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CHAPITRE VII

Une combinaison hybride. — Kerensky : dualisme gouvernemental et duplicité politique. — les concessions bourgeoises à Zimmerwaldt. — L'échec des ambassades socialistes. — Le défaitisme article de Berlin. — La propagande maximaliste. — La démocratie en danger. — Dans l'attente de la guerre civile. — Un fief maximaliste : Cronstadt. — Ce que sera la dictature de la plèbe.

Il suffisait de jeter un coup d'œil sur la liste des ministres pour comprendre qu'au lieu d'une synthèse nationale, le nouveau cabinet du prince Lwof réalisait une simple juxtaposition de courants inconciliables.

A travers l'écran d'un prograrome trop vague, perçait toute l'âpreté des divergences inapaisées, l'opposition incurable entre des patriotes et des légistes d'une part, — les cadets, les octobristes, — et de l'autre un doctrinaire borné comme Skobelef, interprète des folies ouvrières, ou un sombre intrigant comme Tchernof, dont les sophismes agraires escamotaient la Constituante, et dont les louvoiements défaitistes escamotaient la guerre. Les généralités voulues du pacte, contresigné par le gouvernement le plus hétérogène du monde, permettaient pratiquement aux ministères d'émietter le pouvoir sous la pompeuse étiquette d'un cabinet de coalition, et de poursuivre, sans se préoccuper des départements voisins, l'application de théories socialistes, populistes, internationalistes. Des êtres

évadés des mansardes d'émigrés et des meetings clandestins avaient beau emprunter des limousines aux garages impériaux et promener en redingotes des maroquins ministériels : ils restaient toujours des politiciens d'estrade, des théoriciens de brasserie, des « déracinés », incapables de baisser leurs pavillons démagogiques devant les nécessités de l'union nationale. De tous les délégués du Sovet, seul, peut-être, Tsérételli, dévoré par la phtisie et le fanatisme révolutionnaire, mettait une note de douloureuse et utopique sincérité parmi les incompétences fumeuses et les bavardages hypocrites.

Nommé ministre de la Guerre, Kerensky était le grand imprésario de cette combinaison hybride. Mais Kerensky, l'homme du Sovet, devenu le premier ministre bc urgeois, réalisait précisément en lui-même, à l'état aigu, le dualisme politique qui dissociait la révolution. Sa raison avait beau siéger à la droite du prince Lwof, sa sensibilité demeurait rivée à Tchkeidze et son autorité au gouvernement provisoire était en fonction de son influence sur le Sovet. Émissaire du prolétariat en armes, il terrorisait, au nom de la révolution, Lwof, Mihoukof et Chingaref, insistait sur l'abdication du grand-duc Michel, et, pour s'excuser, aux yeux des soldats, de pactiser avec le bourgeois, se répandait en serments mélodramatiques qu'il resterait à son poste jusqu'à la proclamation d'une république démocratique. La foule applaudissait, juch H son idole sur les épaules et le transportait de la tribune à l'automobile, mais, le charme oratoire rompu, la méfiance renaissait, mêlée de jalousie inavouée, parmi les « camarades » moins brillants du Sovet ; pendant des nuits entières il fallait se disculper devant les arbitres de la révolution et, le lendemain, réfuter par

