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CHAPITRE XII

L'agonie d'un régime. — Des mots, des mots, des mots. — La casuistique socialiste. — Le coup d'État. — La chute des impuissants. — Les représailles des barbares et l'expiation des modérés. — La Russie café d'émigrés. — L'ultimatum des cheminots. — Le chaos politique. — Toujours des compromis. — Un tardif appel à la force. — L'éclipsé de Kerensky.

Pour la dernière fois, le 6 novembre, Kerensky montait à la tribune du Pré-parlement. Était-ce le même homme dont la voix, il y a quelque trois mois, lançait les troupes à l'assaut des tranchées autrichiennes? Le teint bilieiïx se plombait d'une pâleur malsaine ; une courbature physique et morale voûtait les épaules, faisait trembler les longues mains fines. Devant cette frêle et maladive silhouette, — où s'incarnait le pouvoir suprême, civil et militaire, — toutes les appréhensions, toutes les craintes prenaient corps : le gouvernement était usé, anémié, paralysé par l'aboulie ; saurait-il résister à l'offensive de la rue?

Décrépitude et neurasthénie, enveloppées de phrases magnifiques : Kerensky était le vivant symbole de toutes ces contradictions. Commander dix millions de soldats, présider un gouvernement investi de droits autocratiques, habiter le palais d'Hiver, et se laisser condamner à la merci de quelques usines et bataillons de dépôts, conduits par des aventuriers politiques ! Toutes les anecdotes, échos de la mégalomanie repro-

chéc, les derniers temps, à Kerensky par l'opinion, s'évoquaient douloureusement devant la détresse humaine, effondrée sur la tribune. C'était cela le dictateur, le César, le despote, qui ne pouvait plus, disait-on, se nourrir que de pêches et qui dormait dans l'immense lit d'Alexandre II, dans la chambre bleue du palais? En réalité, le regard éteint, la poitrine défoncée, ne prouvaient qu'une chose : que la révolution russe était une terrible consommatrice d'hommes, d'éne^ies, de favoris ; que le grand ténor politique aux pieds duquel les soldats jetaient leurs croix et les femmes leurs bijoux, n'était qu'une épave, au moment où le rideau se levait sur un nouvel acte du drame, chargé, peut-être, des inconnues les plus indéchiffrables que l'histoire ait jamais posées depuis longtemps.

Accueilli froidement, l'orateur retrouve, cependant, pour dénoncer le complot maximaliste, ses accents primitifs, le sortilège d'une éloquence passionnée qui domptait les foules, violentait les auditoires. Il scande les phrases suivant son habitude, et martèle les mots de sa voix gutturale. Dans la salle austère du Conseil de l'Empire où des vieillards chamarrés échangeaient, jadis, des paroles mesurées et des aphorismes administratifs, surgit le spectre de la Commune plébéienne, avec ses pogroms en gestation, l'émeute d'une soldatesque effrénée, ses barricades sanglantes, ses tueries absurdes. Pendant que l'auditoire, haletant d'émotion, acclame son ancienne idole, un des ministres, Konovalof, s'approche de la tribune et passe une note à l'orateur. Un silence, fait de mille imp?îtiences frémissantes, succède aux ovations. Kerensky poursuit : « On me comniunique la copie du document envoyé à la garnison par le comité de guerre révolutionnaire :

« Le Sovet est menacé. Il est prescrit aux régiments d'être prêts à combattre et d'attendre les instructions. Toute inexécution comme tout retard à remplir les ordres seront tenus pour une trahison de la révolution. » Ainsi l'état d'émeute existe déjà, de fait, dans la capitale : criminelle tentative de soulever la populace contre le régime en vigueur à la veille de la Constituante, et d'ouvrir le front à l'invasion des régiments de Guillaume. La tragique horreur de la situation redresse le profil tourmenté du ministre, lui rejid ses moyens d'action, son pouvoir d'hypnose oratoire. Et de la salle en délire il exige l'assurance formelle, la certitude immédiate que tout l'appui nécessaire sera consenti au gouvernement pour s'acquitter de son devoir...

