CHAPITRE II
Les appels de l'Impératrice. — Un monarque errant et un train fantôme. — Hésitations, illusions et suprêmes erreiu^. — Le Tsar et les ambassadeurs du peuple. — L'abdication et l'oubli. — Les premières stations du calvaire : Pskov, Moguilef, Tzarskoé- Sélo. — La monarchie russe : un effondrement sans romantisme. — Trahison, lâcheté et indifférence.
Le 10 mars, l'Empereur recevait le télégramme suivant de l'Impératrice de Tzarskoé-Sélo :
« Il ne fait pas bon du tout dans la ville. Je veux que le vieux (le comte Fréedericks, ministre de la cour) publie une note pour annoncer que les enfants ont tous la rougeole afin d'éviter les fausses rumeurs. »
Le lendemain, le télégranmie de rimpératrice se terminait par une note plus pessimiste : « Je suis très inquiète au sujet de la viUe. »
Le soir, im télégramme chiffré précisait les détails, annonçait une situation aggravée, en même temps qu'arrivait le cri d'angoisse poussé par Rodzianko, la dépêche historique aux phrases brèves, aux mots entre-choqués : « Une fusillade désordonnée se déchaîne dans les rues. Les troupes tirent les unes contre les autres. La nécessité s'impose de charger ime personne, en qui le pays aurait toute confiance, de constituer un nouveau gouvernement. Impossible de tarder. Tout
retard équivaut à la mort (i). Je prie Dieu que la responsabilité de cette heure ne retombe pas sur le Souverain. »
Le 12 mars, les appels de llmpératrice devenaient plus pressants. A 11 heures, Alexandra Feodorovna télégraphiait : « La révolte a pris hier des proportions effrayantes. Les nouvelles sont pires que jamais. » Et, deux heures plus tard, ce n'était plus qu'un cri de désespoir auquel s'abandonnait la morgue hautaine de celle que, depuis longtemps déjà, le peuple appelait r « Allemande » — variante historique, à plus d'un siècle de distance, de l'épithète lancée à 1' « Autrichienne » : « Des concessions sont indispensables. Les grèves continuent. Beaucoup de troupes ont passé du côté de la révolution. » Et, presque à la même heure, parvenait le suprême télégramme de Rodzianko où résonnait déjà le glas du tsarisme : « La situation empire. Il faut prendre des mesures d'urgence, car il sera trop tard de le faire demain. L'heure dernière a sonné quand se décide le sort de la patrie et de la
dynastie. »
Le 13 mars, l'Empereur quittait le Quartier Général pour Tzarskoé-Sélo. Se rendait-il un compte exact du formidable mouvement où devait sombrer sa couronne? Il semble, d'après les témoignages du duc de Leuchtenberg, qui rempHssait, pendant ces journées "dramatiques, les fonctions d'aide de camp auprès de Nicolas II, que l'Empereur, jusqu'au moment du départ, partageait l'opinion de sa suite : « Une émeute, sans doute, et même une émeute grave, mais dénuée
(i) Formule empruntée à Pierre le Grand.
de portée politique, sans influence possible sur les destinées de la maison impériale. » La manière forte paraissait Tunique moyen de résoudre la crise. Le projet d'une dictature militaire, dont la rumeur pendant deux jours a rempli Petrograd d'épouvante, avait été sérieusement soulevé, débattu, puis laissé de côté. Tantôt le choix de l'Empereur s'arrêtait sur le général Alexéef , nanti de pleins pouvoirs et chargé, à l'heure critique, d'apaiser l'opinion par la formation d'un ministère responsable devant la Douma; tantôt sur l'un des chefs les plus populaires, le général Broussilof, le héros de Gahcie; enfin le général Ivanof, l'ancien commandant en chef du front sud, fut dépéché à Petrograd avec des renforts, où figurait un échelon exclusivement composé de chevaliers de Saint- Georges. A la détresse du Parlement, aux grondements de la rue, aux frémissantes clameurs de l'armée, le Grand Quartier Impérial répondait par le plus rogue, par le plus glacial des silences. Était-ce la proverbiale obstination du souverain qui, même aux heures suprêmes de l'histoire, ne se départissait pas du mutisme, si bien connu des familiers de Nicolas II, et dont désespéraient parfois ses ministres? Était-ce un désir conscient de s'abandonner à la fatalité qui frappait à la porte, ou bien l'effet de cette irrésolution morbide, de cette lassitude infinie, où s'enfonçait parfois le souverain, et que l'opinion attribuait à une lente intoxication par des infusions criminelles de plantes du Thibet? Dès son départ de la « Stavka» (i), l'Empereur ne devait plus être qu'un monarque errant, dans ses luxueux wagons qui roulaient vers un horizon chargé d'énigmes et de menaces. Tous
(i) Grand Quartier.