quelque violence l'inanité de leurs réquisitoires. Un pareil régime achevait de détraquer un neurasthénique disputé par la tragique antinomie dont se mourait la Russie. Pendant toute sa carrière, Kerensky s'est épuisé à identifier les contraires. De là ce regard oblique, l'éternelle inquiétude, l'étemelle agitation de cet homme toujours tiraillé, toujours sur la brèche. La révolution russe condamnait naturellement au mensonge son principal porte-voix. Aune situation ambiguë, s'adaptait une psychologie de caméléon. Le dualisme aboutissait à la duplicité. Presque le même jour, Kerensky signait la célèbre note de Milioukof, et laissait entendre qu'il désapprouvait la politique de son collègue. Une maladie, survenue à propos, l'empêcha d'assister aux conférences mixtes du 3 et du 4 mai au palais Marie. Et, pour écarter Milioukof, Kerensky n'a pas hésité d'apparaître la nuit au Comité exécutif du Sovet et de certifier que la coalition serait toujours assurée, malgré les démissions les plus impressionnantes, par la présence au cabinet de son éminence grise, Nekrassof, un cadet hérétique, et de Terestchenko, un bourgeois à tout faire entre les mains des socialistes, porté au poste des Affaires étrangères. Tombé sur une question de politique extérieure, le cabinet Lwof-Kerensky se reconstituait sur la base d'une grave concession à Zimmerwaldt. Sa déclaration empruntait aux meetings la misérable formule d'une paix blanche, de la partie nulle, et promettait d'agir auprès des Alliés pour obtenir la consécration d'un recul au statu quo. Sous le nom de « politique extérieure active )>, le Sovet entendait une véritable pression exercée à Paris, à Londres, à Rome, à New- York, en vue d'une liquidation aussi rapide que possible de la guerre. Et, de cette expansion révolutionnaire dans

le domaine ésotérique de la diplomatie, le Sovet tirait un orgueil démesuré, un de ses principaux titres de gloire. La convulsion mondiale allait s'achever à Stockholm, dans l'apothéose de la troisième Internationale.

Si l'on relisait de sang-froid les articles dont la révolution russe a été saluée, il serait difficile de réprimer un amer sourire de pitié. Le monde entier, pour former son jugement sur ce formidable événement, n'a tenu compte que de l'idée, juste en elle-même, mais essentiellement livresque, qu'enfin le seul obstacle qui isolât la Russie de ses alliés démocratiques, le régime tsariste, hanté de paix séparée, était abattu, que la fraternité des armes se trouverait ainsi cimentée par une communion à un seul idéal politique, que la révolte du peuple visait l'Allemagne en bloc, l'Allemagne de l'Impératrice et de la bureaucratie, ainsi que l'Allemagne de Guillaume et de Hindenburg. Au point de vue de la logique pure, rien n'était plus exact ; mais, au lieu d'envisager les hommes et les faits, on spéculait sur des abstractions, on construisait l'histoire comme une figure géométrique. Pour ouvrir les yeux sur la réalité, il a fallu, à l'occasion d'une interview de Milioukof sur les Dardanelles, la manifestation de deux régiments contre 1' « intention impérialiste de spolier la démocratie turque ».

Mais l'extrémisme diplomatique ne recrutait pas seulement des adeptes parmi les fatigués de la guerre : Tsérételli, Skobelef et Tchkeidze, ministres socialistes et socialistes « ministrables », déversaient des flots d'éloquence pour exiger la publication des traités secrets avec les Alliés. Et comme, en définitive, cette politique s'appuyait sur des baïonnettes, — ou plutôt &ur leur grève tacite, — les premiers docteurs du socia-

COLLABORATION DES FRÈRES ENNEMIS ii.s

lisme, les Albert Thomas, les Vandervelde, les Henderson, ne dédaignèrent pas de discuter avec des primaires, de leur donner des leçons d'histoire, de géographie, de droit. Pendant quelque six semaines, Albert Thomas déploya une dévorante activité pour catéchiser le frénétique auditoire du Sovet. Peine perdue. La révolution pouvait se passer d'apprentissage diplomatique comme jadis elle n'a « pas eu besoin de chimistes «. En réponse aux plaidoyers des délégations étrangères, aux considérations juridiques, ethniques, historiques, morales, les leaders du Sovet se bornaient à marmonner, avec une obstination d'irréductibles sectaires, les termes rituels, la liturgie diplomatique du défaitisme.

