CHAPITRE XIII
La mise à sac du palais d'Hiver. — Qui gouverne la Russie? — L'avènement des bas-fonds. — Le Gotha maximaliste. — I-es « centnoirs » et les » cent-rouges ». — Espions, aventuriers et arrivistes. — La lignée d'Azef. — Les galériens. — Les tentatives d'épuration. — L^n État envahi par le ruisseau.
L'ancien régime, à côté de tous les méfaits dont on a l'habitude de le charger, avait un mérite qu'il est difficile de lui refuser : la capitale était admirablement tenue. Avec ses colonnades ampoulées, la pompeuse majesté de ses façades, l'harmonie architecturale de ses lignes sévères, l'unité de son style napoléonien, ses éternels motifs de victoires et d'aigles éployés, Petrograd n'était pas seulement la ville Empire, c'était, par excellence, une ville impériale : ses avenues spacieuses, tracées pour encadrer des revues de garde et des cortèges de gala, ses amples perspectives d'eau et de granit, dominées par le monument équestre de Pierre le Grand, ses palais guindés, poudrés à frimas par la neige, tout contribuait à faire de cette ville, surgie des marais sur un geste des tsars, un décor qui jure étrangement avec les tumultes de la rue.
Dans le vandalisme brutal de la foule, au palais d'Hiver, il est possible d'entrevoir comme des représailles contre l'insolence distante d'un décor aristo-
cratique. Pendant trop longtemps, le peuple n'était venu sur la place aux couleurs de pourpre, telle une salle de trône, que pour s'agenouiller devant le balcon impérial. Professeurs de démagogie, les maximalistes abandonnèrent volontiers le sanctuaire tsariste à l'assouvissement des vengeances historiques : une populace rouge, les « esclaves révoltés » de Kerensky, souffleta les choses, viola les meubles, dégrada les œuvres d'art ; la même rage de négations qui poussait les « commissaires du peuple » à faire table rase du passé politique, social et militaire, jetait une tourbe échevelée vers l'âpre volupté de la destruction bestiale.
A coups de baïonnette on larda les toiles des grands maîtres, à coups de crosse on décapita les statues ; de lourdes bottes écrasèrent des porcelaines, piétinèrent des gravures, des photographies, des manuscrits aux signatures d'Alexandre II, ae Loris-Melikof, d'Abaza, de Pobedonostzef — tout ce qu'un musée ou une bibliothèque auraient conservé sous verre, comme des reliques ; sur les planchers, les tapis maculés, un chaos de décombres, des débris de meubles dont on arracha les étoffes, cartouches, éclats de lustre, bouts de cigarettes ; partout, sur les soieries des divans, les traces poisseuses des gamelles, de la soldatesque vautrée ou des silhouettes armées qui s'acharnent à forcer les derniers tiroirs. Le palais mis à sac, on se rua dans les sous-sols, les caves où dormaient des bouteilles aux poussières séculaires, aux étiquettes de l'époque de Pierre et de Catherine. Depuis longtemps, faméliques et féroces, soldats, matelots, ouvriers de la garde rouge, rôdaient autour du trésor, muré par une sage précaution du gouvernement provisoire : la brèche percée à coups de grenades, des forcenés se gavèrent
d'alcool. Dans leur hâte trépidante, ils brisaient les goulots,' 5e barbouillaient de vin et de sang, tombaient ivres morts ou hurlaient en délire. Dépêchées pour mettre fin à l'orgie, les patrouilles se laissèrent entraîner par la hideuse saturnale et, lorsqu'enfin les pompiers reçurent l'ordre d'anéantir les bouteilles et les fûts, une multitude hagarde s'obstina à patauger jusqu'aux genoux dans la marée épaisse, à tituber contre les cadavres des camarades noyés et à boire, a boire toujours, dans le creux de la main, ou à remplir bottes, seaux, bouillottes, casquettes. Les grands leaders du Sovet accourent, s'essayent à des phrases, bégaient quelques timides exhortations. Peine perdue. Repris à Kerensky, le palais d'Hiver est entre les mains c^ 'une plèbe triomphante, qui, à tous ses favoris, riposte par des gestes d'épileptique et par des menaces de lynchage. Les maîtres d'aujourd'hui comme les maîtres d'hier se heurtent à la même force implacable et anonyme, au suprême despote collectif, dont ils avaient brisé les chaînes.
