‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 25 sur 72 · I. — Fiat pax · texte numérisé non relu

I. — Fiat pax

Avec l'inguérissable illusion — qui fait Tessence de la doctrine maximaliste — de pouvoir escamoter les réalités par des lois, Lénine décréta la paix intégrale et immédiate, comme s'il s'agissait de la suspension d'un journal ou de la confiscation des capitaux privés.

Pour retrouver une foi aussi absolue en la vertu latente des idées, la réalité tangible des abstractions, il faudrait revenir au mo^^en âge et aux scolastiques : le principe de la paix démocratique posé, les maximalistes envisagent son application comme une question d'heures et tout au plus de jours. Les franches répugnances des pays de l'Entente, la cauteleuse h3'pocrisie des Empires centraux sont tenues pour autant de quantités négligeables. « Nous avons trois ennemis,

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déclara l'adjudant Krylenko dans un de ses premiers discours, l'ennemi extérieur qui n'est pas dangereux, la famine que nous saurons dompter, et, enfin, l'ennemi principal, le Grand Quartier des généraux, des bourgeois, des contre-révolutionnaires. »

Le Grand Quartier était dénoncé aux tranchées comme le seul obstacle à la signature de la paix. La Pravda accusait les chefs de l'armée d'être aux gages des Bourses de Londres et de Paris. Et la guerre parut définitivement liquidée avec l'assassinat du général Doukhonine à qui, la veille encore, un de ses subordonnés, le général Boldyref, disait : «Toute la Russie honnête est avec vous. )> A la meute. hurlante de la soldatesque, les maximalistes abandonnèrent comme un os, à défaut de la paix promise, l'ancienne Stavka impériale, l'état-major d'Alexéef, de Broussilof, des victoires galiciennes. -

Pratiquement, il n'y avait là qu'une barbarie inutile, qu'un holocauste révolutionnaire sans excuse. En même temps que Lénine décrétait son fiat pax, Trotzky, dans un ordre de jour à l'armée, indiquait les moyens d'aboutir à la paix immédiate. Armées, corps, divisions, brigades, régiments, compagnies, toutes les unités de combat, grandes et petites, sans en excepter les soldats isolés, étaient invitées à traiter avec l'ennemi, par-dessus la tête des généraux et des officiers. Par cette forme anarchique imprimée à l'armistice, la révolution, entre les mains des maximalistes, poussait à l'absurde ses principes d'émiettement de la nation et de l'armée. Le dernier coup de massue était asséné à la discipline agonisante. La fraternisation systématique devenait une vertu militaire. « Sur ce point, disait Trotzky dans sa proclamation à^ l'armée, les camarades soldats peuvent avoir toute cou-

fiance en l'expérience personnelle de leur nouveau chef », aveu si cynique en sa crudité que même plusieurs « cominissaires du peuple » reprochèrent à Trotzk}' son manque de tact envers l'adjudant Krylenko, successeur des empereurs et des grands-ducs.

Dans les tranchées, une multitude famélique accueille comme une délivrance tous les manifestes de Smolny. Une^armée juge inutile d'intimer au Grand Quartier un ultimatum aux fins de conclure un armistice immédiat. Une autre dépêche sur-le-champ des parlementaires à l'ennemi. Plusieurs divisions, quelques régiments signent des armistices séparés dont la Pravda publie les textes comme des modèles d'héroïsme révolutionnaire. Cependant, sur un secteur, sans doute mal informés, les Allemands fusillent à bout portant un groupe de zimmerwaldiens à épaulettes. Ailleurs, l'ennemi exige d'un corps du Turkestan, peu disposé aux simagrées pacifistes, la signature d'un armistice dans les quarante-huit heures, sous menace d'un bombardement par l'artillerie lourde. Mais, un peu partout, la pratique des fraternisations ressuscite ; les Russes, masse amorphe, la langue vite déliée par l'alcool échangé contre du savon, du pain et, trop souvent, contre des armes ; les Allemands, méthodiques et réservés, soigneusement triés pour* former des « compagnies d'embrassade w spéciales, "qui pénétraient parfois jusqu'aux réserves de l'arrière -ligne. Les chefs ont beau tenter des efforts désespérés pour dénoncer la duperie de ces poignées de main traîtresses, l'ingénieuse organisation de ces baisers de Judas, le fameux ordre de jour du général Kreinbourg à la 218^ division sur les buts d'espionnage assignés aux fraternisations. Les soldats répondent par des coups de feu et des arrestations en masse ' ils n'épargnent personne, pas même

