‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 28 sur 72 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

l'invasion

La nostalgie du gendarme. — L'impérialisme niaximaliste. — La guerre secrète et la paix officielle. — Germanisation de la paix démocratique. — L'Esthonic sous la botte allemande. — La Finlande blanche et rouge. — Un foirrnisseur vassal : l'Ukraine. — Hygiène policière et pillage. — Petrograd en quarantaine.

En pleine splendeur diplomatique et militaire de la Russie, au lendemain de l'écrasement de Napoléon un ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg se demandait, dans des lignes prophétiques : « Que deviendrait la Russie sans ses baïonnettes, puisque l'art comme la science, tout ce qui fait l'attrait et la gloire du monde, manque à ce pays, incapable d'habiller et d'armer jusqu'aux soldats grâce auxquels elle existe? )>

Or, au moment le plus critique de son histoire, même les baïonnettes manquèrent à la Russie, et, pour assurer l'unité nationale, la civilisation russe restait toujours impuissante à remplacer la force par son rayonnement spirituel. L'attirance d'un régime vraiment démocratique aurait pu, sans doute, rallier à Petrograd les sympathies fléchissantes des provinces limitrophes, oùles classes libérales et cultivées devinaient avec terreur la réaction se tapir dans les fourgons de l'étranger. Mais, en échange

de l'article d'exportation prussienne par excellence — le schutzmann allemand, — que pouvait offrir aux nationalités semi-bourgeoises de l'Esthonie, de la Livonie, de l'Ukraine, la Russie terroriste, affamée et hyétérique ?

Aux populations impatientes de sortir du cauchemar révolutionnaire, le maximalisme a fini par rendre attrayant le type même du gendarme ; il imposa le regret de la trique et transforma en idéal la police absente. A l'exemple des grandes masses ouvrières et pa\'sannes, médusées par le prolétariat dictateur de Petrograd, les petits bourgeois de Riga, de Reval, de Kief étaient amenés à poursuivre, au détriment de l'intégrité territoriale de la Russie, une étroite politique de classe, une politique à œillères, que ravivait encore l'exaspération des nationalismes régionaux. Pour échapper au maximalisme, tous les moyens parurent légitimes, sans en excepter la trahison. A l'entrée du schutzmann, les villes baltiques pavoisèrent ; l'Ukraine fit un pas de plus, de même que la Finlande : elle appela la police allemande comme une délivrance. Guillaume II apparut sous l'auréole d'un chevalier servant de la bourgeoisie, d'un Parsifal de l'ordre public. Et la vraie condamnation du régime de Lénine résidait en cette métamorphose de l'incendiaire de Louvain.

L'évolution maximaliste, où tout était paradoxe, contradiction, défi au bon sens, aboutissait ainsi à une contradiction dernière, à un paradoxe suprême : la mobilisation effective contre Petrograd, et sous la protection de l'Allemagne, des principes de la paix démocratique, le droit des peuples de disposer de leur sort, exercé au premier chef, pour se libérer de la terreur extrémiste, même au risque de tomber dans

Tesclavage de Tennemi. Les haines du maximalisme remportaient sur toutes les répugnances, et le châtiment de la révolution russe était de voir l'Allemagne recouvrir, pour les besoins de ses conquêtes, le casque à pointe d'un bonnet phrygien et se réclamer de Lénine pour dépecer à son profit la terre sanglante de la libre république fédérative des Sovets.

Les deux impérialismes, qui s'étaient alïrontés devant le tapis vert de Brest-Litovsk, se trouvaient, une fois de plus, malgré la paix, face à face, dans une posture de combat : d'une part, une voracc aspiration de l'hégémonie territoriale ; de l'autre, une aspiration non moins violente à conquérir ]e «- vieux monde », à le réveiller de sa léthargie bourgeoise ; r Impérialisme __de proie et celui de l'Internationale, amenés tous les deux, pour arracher la victoire, à recourir à la force. Tandis que les décrets pleuvaient pour conférer aux provinces limitrophes jusqu'au droit de divorce complet avec la Russie, des convois d'artillerie et de renforts quittaient le front militaire, pour alimenter au front réellement révolutionnaire et, aux. \'eux de l'Institut Smolny, le seul intéressant. Cette intervention n'avait besoin ni d'explication, ni d'excuse. Motivée par l'appel des grandes masses démocratiques, elle était fortuitement conforme aux principes essentiels d'un programme qui se targuait d'être mondial, et dont un échec, en dehors des frontières russes proprement dites, sur les confins de la Baltique, en -Finlande, en Ukraine, risquait de compromettre à tout jamais les forces combattives aussi bien que la puissance d'expansion. Les anomalies de l'histoire et surtout de la révolution lançaient un nihilisme patriotique à la défense, sans le vouloir, de l'unité de la Russie. Le prolétariat internationaliste,