A l'Institut Smolny, il est difficile de préciser si Lénine est le chef ou le prisonnier des quinze mille ouvriers armés qui le gardent. Dans les corridors et dans les salles où glissaient jadis les essaims légers de jeunes filles, la dictature de la rue s'étale avec ses invariables attributs : mégots mâchonnés, crachats, relents de cuir et fumet de chien mouillé, cosses d'innombrables grains de tournesol que grignotent, du matin au soir, ouvriers, soldats, moujiks, d'infâmes obscénités charbonnées sur les murs, et puis la cohue des figures devenues familières : fantassins et matelots débraillés, fleuris de pompons écarlates, filles en cheveux affalées sur les bancs et sous les tables, garde rouge à profils patibulaires, le fusil en sautoir. "
Les « bas-fonds », décrits avec tant de complaisance par les dramaturges et les romanciers russes, sont enfin sortis de la littérature pour devenir une réalité d'abord, le pouvoir ensuite. Là légende veut qu'une chiromancienne, consultée par Nicolas II sur l'avenir de la dynastie, se serait écriée : « Après toi, rien, rien, rien ; je ne vois que des chemises rouges. » Ces c-hemises rouges ont pris, aujourd'hui, possession de la couronne et du sceptre, envahi les palais, escaladé le trône. Là où gesticulent les potentats de l'heure, il n'y a que ces chemises trempées de sueur et de sang, de l'ardente couleur des revendications extrémistes et des appétits exaspérés. Et, si l'on prête l'oreille aux conversations, dans les couloirs de Smolny et dans les carrefours de Petrograd, c'est toujours la même phrase, qui revient chargée de haine : « Personne ne sera Tsar, pas plus Kerensky que Lénine. Le Tsar, c'est nous, rien que nous... »
La Russie, de fait, est gouvernée par la lie des faubourgs, par l'écume des grandes villes. Les Izvestia ont beau s'évertuer à brosser le portrait d'un Lénine frère des prophètes socialistes, âme sœur des rénovateurs scientifiques et des héros révolutionnaires, né dans le ruisseau, le coup d'État maximaliste est impuissant à se libérer de ses origines : un invincible penchant le condamne à une révolte systématique contre toute supériorité ; ce n'est pas l'égalité qu'il vise, mais la suprématie de l'ignorance, la tyrannie du domestique, l'autocratie de la plèbe. Le commandement suprême est confié à un adjuoant ; le district militaire de Moscou à un simple soldat, Mouralof ; la rédaction d'un journal officiel à un caporal, Eroméef ; le ministère de la Marine est géré par un matelot, Dybenko ; le régiment des tirailleurs de la Garde est soumis aux ordres
d'un certain Chark, marmiton de la cuisine impériale. Au Sénat, où les serviteurs se prélassent dans les fauteuils curules, les maximalistes ressuscitent les traditions du cheval de Caligula nommé sénateur. Dans les universités, les garçons de laboratoire font la loi aux professeurs ; dans les usines, les ingénieurs sont à la merci des comités ouvriers. A Saratof, la plénitude du pouvoir appartient à quatre soldats et à trois apprentis, présidés par un barbier. Et, dans les campagnes, les baïonnettes des déserteurs président à l'administration et au pillage.
