‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 20 sur 72 · I. — La Terreur · texte numérisé non relu

I. — La Terreur

Devenu le messager officiel du gouvernement russe, la Pravda débute par une véritable théorie de la guerre civile : « Libre aux tolstoïens de prêcher l'indulgence envers les spéculateurs, les généraux, les bourgeois. Classe contre classe : telle est la situation réelle. Nous ne vivons pas dans une époque paisible et normale que regrette le capitaliste ventru. Abattre le bourgeois est un devoir sacré. On ne parle pas avec l'ennemi : on l'exécute. »

D'où venait cet orgueil? Le malheur de la révolution russe a été peut-être d'avoir triomphé trop facilement de l'ancien régime, victoire qui permit à une minorité de" prétoriens et d'ouvriers de poser pour des héros dans des parlotes jacobines. Les Sovets, c'est-à-

dire les coteries, ont monopolisé la révolution. Ils l'ont volée, non seulement à la bourgeoisie, mais même aux artisans de la première heure, aux mart5^s et aux apôtres, à Plekhanof, à Kropotkine, jugés indignes de siéger parmi les pseudonymes et les anonymes bouffis de vanité. La moitié-de la Russie fut mise à l'index et traitée en ennemi, les armes devenues les suprêmes arguments du léninisme. « Désormais, clament les énergumènes, nos seuls meetings sont des baïonnettes... » La plèbe ne peut exercer sa dictature que par la terreur.

De là, au lendemain de la révolution maximaliste, les tragiques soubresauts de la capitale, le martyre des élèves officiers après une héroïque tentative d'arracher la ville au pouvoir des nouveaux maîtres, cinq cents jeunes gens affamés dans la forteresse Pierreet-Paul. des corps odieusement mutilés retrouvés dans la ^Toïka, les sœurs de charité empêchées à coups de crosse de secouiir les blessés, des linges secoués, entre les barreaux des cellules, avec une croix rouge, tracée d'un doigt trempé dans du sang, pour dénoncer aux passants des agonies mortelles, et ces sinistres étalages, à la morgue de Petrograd, de cadavres détroussés par des mains sacrilèges, aux poitrines labourées par les baïonnettes de Cronstadt, aux têtes séparées des troncs, aux moignons déchiquetés.

De là, aussi, les tueries de Moscou qui, de l'aveu d'un officier, chevalier de Saint-Georges, dépassèrent en horreur toutes ses impressions des champs de bataille. « Ce fut, écrivait Gorky, pourtant un des théoriciens du maximalisme, un atroce massacre d'innocents. » Sur les monts des Moineaux, d'où Napoléon, ennemi, s'était borné à contempler la voie lactée des coupoles moscovites, des mains criminelles n'ont pas

hésité à tramer des pièces lourdes. Du 8 au 15 novembre, Moscou vécut dans les caves tandis que la fusillaae crépitait à travers les rues et que les obus émiettaient des chefs-a'œuvre. Pour la première fois, devant la garde rouge, se lève la bourgeoisie en armes, la garde blanche, composée d'officiers, d'aspirants, d'ingénieurs, d'étudiants, même de lycéens, tous les âges mêlés, des vieillards et des enfants. Occupé par cette milice improvisée, le Kremlin résiste pendant de longues journées aux furieuses attaques de la plèbe. Toutes les tentatives des cheminots pour mettre fin à la lutte se brisent contre l'intransigeance des comités maximalistes. Le ventre creux, mais le cerveau enflammé par ae copieuses distributions d'eau-de-vie, la garde rouge promet de baigner Moscou dans le sang. Chaque jour elle reçoit des renforts de Petrbgrad, des munitions, de nouvelles armes. Les écoles militaires, les corps de cadets, s'effritent sous les shrapnells. On tire sur le grand théâtre, à la façade de temple grec, sur la municipalité si byzantine dans sa modernité, le palais de Justice où le bombardement détruit les dossiers et les archives, le Kremlin et ses vieux sanctuaires, la sacristie patriarcale éventrée, des évangiles du quatorzième siècle essaimes sous l'éboulement des briques.

