CHAPITRE XIX
LE CRÉPUSCULE D'uNE CAPUrALE
L'enlisement. — Les âmes mortes. — Vers l'âge des cavernes. — Une ville affamée. — L'organisation de la famine. — La Russie aux enchères. — Petrograd rouge. — L'Eden des forçats. — Danse macabre. — La suprême liquidation. — La revanche de Moscou. — Petrograd commune ouvrière. — La fin du mirage impérial.
On connaît le motif d'hiver affectionné par les artistes russes, les paysages où se complaît leur tendance au marasme : misérables villages écroulés dans la neige, vagues silhouettes d'églises qui surnagent sur l'immensité bfanche, chemin vicinal, cabossé d'ornières, qui se perd dans l'infini des steppes mortes. C'est vers ce modèle de terroir, ce classique cliché de la désolation nationale, que lentement a rétrogradé une ville, chantée jadis par Pouchkine pour son allure hautaine et les pompes impériales de son architecture.
Le nouveau régime, qui se targue de vaincre le monde entier par la force seule de l'idée, n'arrive même pas à triompher de la neige. La garde rouge a beau user de la baïonnette et de la crosse pour obliger les bourgeois à déblayer les trottoirs, les amendes ont beau pleuvoir sur les récalcitrants — les marchands du Gostiny Dvor condamnés à verser 900 000 roubles à la caisse de Smolny — la neige s'amonceUe, grossit toujours, menace d'ensevelir la viUe entière sous sa carapace polaire. La neige « sabote » le socialisme et
pratique à sa manière la contre-révolution. La circulation, dans la capitale maximaliste, de jour en jour devient aussi difficile que dans les toundras sibériennes. Les tramways éternellement bondés, surchargés de grappes humaines qui s'accrochent aux marchepieds, rampent, à peine visibles, entre deux talus de neige. Les rues, les ponts ne sont qu'une succession d'effarantes montagnes russes où l'on voit, tour à tour, surgir et disparaître les rares izvostchikis, traînés par des haridelles étiques. Parfois, en plein Nevsky, le niveau atteint par la neige permet la fantaisie d'allumer une cigarette au bec de gaz d'un réverbère. Au moindre dégel, une marée de boue jaunâtre et visqueuse noie la ville de sa déliquescence ; de véritables avalanches glissent des toits, écrasent les passants ; les chevaux barbotent jusqu'aux genoux dans la vase fondante. Qu'il regèle de. nouveau, les rues s'encroûtent de glace que l'on brise à grands coups de hache : les plus hardis s'aventurent à patiner sur les trottoirs, d'autres tâtonnent et titubent. A chaque pas, les bêtes s'effondrent, les piétons tombent ; descendre la courbe d'un pont devient une prouesse, un prodige d'alpinisme.
Les aspects de la rue ne sont-ils pas le plus fidèle miroir d'un régime politique?
Il y a un an à peine, il se dégageait encore des somptueuses perspectives de Petrograd l'impression d'un ordre qui avait quelque chose de romain. Le magnifique décor, brossé par les empereurs, dissimulait l'irrémédiable neurasthénie d'un peuple sans résistance morale et sociale, sa fermentation anarchique, les laideurs que couvait la révolution grondante. Toute cette he épaisse, aujourd'hui, reflue à la surface. Sous le ciel gris sale, on dirait une procession d'âmes mortes. Les regards éteints, les visages obtus, la courbature des
silhouettes dénoncent une effroyable apathie. Pendant des heures, des journées, des nuits, hommes, femmes, enfants, les bras chargés de paniers vides, stationnent, butés et mornes, devant les boutiques. Parfois, l'épuisement triomphe de ces patiences dolentes : un affamé s'affaisse, agonise dans la neige sous les regards hallucinés d'une foule indifférente. Après les crises d'épilepsie qui ont secoué la capitale, rien n'étonne plus, ni les cercueils entassés par dizaines sur un tombereau, emmenés vers la fosse commune, ni les spéculateurs, promenés à travers les rues sous escorte, avec un écriteau sous le menton : (( Je suis un voleur, » ni le crépitement permanent de la fusillade, ni les lynchages quotidiens, le poteau d'exécution remplacé par le réverbère, ni les comtesses authentiques qui vendent des journaux, ni les généraux qui ramassent du crottin, ni les cadavres de bêtes qui pourrissent sur les trottoirs. La foule de Petrograd est blasée sur le chapitre du cirque : elle ne demande que du pain et qu'un peu de repos. Son anesthésie politique est si complète que, pendant les tragiques journées de l'offensive allemande, lorsque les hululements des sirènes annonçaient la mobilisation de la garde rouge et les aéroplanes ennemis bourdonnaient sur la ville, elle continua, sourde à toutes les convulsions nationales ou révolutionnaires, son éternel piétinement devant les échoppes. Ce nitchévisme de cauchemar résista même à la signature d'une paix catastrophique. Pendant qu'on crucifiait la Russie, la foule marchandait toujours ses harengs pourris et son pain innommable. Par son aspect extérieur comme par son âme, la capitale de la révolution militante, le foyer du socialisme mondial, première réalisation de la commune ouvrière, rappelle ces petites villes de Russie, enlisées dans leur
LE CRÉPUSCULE D'UNE CAPITALE .-^ôs
coma provincial, que Gorky avait décrites avec tant de mortelle tristesse.