Des mots, des mots, des mots... Même lorsque l'émeute gronde à la porte^ prête à emporter les orateurs et les tribunes, les simulacres parlementaires et les illusions d'une vie politique organisée, les assemblées russes — sovets, conférences, conseils — s'unissent tout au plus pour applaudir, pendant un instant, au trémolo de quelques périodes sentimentales. Et puis de nouveau les haines de parti se font jour, la casuistique révolutionnaire prend le dessus. Ce n'est pas seulement Martof, au nom des internationalistes, — venu de Suisse comme Lénine par l'Allemagne, — c'est Dan aussi, un des leaders les plus en vue du minimalisme, qui marchande le soutien demandé par le gouvernement provisoire, le conditionne de restrictions et de modalités, accorde sa confiance pour la reprendre ensuite, obsédé par la crainte de devenir, dans la lutte de demain, un instrument de la contre-révolution. De là, véritable coup de théâtre après les ovations frénétiques, cet ordre du jour voté

par la majorité, chef-d'œuvre de compromis et de louvoiements, où il était beaucoup moins question de la résistance aux tentatives maximalistes que de la remise des terres aux comités agricoles et de la nécessité d'entamer les négociations de paix. La surprise est si grande que, devant la preuve de cette trahison nouvelle, le gouvernement, fatigué à mort, songe à la démission en bloc, à l'abandon de la place aux incapables et aux bavards. Les minimalistes interviennent alors, — encore des transactions ' — expliquent leur vote par le désir de désarmer Lénine et Trotzky, de leur enlever leurs suprêmes arguments : la terre et la paix. Débordé, le gouvernement n'a même plus la force d'entrevoir les dessous de 'ces manœuvres de couloirs : la fatalité qui pousse les partis démocratiques russes à rivaliser avec les chimères extrémistes, leur impuissance à s'affranchir de cette tare originelle. A la veille de la catastrophe, tous les vices d'une politique, aveuglément suivie pendant huit mois, éclatent en pleine lumière : les énergies ébranlées, les initiatives paralysées par la peur d'une réaction toujours possible ; la pente vertigineuse des concessions à la démagogie, et, à l'heure où Taction seule, décisive, virile, avait une valeur pratique, l'illusion de vaincre quand même par des discours et des phrases, une mobilisation générale de formules révolutionnaires.

La garnison entière a beau être au pouvoir des maximalistes, et le Pré-parlement à la merci d'un pronunciamento, des maniaques se gargarisent de phrases ronflantes et se chicanent sur des questions d'ordre de jour et de votes. Intoxiqué de formalisme parlementaire, ivre de théories, le Conseil de la République, suprême bouquet de la démocratie révolutionnaire, est toujours resté en dehors de la vie, en marge des réalités :

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assemblée confuse de scolastiques, il a cru, avec une naïveté et une gaucherie de parvenu, à la vertu secrète des formules, à la puissance occulte des idées générales ; il n'a jamais fait, en définitive, que du talmudisme en politique. Il eût fallu, pour dompter la Chambre et la guérir de son verbiage, une énergie de fer, une volonté capable de s'élever au-dessus des partis et de leurs querelles byzantines. Kerensky avaitil cette volonté? Alors même que sa pensée parfois se libérait de l'étau des préjugés doctrinaires, il lui restait toujours comme une sensiblerie socialiste, une irrésistible indulgence envers les enfants terribles de la révolution. Tout l'incident Kornilof est né, en fin de compte, seulement de ce dualisme psychologique. L'homme d'Etat luttait contre le « camarade ». Et le « camaraae », la plupart du temps, finissait par neutraliser l'œuvre de l'homme d'Etat. Ainsi s'expliquent, aux moments les plus graves, les demi-mesures, les hésitations, les tergiversations qui mécontentaient également les partis de l'ordre et ceux de l'anarchie. A chaque pas, devant Kerensky, la politique posait le problème de la quadrature du cercle. Dès le mois de septembre, l'application de la peine de mort était suspendue sur le front. Au moment de frapper les Sovets, l'ancien chef travailliste s'arrêtait, bourrelé de remords. Même vis-à-vis du Comité de guerre révolutionnaire, placé ouvertement en tête de l'émeute qui se préparait, il s'essayait aux méthodes de persuasion et de transaction. Ses forces s'épuisaient en quelque sorte à en donner l'illusion du haut de la tribune. Des mots, encore des mots, des mots toujours.

Dans l'autre camp, aux développements académiques on répond par un cliquetis d'armes et des appels incendiaires.