Fallait-il s'en étonner? Le socialisme russe a fait ses classes en Allemagne : de maîtres, les social-démocrates ennemis sont devenus des « camarades » ; l'Allemagne restait toujours le bercail de leur pensée, le Bayreuth du socialisme ; casquée et bottée, l'Allemagne de Reims et de Louvain réalisait le tour de force, sous le maquillage de ses agents, de paraître disposée à signer une « paix démocratique ». Ainsi s'expliquait la tiédeur des réceptions faites aux chefs des délégations française, anglaise, belge, italienne. Pendant trop longtemps, la marchandise allemande s'était infiltrée en Russie sous le pavillon marxiste, la sozial-demokratie devenue, entre les mains de l'étatmajor de Berlin, une variante des gaz asphyxiants et des obus de gros calibre. Reçu comme un apôtre, choyé, adulé, promené dans les carrosses de la cour, Grim.m, l'oracle de Zimmerwaldt, réussit à prêcher, durant près d'un mois, la résignation défaitiste, avant d'être reconnu comme un agent avéré de l'ennemi venu apporter une paix de contrebande. La vérité

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était si accablante qu'elle forçait beaucoup de journaux socialistes à l'aveu que cette épopée scandaleuse avait porté un coup terrible à la révolution. Pour les maximalistes seuls, Grimm restait une victime des forces réactionnaires... C'est que l'affaire Grimm, comme un phare, fouillait les profondeurs du maximalisme, en éclairait les dessous mystérieux et mettait en évidence l'écheveau de fils qui relient certaines marionnettes socialistes à Tétat-major de Berlin.

Le gouvernement provisoire expulsait Robert Grimm, mais, en échange, les délégués du Sovet usaient du chiffre diplomatique pour préparer la conférence de Stockholm. Tout sursaut d'énergie bourgeoise avait sa doublure : une concession au Sovet — im Sovet enrichi de députés paysans et doté d'un Comité central exécutif, institution redoutable, où figuraient aussi les représentants de la province, — et, à travers le Sovet, une concession au maximalisme.

Cette trêve révolutionnaire ne pouvait durer que le temps consacré par les extrémistes à coucher sur leurs positions. Or, par l'orientation de toute sa doctrine, le maximalisme tendait en droite ligne à l'action directe. Comme toutes les minorités tapageuses, il préconisait le recours aux mesures extrêmes. Comme tous les faibles, il cherchait des démonstrations sanglantes. L'indigence de ses théories réclamait, pour en assurer le succès, l'intervention de la rue.

La Russie, il ne faut jamais l'oublier, est un terrain singulièrement propice à la culture du microbe démagogique. Le manque à peu près absolu de sens critique interdit aux masses populaires de juger de la

portée d'un argument autrement que par expérience. Les phrases retentissantes, la rhétorique sentimentale mettent en déroute le bon sens et réduisent la raison au silence. Les orateurs qui dédaignent la logique pour mettre les émotions en branle sont toujours certains de recueillir des applaudissements. C'est pourquoi, communément, on peut entendre aux meetings deux discours contradictoires salués par des ovations également enthousiastes. L'extrémisme, quel qu'il soit, du seul fait qu'il s'adresse à la passion plutôt qu'à l'idée, a toujours trouvé, dans tous les domaines, des adeptes, des fanatiques et même des martyrs en Russie.

Ici, d'ailleurs, les maximalistes pouvaient d'autant mieux escompter leurs succès qu'ils flattaient tous les instincts de révolte, toute l'anarchie native qui fermentait obscurément à la base de la psychologie populaire. Aux soldats ils promettaient la cessation de la guerre, aux paysans le partage immédiat des terres, aux ouvriers les bénéfices des entrepreneurs. Dès la fin d'avril, la majorité modérée du Sovet pouvait constater la stérilité de ses appels au sacrifice et au devoir. A côté des programmes de Lénine, le Sovet finissait par devenir lui-même suspect de compromis avec la réaction. Aussi, le jour où il délègue ses membres dans un cabinet de coalition, est-il flétri ouvertement d'avoir trahi la révolution et la démocratie. Les maximalistes mobilisent toutes leurs forces pour l'épurer, pour l'accaparer à leur profit, pour ressusciter, en un mot, la commune.