au nom de sa propre doctrine, faisait du nationalisme militant. Non seulement il combattait les classes possédantes dont la soif d'une piètre sécurité et la vanité de clocher s'accommodaient du protectorat de l'Allemagne : il luttait, indirectement, — après avoir fraternisé avec l'Allemand dans les tranchées, — contre l'invasion étrangère en Russie.

L'Allemagne s'est très nettement rendu compte du danger pan-russe que présentait une doctrine dont les répercussions remuaient, au cœur du prolétariat industriel et agricole, une admiration débordante pour les révolutionnaires de Petrograd. Le réseau des Sovets menaçait de remplacer le ciment tsariste et de restaurer, sur les ruines de la monarchie, une grande Russie démagogique. Sans l'intervention de l'Allemagne, l'armement collectif du prolétariat, l'impitoj'able guerre civile déclarée à la bourgeoisie, n'auraient pas manqué de consolider la naissance de cette formidable république rouge. Mais les baïonnettes maximalistes, contrairement à celles qui avaient assuré la grandeur du tsarisme, n'avaient de valeur que sur le marché intérieur. Victorieuse sur le « fron* russo-russe », la révolution capitulait piteusement devant les médiocres détachements allemands, composés souvent d'invalides, lancés à la conquête de milliers de kilomètres carrés. Pendant que la garde rouge chassait la Rada de Kief à Jitomir et que les trois quarts de la Finlande communiaient à l'extrémisme de Petrograd, quatre cents Allemands arrivés par voie ferrée, dans un train que conduisait un mécanicien russe, occupaient Polotsk ; une division sufht pour conquérir Odessa et l'entrée des Prussiens à Pskov a tenu de l'opérette.

La méthode poursuivie est immuablement partout la même : extirper l'abcès maximaliste à sa racine et soutenir les bourgeoisies locales pour en faire des esclaves de la bourgeoisie allemande. Les moindres velléités d'indépendance, appuyées contre la Russie, sont impitoyablement réprimées dès qu'elles se tournent contre l'Allemagne : les peuples sont libres de disposer de leur sort seulement au profit de Berlin.

Le jour où la garde rouge évacua Reval (lo mars), les partis modérés se hâtèrent d'élire un gouvernement provisoire qui proclama la souveraineté et la neutralité esthonienne. Accueillis avec sympathie, les Allemands devaient néanmoins se trouver devant un fait accompli. Précaution superflue. La première proclamation du général Sekkendorf , nommé commandant de Reval, débutait par une phrase qui ne laissait aucun doute sur le caractère de l'occupation allemande : « La ville est en notre pouvoir. « Le gouvernement provisoire fut dissous. La garnison allemande désarma non seulement les derniers détachements de la garde rouge, mais aussi la garde blanche esthonienne. A la place du régime socialiste, la lourde oppression de l'état de siège : journaux suspendus, réunions interdites, nécessité d'une autorisation spéciale même pour les services religieux, le conseil municipal nommé d'ofhce par le général allemand, les organes de self-government abolis, remplacés par des fonctionnaires sous le contrôle des officiers, les anciens maires d'avant la révolution rétablis à leurs postes, et création d'une police militaire omnipotente, à laquelle tous sont soumis.