Les privations matérielles et l'obsession de la terreur ont émoussé les sensibilités. Il y a déjà longtemps que l'on a renoncé à tous les perfectionnements, même aux commodités les plus élémentaires de la vie moderne : aux automobiles, toutes réquisitionnées pour les besoins de Smolny ; aux téléphones rendus inaccessibles par la majoration des prix ; aux tramways monopolisés au service des soldats ; aux pianos grevés d'impôts fantastiques. D'un jour à l'autre une agglomération de trois millions d'habitants s'attend à rester sans eau et sans lumière. Le charbon manque, le bois est un luxe de millionnaire. Recevoir une lettre de province est un événement. Le libre citoyen de la commune de Trotzky n'aspire qu'à végéter obscurément, heureux lorsqu'il rentre indemne, à la manière de l'homme préhistorique dans sa caverne, plié en deux pour échapper aux coups, avec quelque maigre pitance entre les mains crispées.
La faim prime toutes les préoccupations. Au lieu de i8 000 pouds de blé par jour, en mesure d'assurer un quart de livre de pain par personne, la capitale en reçoit tout au plus 2 000. La province rejette avec mépris le papier-monnaie déprécié, exige des métaux, des étoffes, des chaussures, tout ce qui n'est plus qu'un souvenir ; certaines régions consentent à expédier des wagons de blé contre un chiffre égal de wagons remplis d'otages maximalistes ; d'autres ne reculent pas devant des plaisanteries macabres, l'envoi, à Petrograd de trains plombés où, au lieu de pain, on trouve
des cadavres entassés — les victimes de la guerre civile. De leur propre aveu, les maximalistes se voient amenés à « organiser la famine », mais, comme toujours, par des méthodes démagogiques : encore des tueries, encore des lynchages. La capitale a beau être saturée de sang et criblée de plomb : le pain continue à manquer, une miche est payée jusqu'à 30 roubles, les pommes de terre 4 roubles et demi la livre, le sucre 50 roubles, les œufs 25 roubles la dizaine ; la mortalité occasionnée par la fièvre typhoïde atteint 60 pour 100 ; dans les hôpitaux, sans nourriture, sans linge^ sans médicaments, sans savon, les malades agonisent ; des cas d'étrange paratysie, due à la nutrition insuffisante, ravagent la population : la faim est telle que des professeurs interrompent leurs leçons et les employés leur travail. En plein Nevsky on a vu des gens se précipiter vers un cheval tombé mort d'inanition pour disputer aux chiens un peu de sa viande coriace.
Isolée du monde extérieur, coupée de ses centres nourriciers, sans commerce, sans communications, la capitale est comme tous les faméhques : avant de mourir, elle consomme sa propre graisse. Elle vend de tout à elle-même, eUe trafique et elle tripote, elle st: leurre par un semblant de vie économique, des trocs stupéfiants, des tractations renouvelées des ghettos.
Pendant des journées entières, le célèbre '< marché aux poux )) fourmille d'une foule misérable qui se bouscule dans un tohu-bohu de lamentations, de disputais et de jurons. Des officiers dégradés, des fonctionnaires minables, souvent d'anciens dignitaires de la Cour, offrent timidement leurs derniers effets. Mais la capote en bure des soldats domine, et c'est au « marché aux poux », devant des déserteurs qui gesticulent et qui braillent sur le fond lépreux des bou-
tiques, parmi des hardes poisseuses, lés exhalaisons putrides, le bric-à-brac sordide des étalages, que l'on éprouve comme une morsure au cœur, la sensation d'une déchéance peut-être irrémédiable.