Les journaux annoncent qu'au cours d'une séance, tenue le 2 novembre, Lénine et Trotzky se prononcèrent pour l'action immédiate. Dès le 5, la garnison est informée que la rupture est complète entre le Comité révolutionnaire et l'état -majbr du district qui s'est refusé à laisser contrôler ses ordres. Le même jour, les autorités militaires peuvent vérifier que leurs instructions sont désormais lettre morte pour la plupart des régiments. Toute livraison de munitions et d'armes, sans l'avis du Comité, est suspendue. Les téléphones sont surveillés ; dans chaque caserne, veille un commissaire du Sovet. Le coup d'État se prépare méthodiquement, en plein jour ; un leader maximaliste, dans une interview, en fixe même la date : le 7 novembre. Et, de fait, la veille, parallèlement à la séance du Conseil de la République, les derniers préparatifs s'accélèrent à l'Institut Smolny, transformé en château fort, mitrailleuses aux fenêtres, sentinelles aux portes. Déjà le discours de Trotzky n'est qu'une suite de victorieuses fanfares. Des émissaires ont su dissuader les troupes des environs de se porter au secours du gouvernement provisoire. Les imprimeries fermées par ordre de Kerensky sont rouvertes. Les journaux suspendus vont réapparaître. La lutte s'affirme si inévitable que Lounatcharsky, pour assurer la sécurité des simples spectateurs, propose la création d'une sorte de croix -rouge policière et neutre. Mais de quelle valeur pouvait être cette intention charitable, si, au moment de bénir ses cohortes, Trotzky précisait qu'il n'était pas « un idolâtre de la propriété privée » et prêchait « la guerre implacable, la vengeance implacable, la tuerie implacable? »

Dans l'attente du cataclj'sme, les rues se vident, balayées par un vent de panique ; la ville entière se

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fige dans le silence des veillées macabres ; chaque immeuble organise sa défense, quelques-uns s'entourent de barricades. Le cauchemar si souvent prédit, décrit tant de fois par anticipation, se réalise pas à pas, avec une prodigieuse assurance.

Les maximalistes ont su profiter de toutes les leçons stratégiques du coup d'État contre le régime tsariste. L'un après l'autre, les centres vitaux de la capitale tombent entre leurs mains : les gares, la forteresse Pierre-et-Paul, la Banque de l'État, les imprimeries de la presse bourgeoise, l'agence télégraphique officielle. En quelques heures, la ville est privée de ses moyens de communications et de ses réserves d'or : elle est muselée, séparée du monde entier, réduite à la merci du prolétariat en armes ; engourdie par la peur, elle capitule presque sans résistance. De place en place, les patrouilles de la garde rouge et des matelots de Cronstadt échangent quelques coups de feu avec les aspirants officiers, et c'est tout. Des énormes préparatifs annoncés par les ministres, de la fidélité de certains régiments de la Garde et des cosaques, il ne reste, comme défenseurs de l'ordre, que des jeunes gens imberbes, étudiants d'hier, officiers de demain. L'occupation des gares rend impossible l'arrivée des renforts promis. Une école militaire est oéjà cernée. Une fois de plus la réalité dément les assurances oratoires du gouvernement. Des mots, toujours des mots.,.

Vers les trois heures de l'après-midi, seul le Pré-parlement, l'état-major, le palais d'Hiver sont encore debout, symboles désolés du pouvoir législatif, militaire, exécutif, qui surnagent à la marée de l'anarchie montante. Mais, d'ores et déjà, Trotzky proclame la victoire complète, et Lénine — un Lénine méconnaissable, vieilli, blanchi et tout rasé, — fait son entrée

dans la ville conquise. Il suffit, d'ailleurs, d'une compagnie du régiment de Lithuanie pour s'emparer du palais Marie et pour disperser le Conseil de la République. Dès le premier bruit des lourdes bottes dans les escaliers, la majorité démocratique et socialiste du Conseil, contrairement à l'avis des partis bourgeois, se ralliait à la nécessité de plier devant la \àolence : des révolutionnaires, qui jadi=" défièrent la Sibérie et l'échafaud, s'effaçaient devant les baïonnettes ; au lieu de braver l'émeute, de risquer un siège et un bombardement, destinés à compromettre à tout jamais le léninisme, le Pré-parlement ouvrait le front du palais d'Hiver ; la démocratie se décapitait elle-même. Un à un, les députés quittent le palais, contrôlés par les sentinelles, au milieu des lazzis et des quolibets, et l'on entend un sous-officier vomir des flots d'injures contre un piquet coupable d'avoir laissé sortir le général Alexéef. Le Pré-parlement avait vécu : suicide beaucoup plus qu'exécution capitale.