On pourrait^ prolonger à plaisir la liste de ces exemples. Ils s'expliquent. Les éternelles résolutions des meetings, le déluge de paroles, ont profondément lassé les grandes masses des casernes et des banlieues ouvrières. Avec le maximalisme, le prolétariat, le sang allumé par neuf mois de propagande, entrait, enfin, de plain-pied, dans l'action, celle du partage intégral, depuis le dépècement de la terre jusqu'aux palais impériaux vidés de leurs bronzes. Et, dans le choix des guides pour le conduire à cette curée, il était défendu de faire preuve d'un excès de délicatesse. Sous le gouvernement provisoire, disait-on à Petrograd, il suffisait, pour obtenir un poste, de justifier un séjour de quelques années en Sibérie pour crime politique ; sous le régime de Lénine, il suffit, tout simplement, d'avoir fait de la prison. La traditionnelle pitié pour le bagnard, considéré comme victime, l'instinctive orientation vers des énergumènes sans scrupules, l'absence, enfin, de répugnance morale, ont porté, vers les foyers du pouvoir, les détritus et les scories qui, en temps normal, dorment au plus profond de la vie politique d'un pays.
Il pèse, à cet. égard, sur l'histoire de la Russie,
comme une malédiction, une fatalité, dont le courant pousse le peuple, aux heures de crise, à devenir la proie de louches aventuriers. Lénine, Trotzky, leurs acolytes, ne font que continuer la lignée des faux Dimitry et des Pougatchef. Ceux-ci spéculaient sur la foi monarchique ; ceux-là sur la foi révolutionnaire. De tout temps les Kremlins et les carrefours de Moscou étaient hantés de faux prophètes, de thaumaturges, de charlatans politiques. Au moindre remous intérieur, toute cette écume refluait à la surface et, si seulement la résistance sociale craquelait sous l'effort, elle faisait irruption, par toutes les fissures, dans les recoins les plus secrets de TÉtat. Les maximalistes ont précisément mobilisé la lie stagnante dans les troubles profondeurs du pays : ils ont renouvelé les sombres expériences du passé, ressuscité les foules épileptiques et les folies moyenâgeuses où icônes et revenants sont remplacés par la rouge bacchanale des drapeaux extrémistes.
Après le grand avatar libéral de IÇ05, il a été possible d'observer, dans la population, des mouvements de même nature, cultivés par les célèbres « centnoirs », organisation plus monarchique que le monarque, comme le parti léniniste est plus « gauche » que toute la révolution. A la base de ces deux catégories de démence se retrouve une démagogie forcenée, celle qui vit de terreur et cherche les coupables, les dénonce, les crée au besoin et les livre à la vindicte populaire.
Chez Lénine comme chez le docteur Doubrovine, le leader des « cent-noirs », arrêté le premier jour de la révolution, c'est la même rigidité des programmes, la
même myopie intellectuelle, la même intransigeance farouche, la même intolérance doctrinaire, la même impitoyable logique de maniaque, et enfin le même dédain pour la nature des sources qui alimentent la caisse du parti : chez Tun comme chez l'autre, un immense orgueil, l'ambition débordante de soumettre l'univers entier à ses théories, et cette étroitesse d'esprit, réfractaire aux nuances de la réalité, l'irréductible tendance à saboter les faits, à déformer la vie pour la plier à la dictature ici du Tsar, et là de la plèbe... Une pareille mentalité fait déchoir facilement un homme au rang d'un agent entre les mains d'une puissance étrangère : suivant les besoins de la cause, qu'il s'agît de raffermir un trône ou de désagréger un Empire, l'Allemagne a toujours découvert, dans les sectaires politiques russes, des instruments admirables pour assurer l'exécution de ses plans. Les maximalistes aussi bien que les ultra-réactionnaires n'ont jamais cessé de révéler les traces irrécusables des inspirations de Berlin.
