pas manqué d'entrevoir dans l'abstention une menace de suicide, comme le gouvernement, de son côté, eut la rapide conscience d'une victoire extrémiste dans le cas d'un effondrement des députés soldats et ouvriers. C'est pourquoi le gouvernement provisoire n'hésita pas à sacrifier Milioukof et à émonder son programme, à consentir le maximum de concessions pour faire disparaître le dualisme du pouvoir ; c'est pourquoi le Sovet consentit à oublier la pureté de ses doctrines socialistes pour boire, jusqu'à la lie, la coupe amère des responsabilités historiques... Deux social-démocrates, Skobelef et Tsérételli, un social-révolutionnaire, Tchemof ; un popuhste, Pechekhonof, entraient dans le cabinet. Le gouvernement était unifié (17 mai).

Théoriquement, la crise du pouvoir était résolue. Restait la pratique...

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