les comités révolutionnaires élus ; les derniers vestiges d'autorité sombrent dans les excès de la folie pacifiste.

Cette folie était savamment entretenue, alimentée avec art, par une campagne de mensonges éhontés. Le Sovet interpréta le consentement de l'Allemagne aux pourparlers, puis la conclusion de l'armistice, enfin les négociations de paix comme des victoires sensationnelles, arrachées par le prolétariat ennemi à l'impérialisme rapace de ses maîtres. Chaque jour, pendant des semaines, la presse maximaliste flatte les ignares des. tranchées dans leur naïf orgueil, leur messianisme puéril, d'apporter sa libération à l'univers au bout de leurs crosses levées en l'air.

Mais, bientôt, pour tromper la nervosité de l'armée, il fallut de nouveau se rabattre sur les dérivatifs classiques, les pièges tendus à la cause de la paix par la bourgeoisie russe, la coalition des Cosaques, des capitalistes, des aspirants, des officiers, des grands-ducs, de tous les « ennemis intérieurs ». Comme le décret pacifiste de Lénine restait toujours lettre morte, il fallut maquiller les faits, gazer les réalités, revenir à tous les procédés et à tous les subterfuges de la « diplomatie secrète». Les comptes rendus des négociations sont publiés avec des retards considérables, souvent écornés, tronqués, escamotés, au point de provoquer les protestations de la délégation maximaliste elle-même, les fanfaronnades verbales des représentants russes soigneusement mises en veflet te, tandis que les textes, communiqués simultanément à Berlin, faisaient abstraction de toutes les insolences révolutionnaires. Le peuple, du reste, est impuissant à retenir de ces tractations touffues, de cet imbroglio politique, autre chose que les gestes violents et les attitudes mélodramatiques dont se drapent

pittoresquement ses mandataires à Brest-Litovsk : il répète machinalement les prestigieuses formules de la paix démocratique dont la Russie sera la première victime ; il ignore la volte-face exécutée par l'Allemagne, ses rudesses et ses exigences dès l'arrivée de la délégation ukrainienne ; il ne démêle pas, dans l'échevcau de la crise révolutionnaire, la réalisation d'un plan prévu de longue date par l'état-major de Berlin, le morcellement politique de la Russie et son assujettissement économique ; et, d'ailleurs, même si le bandeau lui tombait des yeux, il se consolerait peut-être de voir la Russie rétrograder à l'état de la vieille Moscovie, avec cette phrase de Lénine qu'il appartient à la bourgeoisie seule de se « chamailler » pour des questions de frontières.

A l'exemple de tous les actes maximalistes, les négociations de paix dénoncent la hâte des gens qui ne sont pas sûrs du lendemain. Maslovsky, vice-président de la délégation, congédié depuis, confessa mélancoliquement l'inégalité des forces en présence à Brest-Litovsk, le caractère disparate des plénipotentiaires russes, leur manque de préparation technique, l'absence de vues d'ensemble. Alors que devant chaque négociateur ennemi, avoue un délégué révolutionnaire, s'accumulaient des instructions lithographiées, les Russes n'avaient devant eux que des rames de papier blanc. La paix comme la guerre, comme les réformes intérieures, étaient abandonnées à l'improvisation d'une coalition d'incompétences. Seuls, les colonels Chichkine et Stanislavski, représentants de r État-Major, reçurent quelques vagues indications de l'Institut Smolny : indications parfaitement favorables aux intérêts -de l'Allemagne. La douloureuse tragédie nationale mise à part, les négociations de

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Brest-Litovsk ont tenu de l'anecdote et du vaudeville.