pourparlers réguliers par fil avec Petrograd devenaient impraticables. De son propre gré, le souverain s'isolait, alors que chaque minute, chaque seconde d'isolement approchait la catastrophe.
Précédé, comme d'habitude, d'un train de service, sous les ordres du général Tzabel, le train impérial s'engouffrait dans la nuit. L'Empereur était accompagné seulement de quelques intimes : le vieux comte Fréedericks, blanchi sous le harnais, desséché par l'étiquette et des préjugés de caste, engoncé dans la raideur de son germanisme atavique, séparé, par une cloison étanche, des aspirations du pays; le général Voeikof, commandant du palais, attaqué tout récemment encore avec virulence à la Douma, courtisan myope de carrière ; l'amiral Nilof , hébété par l'alcool, même pendant le dernier acte du règne, figurant inconscient de la tragédie impériale ; enfin le duc de Leuchtenberg et le général Narychkine. Personne pour donner le moindre conseil, émettre un avis, tendre une main amicale. Le vide.
A 2 heures du matin, — arrêt à la station Vychera, — l'Empereur se lève, questionne son entourage qui lui répond par des formules protocolaires, des phrases toutes faites, l'optimisme de cour : « Quatre compagnies suffiront pour disperser les émeutiers, les troupes ne sauront oublier le serment fait à Votre Majesté, il suÊ&ra que vous apparaissiez, Sire... » Et toutes ces platitudes étaient débitées à quelques heures de Petrograd, — Petrograd où fumaient les commissariats incendiés, où la fusillade résonnait à travers les rues, où le drapeau rouge flamboyait à la place de l'étendard impérial, où le peuple, l'armée, les ouvriers acclamaient le Comité exécutif de la Douma d'Empire.
Le général Tzabel accourt, un télégramme à la main : l'ordre du commandant de la gare d'arrêter le train impérial à la station Vychera et de le faire convoyer à Petrograd. Hâtivement, le général communique les dernières nouvelles : le gouvernement provisoire appuyé par toute la garnison de la capitale, les chemins de fer soumis au député Boublikof .
« Pourquoi, se serait écrié l'Empereur, raconte un témoin, me fait-on savoir tout cela si tard, si tard, lorsque tout est fini? » Il est frémissant de colère, et puis, d'une voix presque blanche, il ajoute : « J'abdiquerai, si tel est le désir du peuple, je m'en irai à Livadia. » Et la soif de savoir, le dernier lambeau d'espérance, le poussent, au plus vite, vers Tzarskoé- Sélo.