Malgré la défense du Comité exécutif, ils déchaînent dans les usines un intense mouvement en faveur de nouvelles élections, destinées à mettre en échec les minimahstes. Des scènes sanglantes ont lieu dans les usines où les ouvriers léninistes malmènent les membres

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du Sovet. C'est au sein de la classe ouvrière qu'éclatent les premiers symptômes de la guerre civile. La lutte des castes débute par une tuerie fratricide et des procédés terroristes au Sovet lui-même. Les violences des extrémistes souvent ravalent le temple de la révolution à un meeting de place publique, où le président est débordé, où les discours s'entremêlent dans des clameurs féroces, où l'on perd de vue jusqu'à l'objet même des votes. D'écœurants spectacles de démagogie en délire ont lieu à l'occasion d'une grève de blanchisseuses pour lesquelles une extrémiste de marque, Mme Kolontaï, exige un convoi de patrouilles contre les ouvrières qui s'obstinent à travailler. Un scandale inouï éclate à la suite des réclamations exigeant l'envoi de l'ex-tsar à Cronstadt ou au bagne. Les minimalistes, en signe de protestation contre ces turbulences criminelles, sont réduits à quitter la salle de séance.

Au lendemain de toutes ces explosions, si profondément significatives, toute la presse socialiste n'avait qu'une manchette pour ses doléances : « La démocratie est en danger. »

Ce danger éclatait partout. Sur le front il accentuait la forme des fraternisations entre tranchées et de la souveraineté des meetings. Dans le domaine économique, il se traduisait par une hausse de salaires qui acculait les entreprises à la ruine, les exigences — où, très nettement, se révélait l'influence maximaliste — de remettre le contrôle sur la production à la classe ouvrière et le contrôle des finances aux employés des banques. Au point de vue intérieur, il venait de l'irrésistible aspiration à morceler la Russie en une infinité d'atomes politiques, des communes syndicalistes dominées par les ouvriers et les soldats, et.

comme un coup d'État de cette envergure ne pouvait s'opérer que par la violence, on voyait le léninisme organiser impunément ses forces, armer les usines et convertir à ses doctrines un bon tiers de la garnison de Petrograd. La guerre civile se préparait méthodiquement. Les états-majors extrémistes fonctionnaient au vu et au su de tout le monde. Et l'une des préoccupations de la capitale avait consisté longtemps à dénombrer les troupes « gouvernementales » et les « forces ennemies » : certains régiments étaient définitivement contaminés, d'autres, hésitants ; les usines, surtout celles du quartier de Wyborg, étaient toutes intoxiquées par la propagande. Qui aurait le dessus dans la tragique convulsion dont tous entendaient déjà les grondements avertisseurs? Petrograd vivrait-il les journées de Juin ou celles de la Commune? L'ombre de Cavaignac hantait jusqu'à la Pravda.

Et, de plus en plus fréquemment, pendant ces mois d'angoisse et de fièvre où, de l'asphalte même de la ville, de ses façades de granit, émanaient des effluves incandescents, la mélancolique manchette, au risque de blaser le public, apparaissait en tête des articles : « La patrie, la démocratie, la révolution sont en danger. «

Mais, comme toujours, acculé à la nécessité d'agir, le pouvoir révolutionnaire capitulait, se répandait en appels, en remontrances, en phrases sonores. Pendant que, petit à petit, surgissait le profil des barricades, le gouvernement faisait de la littérature civique. Pour refroidir le zèle des maximalistes, au comité soldat et ouvrier, au congrès paysan, au congrès des Sovets, les ministres socialistes se vo3'aient obligés de faire, en guise de discours, de véritables cours de droit public élémentaire. A chaque instant il fallait rappeler