Restait, avant la dernière citadelle, — l'ancien palais des tsars, où le gouvernement se répandait en proclamations oiseuses, — la lourde bâtisse de l'étatmajor de district, le cerveau et le centre de la résistance légale. Mais là aussi c'est le même désarroi, la même impuissance, la même maladie de la volonté. La nuit Kerensky réunit le dernier conseil de guerre : on tâche d'établir le chiffre des forces disponibles, mais les renseignements manquent, il est impossible d'élaborer un plan quelconque. L'ordre est donné alors de barrer les ponts : personne pour l'exécuter ; un officier se dévoue enfin, avec cinq soldats et, revolver au poing, disperse une escouade de la garde rouge. Un moment, on songe à fortifier la place du Palais : ridée paraît sourire ; on esquisse le graphique des--

tranchées, des boyaux ; puis le projet est abandonné : qui défendrait ces tranchées? Pour agir, les cosaques exigent de l'infanterie, et, dans leur réponse, perce toute l'amertume de soldats, offusqués dans leurs privilèges traditionnels par la politique révolutionnaire, appelés à la rescousse seulement dans les cas extrêmes, comme une police compromettante. Parmi l'affolement et la fièvre, Kerensky règle lui-même la résistance de la ville : il éparpille les aspirants qui, réunis, auraient su peut-être infliger un échec aux maximalistes par leur cohésion et leur discipline, et, vers les six heures du matin, épuisé par l'insomnie, il ne cache plus son accablement à la jeunesse accourue pour faire honneur à la future épaulette : « Je ne sais rien, j'ignore ce que nous apportera le lendemain, restez à vos postes. » Et l'homme, en qui Trotzky dénonçait Bonaparte et César, disparaît, fantôme de lui-même, pour ne plus revenir.

Le lendemain, l'agonie continue. Le colonel Polkovnikof retourne au palais d'Hiver, investi de tous les pouvoirs, mais incapable de signer un ordre^ hagard, blême, la mâchoire tremblante. Autour de ce chef, la prostration est à son comble : un état-major harassé, tenaillé par la faim et le manque de sommeil, démoralisé par les instructions contradictoires, l'imprévoyance et la faiblesse. Depuis quarante-huit heures, officiers comme soldats n'avaient pas dormi, avec du thé et une croûte de pain pour toute nourriture. Ils étaient vaincus avant de l'être, sans une automobile pour assurer le service de liaison, les fils téléphoniques rompus, assiégés en pleine ville, perdus au milieu d'une garnison de cent mille hommes. Lorsque, vers six heures du soir, deux motocyclistes intiment à l'étatmajor l'ordre de se rendre dans le délai de vingt

minutes, le découragement est tel que la force fait même défaut pour donner une réponse précise. Sans un coup de fusil, la garde rouge et les matelots occupent les locaux, tandis que l'adjoint au commandant en chef, le prince Toumanof, est hissé en J'air à la pointe des baïonnettes et lancé dans la Moïka...

C'est le signal des hostilités décisives. La fusillade crépite sur la place Marie : on tire des fenêtres de l'hôtel militaire, on tire dans les rues ; des affiches, placardées en toute hâte, annoncent à la population le bombardement imminent du palais d'Hiver. Depuis le matin, les ministres siégeaient' dans la salle de malachite, isolés, impuissants, sans force, condamnés à la creuse éloquence des appels, prisonniers du cadre impérial, parmi toutes les pompes du régime déchu. Pour résister au souffle glacial qui émanait des pièces mal chauffées, ils siégeaient enveloppés de leurs pelisses, et l'aspect de ces hommes vêtus déjà pour sortir, pour céder leur place, symbolisait avec une acuité douloureuse leur situation précaire. A travers les vastes corridors se démenait une silhouette tragique, le col du pardessus relevé, celle de Rutenberg, chargé de la défense du palais, Rutenberg, le fameux organisateur du meurtre de Gapone ; puis passaient des aspirants en tenue de campagne, et des femmes soldats, tombées par hasard en pleine tragédie politique au lieu d'une parade sur le champ de Mars, et prêtes maintenant à combattre, fidèles à la consigne. Des femmes et presque des enfants : c'était toute l'armée du gouvernement provisoire. Que pouvait-elle, sauf relever d'un peu de gloire cette page mélancolique de la révolution russe, contre le tir concentré de l'Aurore, des canons de la forteresse Pierre-et-Paul et

de l'artillerie sous Tarche de l'état-major, face au palais?