Mais <, la locomotive du train impérial est endommagée ; il faut abandonner le train de service, emprunter sa locomotive : les minutes s'écoulent, désespérément lentes. Enfin le train s'ébranle. A Dno, encore un arrêt, encore un télégramme : la garnison de Tzarskoé- Sélo — les troupes d'éUte, choyées, adulées, — passées à la révolution ; l'Impératrice obligée de recourir à la protection de la Douma; la fin, la fin. Une nouvelle idée est lancée : rebrousser chemin, partir pour Moscou — « Moscou, qui m'a toujours aimé, » dit l'Empereur, — Moscou, la ville du Kremlin, des premiers tsars, le sanctuaire de l'autocratie... Illusion vite refoulée. A Moscou aussi la révolution triomphe, les autorités sont arrêtées, les troupes en ébullition. Le général Ivanof, dont le train attend également à Dno, engage l'Empereur à rejoindre d'urgence l'armée, l'unique salut. Selon une version très débattue, le général Voeikof, affolé, aurait poussé le souverain à ouvrir une brèche dans le front de Minsk, pour faire
appel aux forces allemandes, proposition écartée d'un geste par l'Empereur; selon d'autres, Voeikof aurait conseillé de prélever sur la ligne du feu un certain nombre de troupes et de les diriger vers Petrograd. Comme une bête traquée, le train impérial tente de se frayer un passage. La décision est prise, enfin, de profiter de la voie libre qui conduit à Pskov, siège de l'état-major du général Rousski, où le Tsar espère trouver un appui suprême parmi ses soldats.
Le 14 mars, à 8 heures du soir, le train impérial s'arrêtait à la gare de Pskov. Le plus grand secret avait été observé par l'état-major. Seul, sur le perron, dans l'ombre hostile et froide, le général Rousski attendait. Dès l'arrivée du train, le vainqueur de Lemberg se faisait annoncer chez l'Empereur. Il était, raconte le duc de Leuchtenberg, profondément ému, mais l'Empereur, d'ordinaire peu loquace, se montrait plus impassible et plus taciturne que jamais. Rien ne fut décidé au cours de ce premier entretien.
A 2 heures du matin, Nicolas II invitait de nouveau le général Rousski dans son wagon. Sur sa table, un manifeste déjà signé, concession qui, il y a deux jours encore, aurait écarté la crise et apaisé l'opinion : le ministère responsable devant les Chambres. « Je savais, raconte le général Rousski, que ce compromis arrivait en retard, mais je n'avais aucun droit d'émettre mon opinion sans avoir reçu d'instructions du Comité exécutif de la Douma. Je proposai donc à l'Empereur de m 'entretenir personnellement avec M. Rodzianko. »
Vers 3 heures du matin, le général parvenait à faire établir Ja communication avec Petrograd. L'entretien
dura deux heures. A un bout du fil, le palais de Tauride, gardé par des milliers de soldats ralliés à la révolution, mitrailleuses braquées et baïonnettes au canon, dans un décor de guerre civile et un crépitement lointain de fusillade ; à l'autre, le pacifique et simple cabinet d'état-major au fond d'une vieille ville de province. Sans omettre un détail, Rodzianko exposait la situation. Une seule issue paraissait possible : l'abdication.
Le général télégraphie les termes de sa conversation au grand-duc Nicolas, aux généraux Alexéef, Evert et Broussilof. Leurs réponses sont identiques : l'abdication seule peut rétablir la paix intérieure indispensable à la victoire. Cette décision à Petrograd est attendue d'heure en heure. Lorsque le Tsar tente de télégraphier, par l'état-major, à Tzarskoé-Sélo et au général Ivanof, la transmission est interrompue, dès les premiers mots, par un ordre de la capitale : « N'acceptons pas, défendu d'accepter. » Dans le train impérial, s'appesantit de plus en plus l'impression du vide.
Le matin, à lo heures, accompagné du général Danilof son chef d'état-major, et du général Savitch. le général Rousski était de nouveau reçu par l'Empereur. Il plaida la cause de la patrie douloureuse, secouée par les spasmes de l'émeute, guettée par l'implacable ennemi. L'apaisement du pays comme la victoire dépendaient de l'abdication. Très calme, presque indifférent, l'Empereur écoutait en silence. De temps en temps, du crayon qu'il tenait à la main il soulevait sa moustache ou négligemment griffonnait un brouillon. Très poliment, il acquiesçait à tout ce qu'on lui disait. Il admettait l'abdication. Et, de temps en temps, à demi-voix, il répétait : « La situation est alors vraiment sans issue. »
A 3 heures, le Tsar remettait au général Rousski un texte de télégramme où il annonçait son abdication en faveur du Grand-duc héritier. Mais ce document n'était pas destiné à voir le jour. A 3 h. 35, avant que le général Rousski n'eût le temps de faire parvenir la dépêche à Petrograd, on lui annonçait l'arrivée, dans la soirée, de deux commissaires du gouvernement, les députés Goutchkof et Choulguine, chargés par le gouvernement provisoire de négocier avec le souverain. Le Tsar entrevit comme une lueur d'espoir en cette nouvelle, un symptôme de quelque modification profonde survenue dans la situation. La journée s'écoula dans une impatience frémissante. Seul, auprès du souverain, demeurait le vieux ministre de la cour.