Jour et nuit les balles sifflent et les obus pleuvent ; les armistices ne sont pas respectés ; personne pour éteindre les incendies, personne pour ramasser les blessés ; et, malgré la mitraille, en plein enfer, le pillage des caves, des dépôts, des magasins, même des églises : quelques jours plus tard on peut acheter, dans les arrière-boutiques, des ciboires en or et des icônes ocellées de pierreries. Rien n'est respecté : braquées parmi les blancheurs d'albâtre de l'église du Sauveur

les mitrailleuses font rage. La prison Boutyrsky se vide de ses pensionnaires. Le crime politique s'allie au crime tout court. On vole jusqu'aux bottes des blessés, abandonnés les pieds nus, recroquevillés par le froid, dans la boue glaciale. On bat les prisonniers, on les giffle, on leur crache dans la bouche. Des aspirants assiégés au Kremlin, pas un seul n'échappe à la fusillade. D'autres sont enfermés dans des écuries en si grand nombre qu'ils se voient obligés de rester debout, pendant vingt-quatre heures. Un obus tombé par hasard dans cette masse humaine l'éclaboussé tout entière d'éclaboussures sanglantes. Morts, vivants, blessés, s'entre-choquent en une diabolique étreinte.

En province, c'est la même bacchanale fratricide. Bataille rangée à Kazan, avec le concours des aéroplanes, capitulation de la ville sous menace de destruction complète. A Saratof, le conseil municipal et quelques centaines d'aspirants conduits, sous une grêle de soufflets, vers la prison où beaucoup se suicident ; d'autres deviennent fous. A Kief, un général et quinze officiers fusillés. A Perm, tous les magasins saccagés, pas une vitre restée intacte. Près de Petrograd, à Tzarskoé-Sélo, un prêtre est exécuté pour avoir prié pour le repos de l'âme des cosaques massacrés.

Sur la tombe des officiers, des aspirants, des étudiants, fauchés par l'artillerie maximaliste, les haines ne désarment ni devant le deuil éploré des parents, ni devant le tragique qui émane des liturgies funèbres de l'Église orthodoxe. C'est que la terreur n'est nullement un incident : elle est un système politique, elle est une méthode de gouvernement, l'application de la guerre des classes par la classe victorieuse. Désarçonnée, jugulée, la bourgeoisie reste toujours l'en-

nemie ; vaincue, elle reste toujours dangereuse, réfractaire à toute assimilation par le prolétariat. Suivant une formule empruntée par les maximalistes à la Révolution française, la bourgeoisie est « hors la loi », c'està-dire, d'après l'interprétation russe, privée de défense humaine, condamnée en bloc et sans appel aux lynchages, aux violSj aux pillages : sous Ivan IV, les boïars rebelles étaient livrés dans- ce style à la merci de la milice du palais. C'est contre la bourgeoisie que se forment les cohortes de la garde rouge, les maximalistes projettent l'armement collectif du peuple et permettent aux soldats démobilisés de rentrer à leurs foyers, baïonnette au canon. Trotzky, qui avait si violemment critiqué la restauration de la peine de mort sur le front, évoque la « délicieuse machine inventée par un médecin, et dont l'effet est de raccourcir les corps seulement de la tête ». Une incurable mégalomanie pousse les cabotins du maximalisme à éclipser la Terreur française. Un ingénieur, Brum, soumet à l'Institut Smolny le projet d'une guillotine actionnée par l'électricité qui décapiterait cinq cents bourgeois à la fois. Ce rendement formidable ne laisse pas de sourire aux commissaires du peuple : poètes de la terreur, ils rêvent d'un immense échafaud que graviraient sans fin les cortèges des hérétiques marxistes.