Sur le pont Troïtzky, une foule énorme suivait le spectacle angoissant : le palais sans une lumière aux fenêtres mortes, plongé dans les ténèbres, et violemment éclairé, avant chaque détonation, par les projecteurs de l'ennemi ; vis-à-vis, la forteresse, également dévorée par Tombre, avec seulement une ampoule rouge à la hampe de l'étendard révolutionnaire, le profil de ses bastions, la pointe de sa flèche dessinés, de temps en temps, par les fugitives lueurs de la canonnade. A onze heures du soir, le conseil municipal dépêche en vain des parlementaires au camp des maximalistes, la bataille continue : aux fenêtres du palais d'Hiver, les mitrailleuses font rage, les feux de salve déchirent l'atmosphère, les grenades à main pleuvent sur les assiégeants. Enfin les grosses pièces de marine, vers deux heures du matin, entrent en action et, lentement, à la place du drapeau rouge, délavé et flétri par les pluies, quelque chose de blanc vient clapoter au vent pour annoncer l'irrémédiable. Soldats, matelots, garde rouge s'engou&ent sous les grandes voûtes du palais. Les vengeances commencent.

Les ministres sont arrêtés, jetés dans les cellules qu'occupaient, il n'y a pas longtemps encore, les leaders maximalistes, dans la forteresse Pierre-et-Paul, où, coupable d'avoir trop crié la vérité, Bourtzef a même les honneurs du bastion Troubetzkoy, cachot réservé aux grands criminels de l'j^tat. De l'aveu de Gwozdef, ministre du Travail, les casemates de 1905 ont pâli à côté des pratiques du maximalisme. Une meute d'énergumènes ne cesse pas de proférer aux portes des cellules des menaces de mort et des jurons immondes. Salaskine, ministre socialiste, fut battu à

coups de crosse, tandis que la garde rouge, avec de féroces ricanements, conseillait aux autres ministres de se jeter dans la Neva pour échapper au sort qui les attend.

Des violences sans nom s'exercent contre les aspirants et les femmes soldats : vingt-huit de ces malheureuses sont expédiées à Cronstadt où leurs traces se perdent ; plusieurs sont emmenées dans les casernes où se déchaîne la bestialité d'une soldatesque ivre de sang ; enfin, le gros du bataillon est dirigé vers Levachovo, où, quelques jours plus tard, trois femmes se pendent et une autre est sauvée, déjà la corde au cou. Des bandes de forcenés parcourent la ville, s'emparent des dernières imprimeries, opposent leur veto jusqu'aux articles composés pour des journaux révolutionnaires, comme les Izvestia du Conseil des Paysans. Toute la nuit ce n'est qu'un roulement ininterrompu de camions et d'automobiles blindées, et derrière les murs des maisons on sent frémir des inquiétudes, on devine des oreilles se coller aux portes, des mains tremblantes soulever un coin de store pour s'assurer si la Saint-Barthélémy de la bourgeoisie a effectivement commencé. Les rares maximalistes encore détenus — Khaoustof, le grand initiateur des fraternisations sur le front, Rochal, le roi de Cronstadt, Sakharof, l'émeutier de juillet, — quittent la prison, acclamés, applaudis, mêlés à quelques centaines de criminels de droit commun. En même temps que le bureau de contre-espionnage, d'où le dossier de Lénine est remporté en triomphe, les locaux de la milice pénale, les fiches anthropométriques, les photographies, tout est mis à sac. Avec les maximalistes,. la trahison et les crimes avaient conquis leur liberté...

En cortèges tumultueux les vainqueurs déferlent vers l'Institut Smolny, — l'ancienne pension pour demoiselles nobles, — où le Sovet a établi son quartier général. Devant la magnifique façade rococo, chefd'œuvre de Rastrelli, les soldats campent autour de grands feux de bois, les automobiles blindées attendent les ordres ; sous la colonnade de l'entrée, on aperçoit un canon et toute une rangée de mitrailleuses ; du côté de la Neva, un torpilleur se tient en permanence ; partout des sentinelles, des patrouilles ; pour passer, il faut exhiber ses papiers vingt fois, essuyer des interrogatoires méticuleux, fournir des explications détaillées. Dans les corridors s'épaissit une acre atmosphère où des gens armés vont, viennent, se bousculent devant un réfectoire enfumé, amènent des prisonniers ou passent chargés de feuilles sorties de presses. Au premier, la grande salle blanche à colonnes, — salle de distribution de prix et de bal, — envahie, elle aussi, de gardes rouges et de matelots : c'est le concile prolétaire, la constituante de la rue. Sur l'estrade, devant une table semi-circulaire, la lumière crue met en évidence la tête kalmoucke de Lénine à côté du profil violemment sémitique de Trotzky. Tandis que le congrès des Sovets s'assemble pour résoudre le problème du pouvoir, à chaque instant la canonnade vient scander les discours et trancher toutes les questions pendantes. Des théoriciens ont beau souligner l'irrégularité des mandats et des convocations, l'absence des délégués de dix armées de campagne, et prédire la faillite de la révolution : toute une foule suante et hurlante, grisée par sa victoire, leur répond par des menaces de fusil-