A 10 heures du soir arrivaient les ambassadeurs du gouvernement provisoire. Le train à peine stoppé, un des aides de camp de l'Empereur se précipitait vers leur wagon : « Sa Majesté vous attend. » « J'étais, raconte le député Choulguine, parvenu à un tel point de fatigue et de tension nerveuse que rien, semble-t-il, n'aurait pu m'étonner ou me paraître impossible. Mais tout à coup je m'étais senti gêné à me voir en veston, avec une barbe vieille de quatre jours, la tête d'un forçat qui se serait évadé d'une des prisons incendiées par les révolutionnaires. »
Dans un wagon-salon impérial, tout étincelant de lumières, attendait le comte Fréedericks ; quelques minutes après, l'Empereur, en tenue de colonel de cosaques, suivi du général Narychkine, faisait son entrée, le visage absolument impassible, comme s'il s'agissait de la plus ordinaire, de la plus banale des entrevues. Il tendit la main aux commissaires sans froideur, plutôt aimablement, leur offrit des sièges : Choulguine s'assit en face de l'Empereur, Goutclikof
à côté de lui, devant une petite table. Bientôt après arriva le général Rousski. Tout au fond du wagon, fantôme d'une cour à la veille de disparaître, la pâle et raide silhouette de Fréedericks.
On connaît le rôle joué dans l'histoire de ces dernières années par Alexandre Goutchkof, sa vie entière d'abord comme député, puis comme président de la commission de défense nationale, consacrée à la régénération de l'armée, enfin, la guerre venue, la fougueuse impulsion communiquée, sur son initiative, à la mobilisation de l'industrie pour les besoins du front. Mais cet octobriste modéré, ce représentant de la haute bourgeoisie loyaliste, n'a jamais cessé d'être poursuivi à la cour d'une haine inexplicablement féroce : toutes les avanies à son égard étaient permises et même tacitement encouragées ; Protopopof le faisait suivre par ses détectives... Et de là, chez Goutchkof, un passionné sous des dehors" lymphatiques, une rancune non moins véhémente contre l'Empereur, une soif puérile de représailles qui devait l'écarter pour toujours de cette mission écrasante : faire comprendre au souverain que son règne était fini.
Les yeux baissés pour mieux se concentrer, peutêtre pour éloigner de sa vue le spectacle d'un immense effondrement, peut-être aussi pour vivre plus intensément l'âpre satisfaction d'une vengeance inespérée, Goutchkof exposa la situation, évoqua les menaces d'une guerre civile déchaînée en pleine guerre extérieure, conclut à la nécessité d'une abdication en faveur du tsarévitch, avec la régence confiée au grandduc Michel Alexandre vitch. La portée de ces paroles, de tepips en temps, mettait comme un frisson dans la voix de Goutchkof. Le Tsar, en apparence du moins, semblait beaucoup plus cahne. Sa sérénité ne s'al-
téra un instant qu'au moment où Goutchkof lui apprit que son escorte privée avait adhéré au mouvement révolutionnaire.