L'identité psychologique des deux mouvements est soulignée par le fait, paradoxal en apparence, que le maximalisme recrute bien des auxiliaires dans les milieux de l'ancienne police impériale et, à l'exemple des « cent-noirs », parmi les aventuriers et les pêcheurs en eau trouble, tous les déchets de la rue, des arrivistes sans vergogne et des ratés. Dans un moment d'expansion, Lénine avoua lui-même que, pour un seul maximaliste de bonne foi, il faut compter soixante imbéciles et trente-neuf escrocs. Rien n'était plus exact. Comme tous les partis démagogiques, le maximalisme dédaignait la qualité des adeptes et s'attachait exclusivement à leur quantité : il ne s'embarrassait jamais du souci d'examiner à la loupe les
antécédents, le casier moral et même le casier judiciaire de ses néophytes ; une profession de foi bruyante suffisait pour jouer un rôle de premier plan. C'est ce qui explique, parmi les chefs, chez les « cent-rouges » comme chez les « cent-noirs », le nombre prodigieux de provocateurs professionnels, tout un pullulement d'Azefs, grands et petits, connus et inconnus. De là aussi, aux deux pôles opposés de la politique russe, la place prépondérante attribuée à la plèbe, la foule des pogroms juifs et des pogroms du palais d'Hiver, la même foule qu'on avait vue promener le portrait de Nicolas II aux sons de l'hymne impérial et brandir des pancartes rouges dans le vent de l'Internationale.
Dans la gloire de la dictature, au Smolny, Lénine continue les traditions de l'exil : il règne comme il avait combattu, sans chercher à purifier ses cadres, insensible à la malpropreté morale, le nez bouché à tous les relents de la rue, les yeux fermés sur les plus basses promiscuités. Les traîtres de marque sont cajolés. Le capitaine Djevoltovsky, qui avait ouvert le front sous Tamopol, est chargé de « liquider » les écoles d'officiers. Postnikof, condamné en 1914 pour espionnage en faveur de l'Allemagne et de l'Autriche, devient le chef du parti socialiste-uni versaliste, inféodé au maximalisme. L'avocat Kozlovsky, le correspondant à Petrograd de Fùrstenberg, inculpé de haute trahison, est désigné pour diriger la commission d'enquête au Smolny. Fiirstenberg lui-même, espion avéré, est porté directeur de la Banque de l'État. A l'enseigne Ribbe, en fuite avant le coup d'État d'octobre, accusé d'avoir communiqué des renseignements à l'Aile-
magne, le gouvernement maximaliste conlie les fonctions de commissaire près la 12^ armée. Un journaliste, Kolychko, arrêté pour espionnage sous le ministère Goutchkof-Milioukof , reçoit ses passeports pour Stockholm, et l'ineffable Radeck est érigé en grand manitou de la diplomatie extrémiste.
Si, d'ailleurs, chez Lénine, le néant moral a pour circonstances atténuantes une folie de doctrinaire, — la plupart de ses auxiliaires sont même incapables de s'autoriser d'une conviction quelconque. L'adjudant Krylenko, médiocre avocat sans cause, nommé commandant en chef des armées russes, obsédait, il n'y a pas longtemps encore, un des leaders du parti cadet, M. Nabokof, afin qu'il lui fournît quelques fonds pour publier un ouvrage contre... les social-démocrates. Le président du Comité de guerre révolutionnaire, — le vainqueur de Kerensky, le Bonaparte du maximalisme, — Podvoisky lui-même s'est résigné, avant la guerre, à larmoyer auprès de la comtesse Kleinmichel pour échapper à un arrêté d'expulsion de Petrograd. Le lieutenant-colonel Mouravief, nommé au poste de commandant du district militaire de la capitale, avait longuement importuné Kerensky pour obtenir l'autorisation de disperser sur le front la « canaille extrémiste » ; ancien commissaire de police, il débuta, sous le régime de Lénine, par une circulaire qui légalisait le lynchage par la garde rouge. Autour de ces figures, devenues historiques, fourmillent les sous-ordres, les exécutants et les manœuvres, aventuriers de moindre envergure, poussés dans la carrière administrative par le népotisme révolutionnaire, véritable ruée de chevaliers d'industrie à l'assaut des places vacantes. Un auteur de farces obscènes, Falaef, obtient un poste important au ministère de l'Agriculture ; un gérant de tripots,
Lapitzky, est adjoint au commissaire du peuple pour les finances ; à un vague journaliste, collaborateur d'un organe théâtral dont il avait « annexé » la caisse, Avanessof, le gouvernement confie le monopole de la publicité dans la presse^ et un ami de Raspoutine, le prêtre Galkine, a pour mission d'organiser des Sovets ecclésiastiques (i).