LA VICTOIRE DE LA COMMUiNE 215

lade et n'écoute que la voix enrouée de Lénine promettre Tavènement d'une paix démocratique, la souveraineté des Sovets, la distribution des terres, la liberté politique dans l'armée. Vaincus par ceux-là mêmes qu'ils avaient accueillis à la descente des trains venus d'Allemagne, avec musiques et drapeaux rouges, les fractions minimalistes quittent le Sovet, s'enfuient, les oreilles bourdonnantes du triomphe de l'ancienne minorité...

Ici commence le calvaire des partis socialistes, l'expiation du crime d'avoir hébergé et défendu jusqu'à la fin les porte-parole de la guerre civile. Neuf mois d'efforts aboutissent à un ostracisme général, à l'exclusion des fractions si hères de leur orthodoxie, à la création d'un comité exécutif dominé par les maximalistes, enhn d'un gouvernement présidé par Lénine, où, sous le titre de commissaires du peuple, hgurent des noms qui sont autant de déhs à l'opinion : Zinovief, Trotzky, Lounatcharsky, Dybenko, Kamenef, Kozlovsky, Mme Kolontaï. Une implacable logique pousse le parti victorieux à développer le succès obtenu à ses extrêmes limites avec le plus superbe dédain pour les demi-nuances et les demi-mesures : tout ce qui n'est pas maximaliste est dénoncé comme bourgeois et comme contre-révolutionnaire ; aucune distinction n'est établie entre la politique de Terestchenko et celle de Skobelef ; les minimalistes sont assimilés à Kerensky, Kerensky à Kornilof, Kornilof à Nicolas II. Les maximalistes simplihent les réalités, les ramènent à l'angle d'optique de leurs théories brutales.

A peine arrivés au pouvoir, ils confirment, d'une manière encore plus tangible, les expériences du passé,

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Timpossibilité de tout compromis, de toute collaboration solidaire. L'immense orgueil d'anciens proscrits, aujourd'hui maîtres de la situation, la conscience d'être soutenus par la force physique des masses, la manie d'appliquer les programmes sans souci de la résistance des faits, érigent un groupe de louches émigrants en satrapes féroces et fanatiques. Mais le virus des transactions avait empoisonné à tout jamais les partis démocratiques : immédiatement après le coup d'État, alors qu'un Comité de Salut public réunit les adversaires du maximalisme en un groupe qui impose le respect même à l'ennemi, des négociations s'ébauchent, l'illusion d'un ministère de coalition recommence à hanter tous les eunuques de la politique. En même temps que les maximalistes imposent leur pouvoir à la pointe des baïonnettes, suspendent par décret la liberté de la presse, envoient des citoyens au cachot pour une phrase et fusillent les vendeurs des journaux non extrémistes, en pleine terreur où les soldats bazardent impunément les Gobelins volés au palais d'Hiver et s'apprêtent à forcer les caisses des banques, d'interminables discussions s'engagent sur la répartition éventuelle des portefeuilles, les places vacantes à prendre à côté des dictateurs.

Jamais la Russie ne donna davantage l'impression d'un immense café d'émigrés où les coteries parlementent, s'insultent, s'entre-dévorent. Au lendemain de leur victoire, terrifiés eux-mêmes par un triomphe facile, les maximalistes admettent, en principe, la possibilité d'une coalition révolutionnaire, qui ratifierait les décrets sur la paix et sur la terre et répondrait de ses actes devant le Comité exécutif. Cette concession est saisie au vol par tous les groupes dissidents du minimalisme orthodoxe : Soukhanof, dans la

Novaîa Jisn, proclame solennellement que la puissance des maximalistes est un fait, qu'un refus de traiter avec Lénine ne fera que prolonger la guerre civile, qu'Avskentief, à la tête du Comité de Salut public, continue l'œuvre de Goutchkof et de Milioukof ; d'autre part, les socialistes révolutionnaires de l'aile gauche condescendent à des ouvertures précises : majorité des portefeuilles et présidence de Tchernof. Le sang a beau couler à Moscou, à Gatchina, dans les rues de Petrograd : les fractions convoquent leurs congrès, des orateurs s'hypnotisent sur leurs propres phrases et cherchent des panacées dans les combinaisons de programmes.