Lentement les revendications nationales de l'Esthonie se nivellent, sous le rouleau compresseur d'un germanisme intransigeant. Le général Sekkendorf refuse de recevoir les députés esthoniens, n'entretient de relations qu'avec des inféodés à r.\llemagne, le nouveau maire de Reval, Erhardt Degio, qui se répand en platitudes télégraphiques devant Guillaume II et en évocations des traditions hanséatiques de la bourgeoisie baltique, A Riga comme à Reval, l'Allemagne introduit d'urgence les lois scolaires de la Prusse, fonde des lycées pédagogiques pour former des maîtres d'école, impose des cours d'allemand obligatoires, finit par provoquer l'arrivée d'une députation chez le prince de Bavière pour protester contre la germanisation de l'Université de Dorpat. Au bout de quelque deux semaines, les traces de la domination séculaire de Petrograd disparaissent : les cathédrales orthodoxes sont transformées en églises luthériennes, le port de la cocarde russe est assimilé à un crime, on ne voit plus de noms russes- aux devantures des magasins ; l'Esthonie n'est désormais qu'un prolongement de l'Allemagne jusqu'à Narva, où Pierre le Grand avait remporté une de ses premières victoires. Le maximalisme liquidé à coups de salves, le règne du sergent de ville commence : les murs s'éclipsent sous les imprimés officiels, — amendes, menaces, prescriptions, — la sécurité achetée au prix de l'indépendance.

L'exemple de l'Esthonie se retrouve en Finlande, dans LUkraine, comme il se retrouvera en Lithuanie, dans la Russie blanche, partout où l'Allemagne a exporté sa police et son ordre.

En bon élève, le prolétariat finlandais s'appliqua consciencieusement à copier les décrets, les folies, les extravagances, les tueries, le cauchemar maximaliste

qui dévastait la Russie entière. Comme par enchantement, la Finlande eut ses commissaires, ses Sovets, ses comités, la mçme manie de persécution contrerévolutionnaire, la même impatience à balayer le régime capitaliste et à improviser, sur les décombres des banques et les ossements des bourgeois, le royaume du maximalisme idéal. Dans cette solidarité militante des socialismes frères, les dernières velléités séparatistes s'évanouissaient. On aurait dit que, sous une forme imprévue, l'unité du vieil Empire des Tsars se vengeait du duché infidèle. Tandis que la bourgeoisie organisait sa garde blanche pour combattre l'épidémie de l'extrémisme russe et pour consolider l'indépendance finnoise, le gouvernement socialiste, établi à Helsingfors, se jetait à corps perdu dans les bras de son frère aîné et modèle, le Sovet de Petrograd, proclamait l'union indissoluble des deux républiques d'avant-garde et prêtait serment aux grands prêtres du léninisme. Une fois de plus la Russie semblait sur le point de reconquérir la Finlande. Les baïonnettes étaient remplacées par l'anarchie.

Peu à peu, l'armée du général de Mannerheim — ancien général à la suite de Sa Majesté — se forme au nord de la Finlande. Coiitre le maximalisme échevelé, identifié, par un hasard de l'histoire, avec la domination russe, contre la garde rouge de Lénine comme jadis contre le gendarme de Bobrikof , se lèvent tous les passionnés de l'indépendance politique et les partisans de l'ordre social. La guerre civile en Finlande, comme dans toutes les marches avancées de la: Russie, s'annonçait aussi bien une lutte nationale qu'une lutte de classes. ]\lais, pratiquement, en même temps qu'elle combattait pour la cause de l'ordre social, la garde blanche épousait la cause du pangermanisme militant. Il est dé-

fendu d'accepter, sans s'inféoder aux influences de Berlin, le secours de milliers de volontaires allemands, de millions de cartouches, de centaines de mitrailleuses et de pièces de campagne, celles-ci généralement enlevées aux Russes. La myopie de la bourgeoisie finlandaise n'a pas su démêler que tous les intérêts politiques, militaires, commerciaux de l'Allemagne, coïncidaient, du moins provisoirement, avec ceux de la garde blanche, et l'erreur historique du Sénat de Vasa, erreur analogue à celle des Diètes baltiques et de la Rada ukrainienne, sera d'avoir été moins finlandais que bourgeois. Après la signature d'un traité qui aliénait la liberté d'action maximaliste en Ukraine comme en Finlande, l'Allemagne devenait le seul pays en mesure d'aider, d'une manière efficace et officielle, le régionalisme bourgeois dans sa lutte de libération contre la Russie révolutionnaire. Et, hallucinée par le danger de l'invasion rouge, la Finlande, comme l'Ukraine, préféra se livrer à l'invasion allemande,, déclanchée sur l'invitation d'un seul parti politique qui courbait l'échiné et bégayait de reconnaissance.