Dans son rapport au Sovet, le « camarade )) Kamenef a mis en lumière, non sans une visible satisfaction d'amour-propre, que la délégation maximaliste, chargée de négocier l'armistice et la paix, n'était pas une ambassade ordinaire. « Seule la révolution russe, ajoute Kamenef, pouvait dépêcher une délégation pafeille. »

Le '( camarade » Kamenef avait raison. En dehors de quelques membres de Smoln\', la délégation comprenait comme une émanation de la trinité des classes qui gouvernait la Russie : des paysans, des ouvriers, des soldats, puis une inexplicable apparition féminine, Mme Byzenko, connue seulement pour avoir failli jadis assassiner un général, et enfin quelques officiers, décidés à défendre, le cœur gonflé d'amertume, les « intérêts techniques » de l'armée.

En tête de la délégation, figurait un dentiste, ]M. Joffe, sans aucun titre diplomatique que celui d'être le beau-frère de-Trotzky. Inconnus, de même, rou\Tier Oboukhof, le paysan Stachkof-Romanof, le matelot Olitch, le soldat Behakof, le sieur Sokolnikof, et le secrétaire de la délégation au nom de trafiquant de tapis persans : Karakhan. Le passé de Maslovsky, comme celui de Kamenef, s'affirmait moins vierge. Des salles de rédaction du Messager officiel de l'Empire, dont il était un des collaborateurs attitrés, Maslovsky ne fit qu'un saut, au début de la révolution, pour apparaître jacobin improvisé, à l'aile extrême gauche du parti socialiste-révolutionnaire. Cette métamorphose trop brusque ne trompa personne. Un tribunal d'honneur fut convoqué pour statuer sur le cas du néophyte. Et comme, malgré l'enquête, sa sincérité était restée douteuse, Maslovsky s'isola, fonda avec le concours de Dekonsky — un pro-

vocateur professionnel — le Znamia Trotida, 1 << Etendard du Travail », et finit par s'attirer les s^-mpathies les plus ardentes du groupe maximaliste.

Du ministère des Affaires étrangères, le maximalisme n'a su retenir qu'un seul fonctionnaire, mis à l'index par ses camarades, M. Dolino-Dobrovolsky, employé de deuxième plan, auteur de plusieurs articles où les coups d'encensoir prodigués à la famille impé riale côto3'aient l'hystérie et l'extase.

Telle était la délégation qui s'était assise, pour trancher les plus formidables des problèmes que la diplomatie eût jamais abordés, en face de plénipotentiaires allemands et autrichiens : ministres, généraux, spécialistes roués, techniciens consommés, tout l'appareil perfectionné d'un État moderne. Devant les contrastes qui s'imposaient, Maslovsky n'hésite pas, dans ses impressions confiées au Znamia Trouda, à manifester son mépris pour la délégation du « vieux monde », le monde dont la Russie, suivant les strophes de la Marseillaise ouvrière, avait secoué pour toujours la poussière de ses pieds. Il n'a pas de phrases assez ronflantes pour décrire la veste démocratique du délégué ouvrier, racolé, pour faire partie de l'ambassade, au moment où il se dirigeait, le samedi soir, vers un établissement de bains et qui ne fut que trop heureux de pouvoir changer de linge avant de prendre le train. Il invoque, symbole saisissant, le paysan Stachkof, embroussaillé dans les flots de sa crinière chenue et de sa barbe de patriarche, vêtu d'un ample touloupe crasseux, \^s-à-vis d'un capitaine autrichien, étranglé dans un col démesurément haut, la poitrine étoilée de colifichets et les doigts aristocratiques chargés de bagues. Parmi les masques sémitiques de la majorité des délégués, cette seule figure t\'pique,

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qui rappelât la Russie, se détachait si évocatrice de Tolstoï, que les Allemands demandèrent immédiatement s'il était parent du célèbre écrivain. Cette bonne impression dura jusqu'au dîner pendant lequel le délégué russe fit preuve d'un dédain absolu pour les préceptes de tempérance tolstoïstes.