Vers le 15 novembre, la brusque intervention d'une force étrangère à la politique paraît imposer un instant la nécessité de transiger. Dans l'indicible chaos, où s'enchevêtrent les négociations, les discours, les intrigues, une association professionnelle, l'Union des cheminots, connue sous l'abréviatif télégraphique de Vikjel, se pose en arbitre des destinées nationales. L'Union exige la cessation de la terreur, la formation immédiate d'un ministère de coalition socialiste avec le concours de tous les partis, se proclame elle-même en dehors des ordres ministériels, un État dans un État, doté du pouvoir exorbitant de paralyser d'un jour à l'autre tout le mouvement sur les réseaux de la Russie. L'action directe succède à cet ultimatum : dans la guerre civile qui s'allume à travers le pays, l'Union se déclare neutre à la manière d'une puissance souveraine et lance un ordre formel à toutes ses sections en province d'arrêter les échelons sans importance stratégique.

Les pourparlers reprennent, stimulés par la crainte d une grève générale des chemins de fer, mais le

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moment propice à l'accord est irréparablement perdu. Critiquée amèrement plus tard, par les maximalistes, pour sa déclaration de neutralité, l'Union des cheminots a contribué la première à consolider le régime de Lénine grâce à l'impossibilité d'alimenter les troupes de Kerensky par de nouveaux renforts, alors que les garnisons de Petrograd et de Moscou étaient gagnées sans partage à Textrémisme. A mesure que les transj>orts des échelons perdaient leur importance, les exhortations de TUnion devenaient moins convaincantes. Dans le néant politique où s'enfonçait la Russie, le maximalisme voyait son pouvoir, peu à peu, s'étayer sur une base solide : l'absence d'adversaires sérieux. Et lorsque, toujours guidés par la jalousie des portefeuilles, les délégués des autres fractions s'acheminent quand même vers l'Institut Smoln\-, pour reprendre le jeu des combinaisons de couloirs, ils attendent, pendant des heures, devant la porte défendue par la garde rouge armée jusqu'aux dents : ils ne sont plus que de vagues quémandem^ de place, des parents pau\Tes de l'extrémisme.

Quelle nécessité réelle, d'aiQeurs, pouvait pousser Lénine à traiter avec tous ces impuissants? Et que pouvaient espérer les fractions orthodoxes d'une nouvelle tentative de convaincre les idéologues de la baïonnette?

Il y avait quelque chose de profondément lamen» table dans l'illusion qu'une accolade de Lénine avec Tchemof, de Trotzky avec Dan, était en mesure de refaire l'unité de la Russie et d'imposer confiance à toute la nation. C'est d'une illusion analogue que s'étaient inspirés les innombrables efforts de Kerensky pHOur constituer un bloc ministériel savamment dosé diaprés les recettes parlementaires, en proportion

exacte avec l'importance des partis dominants dans le pays. Or, la Russie n'avait pas de partis : elle n'avait que plusieurs milliers d'agitateurs révolutionnaires — imposteurs ou illuminés — qui se flattaient de gesticuler au nom des masses ignorantes qu'ils avaient saturées de leurs promesses.

Esclave de ses impulsions, guidée par ses appétits matériels, la Russie échappe aux statistiques électorales. Dans la fièvre première de la révolution, on a vu la foule s'attacher spontanément aux fractions démocratiques par une foi aveugle en un avenir meilleur, mais cette adhésion, purement apparente, la laissait en dehors de toute couleur politique. Le pays continuait à rester étranger à Trotzky comme à Milioukof, à Terestchenko comme à Kerensky. De la propagande révolutionnaire, il avait tout simplement retenu les promesses les plus démagogiques, celles qui souriaient le mieux à sa paresse native et à l'éveil de ses besoins économiques, ainsi que les idées les plus simples, les plus primitives, celles qui s'adaptent le mieux à la fruste mentalité d'un peuple de communistes agraires. Le maximalisme a rempli toutes ces conditions requises pour devenir le credo de la Russie, et c'est pourquoi, provisoirement, il était victorieux. Il ne pouvait être vaincu que par la force ou la mort naturelle à laquelle, tôt ou tard, au contact avec les réalités, se trouvent condamnées toutes les chimères.

La vérité, cette fois-ci, mais trop tard, était avec Kerensky qui, à la tête d'un train blindé et de quelques sot?iias de cosaques, esquissait une marche sur Petrograd : elle était avec les aspirants qui, pendant le sanglant dimanche du 11 novembre, essa\-èrent d'arracher le pouvoir des mains des maximalistes usurpateurs. Mais les deux tentatives, mal préparées, mal

coordonnées, ne lurent qu'un geste dans le vide, qu'un sacrifice inutile.