Dès la chute de Kerensky, tels des larves après la pluie, on voit apparaître et ramper vers le couvent rococo d'anciens mouchards, des agents de la police d'hier, des épaves du régime impérial. Irrésistiblement, les rouges lumières de l'Institut Smohiy attirent le vol des papillons de nuit et des chauves-souris ténébreuses. Dans le voisinage immédiat de Trotzky s'agitent le président des « cent-noirs «, de Koursk Desobri; l'ex-secrétaire de Protopopof, Orlof, dont l'expérience est mise à profit pour diriger les arrestations et les perquisitions ; un employé de VOkhrana, Krivoch, chargé jadis de surveiller Bourtzef et les députés de la Douma, devenu l'interprète officiel des plénipotentiaires maximalistes. La vermine qui avait déshonoré l'ancien régime, et que, par élégance politique, le gouvernement tsariste reléguait honteusement dans l'ombre, s'étale maintenant, en pleine lumière, dans chaque ministère, dans toutes les administrations.
Aux Affaires étrangères, avec la mission spéciale de publier les pièces secrètes des archives, le maximalisme installe Polivanof, organisateur de tripots et de cafés suspects, fondateur d'une société monarchique d'étudiants à Kief, l'Union académique, et à la Jus-
Ci) Un courageux journaliste russe, M. Lvof, a publié quelquesunes de ces biographies dans le Den.
tice un autre dignitaire des « cent-noirs », Kostrof, vice-président de V « Union du peuple russe )>. Le département des chemins de fer est dirigé par Makar Wassilief, un ancien rédacteur de la Zemstchina, journal ultra-réactionnaire, subventionné par la police. Au conseil municipal, Koboch, le représentant majcimaliste, augmentait jadis son modeste traitement de professeur au Gymnase Hermann à Riga par des dénonciations de collègues à la gendarmerie impériale. Et, pour porter le drapeau blanc dans les tranchées^ allemandes, le gouvernement de la trahison n'a découvert qu'un traître, Wladimir Schneehur, maître-chanteur professioimel et, sous le nom de Schpets, agent de VOkhrana, employé à espionner les milieux militaires à Petrograd et les cercles révolutionnaires à l'étranger : véritable cumul de bassesses.
A quelque deux cent cinquante ans de distance, la Russie renouvelait, mais sur une échelle de cauchemar, la scabreuse équipée du voleur de Touchino, comme le peuple appelait le moine imposteur qu'il avait reconnu pour un Tsar ressuscité. A Touchino, bourgade restée célèbre dans l'histoire, — le Smolny du dLx-septième siècle, — afflua, attirée par l'odeur du pillage, des sinécures et des grasses prébendes, une foule de cosaques maraudeurs et d'écumeurs de grandes routes. Etrange fascination du repris de justice sur un |Jeuple qui avait donné au monde des modèles de sainteté et d'élévation évangélique ! Le pays s'abandonne aux heures de défaillance entre les mains de criminels de droit commun dont les roueries lui imposent une sorte d'admiration instinctive. Non seulement les administrations maximflilistes, mais même les Sovets élus abritent des évadés du bagne et des prédestinés à la potence. Dans les campagnes, les paysans surveillent
attentivement les mandataires qui les représentent. Il suffit d'être élu pour paraître suspect de quelque vague prouesse pénale antérieure. « Le représentant de notre garnison, Gonor Goutcharenko, télégraphie le Sovet de Vladivostok au Sovet de Blagovestchensk, est un criminel dangereux et un ancien tenancier de maison de tolérance. )>