« Hier et aujourd'hui, déclara le Tsar, j'ai réfléchi à la situation et je me suis décidé à renoncer au trône. Jusqu'à 3 heures cet après-midi, j'étais prêt à signer l'abdication en faveur de mon fils. Mais j'ai fini par comprendre que je n'aurais pas la force de m'en séparer... »
Et, après un court silence, il ajouta, d'une voix toujours aussi posée et calme : « J'espère que vous me comprendrez... »
Encore un momenf de silence... « Et c'est pourquoi, continua le souverain, j'ai pris la décision d'abdiquer en faveur de mon frère. »
Cette résolution prenait les commissaires au dépourvu. L'avènement ati trône du tsarévitch et Ja régence du grand-duc Michel avaient été prévus et même annoncés à la foule. Le Tsar renversait tous les plans. Pendant un quart d'heure, les commissaires durent se concerter, puis, de nouveau, l'entretien reprit avec le monarque : Goutchkof et Choulguine souscrivaient à la décision.
Et soudainement, pour la première fois, au moment de renoncer à un empire, l'autocrate responsable devant Dieu seul de ses actes, successeur de toute une lignée qui a fait de la Russie demi-asiatique une grande puissance européenne, apparaissait à la place du petit colonel de cosaques. Le regard bleu fixé sur les commissaires comme s'il cherchait la réponse de la nation entière chez cesr deux représentants du peuple, Nicolas II demanda aux députés s'ils pouvaient assumer la responsabilité légale, fournir la garantie formelle que l'abdication allait réellement apaiser le pays,
qu'elle ne provoquerait pas de complications nouvelles. La Russie a-t-elle répondu par la bouche de Choulguine et de Goutchkof? Sans hésiter, le Tsar quitte le wagon-salon pour rédiger l'acte d'abdication. Les deux commissaires et le général Rousski attendaient, recueillis dans le lourd silence dont s'emplissait la voiture capitonnée, le silence d'une veillée macabre au chevet d'un règne à l'agonie.
A II heures et quart l'Empereur apportait quelques feuillets de petit format. « Voici l'acte d'abdication, dit-il, lisez. » Une seule rectification fut apportée à un texte qui fit rougir Choulguine pour le projet élaboré à la Douma : la nécessité d'un serment du Grand- Duc à la nouvelle constitution. Le Tsar consentit immédiatement, ajouta ces quelques mots, puis, d'une main sûre, apposa son paraphe que contresigna, pour la dernière fois dans sa longue carrière, le comte Fréedericks. Un autre exemplaire, dressé à la machine à écrire, fut laissé chez le général Rousski. A minuit moins 12 les commissaires prenaient congé de l'Empereur déchu. « Il me semble, a raconté depuis Choulguine, qu'en ce moment il n'y avait pas de mauvais sentiment de part et d'autre. Je ressentais plutôt de la pitié envers l'homme qui rachetait une partie de ses fautes par la noble pensée de renoncer au pouvoir. »
Vers une heure du matin le train de l'ex-Empereur de Russie quittait Pskov pour le Grand Quartier Général.
Le séjour de Nicolas II à Pskov aura beau avoir passé inaperçu, au milieu d'une placidité et d'une indifférence plus impressionnantes que les violences extrêmes. Ceux qui ont vu, sous la bruine de mars, se promener lentement sur le perron de la gare un
Empereur condamné à la déchéance en conserveront toujours la poignante vision. D'un pas machinal, le regard vague, en capote de soldat, le souverain arpentait l'asphalte humide sur le fond banal des files (Je wagons ruisselants sous le dégel, de dépôts lépreux et de mornes salles d'attente. Par les fenêtres du buffet on pouvait voir quelques rares dîneurs, des garçons qui s'agitaient, la vendeuse de journaux et de cartes postales. Le public avait perdu jusqu'à la curiosité. Et toute la monarchie semblait s'enfoncer dans la grisaille, se diluer dans le vague avec ce Tsar oublié, isolé, figure de militaire anonyme dans le terne décor d'une gare de province...