D'ici là, on emprisonne et l'on fusille. Pour un mot, pour un geste, les citoyens de la libre Russie sont arrêtés par des spadassins en melons cabossés, des condottieri en capotes de bure. Consacrées comme une vertu civique, les dénonciations foisonnent. A peine constituée, la commission de lutte avec la contrerévolution, le sabotage et la spéculatioh, invite les « camarades » soldats, ouvriers et paysans, à la ren-

seigner sans délai. Jamais les prisons n'ont été plus remplies. Pendant des semaines, des mois, les incarcérés languissent sans savoir pourquoi ; aux interrogatoires les menaces du revolver soulignent l'importance des questions posées ; à Viatka, l'instruction se pratique avec la collaboration des mitrailleuses ; pour être libéré, il faut l'avis unanime de la commission d'enquête. A tous les drames, dont les spectres hantaient jusqu'à présent les casemates de la forteresse Pierre-et-Paul, s'ajoute l'épouvante des cellules où l'eau gèle dans les baquets, où une effroyable promiscuité morale impose aux détenus politiques le contact avec des récidivistes de droit commun et une écœurante promiscuité physique met en présence bien portants et malades avec un seul verre par chambrée. Le commandant de la forteresse légalise les pires excès par l'affirmation qu'il n'3^ a pas de règlements dont puissent s'autoriser les adversaires du maximalisme : cinquante-neuf personnes reçoivent dix livres de pain par jour ; les punitions corporelles ressuscitent, les coups de crosse et de baïonnette ne se comptent plus. Bientôt la forteresse et les Krestys, — toutes les Bastilles de l'ancien régime adaptées aux besoins de la révolution, — s'affirment insuffisantes : en province l'écrou est levé en faveur de bagnards pour pouvoir enfermer des bourgeois ; les sombres réduits de Schlusselbourg, murés sous la monarchie, se rouvrent devant les prisonniers de marque ; Cronstadt regorge de malheureux ; au Smolny même, on entasse les gens dans les caves ; et, comme la place finit par manquer, le meurtre devient presque une nécessité.

« Que Dieu nous préserve, écrivait Pouchkine au début du siècle dernier dans l'histoire de Pougatchef, de revoir l'émeute russe, impitoyable et absurde. » La

révolution n'était plus que cette émeute, l'émeute d'un peuple éduqué dans la pratique des violences et la légitimation de l'arbitraire. L'habitude invétérée des pots-de-vin, une des plaies de l'ancien régime, la fameuse Vsiatka, inspire à la plèbe triomphante de véritables contributions sur les « classes possédantes )>. La bourgeoisie devient corvéable et taillable à merci. Jadis, pour augmenter ses revenus, un commissaire de police extorquait régulièrement des dîmes mensuelles à la population juive de son quartier. Sur une échelle infiniment plus vaste, le maximalisme a fait du bourgeois le juif de la révolution. Dès que leurs caisses se vident, les Sovets locaux rassemblent les notabilités de la ville et leur intiment l'ordre de verser dans les vingt-quatre heures une « contribution révolutionnaire ». A la moindre résistance, les bourgeois sont emprisonnés comme otages et leurs biens « municipalisés )) au profit de la commune : le vol organisé sous l'étiquette politique. La contribution varie suivant l'importance de la ville et l'opulence des fortunes privées : 12 millions à Rostof, 10 à Saratof et à Odessa, 5 à laroslavl et à Tver, 3 à Elizavetgrad ; pas une localité n'échappe à cet impôt de la terreur ; à Tcherboksar, toutes les maisons de commerce sont contraintes à verser 300 000 roubles ; à Kachine, on choisit les otages parmi les vieillards malades ; à Rjef, des marchands, un fusil appliqué sur le crâne, signent l'abandon de la moitié de leur fortune au Sovet. A Ostrof, le comité révolutionnaire, pour simplifier les choses, ordonne la séquestration de toutes les fortunes et la municipalité de Wladimir interdit le commerce privé.

Après l'or, le sang.

Popularisé par les journaux révolutionnaires, le

projet d'une Saint-Barthélémy des bourgeois obsède les Marats de province. Chez le commandant de Toropovetz, on a trouvé le message suivant au Comité exécutif : « La bourgeoisie dort. La garde rouge est prête. Attendez Tordre de commencer. » Et si, à Toropovetz, un hasard miraculeux a sauvé du couteau et de la balle quelques marchands blanchis avant l'âge, ailleurs, en Crimée, l'histoire enregistrera des exécutions collectives, les bourgeois condamnés à disparaître, sans distinction d'âge, d'opinion et de sexe, seulement parce qu'ils sont des bourgeois, un élément contre-révolutionnaire par nature, par essence.

