‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 26 sur 72 · III. — Epées en carton · texte numérisé non relu

III. — Epées en carton

L'histoire retiendra, au passif des maximalistes, comme une grave erreur de tactique, le séjour à Petrograd des ambassadeurs austro-allemands.

Il n'a pas faUu longtemps à des experts en psychologie russe pour constater qu'à la crête des vagues révolutionnaires, l'Institut Smolny, Lénine, Trotzky, les Sovets n'étaient qu'une écume sans consistance. Sous la frénésie des fantoches extrémistes, il n'était guère difficile de découvrir la déliquescence sociale, l'incohérence chaotique, un écœurement infini, une immense lassitude.

-Peu à peu, les Allemands haussent le ton, -accélèrent le crescendo de leurs exigences. Le comte de Mirbach, à Petrograd, souligne l'impossibilité de toutes relations normales avec un pays décimé par l'anarchie, la décadence de l'industrie, les menaçantes perspectives d'une démobilisation désordonnée. Il ne cache pas son intention de traiter la Russie sous un angle colonial, en débouché qui compenserait la perte éventuelle du Cameroun et de l'Est Africain, par la résurrection de l'ancien traité de commerce de 1904. Parfois, pour atténuer l'énormité de ces prétentions, un sourire protecteur, l'hypocrisie des concours techniques, des offres d'imprimer le papier-monnaie russe à Vienne et d'affecter les officiers spécialistes, prisonniers de guerre, à la réogranisation de l'industrie. Mais le ton général est celui de Brennus : plus la guerre civile embrase la Russie, plus fort s'accentue le Vœ victis à Brest-Litovsk

et à Petrograd. An désir d'exercer un contrôle sur les transports de troupes d'un front à l'autre, les Allemands répondent par des protestations indignées contre un manque de confiance de la part des vaincus. A chaque pas, la Russie maximaliste est rappelée à l'ordre par les feldwehels prussiens. Il n'est pas jusqu'à la Turquie — le seul pays vraiment battu par la Russie — qui ne se pique au jeu pour décocher à son vainqueur agonisant le coup de pied de l'âne.

Le « vieux monde » à brandebourgs se venge cruellement de l'humiliation d'avoir négocié avec des aventuriers. A mesure que les pourparlers se dégagent des généralités, la délégation russe s'aperçoit que la formule de paix démocratique, entre les mains de ses adversaires, légalise la réalisation d'un monstrueux programme annexioniste. Pour des illuminés de la démagogie, un peuple libre de disposer de sa destinée devait naturellement adhérer à la république fédérative des Sovets ; pas un instant ils ne mettaient en doute qu'un plébiscite, en Ukraine, en Pologne, dans les provinces baltiques, partout, même en dehors des frontières de la Russie, ne réunît, sous les auspices de Smolny, toute une internationale de démocraties nouvelles. De tait, à l'impérialisme allemand se heurtait un impérialisme encore inédit, un impérialisme socialiste, fondé sur la foi inébranlable dans l'attirance de sa doctrine.

A Brest-Litovsk, les plénipotentiaires allemands s'opposent rigoureusement à l'expansion de l'impérialisme ennemi : la force enlève à l'idée son arme unique : la propagande. Avec une perfidie consommée, on voit se préciser comme un cordon sanitaire, pour délimiter le foyer de contagion maximaliste. Tout d'abord, d'un commun accord, la Pologne est résolument mise hors

des débats, puis, l'une après l'autre, des diètes fantômes, des conseils régionaux encore insoupçonnés, des assemblées populaires, surgissent, génération politique étrangement spontanée, dans les gouvernements baltiques occupés par les troiipes allemandes. Il se trouve que, partout, les peuples ont déjà anticipé sur la faculté de régler leur destinée, qu'ils n'ont pas attendu l'autorisation des États pour se prononcer en faveur de l'ordre prussien contre l'anarchie russe. Et, lorsque le maximalisme se rebiffe et proteste contre ce truquage de la souveraineté nationale, c'est un reître allemand, le général Hoffmann, qui, le sabre à la main, se charge de donner une leçon de démocratie aux vétérans de la révolution...