A l'amabilité guindée, à la correction des gens qui savent vivre, l'ambassade maximaliste oppose le sansgêne, l'anarchie des manières où doit se refléter l'anarchie politique. « Suivant nos usages russes, écrit Maslovsky, nous sommes arrivés en retard. » Et la joie d'avoir fait attendre mieux qu'un bourgeois, un prince de sang avec son état-major, compense, chez ces pauvres d'esprit, l'humiliation de toutes les conditions imposées d'une voix blanche par des professionnels du bismarckisme. Une polissonnerie de collégiens, admis à la table des grands, a primé chez la délégation russe toutes les poignantes préoccupations de l'heure. Mme Byzenko, surtout, s'appliquait à terroriser les « impérialistes » par son intransigeance révolutionnaire, ses cheveux en brosse d'étudiante, sa blouse râpée et ses rogues réponses au prince Léopold de Bavière : lorsqu'à minuit, quelques galants lieutenants proposèrent des sandwichs, elle se récria, indignée, que la journée de huit heures interdisait de déranger les domestiques. Chez Joffe le même orgueil puéril, la même gaminerie dans la satisfaction d'avoir scandalisé des diplomates de carrière et des hommes de guerre chamarrés de croix. Pour annoncer au Sovet que l'Allemagne a consenti à s'abstenir de transferts de troupes, Joffe, dans son télégramme, bégaie d'enthousiasme et traite d' « inexpérimentés » les généraux impérialistes. Ici la naïveté du délire frôle une connivence d'agent compromis par un excès de zèle.

Les clauses formelles de rarmistice ne laissaient-elles pas à l'Allemagne toute liberté pour achever les mouvements de troupes déjà commencés?

Mais cette vanité indiscrète s'est vite usée au contact du « vieux monde ». Dès l'arrivée de la délégation dans la zone allemande, il fallut se résigner à une concession qui, à elle seule, était déjà tout un programme, et se laisser brosser, nettoyer, astiquer, par une armée remuante d'ordonnances ennemies. Les délégués russes ont beau afficher leurs sentiments démocratiques : ils n'arrivent même pas à cacher leur admiration pour le morceau de savon et les deux serviettes de toilette qu'ils avaient trouvés dans leur chambre ; au dîner de gala, où Joffe trônait entre le prince Léopold et le général Hoffmann, les camarades se sont épuisés à manier la fourchette avec élégance ; et, d'être traités, sur un pied d'égalité, de hochwohlgehoren (i), les « Excellences )> socialistes suffoquèrent d'émotion. Seul le prolétariat allemand manquait à la fête. Très petits, très humbles, les tueurs de bourgeois fraternisèrent avec des gens gantés de blanc, casqués et bottés, qui, le soir entre eux, faisaient des gorges chaudes au souvenir des caricatures révolutionnaires, boufhes de vanité et de bêtise.

La Russie râlait parmi des bouffonneries de paillasses. Et, au spectacle de cette déchéance, on comprend le geste d'un des délégués militaires, le général Scalon, et ces lignes suprêmes, griffonnées avant le suicide, sanglante protestation contre le cauchemar de Brest-Litovsk ; « Je ne puis vivre davantage. »

(i) Bien néS; de haute naissance.

IL — Journées de dupes.

L'inévitable s'accomplit.