Pêle-mêle, les soldats apportent, par monceaux, cartouchières, fusils, baïonnettes et même parfois des mitrailleuses démontées dans des sacs, du tabac, du riz, du café, des cartes à jouer que Ton troque contre un veston civil, un sabre d'officier que l'on échange pour un harmonica. Dans les lieux d'aisance, s'abritent les spéculateurs, vendeurs de pain, d'alcool et de farine, tourneurs de roulette, escompteurs de chèques avec bénéfice de 50 pour 100. Dans la neige boueuse des femmes installent des buvettes en plein air, kwass bourbeux, sandwichs moisis, — une tranche de cheval sur de la mie couleur de cirage — et que des ouvriers, des soldats achètent deux roubles pièce. Parfois des cris plus déchirants, une poussée plus violente : un voleur saisi en flagrant délit ou simplement un innocent suspecté, traîné, pantelant, vers la Fontanka où il disparait sous la glace,.. La foule en liesse applaudit, et ses hurlements de joie se mêlent aux palinodies des invalides, surtout des aveugles qui, d'une voix traînarde et nasillarde, demeindent la charité... Et puis de nouveau le trafic reprend, on recommence à vendre des décorations au poids, des épées, des uniformes dorés de chambellan, les suprêmes raclures des fonds de tiroir. Vendue en gros par les négociateurs de Brest-Litovsk, la Russie est bazardée au détail par les camelots du « marché aux poux ».
C'est pendant des promenades à travers la capitale révolutionnaire que l'on arrive à comprendre certains
romans de Dostoïevsky : une sarabande démoniaque d'app,étits déchaînés et de haines poHtiques, de la rhétorique fumeuse, des figures contractées, des gestes convulsifs, le tout sur un fond de grisaille et de tristesse désespérément quotidiennes.
Interprété par la plèbe, le marxisme vulgarisé de Lénine transforme Petrograd, dès la tombée du crépuscule, en coupe-gorge où l'apparition d'un chapeau melon suffit pour provoquer la fusillade. Des silhouettes furtives glissent dans l'ombre, à travers les rues désertes, se dévisagent avec des yeux d'épouvante, se terrent contre les murs pour éviter des groupes armés, qui passent dans le bruit feutré de grosses bottes sur la neige. Sous le reflet blafard des réverbères, on voit s'estomper toujours les mêmes profils camus de moujiks, grimés en communards, les pompons rouges sur les casquettes, les fusils en bandoulière. Apaches attisés par l'odeur de la curée sociale, janissaires maximalistes, exécuteurs des hautes œuvres de Smolny, croisés de la grande guerre contre la bourgeoisie, fraternellement unis, cigarette aux lèvres et l'œil brûlant de convoitise, ils vont « travailler », « exproprier l'expropriateur », suivant la formule de Lénine, et « consolider » la révolution par l'assassinat.
Saura-t-on jamais évoquer, en toute leur turpitude, en toute leur horreur, les cauchemars de Petrograd, dépouiller la révolution de ses phrases et de ses oripeaux phrygiens, la montrer toute nue telle qu'elle est, maculée de sang, frappée de démence, monstrueuse dans ses débordements? A chaque instant les porteurs de l'incendie mondial, les avant-gardes du cataclysme universel, pataugent dans la plus basse des criminalités. La République fédérative des Sovets n'est plus qu'un pays de cocagne pour repris de justice.
Les derniers décrets de Lénine sur les confiscations en gros, l'exécution des « saboteurs » sur place, l'extermination des contre-révolutionnaires, les corvées des capitalistes, ont par avance légalisé toutes les folies et toutes les abjections. Petrograd est déjà loin des fantaisies des pickpockets, du détroussement systématique des passants dans les rues, embuscades sur les ponts, des rafles dans les banques. Le pillage, comme l'assassinat, se réclament aujourd'hui des théories gouvernementales et de l'assaut décisif contre la réaction. Sous prétexte de perquisitions, on cambriole les appartements tous les deux jours, on fouille les voyageurs dans les hôtels ; les sommes tant soit peu importantes sont confisquées au profit de l'État. Sous prétexte d'égalité, l'ordre est intimé aux bourgeois locataires de plus de quatre pièces dans le quartier de Wyborg — ce faubourg Saint-Antoine de la révolution russe — de se rendre, sous peine de mort, dans les casernes, les femmes pour laver les planchers, les hommes pour nettojTr les écuries. Encouragées par les décrets, les dénonciations foisonnent : la moitié de la ville suspecte l'autre de conspirer contre les Sovets, de receler de l'or, de spéculer sur les produits de première nécessité. Chaque matin les journaux constatent brièvement les exécutions capitales perpétrées la veille au nom du peuple. Et, si blasée que soit l'opinion sur les flots de sang que boit la neige de Petrograd, elle n'a pu se défendre d'un frisson d'angoisse et de terreur qui s'est dégagé d'un des drames connus : la découverte, dans un terrain vague, de sept cadavres de jeunes gens, officiers et étudiants, dont trois frères d'origine française, fusillés par la garde rouge sur la fausse inculpation de complot monarchiste. Le lendemain, les trois Français
devaient partir rejoindre leurs régiments en France...