Avec l'arrivée de la délégation ukrainienne, Trotzky, venu lui-même prendre part aux débats, sent le terrain se dérober et son assurance fléchir. Aux yeux amusés de l'ennemi, maximalistes de Petrograd, dévorés par la manie des grandeurs, et petits bourgeois de Kief, empoisonnés de chauvinisme local, se laissent aller à des polémiques indignes qui n'aboutissent qu'à diminuer leur propre autorité. Les contradictions succèdent aux contradictions. Après avoir reconnu la délégation de la Rada, Trotzky en conteste l'authenticité pour lui opposer une ambassade du Sovet de Kharkof, à laquelle Allemands et Autrichiens refusent le droit de représenter la Petite-Russie. Il reproche violemment à l'Ukraine, coupable jadis d'entraver la liquidation de la guerre, de précipiter sans scrupule les négociations et de subordonner tous les problèmes de politique générale à son étroit égoïsme de clocher. Tris à son propre piège, le champion de la paix séparée accuse ses comparses d'entretenir des contacts secrets avec l'ennemi et de poignarder la révolution en traîtres.

De son côté, la délégation ukrainienne louvoie, hésite, se prononce tantôt pour la fédération, tantôt pour un divorce complet avec la Russie maximaliste. Petit à petit, les envoj'és de la Rada s'abandonnent au vertige d'obtenir, fût-ce au prix d'une trahison, la reconnaissance de l'indépendance ukrainienne. Leur régionalisme exaspéré ne résiste plus à la tentation, et, sous prétexte d'une maladie diplomatique de Czernin, une séance privée, en dehors des maximalistes, fixe les grandes lignes d'une défaillance historique. Le 12 mars, les délégués ukrainiens apposent leur signature au bas du premier traité de démembrement russe sur la base des principes de la paix démocratique. La Russie payait d'un empire les sandwichs de Mme Byzenko et le caprice d'imposer à Brest-Litovsk la présence d'un déserteur autrichien, le célèbre Radek, en qualité de secrétaire particulier de Trotzky. Zimmerwaldt finit par se cabrer sous l'injure et par renoncer au principe de la non-résistance au mal : les maximahstes traînent les pourparlers en longueur, se révèlent virtuoses en matière de diplomatie orientale. Trotzky surtout, par sa facilité oratoire, son talent -d'acrobatie verbale, réussit à remporter des succès de tribune : procédés de Sovet transposés aux négociations officielles. En même temps, d'étranges cris de guerre, des appels aux armes^, retentissent sous les voûtes de Smolny. Les théoriciens des fraternisations, les apôtres du défaitisme prêchent la mobilisation générale, la levée en masse, la guerre sainte ; certains poussent la tarasconnade jusqu*à menacer d'une offensive révolutionnaire l'univers entier — alliés et ennemis. Trotzky lui-même condescend à parler le langage des cadets et des ennemis du peuple pour prédire l'échec des négociations si l'armée demeure capable

d'attaquer seulement les caves. « Il nous faut, surenchérit Krylenko, des chevaliers socialistes, des paladins révolutionnaires, et- non des lâches qui ne songent qu'à leur ventre. » De plus en plus prend corps l'idée d'une armée nouvelle, d'une armée d'élite rouge : un million de janissaires maximalistes grassement payés, en mesure de se maintenir non seulement sur le front intérieur, mais aussi de repousser l'invasion. Le quartier général se subdivise en deux sections : guerre civile et guerre extérieure. Et la Pravda s'applique à justifier toutes ces fantaisies de charlatans politiques par des articles sur l'impossibilité d'une offensive allemande de grand style et sur les avantages d'une campagne de guérillas contre la grosse artillerie !

La paix avait beau s'afhrmer encore lointaine : systématiquement, avec un froid acharnement de maniaques, la guerre et l'armée étaient sabotées.