Il n'a guère été difficile à des spécialistes en rouerie internationale de domestiquer les hommes d'État et les apprentis diplomates de Helsingfors et de Kief : le fruste Svinhufud et Grouchevski, un médiocre universitaire. Tous ces provinciaux ont signé, les yeux fermés, d'effarants documents qui sacrifiaient l'indépendance internationale de leurs jeunes patries et monopolisaient entre les mains de l'Allemagne toutes les exportations locales. En échange, des fonctionnaires chamarrés faisaient luire aux yeux des pays dont les rêves, il n'y a pas longtemps encore, s'arrêtaient à l'autonomie intérieure, la promesse, l'un de remplacer la Russie dans la communauté des États

européens, et l'autre de devenir une grande, sinon la plus grande puissance Scandinave. Nées à peine à la liberté, la Finlande et l'Ukraine étaient déjà tout intoxiquées, au contact de Berlin, par le virus impérialiste et réactionnaire. L'Allemagne réussit à merveille dans le rôle démoniaque de tentateur.

La Russie a beau être vaincue, humiliée, sans force : elle n'en continue pas moins à représenter un foyer de démagogie incandescente, cause de rapprochement toujours possible avec le prolétariat baltique, finnois, ukrainien, et de soubresauts contre l'hégémonie de l'Europe Centrale. De là, sous l'influence directe de Berlin, le double mouvement de réaction intérieure et de poussée annexionniste, destiné à dresser entre la Russie et ses provinces perdues une cloison étanche, territoriale et politique.

Les rouges, politiquement, en Finlande, sont mis hors la loi et traités comme des repris de justice. Les sénateurs de Vasa ont fait prévoir que, politiquement du moins, il ne sera pas fait quartier aux émeutiers. Même en cas d'acquittement par la justice militaire, les prisonniers sont menacés d'être privés de leurs droits de citoyens, réduits à l'état de parias électoraux. Environ cent mille gardes rouges sont voués ainsi à la mort politique. Et, pour enlever à ces nouveaux ilotes jusqu'à leurs porte-paroles, le gouvernement finlandais a résolu d'éliminer, en bloc, les députés socialistes de la Diète comme traîtres à la patrie. A travers les polémiques de presse, l'idée d'une restauration monarchique prend corps, pressentie par la dictature dont un parlement tronqué investit le président du Sénat. La guerre civile, en Finlande, risquait d'avoir pour véritable victime la démocratie.

Même phénomène à Kief avec cette différence,

néanmoins, qu'en Ukraine Tinconsistance du gouvernement autochtone, le danger plus immédiat d'une orientation vers la Russie, les nécessités alimentaires amènent, chez les Allemands, une brutalité rendue inutile en Finlande par une bourgeoisie élevée dans les traditions de la culture prussienne.

Comme en Finlande, tout d'abord, c'est une marche triomphale : au nord, la milice blanche encadrée d'un corps de chasseurs allemands et appuyée par les canons de la division navale baltique ; au sud, l'armée la plus bigarrée du monde, hordes de déserteurs qui ont trouvé, dans l'uniforme ukrainien, un prétexte à se libérer du service, Galiciens prisonniers de guerre, conduits par des officiers autrichiens et des renégats russes, le tout fouetté par la présence d'une arrièregarde purement allemande, prête à mitrailler la tourbe interlope qu'elle poussait à la conquête de Kief. La capitale occupée, les Allemands abandonnent le chauvinisme de la Rada aux exaltations de la lune de miel séparatiste : ivres d'orgueil, des pohticiens bornés glissent fatalement sur la pente des bravades envers les Alliés et la IMoscovie maximaliste ; l'Ukraine s'isole elle-même pour se trouver face à face, vassale, avec son suzerain.

Sans doute, les autorités allemandes se défendent d'intervenir dans les affaires intérieures, mais leur gantelet de fer se devine partout, dans les patrouilles prussiennes dont les rues sont sillonnées la nuit, le fonctionnement de la censure, l'humiliant enregistrement des officiers, l'interdiction de porter des armes et surtout le vent de réaction agraire qui commence à ouffler à travers le paj^s, toutes les espérances des grands - propriétaires ressuscitées avec l'arrivée des troupes allemandes. Progressivement, l'étau se res-