Après les tracasseries policières et les médiocrités de l'exil, il est défendu de s'asseoir impunément, en face des mandataires de deux empereurs, d'un sultan et d'un roi, pour régler le sort de i8o millions d'hommes, sans céder au vertige des grandeurs. Le fait seul d'avoir négocié, d'égal à égal, un armistice honteux avec les représentants de l'impérialisme ennemi, revêt, aux 3^eux des parvenus de la politique, l'importance d'une victoire qui impose la certitude d'une paix démocratique. Cette paix a beau reculer à mesure que les pourparlers serrent davantage les applications des principes révolutionnaires pour les déformer en faveur de l'Allemagne : le cerveau chaviré d'orgueil, les commissaires du peuple agissent comme si la signature de Trotzky s'étalait déjà, à côté des sceaux armoriés de Kuhlmann et de Czernin ; ils ouvrent le front commercial à l'offensive des commis voyageurs et de tous les stocks de camelote prête à inonder les marchés de la Russie ; ils se donnent l'illusion du règlement des questions de Pologne, de Courlande, d'Esthonie, par l'envoi de cargaisons allemandes à Reval et l'ébauche de communications postales avec Berlin ; ils croient forcer la paix parce qu'en plein Newsky, à Petrograd, des soldats offrent aux passants des cra3^ons, des briquets, des canifs, même des bottines de dames made in Germany : c'est la mascarade de la paix, comme ailleurs, dans la vie politique intérieure, c'est la mascarade du socialisme.

La Russie, où Trotzky renouvelle envers les diplomates alliés les turqueries du château à sept tours, et d'où la légation de Roumanie est expulsée après un stage dans la forteresse, la Russie devient l'Eldorado des prisonniers de guerre. Tandis qu'on négocie sur le front, le paj'S est envahi pacifiquement par les internés de l'arrière. Dans les rues d'où les officiers russes ont disparu, confondus avec les soldats, et où les soldats eux-mêmes, sans chevrons, sans galons, sans épaulettes, errent comme un troupeau dégradé, les seules silhouettes vraiment militaires sont celles des prisonniers ennemis. Souvent, devant l'arrogance des lieutenants prussiens, autrichiens, hongrois, en tenue impeccable, et les foules de troupiers gris-vert qui dévalent à travers les villes, on a l'impression d'un pays occupé. Des centaines de prisonniers chaque jour traversent sans effort une frontière où, livrées à leur bon plaisir, les sentinelles ronflent ou jouent aux cartes avec les contrebandiers. Mais la grande majorité préfère aux perspectives du front occidental le pays de bombance révolutionnaire qui les traite désormais en hôtes de ses paysans, de ses ouvriers, de ses soldats. Les prisonniers de guerre sont dotés par les Sovets de tous les droits civils, traités sur les chantiers à l'égal des travailleurs russes, surveillés pour la forme par des chefs élus, prisonniers comme eux, conduits à des meetings spécialement organisés pour les distraire et abonnés d'office à titre gracieux aux journaux publiés à leur usage en allemand et en hongrois, le Fakel et le Vôlkerfrieden. Parallèlement à la guerre civile sur le Don, en Ukraine, dans l'Oural, en Finlande, c'est une idylle internationale, une anticipation sur l'âge d'or des fraternisations humaines, les demoiselles de téléphone remplacées à Nijni-Novgorod par des gre-

nadiers poméraniens et un club d'officiers allemands installé à proximité de Smolny.

Comment refuser sa reconnaissance pour toutes ces cajoleries?

Plus d'une fois on a vu des prisonniers de guerre faire le coup de feu dans les rangs maximalistes contre les Cosaques et les aspirants, entrer dans les commissions électorales comme à Rostof-sur-Don, pour patronner les candidats extrémistes, ou présider des unions professionnelles, comme à Orenbourg ; des soldats allemands ont prêté main-forte pour arrêter Tchernof ; on affirme de bonne source la présence d'un officier autrichien parmi les assassins du général Doukhonine, et Trotzky s'est flatté devant le Sovet d'avoir gagné le concours des prisonniers hongrois pour parachever en Russie la révolution communiste. A chaque pas on se heurte à des officiers allemands autorisés, pour des raisons ténébreuses, à rentrer à Petrograd qu'ils avaient habité avant la guerre et reçus dans l'intimité des commissaires du peuple. Ceux qui s'avisent à les dénoncer sont malmenés et même arrêtés, alors que d'anciennes connaissances en obtiennent d'étranges documents en allemand, des sauf-conduits en prévision de mystérieuses éventualités. Comme aux pires journées de l'ancien régime, les influences occultes et toutes-puissantes du germanisme tissaient à Petrograd leur toile d'araignée.