Dans Teffroyable chaos où le maximalisme a jeté les cerveaux grossiers et les âmes frustes, tous les délires sont possibles, les fantaisies les plus maladives prennent corps. A Pavlovsk, la coquette villégiature du Petrograd mondain, plusieurs ouvriers chinois n'ont-ils pas été torturés et puis mis à mort, d'après tous les raffinements 'du Céleste Empire, par la garde rouge et le Sovet local, en exécution d'un jugement improvisé par un Chinois?
Rien n'échappe à cette contagion de fièvre chaude. Les démons ont envahi les sanctuaires et renversé les autels. Le peuple finit par assister passif à la spoliation de ses églises. Non seulement il empêcha les prêtres de lancer contre les maximalistes l'anathème prescrit par le patriarche Tifon, mais, plus d'une fois, il s'efforça d'obliger les officiants d'excommunier le patriarche lui-même. Le matérialisme brutal, prêché pendant une année entière, a dissipé chez beaucoup les vagues vapeurs de religiosité qui, trop souvent, remplaçaient en Russie la religion...
Dans les églises se réfugient surtout, à cette heure, des extatiques et des hallucinés, des revenants du moyen âge aux figures émaciées, aux yeux dévorants, la foule que les cathédrales de Moscou ont vue agenouillée pendant les grandes crises historiques : chercheurs de comètes dans le ciel et croyants aux miracles — une minorité aujourd'hui... Les grandes masses passent, indifférentes et parfois même hostiles, à côté des icônes et des croix. Un jour de fête ecclésiastique, devant l'église Vosnessensky, d'où, par le portail grand ouvert, venaient des bouffées d'encens et des mélopées liturgiques, les mitrailleuses crépitèrent contre une cave envahie par l'eau, qu'assié-
geait une soldatesque frénétique. Les versets sacrés rj^thmèrent les gémissements des mourants, les sifflements des balles et les clameurs avinées des soldats qui barbotaient dans un immonde cloaque de neige sale mêlée à du vin.
Comme toujours, dans le vent des catastrophes politiques, la foule est impatiente de vivre, de jouir gloutonnement, avec la hâte des phtisiques minés par leur mal.
Pendant les pires journées de terreur, les théâtres ne cessent pas d'être remplis. Pour entendre Chaliapine, on risque sa vie à traverser la Neva et les sombres boulevards qui environnent la Maison du Peuple. Jamais marchands d'illusions n'ont eu clientèle plus généreuse et moins exigeante. Depuis les « cabarets )) à la mode installés dans les demeures abandonnées des grands-ducs, et où une bouteille de Champagne est payée 300 roubles, jusqu'aux concerts de musique classique, tout a du succès, tout est couru, pourvu que l'on puisse, pendant une soirée encore, oublier, s'oublier, échapper à la hantise de la famine, des tribunaux révolutionnaires, de la mort qui guette à chaque coin de rue. Les théâtres, cependant, où le public vient maintenant en pelisses, par crainte de les confier au vestiaire, ne laissent pas de paraître d'une lamentable médiocrité après les salles magnifiques d'autrefois : à l'exemple de la Russie entière, ils ont reçu leur baptême démocratique, ils ont leurs sovets où l'ouvreuse et le souffleur ont la même importance que l'étoile ; les talents ont pour mot d'ordre de se niveler et, à la moindre velléité de braver l'égalité révolutionnaire, l'esthétisme de Lounatcharsky, ministre des
Beaux-Arts, se concilie fort bien avec des mandats d'amener et des incarcérations de régisseurs récalcitrants.