serre : pendant que le pain commence à manquer à Kief , les Allemands exigent sans pitié l'application du (( traité des céréales » : 4 300 wagons de blé, i 200 de fruits, 2 000 de viande, 1 000 de lard, les stocks de sucre des 114 fabriques ukrainiennes pour la date du 15 avril ; la délégation diplomatique de l'Ukraine, chargée de négocier avec les maximalistes, est flanquée d'un tuteur allemand, von Rosenberg ; et, enfin, lorsque le pays se trouve irrémédiablement occupé, éclate le coup de clairon d'une proclamation du général von Eichom : ordre de cultiver les terres, ordre de rendre les armes, le dur langage du reître victorieux appuyé par les verdicts des cours martiales, qui retentit de Helsingfors à Rostof-sur-Don. Devant cet affront, même la Rada, malgré sa débilité et sa déchéance, se voit obligée de protester, de proclamer nulles et non avenues les mesures prescrites par les autorités militaires, mais, comme toutes les diètes, assemblées de bourgeois et de nobles, les Sénats, les ministères, les spectres falots de souveraineté échelonnés sur les frontières de l'ancienne Russie, la Rada était assise sur des baïonnettes, et ces baïonnettes étaient allemandes. Elle s'effondra dès la première apparition d'un lieutenant botté pour céder la place à la dictature : le général Skoropadski — à la suite de l'empereur Nicolas comme Mannerheim — créé hetman en Ukraine au même titre que Svinhuvud souverain maquillé de la Finlande. Dans les pays qui s'abstenaient de leur ofirir une couronne à l'exemple de l'Esthonie ou de la Courlande, les HohenzoUem plaçaient leurs commissaires.

Le retard apporté à la signature de la paix, l'imprécision voulue des frontières de l'Ukraine permettent

à l'Allemagne de poursuivre, dans la déliquescerrce russe, une double entreprise d'hygiène policière et de pillage systématique.

Vers le 15 mars, déjà, les communiqués allemands annonçaient des chiffres formidables : 2620 canons, plus de 5000 mitrailleuses, 500 automobiles, 11 trains blindés, plus de 2 millions de projectiles, 800 locomotives, 8000 wagons. Parfois, à la veille de partir, les soldats vendaient aux enchères paquets de fusils et caisses de cartouches, bazardaient les dernières miettes de la puissance russe à des trafiquants paysans, forcés à leur tour, par les Allemands, de tout rendre sous menace de fusillade. Mais la plupart du temps l'ennemi découvrait sur place, abandonné dans l'affolement de la panique, un matériel de guerre qui pourrissait à Pskov, à Minsk, à Dvinsk, où l'ancien régime avait entassé pour deux ans de munitions. Le butin de la garde blanche en Finlande est évalué à plus de 17 milliards : celui des Allemands défiait les statistiques. Dès leur entrée dans une ville, affamés, les Allemands se jetaient sur les dépôts et mettaient à sac les réserves. Partout ils trouvaient des agents avec un inventaire économique soigneusement dressé, des guides pour brigandage grâce auxquels une ville, dans les vingt-quatre heures, était nettoyée de ses matières premières, de ses produits alimentaires, de son outillage industriel. L'armée allemande dévorait tout, suçait tout sur son passage ; six paysans n'avaient plus droit qu'à une vache, et chaque paysan à un stock de cinq pouds de blé. A Pskov, la garnison dévalisa les dépôts municipaux, entassa sur ses camions le fatras le plus hétéroclite où des souliers éculés voisinaient avec des appareils géodésiques. On a vu un soldat s'emparer d'une paire de pantalons rapiécés en qualité de butin de

guerre. A Minsk, les autorités allemandes confisquent jusqu'aux vieux sacs. Rien ne parut indigne d'enrichir la patrie allemande, ni les bénéfices usuraires, de sordides opérations sur le change au moyen d'un ersatz-rouble , spécialement inventé à cet usage sous la forme d'une nouvelle unité monétaire, Vost-geld, au taux variable suivant les "fantaisies de la Kommandantur, ni le matériel humain, les soldats russes arrêtés en masse, malgré la signature de la paix, pour être dirigés vers les chantiers de l'Allemagne.