Le Gotha maximaliste produit l'impression d'une collection de fiches de la Sûreté. Dewerck, un récidiviste célèbre, est nommé commissaire de Smoln}^ Bolonof, gérant du département médical, fut prié en 1906 de quitter l'Université pour avoir triché au jeu. Popof, chassé d'une banque de Toula, pour malversations, est nommé commissaire à la Banque de l'Etat ; Pokrovski, commissaire aux Beaux-Arts, manifeste ses prédispositions esthétiques par des vols au palais d'Hiver. La commission supérieure d'enquête compte parmi ses membres Kartachef, signalé pour pillage pendant l'émeute de juillet, et Liiv qui purgeait aux Krestys une condamnation pour faux. A la tête de l'agence télégraphique surgit un homme dénoncé comme provocateur, coupable d'indélicatesse envers les caisses ouvrières, Léonide Starck, et, à la tête de l'Académie de médecine, un autre provocateur, Golovinsky, poursuivi par le Sovet de lambourg pour pots-^e-vin et calomnies. A la Constituante, les maximalistes envoient un de leurs dignitaires, Nakhimson, chassé du congrès socialiste de Londres pour mandat illégal, et qui, sous l'ancien régime, s'employait à libérer les détenus politiques au prix de i 000 roubles. Feiermann, commissaire à la municipalité de Petrograd, se livre au pillage sous prét(»:te de perquisitions, et Kazantzef, son complice, nommé, sur la recommandation de Krylenko, chef du district miH-
taire de la capitale, traite les restaurants et les clubs en pays conquis. Le galérien, tout fumant encore des stigmates du bagne, devient le maître de la Russie socialiste. Et, pour exercer la justice populaire, il se hâte de déléguer ses compagnons du crime comme Moisseff, membre du Sovet, président du tribunal révolutionnaire de Moscou, condanmé en 1912 pour détournement de 200000 roubles à la Banque Foncière de Poltava.
Devant des abus aussi criants, les maximalistes finissent par s'émouvoir et par procéder, pour calmer l'opinion, à quelques arrestations sensationnelles. Une des personnalités les plus huppées du parti, Efremof, président de la commission d'enquête à Cronstadt, est déféré à la justice pour vol en mêrhe temps que trois autres maximalistes notables, Plotnikof, Wassilief, Stcherbinsk}^ tous membres d'une commission de contrôle, sous l'inculpation d'avoir bazardé d'énormes stocks d'approvisionnement, réquisitionnés à Vologda et destinés à la population pauvre de Petrograd. On arrête Feiermann, on arrête Kasantzef, on arrête jusqu'au gérant des finances russes, le jongleur de millions en papier-monnaie, Lapitzky, à trois heures du matin, ivre-mort dans un mauvais lieu de Moscou. Le commissaire Ivanovitch est condamné à dix ans de travaux publics pour chantage ; Boivochof, membre d'un comité alimentaire, est poursuivi pour spéculation ; Boutyrsky-Kovalef, commissaire des prisons, pour pots-de-vin, et le directeur de l'assistance aux mineurs, Gorodetz, pour abus de confiance. Le scandale éclate, enfin, en plein Smolny, la commission d'enquête, présidée par Koslovski, convaincue d'arbitraire, d'arrestations injustifiées, de levées d'écrou intéressées, quatre cents affaires sur huit cents créées
de toutes pièces, comme au bon vieux temps des gendarmes et de VOkhrana.
A contre-cœur, le gouvernement maximaliste institue une commission de revision pour refouler le flot de boue qui gagne chaque jour du terrain. Mais ses efforts tardifs sont vite débordés. Symbolisée par la neige salie que personne ne déblaie sur la grande place devant l'Institut Smolny, sans trêve, la marée fangeuse s'enfle et gronde, menace de submerger de sa déliquescence et de sa pourriture aussi bien le siège du maximalisme que Petrograd, la Russie entière, la révolution, tout et tous...