Mais qu'importe! On est heureux d'applaudir des opéras sans chœurs, ceux-ci étant généralement en grève ; de jouer dans des clubs douteux menacés à chaque instant de descente par la garde rouge, et surtout l'on est heureux de danser, de danser coûte que coûte parmi les ruines et dans le sang, sur les cendres mêmes de la patrie. A côté des masques inquiétants de Raspoutine dont abondent les programmes de cinématographes, des affiches bariolées tapissent les murs pour annoncer des « bals-mascarades », — des « bals-cabarets », — des f( bals-fantaisies », des « bals-féeries », avec « bataille de fleurs, serpentins et cotillon ». A peine licenciée, une école d'aspirants est louée pour le bal de la marine. On danse où l'on peut, partout, toutes les classes sociales enfin mêlées par les ritournelles des quadrilles, soldats et filles bourgeoises, étudiants et femmes de chambre, calicots et hétaïres du Nevsky. L'habit de coupe impeccable voisine avec d'incroyables jaquettes, des robes en percale, des blouses crottées de soldats. On danse passionnément, avec la folle illusion de s'évader dans la musique, de fuir les réalités, Rien n'est plus impressionnant que ce mélange de la chorégraphie et de la terreur, qui fait du valseur une toupie cataleptique. Parfois, en plein cotillon, des argousins armés font irruption dans la salle, .découvrent un contre-révolutionnaire et l'entraînent vers la rue... Des coups de feu ponctuent d'un stoccato imprévu les entrechats de l'orchestre, et l'on continue à danser. L'histoire recommence. C'est ainsi que l'on dansait pendant les journées de la Terreur française au « bal
de Calypso » et au « bal des Zéphyrs », le cou des femmes cerclé d'un fil rouge pour rappeler le voisinage de la guillotine.
Pesamment, par les rues glacées, des camions roulent chaque jour, sans fin, vers la gare Nicolas. Sur la grande place que domine la statue équestre d'Alexandre III, sous les 3'eux du géant cavalier en bronze qui symbolise si mélancoliquement aujourd'hui la rude majesté d'une puissance défunte, les caisses, les sacs cachetés s'amoncellent. Petrograd déménage, hâtivement, sans élégance, comme un failli frauduleux. Tout ce qui faisait de cette ville le foyer artificiel d'un pays immense, les derniers vestiges de sa splendeur bureaucratique, des dossiers, des paperasses, les archives sont là, ficelées plus mortes que jamais, sous les larmes du ciel d'hiver.
Centralisés à outrance, les institutions, les ministères se dispersent, s'émiettent, ne sont plus qu'un peu de poussière administrative au souffle de l'orage révolutionnaire. Les Affaires étrangères, les Postes et Télégraphes, la Justice se transportent à Moscou ; la Marine à Nijni-Novgorod ; le Commissariat de la Guerre à Samara, quelques sections de l'État-Major déportées en Sibérie, à Omsk et à Tomsk. Avec les dossiers on s'efforce d'évacuer les réserves de métal, l'outillage des grandes usines auxquelles la révolution doit sa naissance. Six cents wagons tous les jours sont affectés aux obsèques de la capitale.
Après deux siècles d'attente humiliée, c'est enfin la revanche de Moscou, le retour de l'histoire russe en enfant prodigue vers le bercail des premiers Tsars et des premiers patriarches. Le maximalisme réalise les
m3'stiques aspirations des slavophiles, des pires réactionnaires, des vieux croyants, de tous ceux qui dénonçaient un bouleversement révolutionnaire dans Toubli du Kremlin et des coupoles de Basile le Bienheureux. Mais comme toujours, dans les paradoxes de la tourmente russe, il y a du vaudeville à côté du drame- Les grands dignitaires socialistes, leurs journaux, leurs archives s'installent au petit bonheur dans les garnis, dans les hôtels, n'importe où : un campement de tziganes politiques. Des habitants sont expulsés de leurs maisofis, obligés de battre le pavé en nomades, en réfugiés dans leur propre ville. Et ce n'est là peutêtre qu'un commencement. « Nous signerons n'importe quelle paix, a dit Lénine, nous nous en irons dans n'importe quel taudis... » Avant Lénine un autre terroriste de marque, Ivan IV, n'avait -il point déjà songé à transporter la capitale dans les marais de Vologda?