Attaché aux vieilles habitudes d'une armée où un chef ne quitte jamais la moindre des unités sans lui faire des adieux attendris, l'ex-Empereur partait pour serrer la main de son état-major, puis il espérait se rendre à Kief où se trouvait l'Impératrice douairière. Mais Marie Féodorovna, renseignée sur la situation, avait pris les devants : Nicolas II passa ses derniers huit jours de liberté à Moguilef, dans de longs entretiens avec sa mère. Que pouvaient être ces conversations au lendemain de la chute d'un trône? Depuis longtemps, déjà, après avoir essayé en vain d'avertir son fils, l'impératrice Marie s'était de son plein gré écartée de la cour et même de Petrograd : elle se résignait, tout au plus deux fois par an, les jours de très grande solennité, à rencontrer sa belle- fiUe ; elle avait hérité de la cour patriarcale de Danemark et du règne d'Alexandre III trop le respect de la couronne pour assister, impassible, au développement de la
chronique scandaleuse qui ternissait les ors et tachait les hermines du blason impérial... Mais, à l'heure de la suprême détresse, son cœur de mère, tout simplement, avait parlé. Chaque soir Nicolas II dînait avec la vieille impératrice et leurs entretiens se prolongeaient tard dans la nuit. Cependant, toujours rien dans l'attitude et l'expression du monarque déchu ne révélait l'intense émotion de ces heures mélancoliques où, parmi les évocations d'un règne comme gâché à plaisir, il n'y avait qu'une mère douloureuse qui encourageait son fils au début d'un calvaire.
Le 21 mars, cinq jours après l'abdication du grandduc Michel, le gouvernement provisoire décidait, suivant la formule officielle, de priver Nicolas II de sa liberté. Cette solution, d'ailleurs, semblait être attendue non seulement à l 'état-major, mais aussi par l 'ex-souverain lui-même. Nicolas II ne manifesta aucune surprise lorsque le général Alexéef, chargé de prévenir son ancien maître, lui communiqua l'ordre du gouvernement. En ce moment Nicolas II déjeunait dans le wagon de sa mère, à proximité de l'ancien train impérial déjà sous pression. Nicolas II se déclara prêt à obéir. Vers 5 heures de l'après-midi il prenait congé de sa mère et, lentement, un peu pâle, traversait l'étroit espace qui séparait les deux trains. Sa main droite effleurait la visière ; la gauche, d'un geste habituel, frisait parfois la moustache. Un silence de cimetière planait sur la foule, l'état -major, les soldats, les employés de la gare. Tout à coup l'amiral Nilof se précipitait vers l'empereur et lui baisait la main. Puis la silhouette de l'ancien Tsar se profila derrière la glace du wagon... Son regard rencontra celui de l'impératrice Marie, qui, le visage ravagé par les larmes, assistait au départ de son fils. Lentement le train s'ébranla...
Pas une seule fois ni l'empereur ni sa suite ne furenj: mis en contact avec les commissaires du gouvernement provisoire. Seuls les employés de la police de la Cour, au nombre de quinze, vinrent protester auprès des députés de leur dévouement spontané au nouveau régime. Après les grandes défaillances les petites trahisons. Et toujours le train continuait à rouler dans le même silence de mort à travers les paysages désolés, parmi les villages perdus, Timmense indifférence d'un pays assoupi dans son coma hivernal. Sur les perrons des gares, la foule passait, préoccupée seulement de ses valises et de ses billets, devant les stores baissés des mystérieux wagons frappés à l'aigle impériale...
Avant l'arrivée, le Tsar se départit un instant de sa réserve. Il prend congé, d'une voix où tremble la pointe d'une émotion, des employés du train : '( Je vous remercie pour votre service, au revoir, adieu... »
C'est Tzarskoé-Sélo avec le décor connu de sa gare, le pavillon impérial, sa marquise drapée de pourpre, ses tapis écarlates. Amassée près du pavillon, une foule de soldats sans armes, quelques officiers et toujours un silence de sépulcre. On n'entend que la neige qui crisse sous les pas. En tenue de cosaque, au bonnet d'astrakan noir, le haschlyk fi) rouge rejeté sur les épaules, la croix blanche de Saint-Georges épinglée sur la poitrine, l'Empereur, légèrement courbé, mais la démarche ferme, traverse le perron. Silencieusement, les officiers rendent les honneurs au colonel Nicolas Romanof.
(i) Capuchon de laine,
« En Russie, avait Thabitude de dire le comte Witte, une seule révolution est possible : celle du mépris. » Mais était-ce à proprement parler du mépris, cette étrange indifférence qui succédait brusquement à la dévotion populaire?