Tenue à bord du Potemkine, dans la rade de Sébastopol, une conférence de matelots décrète le massacre. Les rues Nakhimovski et Ekaterininsky sont isolées par des patrouilles, le Sovet lui-même, où les modérés bégaient de timides protestations, menacé d'un coup de force. Les matelots n'interprètent-ils pas au pied de la lettre les décrets qui stigmatisent les bourgeois comme ennemis du peuple? Sous prétexte de perquisitions, des bandes armées vont de maison en maison, fusillent, étranglent, jouent de la baïonnette et du poignard. Le lendemain, on relève dans les rues cinquante-deux corps estropiés, tombés des autos-camions qui charriaient les cadavres vers la mer. A Simféropol, c'est le même cauchemar. Les matelots se proclament l'avant-garde révolutionnaire dont la collaboration s'impose à tous les Sovets. A peine arrivés, ils retroussent leurs manches et entreprennent leur besogne de boucher. « On a tué, écrit le correspondant d'un journal russe, les bourgeois qui ont refusé de payer une « contribution » et ceux qui l'ont payée, on a tué des otages et de vulgaires escrocs, des procureurs et des journalistes, des hommes politiques de

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toutes nuances ; on a tué des officiers et des étudiants, on a tué jusqu'aux élèves des écoles par paquets humains, soixante-dLx personnes à la fois, pour aller plus vite. )) Une sanglante rafale déferle sur la côte criméenne. A Eupatoria, les habitants des hôtels et des villas sont conduits la nuit, hors de la ville, obligés de creuser leurs tombes, puis, l'un après l'autre, anéantis sans merci. Pendant une semaine entière, la population bourgeoise, à Théodosie, claque des dents dans l'attente du massacre ; on dort tout habillé ; les cas de folie dégénèrent en épidémie. Dans la région de Kouban, à Novotcherkask, la terreur ne s'arrête même pas au seuil des hôpitaux : les malades, les blessés sont arrachés à leurs lits, traînés dans les steppes ; six cents cadavres s'inscrivent au tableau. Et les assassins se glorifient de leurs crimes à l'égal du devoir accompli : n'ont-ils pas consolidé la révolution? A Kolomna, les exécutions capitales ont lieu tous les jours ; les procès-verbaux des instructions portent les traces irrécusables des procédés mo3'enâgeux de la « question ». Des affiches, placardées sur les murs de Novoarchangelsk, invitent la « démocratie révolutionnaire » à se rendre en foule aux massacres des capitalistes... La lutte contre la bourgeoisie n'est pas une « guerre en dentelles ».

Et, dans toute cette folie i^anglante, rien qui rappelle le panache dramatique, l'âpre romantisme de la Terreur française. Accaparée par des nihilistes utilitaires, matérialiste et positive, la révolution, de parti pris, se complaît dans la laideur. Elle ne distingue pas la noblesse morale de la noblesse de naissance et tient les deux pour contre-révolutionnaires. Elle est incapable de générosité. Elle est terre à terre jusque dans son tragique. Et cette impuissance à se dégager des

bas-fonds, cette mesquinerie plébéienne de la révolution ont vite imprimé à ses procédés de terreur un caractère de vulgaire criminalité. L'apache remplace Robespierre. La teireur politique permet de tourner le code pénal. Aussi, les forçats s'inscrivent-ils parmi les plus convaincus du parti maximaliste. La révolution devient un immense pogrom qui jette la Russie en pâture aux convoitises d'une pègre démontée. On se proclame révolutionnaire pour acquérir un droit à la curée. On vole au nom de la révolution, et, pour mieux voler, on assassine et l'on torture. Tout l'appareil coercitif de l'Etat ne sert qu'à soutenir une entreprise de pillage.

Plus tard, la révolution dressera des statues à Stenka Razine, le célèbre bandit russe du seizième siècle, anathémisé par l'Église...

IL ^ Les méthodes de gouvernement.

Toute la politique maximaliste porte l'empreinte de ce terrorisme méthodique.

