III. — Le calvaire des officiers
Dans l'armée comme ailleurs, dans toutes les ramifications de la vie politique, les maximalistes, pour parachever le développement de la révolution, n'ont eu qu'à légaliser le passage du contrôle — dictature déguisée — à la dictature ouverte du prolétariat soldat et ouvrier.
Déjà, comme l'avouait un général dans une lettre rendue publique, le régime de Kerensky ■ — le régime du contrôle et de l'égalité — condamnait les officiers à mourir d'une balle ennemie, d'une balle de traître ou tout simplement de la faim. Le maximalisme a fait un pas de plus : il a tué l'idée même d 'officier, biffé ce mot du dictionnaire de la langue russe. Mais, comme tous les assassinats pratiqués dans la rue et par la plèbe, celui-ci a été précédé d'atroces humiliations, accompagné de ricanements démoniaques et de sanglantes arlequinades. Les matelots et les soldats s'emparent des états-majors et des ministères ; le pavillon du Sovet baltique remplace sur la flotte de Cronstadt celui de l'amiral Razvozof ; l'armée de Souvorof, de Koutousof, de Broussilof passe des mains d'un avocat sous les ordres d'un adjudant embusqué.
D'un trait de plume, les commissaires du peuple arrachent aux officiers leurs épaulettes, ces petits quadrilatères de galon d'or et d'argent, gagnés au prix de tant d'années et de sacrifices, le symbole même de la qualité d'officier et dont la perte, en Russie, a toujours été identifiée avec celle de l'honneur. Aucune distinction n'est désormais tolérable dans l'armée maximaliste : tous sont égaux, lâches et héros, déserteurs et invalides de guerre ; la discipline, les grades, les règlements, l'autorité : autant d'anachronismes contrerévolutionnaires. On supprime jusqu'aux décorations militaires, jusqu'aux chevrons qui indiquent le nombre de blessures ; on interdit la fête de Saint-Georges, on ferme les écoles d'aspirants, dont on confie la liquidation à un traître ; on confisque les épées d'or, acquises au péril de la vie, pour les accrocher aux flancs de la garde rouge. Haineusement, avec des mesquineries qui soulèvent le cœur, on raffine sur la torture. A Moscou, un ordre du jour défend l'accès des restaurants aux officiers s'ils portent l'épaulette. On cambriole les mess, on bazarde les souvenirs historiques, on séquestre les caisses de secours au profit des buvettes de soldats. D'un jour à l'autre, l'armée russe perd ses officiers, sacrifiés aux rancunes de Zimmerwaldt. Jamais calvaire plus tragique ne fut gravi dans l'histoire.
Seuls, pourtant, les officiers russes, jusqu'au bout, ont rempli leur devoir patriotique ; décimés par des pertes infiniment plus lourdes que les soldats, ils n'ont pas eu une défaillance morale, pas un fléchissement physique. Seuls, comme le constatait le général Kornilof, seuls de toute la Russie, dans l'effervescence des appétits matériels, les officiers se sont abstenus de formuler des exigences d'ordre économique. Étudiants
d'hier, en majorité, ils ont salué le revirement politique avec enthousiasme et travaillé avec désespoir à s'adapter aux réformes absurdes élaborées par les hystériques du socialisme. Lors de l'offensive de juillet, ils payèrent de leur sang l'utopie de remporter des victoires à coups de meetings. Et depuis, dans l'enfer qu'est devenue l'armée enfin « démocratisée », abandonnés par les théoriciens, ils en expient les fautes et les crimes par un mart5Te sans précédent.