Harassée par la terreur, encore toute pantelante d'avoir subi le joug maximaliste, la population accueillit l'ennemi avec une morne indifférence. Au premier moment, dans quelques villes, il y eut comme un mélancolique soupir de soulagement : la crainte de la garde rouge éclipsait la haine de l'Allemand. Mais l'indifférence dominait, l'apathie d'une foule aveulie et flasque, au regard vitreux, au cerveau vide. Ce n'est pas une défaite militaire, c'est une défaite morale qui faisait de la Russie cette masse amorphe et sans âme, où les. Allemands s'enfonçaient au pas de course. En face de l'invasion, il n'y avait plus d'année, il n'y avait même plus de nation : rien qu'une pauvre humanité disparate et éparse, épuisée par les privations et hébétée par le désespoir. Pour préparer la voie à l'Allemagne, le léninisme a rempli l'office d'un gaz asphyxiant qui corrode les énergies et désagrège les volontés. Et réaliser des étapes de 60 kilomètres par jour, au milieu d'un peuple de cataleptiques, ne devait guère constituer un titre de gloire.

A Polotsk, deux sentinelles occupent la gare : une foule énorme regarde passer une escouade pour prendre possession de la ville, puis écoute un colonel invalide, sans bras, discourir en russe sur son intention de réta-

blir Tordre. L'occupation de Pskov, qui comptait au moins 500 membres d'organisations démocratiques, ne demande que 200 fantassins. L'évacuation s'accomplit avec une telle précipitation que les trains se suivent, sans intervalles, s 'entre- choquent et déraillent. Dans les rues des villes ou sur les routes des campagnes, des hordes de soldats débauchés se laissent désarmer. Parfois s'esquissent des parodies de combats, prétextes à de pompeux communiqués de la Pravda, plus rarement des tentatives de résistance sérieuse comme en vue de Narva et de Koursk, ou à Perekop, en Crimée ; mais la plupart du temps l'action est remplacée par des conciliabules : à Pskov, on négocie avec la municipalité sur la nécessité de faire sauter un pont ; à Odessa, la flotte, après des pourparlers avec le Sovet, renonce à bombarder la ville ; à Sébastopol, où les ouvriers et l'État-Major exigent la défense jusqu'au bout, les Allemands entrent sans coup férir comme les Turcs à Batoum, malgré les serments des troupes géorgiennes. Agonisante, la Russie n'avait de force que pour répéter machinalement des échos de tribune : derniers hoquets de la rhétorique révolutionnaire.

A ces réminiscences suprêmes, les Allemands ne tardent pas à imposer silence. Sovets, commissaires, comités sont supprimés. A Gomel, le commandant interdit de célébrer l'anniversaire de la révolution. A Pskov, il suffit d'être dénoncé comme maximaliste pour être jeté en prison et la ville est toute remuée par de sinistres rumeurs d'exécutions sommaires. Dans les rues de Minsk et de Smolensk, les soldats allemands font la chasse aux passants qui disparaissent, évacués en Allemagne. Aux carrefours de Pskov et de Dvinsk, les sergents de ville s'arment de fouets. Et partout, sous peine de mort, les commandants décrètent la fer-

meture des journaux, des clubs, des unions ; les maximalistes sont traqués comme des bêtes malfaisantes, le terme même de maximaliste devient une injure dans la bouche des soldats, méticuleusement triés, que l'Allemagne employait en Russie.

Néanmoins, arrivé à Xarva et à Beloostrof, au nord, dans les environs de Koursk à Test et dans la région de Kouban au sud, Tennemi s'arrête, inflige au maximalisme la sanglante insulte de ménager Petrograd et Moscou. Voué à la ruine et à la famine, condamné à la quarantaine internationale. État paria que surveillent des cordons sanitaires mâtinés de garde-chiourmes, la république des Sovets est tenue à bon droit pour une quantité négligeable. Les colons allemands sont même d'urgence invités à quitter le coupe-gorge extrémiste. La Russie est livrée à ses expériences sociales, à ses démences politiques, vassal d'ordre inférieur que Ton confine à l'écart, au fond d'un baraquement de pestiférés, et sous la constante menace d'une camisole de force. Aucun intérêt ne pousse l'.lllemagne à poursuivre la lutte contre le maximalisme — qui fera la faiblesse de la Moscovie — au delà des territoires qu'elle a le moyen d'occuper. Trop d'efforts sont encore nécessaires pour discipliner la confuse matière ethnographique tassée autour de la Russie maximaliste, pour lui trouver des expressions géographiques durables et pour en soutirer des bénéfices réguliers.

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