Pour payer les effets tirés sans compter sur la bourgeoisie, Lénine et Trotzky multiplient les décrets, qui, par leurs mesures draconiennes, donnent au peuple l'illusion des réalisations immédiates. Toutes ces improvisations législatives révèlent comme une hâte de malfaiteurs pendant un coup fructueux. Souvent, l'indigence de leur érudition, le manque de leurs connaissances techniques poussent les leaders à plagier sans vergogne des brouillons trouvés dans les dossiers cambriolés. Ainsi, Larine, nommé au commissariat du travail, appose sa signature au bas d'un projet sur la journée de huit heures sans remarquer que son

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décret se lélère à des organes ouvriers encore en instance de création. Le décret sur les comités agricoles et le partage des terres pèche par des contradictions analogues. Mais la plupart du temps, les maximalistes se bornent simplement à découper en articles de loi la prose de la Pravda ou à corser de pénalités barbares la phraséologie des meetings. D'une fraction destinée, par sa nature, à rester toujours dans l'opposition, le hasard a fait un gouvernement ; dès lors, rien d'étonnant si, à chaque pas, les décrets s'attaquent à des impossibilités matérielles, s'ils se brisent contre l'invincible résistance des choses. Et lorsque, soit par écœurement, soit par impuissance à réaliser des utopies administratives, les fonctionnaires refusent de travailler, on a recours, pour mater les « saboteurs « bourgeois, à des sanctions ignorées du régime capitaliste : expulsion dePetrograd, envoi immédiat au front, privation de cartes alimentaires, cachots de Cronstadt, c'est-à-dire la torture, ou tribunal martial de la révolution, c'est-à-dire le poteau d'exécution.

Pour se défendre, la bourgeoisie ne trouvait que cette arme russe par excellence : la grève, l'offensive des bras croisés, le mirage de la force au service des apathies qui- se leurrent. Les chevaux des vainqueurs avaient beau faire sonner leurs fers sur les dalles des sanctuaires, les ministères et les banques ; les bourgeois persévéraient dans leur lymphatique somnolence de châtrés politiques. Ils cédaient la place et s'en allaient : les derniers restes d'énergie aboutissaient à cette solution paresseuse. Nératof, adjoint au ministère des Affaires étrangères, remettait même, avant de partir, la clef des archives secrètes à son successeur : le w camarade » Trotzky. Geste profondément symbolique : la bourgeoisie capitulait, livrait ses citadelles,

s'éclipsait pour vaquer à ses affaires personnelles; sauver ses coffres-forts ou ses titres, dans l'attente qu'un miracle surgît des steppes du Don ou des montagnes de l'Oural. L'histoire de la Russie a toujours été celle d'un peuple qui appelait des maîtres et d'une élite qui se décapitait elle-même.

La bourgeoisie est spoliée de ses biens et de ses droits civiques, frappée de toutes les déchéances, dégradée et muselée. Plus de garanties judiciaires — le Sénat aussi bien que la justice de paix abolis, — plus de code, plus de procureurs, plus de juges, plus de barreau. Jusqu'à concurrence de 3 000 roubles, les conflits sont tranchés par un ouvrier, un soldat et un paysan ; cet aréopage doit suffire à la Russie révolutionnaire. Des procès plus importants n'intéressent, en effet, que la bourgeoisie, et la bourgeoisie est en marge de la nation socialiste et à l'index de la loi nouvelle. On peut confisquer ses terres, les comités des locataires sont libres de s'emparer de ses maisons, le contrôle de la production passe à la main-d'œuvre, le traitement des fonctionnaires est réduit à celui des huissiers et des portiers, le traitement des généraux à celui des soldats.- Contre les exactions et l'arbitraire, la bourgeoisie est sans recours. Elle est condamnée d'avance à la barre du tribunal révolutionnaire. Pour Stoutchko, commissaire à la justice, même le jury est une invention bourgeoise. Lounatcharsky, le théoricien, l'esthète et le métaphysicien de l'extrémisme, fait un pas de plus : la suppression de la propriété privée ne frappe-t-elle pas de caducité les législations modernes, issues toutes du droit romain, cette apothéose du bourgeois?