Bientôt tous vestiges de discrétion disparaissent ; la garde rouge enlève, dans les magasins et dans les hôtels, les avis de la police tsariste : interdiction dé parler l'allemand sous peine d'amende... Ils, comme on disait dans le peuple, sans spécifier, ils pouvaient venir en toute sécurité. Les préparatifs pour la réception étaient achevés : les ambitions de l'armée mortes.

les aigles étranglées, les drapeaux flétris, les officiers décimés, le pays décapité de son élite par la terreur.

Ils débarquèrent, enfin, conduits par deux anciens favoris de Tzarskoé-Sélo : le comte de Mirbach, un intime de l'impératrice Alexandra, et l'amiral de Kaiserling, que Petrograd avait connu capitaine, à l'uniforme encore vierge des macabres couleurs de la croix de fer. Sous ce pavillon aristocratique, l'Allemagne charriait la plus douteuse des marchandises : une délégation dont jamais la liste complète n'a été publiée, et où des fonctionnaires huppés voisinaient avec des commerçants expulsés de Russie et le chef du contre-espionnage autrichien : un certain Sloboda. Mais qu'importaient ces détails au Sovet qui n'avait jamais, lui non plus, divulgué les noms authentiques de ses députés ! L'essentiel, c'était d'être reconnu, consacré comme gouvernement légal par des bourgeois impérialistes, aux yeux des ambassades alliées, fournir au peuple une preuve tangible des négociations de paix et d'impressionner les délégations ennemies par l'envergure du pou\'oir maximaliste.

Ce programme est scrupuleusement exécuté.

La réception, réglée par le protocole de l'Institut Smolny, n'a pas laissé de rappeler les fastes de la monarchie défunte. Un train spécial est mis à la disposition des délégations, des automobiles de l'ancien garage impérial les transportent au théâtre Michel, au ballet, — dont le comte Mirbach constate la décadence sous le nouveau régime, — aux casernes de la flotte Baltique où le commissaire Dybenko en tenue de matelot, et les officiers sans décorations ni épau- Jettes offrent un dîner aux « camarades » de Berlin et de Vienne. Comme les appartements préparés sont jugés trop démocratiques par les snobs féodaux.

Trotzky ordonne de jeter à la rue les locataires du Grand Hôtel et de F Hôtel d'Angleterre, on en interdit l'accès au public, enlève sur le désir de Kaiserling les patrouilles à la porte. Les platitudes, bientôt, ne se comptent plus : dans leur rôle nouveau de maîtres de cérémonie, les dictateurs révolutionnaires multiplient révérences et salamalecs ; Trotzky envoie du Champagne aux délégations, donne des ordres au télégraphe pour transmettre sans retard une dépêche de félicitations au Kaiser et dément de sa propre initiative les interviews de l'amiral Kaiserling. Des hôtels occupés par les ambassades germaniques, la langue russe est bannie, les domestiques russes aussi, remplacés par une valetaille allemande improvisée de toutes pièces ; des foules de prisonniers de guerre chaque jour assiègent les appartements du comte de Mirbach dont une garde prussienne assure la sécurité.

Les Allemands, comme par le passé, se sentent chez eux à Petrograd et traitent la Russie en pays conquis.