Le jour de la signature de l'armistice, Mouravief, chef de l'État-Major de Petrograd, lançait un ordre du jour que la campagne était finie et qu'il fallait procéder à la dislocation des unités. Dès le commencement des pourparlers à Brest-Litovsk, Smolny suspendait l'envoi de tous les renforts et pressait l'achèvement des travaux de démobilisation : la débandade de quinze millions d'hommes armés que, même sous l'ancien régime, les États-Majors envisageaient avec terreur. Une à une, les usines qui travaillaient pour la défense nationale se ferment. Les commandes de munitions sont supprimées. On dissout les Unions des villes et des Zemstvos — ces précieux auxiliaires de la Croix-Rouge, — - on bouleverse les services spéciaux, les

ingénieurs militaires sont jugés inutiles, les médecins renvoyés, les officiers des bureaux de renseignements arrêtés, tandis que les sujets ennemis, inculpés d'espionnage, quittent la Russie en toute sécurité. Sept classes reçoivent bientôt l'autorisation de rentrer dans leurs foyers. Le vide des premières ligîies, appauvries encore par les désertions, avec leurs canons abandonnés sous la neige, impressionne jusqu'aux émigrants qui retournaient en Russie par Brest-Litovsk. Les tranchées sont oubliées au bénéfice des prétoriens de la guerre civile, vouées à la famine, condamnées aux ravages des épidémies. Depuis le 15 décembre, le front roumain reste sans argent.

L'indiscipline finit par épouvanter les maximalistes eux-mêmes. A la moindre tentative de consolider une autorité quelconque, les soldats protestent et vitupèrent au nom de la révolution. Les matelots de la garde particulière de Krylenko avouent franchement qu'à leur goût le commandant suprême est encore trop bourgeois et qu'ils le tiennent pour suspect. Toute inégahté de traitement, tout semblant de hiérarchie remuent chez les soldats des instincts de meurtre. On promet à Krylenko le sort de Doukhonine s'il continue à s'héberger dans des trains spéciaux. L'anéantissement des cadres porte ses fruits : les nouveaux chefs sont bafoués, comme les anciens; au « camarade » Antonof qui refuse de confirmer une élection, les soldats font observer avec des éclats de rire que sa ratification n'est nullement nécessaire. Les cas d'insubordination s'aggravent toujours davantage. Les régiments précisent eux-mêmes la date à laquelle ils ont l'intention de quitter leurs postes de combat. Le gouvernement est forcé de prolonger les congés et d'amnistier les déserteurs. Des unités entières abandonnent

leurs secteurs après avoir partagé fraternellement les caisses. Celles qui restent transforment le front en une Babel où se coudoient les nationalités les plus hétéroclites et les uniformes les plus bariolés, un marché universel, où l'on peut tout acheter, depuis l'alcool, le pain et les cigares, jusqu'aux chevaux soldés à raison de dix roubles par manque de fourrage et aux batteries de six pouces dont l'une a été cédée aux Allemands pour la somme de deux mille roubles...

Fiévreusement, le comte de Mirbach pianotait toutes ces bonnes nouvelles sur l'appareil Hughes installé dans sa chambre d'hôtel... La Russie de Lénine rayée des rangs des combattants, le jeu devenait enfantin : profiter de la trahison ukrainienne, quitte à esquisser plus tard, pour écraser 1' « hydre révolutionnaire », une promenade militaire jusqu'à Pskov.

Devant cette tragédie de la paLx, perdue comme la guerre, le maximalisme fait entendre, enfin, son mea culpa. Il avait fallu près de trois mois d'aparté avec Berlin pour amener Trotzky à reconnaître l'évidence : l'inanité des arguments démocratiques devant la voracité territoriale de l'Allemagne. Pour la première fois, avec une brutalité de chirurgien, Trotzky fait connaître au congrès des Sovets les détails du « compte de Shylock, présenté par l'Allemagne, pour les péchés du Tsarisme » ; la Russie refoulée de la mer, la perte des neuf dixièmes des territoires occupés, une contribution déguisée sous forme d'indemnité pour les pri-

sonniers de guerre, plusieurs milliards de roubles en or. Peut-on signer cette paix désastreuse, sans crier au suicide du pays, à l'abdication des principes révolutionnaires?