Victorieux, le prolétariat ne peut tolérer à l'avenir des verdicts rendus dans un esprit capitaliste, sur la base d'un code élaboré contre les intérêts du travail-

leur. « A bas les tribunaux momifiés, s'écrie Lounatcharsk}^ les autels renversés des traditions défuntes, les juges vampires qui sucent le sang des vi^'ants sur la tombe du capitalisme ! » La guerre de classes — la loi suprême — est inconciliable avec l'égalité de tous devant la loi, les droits de la défense, les rigoureuses exigences des textes. La justice, entre les mains des maximalistes, devient un simple moyen de légaliser la terreur. Et cette vague et inutile apparence juridique, le peuple n'est que trop souvent tenté à la rejeter pour exercer sa justice à lui, sans grimaces de clercs et sans gribouillages de robins : lynchages rapides ou lentes tortures.

Pour protéger les bourgeois, les lois écrites sont muettes : restent les lois morales, l'appel à l'opinion, à la vérité humaine, au bon sens du peuple, mais un implacable veto barre cette porte comme toutes les autres.

Parmi les premières mesures apparait le décret sur la presse, la faculté de suspendre, par simple acte administratif, les journaux bourgeois et même les journaux socialistes qui s'aviseraient de « prêcher la désobéissance au gouvernement paysan et ouvrier » ; libre champ à une orgie de confiscations, d'amendes, de pénalités les plus vexatoires. La force publique ne suffit pas aux maximalistes : la parole libre les gêne, les blesse et les brûle, comme le plein jour inquiète les criminels ; leur besogne exige des bouches bâillonnées et les ténèbres ; la nuit, des bandes armées occupent les imprimeries, arrêtent les rotatives, brisent les stéréotypes et, au besoin, s'emparent des rédacteurs. Le lendemain, des théories sensationnelles viennent léga-

]iser tous ces attentats. « Retourner les imprimeries et les réserves de 'papier aux bourgeois, déclare Trotzky, serait une impardonnable capitulation. A quoi sert la liberté des réunions si les salles les plus spacieuses sont monopolisées par la bourgeoisie ? A quoi sert la liberté de la presse si les meilleures imprimeries et les stocks de papier demeurent Tapanàge des classes possédantes? » Sans hésiter, Trotzky place la confiscation à la base de la liberté de la presse. Plus un groupe de lecteurs est considérable, plus il a de droits à la curée. Et, comme l'écrasante majorité de la Russie se compose d' « ouvi"iers et de paysans pauvres », il est aisé de prévoir que le développement du maximalisme conduira inévitablement à réaliser le vœu de Pokrovski : « Suppression de tous les journaux, sauf des Izvestia, porte-parole officiel du Sovet. » D'ici là, le gouvernement se borne à supprimer les ressources des rares journaux bourgeois qui ont survécu à la révolution d'octobre : seuls, dorénavant, les organes à la solde de l'Institut Smoln}^ sont autorisés à insérer des annonces payantes. L'État-Providence devient courtier de publicité, et la presse, alors même qu.'elle échappe à l'étranglement, se voit condamnée à la ruine.

Aux objections, aux plaintes, aux critiques, les maximalistes n'ont qu'une réponse : « Nous sommes en état de guerre civile, et la guerre civile a ses lois de fer, qui passent outre aux jérémiades constitutionnelles et aux larmoiements bourgeois. » Bref, partout et sans trêve, la terreur.

Le département tsariste de la presse ressuscite sous forme d'un commissariat spécial, confié à un braillard hystérique, Volodarski, investi du droit de vie et de mort sur la parole imprimée. La guerre civile se plie à toutes les habitudes et reproduit toutes les atro-

