LA RUSSIE DE BREST-LITO VS K
consigne de leur adresser, comme par le passé, des renseignements exacts sur l'état de leurs comptes. - Tous les décrets de Lénine sont impuissants contre un coupon de rente entre les mains d'un Allemand.
Les conséquences financières de cette anomalie, à laquelle aboutit la révolution socialiste, ne manqueront pas de grever lourdement le budget des industries russes. Il paraît même impossible, dans les conditions actuelles de chômage, de hausse des salaires et de déprédation matérielle, que leurs disponibilités liquides perriiettent aux entreprises de verser aux porteurs de titres allemands l'arriéré de dividendes exigibles depuis le commencement de la guerre, surtout que les dividendes, distribués en 19 15 et en 19 16, avaient atteint des niveaux absolument exceptionnels. Les prétentions allemandes, du reste,- ne s'arrêtent pas aux dividendes : elles portent également sur les préjudices occasionnés aux actionnaires ennemis par les émissions nouvelles dont ils n'ont pu bénéficier. Joints à l'arriéré des dividendes, ces préjudices, évalués sur la base des améliorations de cours réalisées par les titres au moment de l'augmentation des capitaux, pourront s'élever à un chiffre si considérable que d'actionnaires, les porteurs allemands se transformeront aisément en créanciers d'une industrie en faillite.
Au total, selon les approximations oratoires de Tchitcherine, il n'y aurait que pour un demi-milliard de valeurs russes placées en Allemagne. La vérité, telle qu'elle ressort de tous les calculs des spécialistes, est de beaucoup moins modeste. Seules, les obligations de chemins de fer russes cotées sur le marché de Berlin dépassent le chiffre officiel pour atteindre 650 millions de roubles, et les valeurs à dividende ne sont pas inférieures à un demi-milliard. Ce défaut de précision, d'ail-
1 eurs, ouvrira largement les portes à la fraude en vue de contourner le traité de Brest-Litovsk, applicable exclusivement aux valeurs qui se trouvent dans les portefeuilles allemands au moment de l'échange des signatures. Les privilèges exorbitants conférés aux porteurs d'une nationalité déterminée ont déjà amené à Stockholm, à Copenhague, à Amsterdam, des ventes de gros paquets de titres à l'ennemi, non seulement par des neutres, mais aussi par des financiers russes sans scrupules, voués à une éternelle liste noire sur le marché parisien. Dans un violent discours au Congrès de Sovets, à Moscou, Kamkof prédit à Lénine que 50 pour 100 des valeurs russes tomberont, par l'effet d'un traité criminel, dans les mains tenaces de la bourgeoisie allemande.
Savamment, la paix pangermaniste achève de vider le Trésor. On chercherait en vain parmi les clauses du traité de Brest-Litovsk ou de ses annexes la plus légère allusion aux milliards de roubles qui circulent dans les régions occupées de la Russie et que l'Allemagne a commencé à drainer au cours arbitraire de
2 roubles le mark. De même, le traité passe sous silence les chemins de fer dont le réseau est surtout développé en Pologne et dans les gouvernements baltiques, et dont la cession est ainsi consacrée sans aucune indemnité. Et, parallèlement à ces omissions, tandis que l'une après l'autre ses sources de revenus sont arrachées à la Russie, tout le poids d'une immense dette publique est rejeté sur un État diminué de 50 millions d'habitants et de 150 000 kilomètres carrés. Le texte, sur ce point, est rigoureusement formel pour nier toute obligation des régions aliénées envers la Russie nouvelle. Que pouvaient contre ce coup de grâce les négociations maximalistes qui rejetaient en bloc tous les
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emprunts? S'il est jamais donné — chose impossible — au traité de Brest-Litovsk de régler les destinées de rOrient, le prolétariat russe payera à la sueur de son front la criante malhonnêteté d'avoir trahi la signature de la Russie.
- Après l'anéantissement politique, la ruine commerciale et une faillite financière qui dégraderont bien vite l'ancien Empire des Tsars au rang de la Turquie. Où trouver les ressources pour s'acquitter des innombrables indemnités stipulées par le traité de Brest- Litovsk, de toutes les contributions déguisées, d'une dette enflée par les dépenses de la guerre, plus de 50 milliards et demi de roubles, sans compter les nécessités de réparer les brèches, de panser les plaies, d'entretenir des millions de misérables éclopés? Il ne faut pas oublier qu'avec la Pologne, les provinces baltiques et les autres territoires du Xord-Ouest, la Russie a perdu des régions où la solvabilité de la population avait atteint un très haut degré, et dont les recettes, malgré les affectations militaires considérables, dépassaient toujours les dépenses. Financièrement, les amputations territoriales de la Russie représentent, sans l'Ukraine, un tiers de ses sociétés par actions, plus d'un milliard en obligations à long terme (lettres de gage et obligations foncières), 350 millions en fonds d'État, 14 pour 100 du total des dépôts dans les caisses d'épargne et environ 200 millions de dépôts dans les établissements de crédit locaux. Dans l'hypothèse la plus favorable — la collaboration économique de rUkraine avec la Russie — on a calculé que, pour faire face à la situation inaugurée par la paix de Brest- Litovsk, chaque citoyen devrait payer un impôt de 833 roubles.
Est-ce possible?
Il n'est pas difficile de découvrir le plan de l'Allemagne : acculer la Russie révolutionnaire, étouffée par son papier-monnaie, à l'impossibilité de tenir les engagements usuraires qu'elle a souscrits le couteau sur la gorge et, le moment venu, se tailler dans les lambeaux de la terre russe, comme Shylock en pleine chair san- ^ glante, des concessions, des garanties, des baux, des zones d'influence, tout un Empire colonial.