Le moment est si grave que le courage manque même à Trotzky de sonner les fanfares d'une guerre sacrée contre l'Impérialisme. Le cyclope révolutionnaire, possédé par le démon de l'orgueil, se rapetisse et se dégonfle. Aux coups de clairon qui promettaient la paix immédiate succède le bégaiement d'un défaitiste qui avoue son échec. « Je ne puis affirmer, conclut Trotzky, que la révolution russe ne sera pas obligée' de signer à n'importe quelles conditions une paix malheureuse. Je ne puis m'engager à m'abstenir de signer une paix séparée. La révolution russe ne doit nullement assumer les charges d'une tutelle de l'univers entier. Il y a une limite à l'énergie du peuple révolutionnaire. Nous ne promettons pas de miracle, nous ne promettons pas de paix démocratique... » Et tandis que, d'une voix éteinte, le maximalisme confessait publiquement sa banqueroute frauduleuse, sept cents aliénés entonnaient en son honneur V Internationale; des iconoclastes se trémoussaient, en une ronde infernale, pour célébrer le sacrifice de la Russie au Moloch de Zimmerwaldt...

Cependant, au bord même de l'abîme, le maximalisme se ressaisit non par piété nationale, mais par dernier scrupule de sectaire. La paix « crapuleuse », suivant l'expression consacrée dans la presse russe, aussi bien que la guerre, destinée, selon Trotzky, à faire de l'armée une esclave de l'or américain, les deux termes du dilemme répugnent également à la démagogie extrémiste, et les deux, finalement, se trouvent rejetés comme expressions surannées d'une politique

bourgeoise. Ce qui parut, tout d'abord, d'une extravagance amusante dans la bouche de Lénine devient une réalité internationale inédite. Ni paix ni guerre • rien ; le principe de la table rase appliqué à la politique extérieure comme intérieure ; la négation de toutes les formes existantes où s'était moulée jusqu'à présent la vie diplomatique des États ; l'attente superbe et confiante du grand cataclysme révolutionnaire qui seul peut assurer la victoire définitive au prolétariat de Smoln}^ Les délégations ennemies ont beau quitter en toute hâte le foyer de démence qu'est Petrograd, et l'Allemagne proclamer le renouvellement de l'état de guerre : l'artillerie continue à se rouiller sous la neige et les soldats, dans un braillement de Vlnternationale, à s'acheminer vers l'arrière et vers la guerre civile. Un développement imprévu de ses doctrines amène le maximalisme à châtier l'Ukraine pour avoir signé la paix séparée et à refaire par le fer et par le feu l'unité morale de la Russie, sacrifiée à l'x'Mlemagne. Soubresaut momentané, énergie vite éteinte... A peine la Dvina franchie et Dvinsk abattu, Zimmerwaldt montrait de nouveau sa face décomposée par la peur et Smolny à genoux implorait grâce à Hindenburg. Plus de polissonneries douteuses, plus de morgue socialiste. Composée au petit bonheur, la délégation russe se précipite à Brest-Litovsk, consent à reprendre, aussi bourgeoisement que possible, les négociations interrompues, ne demande qu'une chose : la cessation des hostilités. Mais cette déchéance ne suffit pas pour attendrir le vainqueur. L'Allemagne exige son chiffon de papier, chiffon étudié de longue date, préparé minutieusement par des spécialistes en pillage international, tout un in-foho de savants contrats d'esclavage dont seule la signature pourrait

mettre fin à la poursuite de l'offensive. Avec la froide correction de gens d'affaires en face d'un failli acculé au suicide, les Allemands offrent d'étudier en détail l'inventaire des annexions et les variétés des servitudes, pendant que leurs troupes, sans effort, s'emparent de nouveaux gages, occupent des territoires immenses, menacent la capitale. Le 3 mai, à bout de résistance, le cerveau égaré, hagarde, la délégation russe a griffonné, les yeux fermés, des signatures de vagues inconnus sur un traité qui supprimait la Russie de la liste des grandes puissances. Les paraphes de Karakhan et de Sokolnikof consacraient la disparition de l'œuvre de Pierre le Grand, de Catherine II, d'Alexandre I^r, d'Alexandre IL Et, avant que l'encre n'ait encore séché sur cet acte de décès, la délégation jetait à la face des gériéraux, des ministres, sa douloureuse protestation d'utopistes, broyés dans l'engrenage de l'Impérialisme. Simple déclamation, sans doute, comme le Sovet en avait déjà donné tant d'exemples, mais qui empruntait aux circonstances un frisson d'indicible tragique. Matée, écrasée, menottes aux poings, une révolution perdue par ses bavardages continuait à brasser ses phrases pathétiques et à remporter des victoires verbales.

Page 1