cités d'une invasion brutale. Des réquisitions d'abord : les ateliers du Novoié Vremia utilisés pour la Pravda^ ceux de la Gazette de la Bourse par les Izvestia. Une réglementation tracassière, des poursuites, un déluge de circulaires prohibitives où s'exaspèrent toutes les traditions policières de l'absolutisme impérial, mais aggravées par une rancune écumante d'anciens proscrits politiques ; les maximaUstes rétablissent la censure préalable ; dans les informations qu'ils estiment tendancieuses, ils dénoncent une « atteinte aux intérêts du peuple révolutionnaire » ; tout délit de presse revêt le caractère d'un crime de lèse-majesté démocratique et dont la plèbe souveraine se venge, avec râpreté d'un tyran souffleté. Et de là les sanctions : les journaux traqués, suspendus, acculés, pour réapparaître, à la Nécessité de changer leur manchette toutes les semaines ; les journalistes, sans en excepter les collaborateurs des organes socialistes comme le Delo Naroda et le Den, harcelés et arrêtés ; les amendes poussées à des chiffres fantasmagoriques, 100 000 roubles pour compromettre le prestige du Sovet, 15 000 pour une caricature qui blesse l'honneur des « camarades » matelots, 10 000 roubles pour avoir présenté avec trois minutes de retard les numéros spécimens obligatoires à l'Institut Smolny.

Plus de justice bourgeoise, plus de presse bourgeoise : cette émancipation de la terreur ne semble pas pourtant complète tant que le bourgeois peut se replier sur ses dernières lignes, se retrancher dans ses suprêmes abris : les banques.

Son offensive contre les banques, Lénine l'a empruntée, en bloc, aux théories de Saint-Simon, mais, comme d'habitude, brutalement, sommairement, avec le mépris pour l'analyse et les nuances qui communiquent à toutes ses réformes l'allure saccadée d'une descente de police ou d'une aventure d'apaches ; aux yeux de Lénine, une banque n'est pas un instrument de crédit, elle n'est qu'une caisse et dès lors, imposée par cette aberration inconsciente ou voulue de démagogue, la solution apparaît d'une parfaite ' netteté : arrêter les banquiers, occuper les banques et « socialiser » la caisse.

Un matin neigeux de décembre, des patrouilles de garde rouge se présentaient dans les salles d'opération, exigeaient les clefs des directeurs, et promettaient leurs places aux portiers. Sous cette forme caricaturale, tout le décret de Lénine était là : un acte de guerre contre les capitalistes. Les baïonnettes faisaient sauter les rouages complexes des banques avec la même ardeur qu'elles éven traient les paillasses pendant les perquisitions. Caisses ennemies tombées aux mains du prolétariat triomphant, les banques sont soumises à un contrôle rigoureux : expertise des coffres-forts, défense de retirer plus de 150 roubles par semaine sur les dépôts, obligation de motiver les chèques plus importants, le but essentiel poursuivi par toutes ces mesures est de porter au bourgeois politiquement déchu, jeté en pâture aux colères de la plèbe, l'irréparable coup de -massue économique. La surveillance des dépôts, la suspension du service des coupons, l'annulation de la dette publique, le séquestre des métaux précieux réduisent théoriquement le millionnaire d'hier à l'état d'un paria social. Et, pour veiller à l'exécution de ce programme, les maximalistes improvisent des Marats

de la finance et des Robespierre de la Bourse dans la personne d'étudiants ignares ou de scribes de second ordre, tandis que, de plus en plus, certaines cellules de la forteresse Pierre-et-Paul rappellent les coulisses de l'ancien marché.

L'exemple des banques est particulièrement typique pour caractériser les méthodes du gouvernement maximaliste : leur conquête était célébrée comme une victoire définitive du prolétariat ; sous le nom pompeux de «. nationalisation », un organe unique, la Banque populaire, devait englober tous les établissements de crédit ; les intérêts de la petite épargne allaient primer ceux des « requins capitalistes » ; en réalité, tout un outillage économique sombrait dans le plus inextricable des chaos. La signature d'un utopiste au bas de quelques lignes" ronflantes reportait la Russie en pleine préhistoire financière : l'afiiux des dépôts arrêté, l'argent en fuite vers les bas de laine, la circulation fiduciaire multipliée par l'abolition pratique des chèques, les opérations d'escompte oubliées, la fiction des banques remplies d'or bourgeois réduite à néant. Et qu'il s'agisse du commerce, d'industrie, des voies ferrées, c'est la même barbarie sous un maquillage socialiste. A une remarque lancée par l'opposition au Sovet, qu'il est défendu de trancher les questions les plus complexes avec une hache, Lénine a répondu que depuis « trop longtemps le livre est devenu un frein à la révolution... »