Après les meurtrissures morales, les humiliations matérielles. Les traitements, dans l'armée russe, n'ont jamais été considérables : « misère en gants blancs » pendant la paix et misère tout court en temps de guerre. Au moment d'une effarante augmentation de prix, les maximalistes rognent encore sur les soldes écornées par le gouvernement provisoire, décrètent des allocations de famine : 150 roubles par mois aux officiers subalternes élus ; -250 aux commandants de régiment, le quart du salaire des manœuvres d'usines. Les indemnités de cherté des vivres sont supprimées : ceux qui en avaient bénéficié sont tenus à les rendre sous peine de saisie. Aux familles des officiers, sans distinction de grade, on ne distribue plus que 15 roubles par mois, somme allouée aux femmes de soldats, et, par une triste journée d'hiver, les passants ont pu voir, sous la neige, un dolent cortège de malheureuses, la plupart en deuil, beaucoup chargées d'enfants, se diriger vers l'Institut Smolny, où Lénine refusa de les recevoir. Il paraît même que, devant cette manifestation imprévue, les autorités maximalistes ont eu le
cœur de risquer d'infâmes plaisanteries, de conseiller aux mères, aux épouses, aux filles de ceux qui sont morts pour le pays ou qui demeuraient toujours face à l'ennemi de s'adresser à Kornilof, à Kaledine et même à la délégation allemande, au comte de Mirbach, à l'amiral de Kayserling, attendus à Petrograd. Ni les services rendus, ni la maladie, ni la vieillesse, rien n'est respecté : les retraites sont réduites, et, lorsqu'elles dépassent 4 000 roubles par an, complètement annulées. Plus d'une fois les journaux publièrent des lettres tragiques où des généraux, blanchis sous le harnais, des héros, des chefs, suppliaient de leur procurer une occupation quelconque, la place d'un portier, n'importe quoi, pour ne pas mourir de faim et bientôt pour ne pas mourir dans la rue.
On expulse les officiers et leurs familles des locaux qu'ils occupent dans les casernes, même des hôtels militaires ; on leur permet d'y dîner seulement s'ils représentent des « organisations démocratiques ».
Fantôme khaki, traqué et bafoué, le « bourgeois à épaulettes » est obligé souvent, pour vivre, d'exercer des métiers de prolétaire. L'état-major organisa luimême des équipes d'officiers pour déblayer la neige, pour charger les wagons. Mais jusqu'à cette suprême humiliation la police maximaliste trouva à redire : un commissaire fit irruption à la gare de Varsovie, menaça d'arrêter les « intellectuels », coupables de s'adonner à des occupations permises au prolétariat seul. La révolution qui, à Cronstadt, obligeait les officiers, sous peine de mort, à nettoyer les fosses d'aisance, leur défendait 1' « honneur » de devenir portefaix.
Que restait -il à ces Lazares de la démocratie ?
Quelques-uns, très peu nombreux, affolés par les perspectives de la famine, réussirent à vaincre leur
26o AU PAYS DE LA DEMENCE ROUGE
répugnance, à refouler la fierté : ils allèrent au Smolny, tâchèrent de parlementer, d'améliorer une situation sans issue ; on leur fit dire qu'il y avait des sociétés de bienfaisance...
Chaque jour^ une vingtaine de suicides mettaient fin à des existences que les balles allemandes avaient épargnées...
L'honneur des officiers, leur avenir, leur solde modeste, tout est abandonné à la merci d'une soldatesque ivre de révolution. Le principe électif, combattu avec toute l'énergie du désespoir par le gouvernement de Kerensky, remplace nominations, promotions, avancement, états de service, années de campagne. Les régiments ne sont plus que des Sovets qui réalisent les caprices des braillards armés. La politique prime tout. Suivant leurs opinions, les officiers sont élus ou classés comme neutres, susceptibles, en cette qualité, de devenir simples instructeurs avec grade de soldat, ou bien dénoncés comme contre-révolutionnaires et parqués dans les casernes, sous la surveillance d'un commissaire du régiment, mouchard aux gages du Sovet local. Le jour des élections, les officiers doivent s'exhiber sur une estrade, ecce Jiomo; pour être élu, d'ailleurs, la qualité d'officier n'est pas indispensable. Dans un discours à la 5^ armée, Krylenko précise qu'il est absurde de compter désormais avec la nécessité de l'expérience militaire. 'Et, lorsque le commandant suprême des troupes russes s'exprime avec cette désinvolture, il est naturel de voir toute une série de régiments se choisir pour chefs des soldats illettrés. Souvent, la procédure électorale se réduit à l'incarcération pure et simple de tous les officiers. Et, partout.