Commis voyageurs de haute volée, espions qui n'ont plus besoin de fausses barbes et de noms d'emprunt, les Allemands sont venus sur place étudier la solvabilité de leur nouvelle clientèle. Médiocrement impressionnés par les gasconnades maximalistes à Brest- Litovsk, ils n'ont pas craint de s'aventurer en pleine révolution sociale pour confronter la réclame avec la réalité. Des résultats de cette enquête — Kaiserling le cache à peine, — enquête dont les négociations maritimes et commerciales ne sont que le prétexte plausible, dépend en ligne directe l'issue des pourparlers de paix. Aussi, pour donner l'illusion de sa puissance, Trotzky aiïïche-t-il la dictature du Sovet par un redoublement de terreur contre les bourgeois et des sorties injurieuses contre les Alliés. Impatient de mettre

en relief sa force, il se répand en grimaces de croquemitaine, qui ne trompent personne. Dans son emballement, il finit par laisser la Pravda morigéner les Allemands eux-mêmes et entonner les fanfares démagogiques pour pronostiquer « la chute de tous les kaisers, rois, roitelets et autres oppresseurs ». Chaque matin, désormais, les délégués ennemis pouvaient lire dans les journaux extrémistes, dont le Sovet leur faisait le service, des phrases retentissantes sur le rôle de la Russie à Brest-Litovsk : « nos prétentions sont invincibles, nous voulons enlever les armes aux généraux allemands qui se moquent du peuple allemand, nous sommes allés à Brest-Litovsk seulement en justiciers... » Outrés de ces procédés, les délégués firent une allusion directe à la nécessité de remettre la cause de la paix entre les mains de la Constituante, le seul organe, après tout, investi du pouvoir légal pour traiter au nom de la Russie entière. Le délire de Smolny dégénère alors en épilepsie : Lénine, Trotzky voient rouge, attisent la guerre civile, remplissent les prisons, mettent au ban de la loi les trois quarts du pays pour réduire les colloques russo-allemands à un duo avec les maximalistes seuls...

Restait à démontrer, d'une manière péremptoire, que le peuple, absent jusqu'à présent des négociations démocratiques comme d'une tragédie classique du dix-septième siècle, soutenait cette politique de la voix et du geste. Sous le règne des tsars, on n'aurait pas manqué de faire défiler devant une délégation étrangère la garde impériale avec fifres, aigles et tambours. Hais le nouveau régime, à l'exemple de l'ancien, avait ses propres figurants. On mobilisa le prolétariat des usines et des casernes, on sortit les défroques révolutionnaires, tous les accessoires des dé-

monstrations officielles, drapeaux et pancartes rouges, on y badigeonna seulement des inscriptions de circonstance, les mieux faites pour éblouir les plénipotentiaires ennemis : « Vivent la paix immédiate et la troisième Internationale, à bas les traîtres de la Rada, pas de bourgeois à la Constituante », et surtout « tout le pouvoir aux Sovets ».

Par une triste journée de décembre, sous un ciel de plomb, un cortège sans fin de soldats et d'ouvriers mêlés aux prisonniers de guerre, — -symbole de l'Internationale en marche, — processionna aux sons de la Marseillaise et de la Veuve joyeuse, piteux carnaval de révolutionnaires matés, menés à coups de trique par une minorité criminelle. Tandis que, le même jour, on fusiUait à Kalouga des manifestants en faveur de la Constituante, que la guerre de rues faisait rage depuis une semaine à Irkoutsk, que le port de Pierre I^^ sautait à Cronstadt et qu'un mystérieux incendie dévorait l'usine de Goutouef avec un inestimable matériel d'artillerie, les figurants maximalistes bêlaient leur enthousiasme pour une paix truquée, marmonnaient les litanies léninistes, secouaient leurs torchons rouges et grimaçaient autour du cercueil de la Russie.

Le rêve des pangermanistes se réalisait, écrivait le Den, Au cœur de la hautaine capitale des Tsars, un état-major allemand suivait de sa fenêtre, comme d'une baignoire, un peuple qui avait fait trembler et Vienne et Berlin, exécuter aujourd'hui, en leur honneur, des arlequinades défaitistes... Et, longuement, la nuit, au milieu d'une ville terrorisée, et d'un silence que déchiraient les coups de feu des pillards qui s'acharnaient sur des caves, le comte de Mirbach pianota sur l'appareil Hughes, installé dans sa chambre

et relié par til direct avec Brest-Litovsk et, par Brest - Litovsk. avec Potsdam...

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