aux énergumènes, impatients de brûler les étapes, que la révolution ne pouvait être promulguée par décret. Mais, à côté de ces appels au bon sens, se faisaient jour des tentatives officielles de démolition, des sail lies soudaines d'extrémisme gouvernemental qui bouleversaient les réalités. La prédominance des syndicats ouvriers à la suite des réformes de M. Nekrassof, dans l'administration des voies ferrées, frôlait de près la dictature des petits employés. La milice assurait surtout un aliment aux journaux humoristiques. Le principe électif s'introduisait peu à peu dans les grandes administrations. Certains discours de M. Skobelet, ministre du Travail, étaient autant d'invitations à une offensive générale contre les capitalistes et les entrepreneurs. Après le départ de M. Konovalof, provoqué par cette exubérance socialiste, un ministre de Commerce et d'Industrie devenait introuvable. Et Goutchkof lui-même, incapable de résister à l'ambiance, paya son tribut au maximalisme : mise à la retraite de plus de cent généraux, parmi lesquels des héros comme loudenitch, maintien d'une discipline rigoureuse seulement en service commandé et cette puérilité lamentable : défense aux officiers de marine, pour des « raisons démocratiques », de porter l'épaulette et la cocarde aux couleurs de Saint- Georges.

Le résultat de ces concessions et de ces faiblesses, de ces compromis et de ces tractations, c'était, à vingt verstes de la capitale, déjà l'ébauche d'une commune léniniste, une ville qui ne reconnaissait pas d'autre loi que le bon plaisir du maximaUsme, preuve quotidienne et navrante de l'impuissance de la coalition : c'était Cronstadt.

Cronstadt se devait à ses traditions révolutionnaires. Déjà, en 1905, son nom était lié à de sombres légendes sur des exécutions en masse, et qui, chuchotées après boire, dans les cabarets de matelots, évoquaient les cadavres des victimes, ballottées par lès vagues du large. Prison et caserne, Cronstadt était prédestiné à devenir le centre du maximalisme militant. Dès la première secousse de février, une soldatesque débraillée, des ouvriers de port et d'arsenal, s'emparaient de l'avant-poste maritime de Petrograd avec ses ports, ses cuirassés, ses ateliers, ses docks, ses batteries. Et, comme toujours, le premier soin de la populace fut de procéder à d'implacables vengeances.

Les révoltés donnèrent libre cours à leurs instincts de cruauté. Environ deux cents officiers de marine, dont 95 pour 100 sans l'ombre d'un motif, furent emprisonnés dans des casemates suintantes, toujours envahies par la nuit, hantées par les rats, où les malheureux, dévorés de parasites, tenaillés par la faim, n'avaient pour dormir qu'une planche sordide. A chaque instant des groupes de soldats et de matelots faisaient irruption dans les cellules, se vengeaient bassement de la supériorité des épaulettes d'or, commandaient « fixe » à leurs chefs, se faisaient une joie mauvaise à cracher les plus épouvantables injures à la face de leurs victimes. Plus d'une fois, pour agrémenter d'angoisse morale les douleurs physiques, on m.ena des officiers pour un simulacre d'exécution capitale. Beaucoup de ces martyrs sombrèrent dans la folie. Plusieurs finirent par le suicide, incapables de

supporter^ les humiliations quotidiennes, Tobligation de s'acquitter des corvées les plus répugnantes sous les lazzi des patrouilles. Les anciens officiers de la marine impériale, la fleur de la noblesse russe, se voyaient obligés de laver les planchers et de nettoyer les fosses d'aisances.

La rue, à Cronstadt, dominait tout. Elle cumulait tous les pouvoirs. L'impression première, dès qu'on débarquait dans le phalanstère maximaliste, était l'énorme quantité d'ivrognes, affalés sur les quais pêle-mêle avec des filles de joie. L'esprit-de-vin avait beau coûter 35 roubles la* bouteille et 50 roubles lé cognac, l'argent ne manquait jamais ; toutes les caisses étaient é ventrées. Au contenu des coffres-forts s'ajoutait l'or de la propagande allemande qui affluait sans discontinuer. Pendant la nuit de sordides bacchanales secouaient la ville entière. Le jour était consacré aux meetings. Une foule oisive, où les ouvriers chômeurs coudoyaient des matelots avinés, discutait de tout : elle discutait pour le seul plaisir de se sentir démuselée, de pouvoir émettre des paradoxes ou d'applaudir à des folies. Les meetings étaient devenus une sorte d'occupation officielle ; les règlements en honneur à Cronstadt obligeaient les maîtres à laisser venir leurs domestiques à toutes les réunions publiques. Les clubs anarchistes se multiphaient comme des champignons après la pluie. Plus les théories exposées étaient subversives et les négations tranchantes, plus elles avaient chance de s'acclimater à Cronstadt. Reçu avec orchestre et drapeaux, Grimm remporta, devant l'auditoire de Cronstadt, le plus beau succès de sa carrière. Au cours de ces réunions fumeuses, la haine écumait surtout contre Kerensky, traité, par une tourbe de prostituées et de déserteurs.