Dans sa fièvre de négations, le maximalisme ne pouvait se confiner aux limites d'une guerre de classes.

d'une exploitation de haines sociales. Entre les mains des bas-fonds, la lutte contre la bourgeoisie a vite dégénéré en une révolte contre tout ce que représente la bourgeoisie, de progrès, de civilisation, dans un pays de moujiks illettrés. La rue est incapable de pratiquer le nihilisme autrement que par la destruction brutale. Lorsque la nouvelle parvint à Petrograd que le Kremlin s'émiettait sous la canonnade, Lounatcharsky, terrassé par la vision soudaine de l'irréparable désastre, s'enfuit de l'Institut Smolny, avec des gestes de dément, fouetté par le remords et par la panique. Ce coup de folie n'était qu'une intuition exacte — et d'ailleurs passagère — de la catastrophe où s'abîmait le pays.

Le gouvernement maximaliste n'a pas seulement supprimé la propriété privée, la justice, les distinctions sociales, la discipline rhilitaire, les obligations de l'État, les alliances et les amitiés internationales, tous ces héritages de la bourgeoisie. Il n'a pas seulement socialisé la terre, les capitaux, les maisons, les instruments de travail, les usines. Il a également tué le crédit et l'industrie, paralysé les transports, livré le pays à la famine. Chaque jour de nouvelles entreprises se ferment faute de combustible, de numéraire, d'organisation et d'ordre. Les voies ferrées sont bloquées, des hordes faméliques assiègent les magasins. Dans les villes, le régime du progrès social est incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires de la vie organisée : plus de police, d'éclairage, de bois, de charbon ; plus de nouvelles de l'étranger, la Russie séparée comme par une muraille de Chine du reste de l'Europe, devenue le champ clos où circulent des rumeurs stupéfiantes. A pas de géant, le maximalisme recule la Russie de nouveau vers l'âge des cavernes.

La Pravda, il est vrai, dans la griserie première de la victoire, déclarait avec fierté que, réunis en meetings, les voleurs professionnels de Petrograd décidèrent de se choisir un autre métier. De fait, la vie, l'honneur, les biens des habitants sont à la merci d'une populace démontée. La nuit, dans chaque maison, des gens veillent armés jusqu'aux dents, des cloches d'alarme, des plaques de métal sont installées dans les cours ; des chiens de garde dorment dans la cage des escaliers ; au moindre bruit, tous se précipitent aux armes.

De négation en négation, jusqu'où peut aller cette folie sacrilège, ce vandalisme historique? Après avoir supprimé la patrie, la révolution se supprimait ellemême dans un accès de folie dernière, la folie des sectaires, connus en Russie, qui s'enterrent vivants en une clameur de prières frénétiques. Lénine, Trotzky avaient déchaîné une puissance irrésistible : elle dominait Smolny comme elle avait emporté le palais d'Hiver, la Douma et Tzarskoé-Sélo. La garde rouge perquisitionna quinze fois chez Plékhanof malade ; elle aurait perquisitionné chez Karl Marx lui-même. Et lorsque Gotz, — un autre leader minimaliste, — épaulé par un matelot, évoqua son passé, ses années d'exil dans les toundras, le sans-culotte lui répondit avec un sinistre ricanement : « Tous sont égaux et mon père, d'ailleurs, a fait pour vol vingt ans de prison... »

Une vision prophétique de Gorki, le poète classique des bas-fonds, avait anticipé, il y a déjà longtemps, sur l'avènement de la populace maximaliste sous ce titre féroce : le Règne du goujat s'approche. C'est à lui que la révolution a cédé la place. Un aide pharmacien, Rogaevski, dirige un département de l'Instruction publique. Les écrits du plus célèbre des écrivains russes, Korolenko, sont soumis à la censure d'un

apprenti cordonnier. Un faux col propre peut valoir un Ijoichage. On entend crier dans les rues : « A bas l'intelligence ! » Et les camions armés de mitrailleuses qui avaient abattu un régime despotique servent aux soldats avinés pour emporter de force, en plein jour, des femmes dans les casernes. Le goujat prévu par Gorki s'est installé en maître à Petrograd, sur les ruines de la monarchie, de la république, de la Russie.

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