Sans doute, colporté de bouche en bouche, le nom de Raspoutine avait pénétré jusque dans les profondeurs des steppes et les tranchées avancées ; la dynastie avait perdu de son prestige, mais — chose incontestable — malgré la propagande révolutionnaire, malgré les répugnances pour les romans-feuiUetons du palais, l'armée et le peuple avaient conservé leur atavique attachement au monarque, les officiers se pâmaient en présence du souverain, et le Parlement songeait seulement à limiter les prérogatives du trône. Des siècles de prières dans les basiliques où le nom du Tsar se mêlait au vieux slavon des liturgies, une histoire dominée par le droit divin, la tendance éminemment paysanne à envisager la Russie sous l'angle d'une famille dirigée par un chef unique, les antécédents les plus lointains semblaient ériger la monarchie en une sorte de catégorie nationale. Tout convergeait vers elle. Elle était la source de la vie publique, de la justice, de la grâce. Malgré ses greffes étrangères, la monarchie paraissait la fleur spontanée et le luxe indispensable d'une humble terre paysanne. Et, pourtant, pas un geste ne s'est ébauché pour la défendre, pas un regret n'a suivi son brusque étiolement. En quelques heures, on a vu s'écrouler la cour la plus pompeuse de l'Europe, avec ses couronnes et ses chiffres, ses aiguillettes et ses chamarrures, ses dames
à portrait et à tabouret, son cérémonial rigide et son armée de chambellans. Effondrement sans romantisme, sans beauté, les favoris de Tzarskoé-Sélo incapables d'imiter jusqu'à l'exemple des Suisses mercenaires de Louis XVI (i).
C'est que la Russie n'a pas eu,- comme la France, cette prestigieuse noblesse, issue naturellement de la souveraineté terrienne, pyramide de blasons et de titres dont le roi était le sommet et l'aboutissement logique. Le lis héraldique étayait sa blanche floraison sur des racines puissantes, profondément ramifiées dans les âmes et dans la terre : sa décapitation a ébranlé tout un édifice, élaboré par les lentes cristallisations de l'histoire ; elle a fait saigner un loyalisme de terroir et se rouvrir simplement la source de l'héroïsme féodal.
Rien de pareil en Russie où la monarchie s'est résolument détournée des vieux boïars^ont elle violenta les préjugés, coupa les barbes de fleuve et raccourcit les houppelandes damasquinées. Depuis Pierre le Grand l'autocratie russe s'est acharnée à créer ellemême une noblesse domestiquée, où les descendants de Rurik et de Gandamine se noyaient parmi les Excellences parvenues du ichin et les émigrés aventureux en quête de prébendes et de sinécures. Avec la même prodigalité qu'elle construisait, à l'imitation de Versailles, ses palais de plaisance agrémentés de bocages et de fontaines, la cour de Russie enrichissait son Gotha, fabriquait de toutes pièces un armoriai sur place ou importait des petits-maîtres, pêle-mêle, avec des architectes, des jardiniers, des
(i) V. B. MiRSKi, Les lis blancs de la monarchie russe {L'Entente, juillet 19 18).
porcelaines de Saxe et de Sèvres. Affolée de luxe et d'ambition, la monarchie improvisait à la manière de Potemkine, pendant le célèbre voyage de Catherine en Crimée, à peine arrachée aux Turcs, mais déjà peuplée de Trianons rococo.