Le cycle révolutionnaire s'achemine vers la conclusion logique que contenait en puissance l'orientation maximaliste : sur les débris fumants de la patrie, la naissance de la Commune. C'est la dernière étape, le suprême essai d'organisation tenté par la révolution dans l'infinie débâcle. A peine descendu du wagon plombé qui l'avait amené d'Allemagne, Lénine proclama, sous une auréole de drapeaux rouges, que la Commune était le seul type de structure politique et sociale réellement démocratique. D'avatar en avatar, de tristesse en tristesse, la Commune surgit enfin à la place d'un Empire dont l'horizon mariait les « rivages finnois à la Tauride ardente (i) », la capitale rapetissée en phalanstère ouvrier, administrée par des sémites
(i) Un vers de Pouchkine.
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internationalistes, Zinovief en tête. La ville des fonctionnaires, des ministères, des bureaux, à laquelle toujours les masses populaires reprochaient sa morgue distante, se retranche plus que jamais du reste de la nation, s'isole dans ses brumes glaciaks et ses palais dévastés. Défense de quitter Petrograd, défense d'y entrer. La ville tient à la fois d'une léproserie politique et d'une citadelle du maximalisme intégral. Ce n'est plus la fenêtre sur l'Europe ouverte par la grande épopée de Pierre le Grand, mais une lucarne sur l'hypothétique royaume marxiste de l'avenir.
Le prolétariat qui s'arme bruyamment sous les ordres de Trotzky est tout pénétré de cette mission historique. L'usine est désertée. L'enclume se rouille : de l'outillage industriel évacué ou gaspillé, il ne reste qu'une servitude économique : l'obligation de payer des salaires. A l'utopie des ateliers nationaux s'ajoute une réalité inédite : celle des casernes nationales où des ouvriers improductifs, entretenus par les contribuables, s'improvisent successeurs de l'armée anéantie pour défendre la « patrie socialiste » et le Petrograd rouge. La sanglante couleur qui domine dans la capitale, et qui simulait, jadis, la pourpre impériale, a comme anticipé sur son avenir.
Avec l'évacuation de Petrograd s'achève toute une période de l'histoire de la Russie, inaugurée par la violente rupture avec les traditions moscovites. Entre cette ville élégante, majestueuse et froide, dotée des derniers raffinements de la civilisation, et le reste du pays, inculte, grossier, avec sa population misérable, sa pauvreté, ses laideurs, l'abîme n'a jamais cessé d'exister, infranchissable 1 Créée par la volonté de fer d'un révolutionnaire couronné, Petrograd demeura toujours un caprice de despote, un fief impérial, le
bouquet suprême de l'absolutisme. Il est difficile d'imaginer ce cadre un peu théâtral, édifié de toutes pièces sur un marais, abandonné par les figurants qui peuplaient ses perspectives à colonnades et ses palais de granit. Tant qu'une nation de va-nu-pieds adorait, de loin, cette acropole du tsarisme et en respectait le mystère artificiel, la capitale impériale régna en souveraine. Mais le charme fut rompu. Les petits-fils de ceux qui, sous les morsures du knout, avaient j'eté les premières bases de Petrograd, sont installés en dictateurs dans la ville élevée sur les ossements de leurs ancêtres. Avec une âpre volupté, ils piétinent de leurs bottes deux siècles de mirage impérial.
Triste revanche. L'histoire russe s'est reflétée fidèlement dans l'éclosion rapide de cette ville d'apparat et de gala, que rien ne rattachait à la Russie paysanne, sauf la volonté des Tsars, son développement prodigieux, par ordre, malgré un climat atroce, sous la constante menace d'être balayé par les inondations, le greffage inouï d'un cerveau moderne, d'une façade de grande puissance, à la périphérie d'un énorme tronc informe et fruste. Seul aujourd'hui ce tronc subsiste secoué par les spasmes d'une crise de croissance, corps de géant qui a perdu son âme. Et l'agonie de Petrograd symbolise cette agonie beaucoup plus grave, beaucoup plus angoissante. La greffe historique a échoué. Petrograd n'est plus qu'une ville gelée, envahie de nouveau par ses marécages, une ville dont surtout les prisons, les cimetières et les maisons de fous sont peuplés, un coin déjà refroidi de la planète où les derniers survivants s'entre-tuent. Ce n'est plus la capitale : sera-ce encore Petrograd? Dans un roman consacré aux décembristes, ancêtres de la grande tourmente d'aujourd'hui, Merechkovsky a décrit la blême pâleur des
nuits blanches où la ville se décolore, s'anémie, s'efface et lentement se meurt. La nuit blanche éternelle guette-t-elle la capitale déchue, condamnée par la malédiction des vieux croyants à l'époque de sa naissance : « Que le vide se fasse à Petrograd I »