De la bataille de Gatchina, le Sovet maximaliste, par la bouche de Trotzky, a fait une victoire éclatante remportée sur la contre-révolution. En réalité, le train blindé occasionna des ravages terribles dans les rangs de la garde rouge : pour charger quatorze mille ouvriers armés, il suffit de deux cent cinquante cosaques ; plusieurs compagnies du régiment Pavlovski, obligées de se rendre, durent troquer leurs uniformes flambant neufs contre les tenues usées de campagne. Un peu d'énergie soutenue mettait Petrograd aux pieds du vainqueur. Hais, dans ses discours comme dans l'action, même dans les sursauts de désespoir, Kerensky était poursuivi par la fatale équivoque des pourparlers, des médiations, des compromis. Dès le moment où les cosaques devenaient son unique appui, sa défaite s'affirmait irrémédiable : la logique des événements lui arrachait le premier rôle dans la lutte contre l'anarchie maximal iste, à laquelle il restait toujours attaché par son atavisme révolutionnaire, pour le passer au général Kaledine, et surtout au général Komilof, dont, en fin de compte, il imitait l'offensive au nom de l'ordre : « Soutenez, disait un télégramme intercepté de Novotcherkask, siège du mouvement cosaque, aux régiments frères de Petrograd, soutenez provisoirement Kerensky, et après nous saurons vite nous défaire de cet aventurier... »

Dans le petit détachement victorieux de fait le flottement s'accentue, la ps3Thologie du chef gagne la mentalité des soldats, et rend indécise une chevauchée qui s'annonçait épique. Les inconciliables contradictions, parmi lesquelles se débattait la politique de Iverensk\', remontent irrésistiblement aux lèvres des

simples : « On nous traite de contre-révolutionnaires, et l'on nous fait tuer pour sauver la république. » Aussi l'idée d'un armistice trouve-t-elle un accueil favorable auprès des cosaques, rebutés par les fuyantes énigmes qu'ils n'arrivent pas à déchiffrer, et hantés par la nostalgie des calmes perspectives du Don. Le général Krassof, commandant des troupes, prévient Kerensky de cette fermentation dans les rangs et l'engage à déployer le drapeau blanc. C'est la chute dans le ridicule, l'écroulement auquel l'histoire interdit de survivre. D'un ton théâtral, Kerensky risque le suprême effet de tribune et promet le suicide. Des mots, encore des mots, même au moment de prendre congé de la phrase. Pendant que les cosaques signaient ce stupéfiant armistice qui livrait leur généralissime à la justice populaire et décidait les poursuites contre Lénine et Trotzky pour trahison, Kerensky s'enfuyait, déguisé en marin maximaliste.

Et, dans cette fin de carrière si implacablement s^TQbolique, s'évanouissait la première période de la tourmente russe dont Kerensky fut le héros et l'interprète, période de lamentable impuissance politique où l'action était remplacée par les feux d'artifice d'une inextinguible rhétorique. Devenue un immense auditoire devant un gouvernement d'orateurs, la Russie, à peine éveillée de son silence et amoureuse de phrases comme tous les adolescents, se reconnut, pendant plusieurs mois, en ce poète de la tribune, à la sensibilité exaspérée de femme hystérique, vite essoufflé par les mots, esclave des partis et des transactions, menteur et lâche ainsi qu'il sied aux h3'stériques. Après une magnifique entrée en scène qui a tenu du miracle, et qui a fait vivre au pays les instants les plus romantiques de son histoire révolution-

naire, Kerensky, usé par la déclamation, s'éclipsa dans les coulisses, à la manière d'un médiocre histrion de province, sur une note fausse.

A la place des bavardages et des équivoques, le maximalisme triomphait, l'arme au poing. Pour la première fois au monde, un ministère purement socialiste devenait le maître d'un pays et réalisait ainsi le rêve d'or pronostiqué par Engels et par Marx : la révolution sociale par l'accaparement du pouvoir. Déjà, du Sovet montait une délirante acclamation qui saluait la ruée du prolétariat mondial à la conquête de l'univers. Et, dans le bruit de cette folie collective, comme seul le moyen âge en connut des exemples, on distinguait surtout le glas funèbre d'un pays sacrifié, devenu un objet de vivisection sociale à l'usage des aventuriers de Zimmerwaldt.

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