ceux qui ne sont pas élus, dégradés, devenus le jouet, la risée des chambrées en goguette ; on les astreint aux plus répugnantes corvées, à des exercices inventés spécialement pour aggraver leur martyre. Dans ces êtres hagards, dont les vêtements gardent encore les traces des galons arrachés et des étoiles éteintes, que les soldats tutoient et bousculent, qu'ils menacent de forcer à piller ensemble les caves, était-il encore possible de reconnaître les chefs qui conduisaient l'armée russe à la victoire?
Invité à rendre compte de l'application des réformes, Tadjudant Kr3'lenko exprima sa profonde satisfaction des résultats obtenus, « sauf, dit-il, que des rapports lui signalaient de trop nombreux suicides d'officiers, désignés comme « cuistots » dans certains régiments... »
La vérité, c'est que beaucoup se tuaient afin d'échapper au lynchage. Déjà, il avait suffi du simple <( contrôle », exercé par les casernes, pour provoquer les tueries de Cronstadt et de Helsingfors, l'amiral Wiren torturé avec un dilettantisme d'inquisiteurs, amputé, vivant, de ses oreilles, ae ses bras, de ses jambes ; des oiïiciers enfoncés lentement dans la glace avec des cris que « les gens de mer doivent périr dans Teau )), et puis la fusillade du Petropavlovsk, plusieurs lieutenants de vaisseau traînés au poteau d'exécution pour le refus de signer une résolution politique, et, enfin, cette tragédie crapuleuse, la noyade de Wyborg, les rires diaboliques lorsqu'une balle bien visée faisait disparaître une tête sous les flots et l'écriteau placardé plus 'tard sur le lieu du crime : Ecole de natation pour officiers.
Que pouvait promettre de plus la « dictature du prolétariat » complètement victorieux?
Peu de temps avant l'émeute de juillet, Lénine osa
montrer à un collègue révolutionnaire, Trojanovsky, un projet de décret qui tranchait la question des cadres par une Saint-Barthélémy des officiers. Devant l'indignation de Trojanovsky, ancien officier lui-même, Lénine finit par céder, mais continua toujours à caresser l'idée d'une suppression en bloc au moins de tout le haut commandement. Dès son avènement, les arrestations se précipitent. Les généraux Boldyref, Valouef, Lyssenko, Baratof, Marouchevski, Manikovski sont incarcérés, déclarés ennemis du peuple, accusés de saboter l'œuvre de la paix. Dans la rouge sarabande qui emporte le pays, même les favoris d'hier paraissent réactionnaires. Le grand protégé des maximalistes, le général Tcheremyssof, toujours tenu à l'écart par le général Kornilof, n'échappe pas à la destinée commune. Les feuilles du Sovet fomentent les colères et les haines contre les officiers supérieurs et prêchent l'annexion des états-majors. Les Izvestia, la Pravda se répandent en manchettes énormes : '( Les généraux ne veulent pas la paix. » Le Grand Quartier, pendant les derniers jours de Kerensky, avait beau être livré aux ingérences des commissaires, réduit à des fonctions administratives, ravalé à l'état d'un instrument domestiqué au service de la « démocratie révolutionnaire », placé, enfin, sous les ordres d'un chef débonnaire comme le général Doukhonine, dont le nom n'éveillait aucun soupçon, même chez les maximalistes, et qui consentait à remplir modestement un rôle sans gloire, a'accord avec les comités, les congrès et les Sovets. Il fallait, coûte que coûte, pour raffermir la situation de Smolny, une victoire sur les généraux et le démantèlement du Grand Quartier.