Et de cette hâtive production politique par à-coups, la cour entière se ressentit au point de rappeler une mascarade, mimée dans un cadre d'opéra, en marge d'une misérable nation d'esclaves agricoles. Toutes les résidences impériales, toutes ces magnifiques bâtisses où la manie des pompes grandiloquentes a multiplié les colonnes, les quadriges et les aigles, portent l'invariable cachet d'une création artificielle : leurs réminiscences antiques comme leurs fioritures jurent trop avec les planches des izbas et détonnent parmi les byzantinismes de l'art national; elles ne sont qu'un grandiose décor échafaudé par des metteurs en scène étrangers pour le plaisir des Rois-Soleils polaires et des Sémiramis du Nord : l'escamotage du bronze éclate dans le stuc qui s'écaille et la brique badigeonnée simule mal l'éternelle splendeur du marbre. Les figurants, parés, on le dirait, pour îin ballet, sont au diapason de ce décor, étrangers comme lui, chargés de galons et de titres empruntés à la hiérarchie tudesque, si bien qu'une délégation paysanne, reçue pendant la guerre par l'Empereur, s'est demandé avec angoisse pourquoi le Tsar était entouré de prisonniers allemands. La cour ne s'éployait pas seulement en dehors de la nation, elle vivait de son existence factice en dehors du souverain lui-même, institution parasite limitée à poursuivre seulement ses intérêts pTofessionnels et vaguement teintés d'un loyalisme d'apparat. Sans doute, parmi les fonctionnaires et même parmi les étrangers à ses gages, la monarchie
a SU trouver des énergies de grande envergure patriotique et des serviteurs consciencieux, attachés à la Russie par devoir de gentilhomme, mais, dans l'absence de ces fortes individualités, la cour n'était qu'un champ clos où s'agitaient des bureaucrates hallucinés par le souci de leur carrière, un milieu incapable de donner naissance aux chevahers servants de la monarchie. A l'heure du danger, les convictions à fleur de peau se lézardèrent comme les plâtres des palais et l'artifice des enthousiasmes protocolaires s'effondra dans la pitquse débandade des lâchetés humaines.
Placées devant le fait accompli, les grandes masses paysannes, sont envahies par leur préoccupation unique, celle qui ne les quitte jamais, le classique mirage de la terre, dont ils attendent la réaUsation à chaque tournant de la politique russe. Cette obsession est si intense qu'elle émousse l'importance des événements eux-mêmes où les campagnes cherchent une indication ou trouvent un symptôme de la curée agraire. Le Tsar disparu, le souci de la terre absorbe les mentalités frustes au point de les vider des images les plus traditionnelles, du sentiment élémentaire des devoirs les plus simples. Et comme, de proche en proche, l'anarchie des centres gagne les villages, les perspectives d'un partage immédiat jettent les paysans, à l'exemple des ouvriers, vers les ivresses de l'action directe : pratiquement, la chute du régime se traduit par la possibilité de culbuter la police rurale et de dépecer les propriétés des riches, la fantasmagorique dualité de la liberté et de la terre, auprès de laquelle tout est pâle, tout est fade.
D'un jour à l'autre, le paysan qui accrochait pieusement à la place d'honneur, sous les icônes, les portraits d'un empereur guindé et rose, d'une impératrice
42 AU PAYS DR LA DÉMKNCE ROUGR
altière et parée de perles, qui tapait du front contre les dalles de l'église pendant que le diacre clamait les prières pour le Tsar, le paysan biffa de son passé et le respect et la crainte et l'amour. Le culte monarchique était impuissant en face de l'appétit agraire. Il se heurtait à un sentiment autrement profond, qui tenait à la racine même d'im être affamé de glèbe et de pain, à l'invincible nostalgie terrienne qiie les serfs deshérités avaient passée à leurs enfants. Les paysans russes, livrés à eux-mêmes, n'auraient jamais osé rompre avec la réalité familière d'un Tsar, couronné aux sons des cloches, au regard bleu infiniment doux sous la lourde couronne ocellée de pierreries, pas plus qu'ils n'auraient songé à contester l'autorité paternelle qui s'est conservée avec une rudesse romaine dans les campagnes de la Russie. Mais le père enterré, le fils, après avoir essuyé ses larmes, était amené, grâce au despotisme du pouvoir patriarcal, à mitiger sa douleur par la satisfaction d'avoir échappé à une tutelle souvent infiniment onéreuse. Après l'abdication du Tsar, les paysans n'ont même pas eu le temps de verser des larmes devant l'immensité de l'héritage : toute la terre russe, la Russie entière, à partager.