comme un pillard sanguinaire, vendu à la contrerévolution.

La contagion maximaliste était si irrésistible que toutes les autres fractions démocratiques se teintaient peu à peu de la même nuance violente. Pour la moindre objection, on était arrêté, jeté en prison, menacé de lynchage. Des soldats, qui osèrent critiquer la paix séparée et les fraternisations sur le front, furent punis du cachot. Les articles des journaux maximalistes étaient considérés comme des dogmes. Le Sovet de Cronstadt lui-même n'a jamais été qu'un souple instrument entre les mains de Lénine. La minorité de cette assemblée, qui siégeait parmi les bibelots, les souvenirs et les œuvres d'art du cercle militaire, suivait les indications du maître par conviction maximaliste ; la majorité, ignorante, se laissait entraîner par les « montagnards )>. Cronstadt proclamé une république autonome, l'orgueil du Sovet ne connut plus de bornes. A grands cris il exigea la réunion de la Constituante et le transfert de la fajnille impériale à Cronstadt. Plus d'une fois, il menaça le prince Lwof des canons de sa flotte et de la descente d'un corps expéditionnaire.

Ni le gouvernement provisoire, ni le Comité exécutif du Sovet, n'ont su répondre par un langage énergique au défi systématique d'une garnison qui poussait l'autonomie jusqu'à fabriquer du papier-monnaie, dont même l'orthographe avait des prétentions révolutionnaires. Dans l'absence de mesures de coercition, les ministres entamaient avec le Sovet de Cronstadt des négociations diplomatiques pour faire retirer la proclamation de l'indépendance et imposer à la garnison une commission d'enquête sur la situation des officiers emprisonnés. L'arrivée des ministres ou des membres

du Comité exécutif ne manquait jamais d'être accueillie avec une joie tapageuse, mais, à peine partis, tout gorgés de promesses, les délégués de Petrograd, alors même qu'ils s'appelaient Tchkeidze, Skobelef, Tsérételli, étaient dénoncés à titre d'affiliés à la bourgeoisie par le grand favori de la foule, un certain Rochal, étudiant faussaire qui se faisait passer pour médecin et dont le rôle était prépondérant au Sovet de Cronstadt. Par décision de ce demi-fou, la commission d'enquête fut remplacée par quatre matelots illettrés. Les documents officiels disparurent et, sans doute, pour simplifier la procédure judiciaire bourgeoise, la foule assomma deux des officiers à coups de crosses.

Que l'on étende l'exemple de Cronstadt à Petrograd d'abord, à la Russie ensuite : on aura une idée exacte de l'avenir réservé au peuple par une folie démagogique. Mais un pays, qui couvrait la sixième partie du monde, pouvait-il, à l'exemple de Cronstadt, ériger la rue en maîtresse absolue de ses destinées? Pouvait-il mener la guerre avec des déserteurs, conclure une paix définitive au nom de quelques usines et de bataillons de dépôt, gouverner sans fonctionnaires, rendre la justice sans juges, enseigner sans professeurs? Pouvait-il sortir d'une impasse historique à coups de meetings? Sous les oripeaux de son verbiage d'avant-garde, le maximalisme, suivant un mot célèbre à l'occasion du Contrat social, obligeait l'humanité à « marcher à quatre pattes ».

Mais Cronstadt ne faisait pas peur à la Russie...

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