Krylenko, de l'avis des témoins oculaires, aurait pu se dispenser de tout appareil offensif et se rendre,
sans armes, au Grand Quartier où le général Doukhonine l'attendait, confiant, malgré tout, dans les destinées de la révolution. Mais la rue exigeait une preuve tangible de force ; elle flairait le sang, réclamait des victimes. Tandis que des convois d'artillerie roulaient venant de Petrograd, l'ordre était donné de ne laisser sortir personne de Moguilef et d'arrêter les bataillons de choc, toujours suspects aux yeux des démagogues. La nuit qui précéda l'arrivée de Krylenko, une avantgarde de matelots perquisitionna chez les officiers, séquestra les armes. Tout fut mis en œuvre, jusqu'à l'odieuse dégradation du général, ses épaulettes exhibées à la foule, pour déchaîner l'atroce lynchage avec cette bouffonnerie : la lecture d'un verdict tracé d'une main grossière sur un lambeau de papier maculé : « la condamnation à mort par le peuple ». Aux cris de hurrah, — les cris qui déclanchaient les attaques dans l'armée russe, mais où passaient cette fois-là des hurlements de cannibales, — les marins de l'Aurore, les gardes rouges, s'acharnèrent sur un cadavre. On aurait dit des loups, raconte un témoin, aux yeux révulsés, aux dents claquantes. Krylenko ne sut défendre son prisonnier qu'avec des phrases : une fois de plus, la révolution dévoilait son impuissance à endiguer les instincts dont elle avait brisé le frein. La victoire convoitée n'était-elle pas, d'ailleurs, remportée avec éclat?... Et, pendant que Krylenko s'appliquait à rédiger un bulletin triomphal, on jetait les dépouilles du général dans un wagon de marchandises. Deux coups de revolver avaient troué la gorge ; onze blessures à la baïonnette saignaient sur la tunique où blanchissait encore l'émail d'une croix de Saint- Georges ; le visage tuméfié, dépecé, n'était qu'une seule plaie, bleuie et rouge. Entre les lèvres crispées
par l'agonie, quelqu'un enfonça une cigarette...
Des échos tragiques répondent à ce meurtre absurde qui déshonorait la révolution. A coups de crosses et de crocs, les soldats du Turkestan mettent en pièces le général Korovitchenko, et invitent les passants à cracher, pour le prix de 30 copecks, au visage du mourant. Depuis longtemps, ce chef remarquable, écrivain militaire et savant juriste, se trouvait détenu sous la menace quotidienne de l'exécution capitale. En vain sa femme implorait les ministres maximalistes d'intervenir en faveur de l'innocent. On lui répondait que, sur place, au Turkestan, il serait plus facile de prendre une décision équitable. Les peuples n'ont-ils pas le droit de disposer d'eux-mêmes et de leurs prisonniers?
De plus en plus les assassinats d'officiers deviennent un événement presque normal, une manifestation banale de la vie révolutionnaire, que le Sovet s'ingénie à légitimer par la «. nervosité » des casernes, et que la presse bourgeoise, ses réserves d'indignation épuisées, enregistre souvent sans commentaires. Des prêtres ont avoué que bien des fois, la nuit, ils étaient réveillés en sursaut par des soldats hagards qui réclamaient sur-le-champ des prières pour les morts ; leur bouche tremblante égrenait toute une liste de noms : c'étaient ceux des officiers égorgés par leurs hommes... Karaoulof, député à la Douma, ataman de cosaques, est criblé de balles au sortir d'un wagon. Quatre mille officiers, enfermés dans les casemates de Tachkent, attendent chaque jour le supplice. A Sébastopol, les matelots fusillent leurs victimes sous prétexte que les prisons sont trop pleines, enterrent les blessés pêlemêle avec les morts dans les fosses communes, jettent un officier vivant dans une chaudière et promènent
à travers les rues des têtes sanglantes au bout de leurs baïonnettes. Trois cents officiers manquent à l'appel après ces hécatombes, dont la rouge \dsion glissait déjà entre les lignes du célèbre ordre du jour n^ i, cette préface à la débâcle de la Russie militaire.
C'est sur les cadavres des officiers russes que les uns construisaient la troisième Internationale et d'autres tramaient l'odieuse trahison d'une paLx séparée.