I. — La Curée agraire
A peine installé «à l'Institut Smolny, Lénine lançait son encyclique agraire : confiscation des terres au profit des travailleurs, partage intégral et immédiat. Une dizaine de lignes, griffonnées en hâte sur un coin de table, dans l'agitation et le vacarme des lendemains de guerre civile, tranchaient un des problèmes les plus complexes et les plus ardus de la Russie. Une question sur laquelle avaient pâli des générations entières d'hommes d'État et d'économistes était enlevée d'assaut comme le palais d'Hiver. Lénine remplaçait l'Assemblée Constitusmte.
De fait, pour le problème agraire comme pour le reste de son programme, Lénine avait tout simplement le courage de substituer des affirmations vio-
lentes aux demi-mesures des ministres socialistes, ses prédécesseurs. Le gouvernement provisoire avait beau se défendre d'anticiper sur les prérogatives de la Constituante : pratiquement le passage aux affaires de Tchemof — le ministre moujik, comme il aimait à se désigner lui-même, — avait été marqué par l'abolition de la propriété privée. La libre disposition des biens fonciers était interdite : à chaque instant les comités agricoles locaux avaient la facilité de séquestrer les terres pour en confier l'exploitation à d'autres sans aucune indemnité ; l'institution d'un monopole sur le blé conférait à l'État un droit dictatorial de réquisition à des prix déterminés. Sans doute, les comités locaux ne fonctionnaient pas partout encore et le monopole, à cause d'une administration médiocre, était loin d'être effectif : une institution aussi profondément enracinée que celle de la propriété privée ne pouvait disparaître sans opposer une certaine résistance. Mais le principe était ébranlé à sa base : pour en sauver les apparences, les circulaires ministérielles s'essayaient aux périphrases amphigouriques auxquelles personne ne se méprenait. « Ainsi, écrivait Tchernof, les comités sont autorisée à s'emparer des terres en vue de leur meilleure utilisation et sans abolition des formes de la propriété légale. » Mais, en même temps, Tchernof déclarait qu'il « sera donné satisfaction intégrale à tous les besoins agraires « et promettait généreusement la terre « à la simple condition de garantir l'accroissement de ses forces productives w : autant de formules malléables et creuses, où le paj^san ne cherchait qu'une chose : la légalisation du pillage. Les termes pompeux de " socialisation », de « nationalisation, de « municipalisation'», dont débordaient les tribunes des théoriciens, n'avaient de sens pour les campagnes que s'ils signi-
fiaient le partage noir, locution villageoise pour exprimer la répartition du fonds terrien entre tous. Quelques mois de propagande avaient enflé à un tel point les appétits agraires que les proclamations du gouvernement et du Sovet sur l'indivisibilité des terres de haute culture ont fini par paraître des mesures contrerévolutionnaires.
La vérité, c'est qu'il était difficile de porter atteinte au principe de la propriété privée sans inviter les masses au brigandage. La vérité, c'est qu'il était impossible de faire sa part au maximalisme. L'œuvre de Tchernof a préparé l'avènement de Lénine : sur ce défaitiste de marque, halluciné par la troisième Internationale, sur ce doctrinaii e étroit, sur cet orateur tortueux, pèsera la lourde responsabilité historique d'avoir systématiquement sacrifié les réalités russes aux préceptes théoriques de sa métaphysique socialiste.
Dans une saynète de salon, jouée jadis avant la guerre dans les châteaux, et qui faisait frissonner agréablement les belles invitées, deux vers sinistres évoquaient le spectre des jacqueries : Les paysans accourent, ils apportent des haches.
La politique de Tchernof a fait de ce spectre une réalité sanglante et quotidienne. Déjà bien avant la révolution d'octobre, il était possible de dresser un long et dramatique martyrologe de propriétaires torturés, de campagnes dévastées, de jardins fruitiers réduits à néant. Pour ces expéditions, les paysans mobilisaient des bourgs entiers, souvent de mille à quinze cents personnes, hommes, femmes, enfants, qui s'abattaient avec des hurlements de fauves sur les seigneu-
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ries chantées par Tourguenef : un vandalisme abject se déchaînait de pair avec les instincts de pillage ; le problème agraire n'avait pas cessé, en Russie, d'entrevoir une solution dans les incendies où périssaient des chefs-d'œuvre d'art, des écuries de luxe et des pièces de magnifique bétail. Parfois, les paysans se bornent simplement à l'application avant la lettre des réformes du partage des terres : ils dépècent prairies, jardins, forêts ; mais, la plupart du temps, ce communisme s'attaque à la fortune du burine, sous tous ses aspects : le bois est volé s'il n'est pas payé, sur l'avis des administrations locales, un prix dix fois inférieur aux cotations courantes du marché ; les fabriques de sucre et de briques sont confisquées, et, dans les propriétés où se trouvent quelques dépôts d'alcool, ce sont des orgies qui s'achèvent dans la folie et dans le sang. Pour enrayer cette épidémie de violences, rien que des proclamations émollientes et des appels à l'ordre par la persuasion, toutes les autorités sabotées dans les campagnes, la police rurale supprimée en même temps que le régime impérial. Dans les cas, d'ailleurs très rares, où la force publique arrive sur les lieux, les soldats sont accueillis à coups de pierres et de fusils. Souvent le partage du butin provoque des échauffourées, des rixes mortelles. La majorité des conflits se résout par la force. On signale des villages entre lesquels la fusillade a crépité pendant des journées entières. A la mise à sac des grandes propriétés' succède le pillage réciproque. Bourgs, villages, hameaux tendent à devenir des unités autonomes qui vident leurs querelles les armes à la main. Ils ne font, du reste, que réaliser en petit l'irrésistible mouvement des districts et des gouvernements vers le particularisme économique. L'exemple de l'Ukraine se répercute à l'infini dans la
vie régionale et locale de la Russie : l'absence d'un pouvoir central efficace donne toute latitude à l'anarchie cellulaire de l'immense organisme russe.
Telles étaient déjà, à la veille du coup d'État maximaliste, les conséquences des méthodes appliquées au vieux problème de la terre par des sociologues intoxiqués de théories et dénués du moindre apprentissage gouvernemental. Dans un suprême effort pour éclipser le radicalisme des solutions léninistes, le Conseil de la République avait exigé la remise de toutes les terres aux comités locaux. Mais, dans cette course à l'extrémisme et à la démagogie, qu'il s'agisse de guerre, de diplomatie ou de réforme agraire, il était naturel que Lénine sortît triomphateur. Le décret maximaUste passe un grand coup d'épongé sur les droits acquis, sur les hypothèques et les charges fiscales, ne s'embarrasse d'aucune difficulté, supprime ie mot « rachat » de son vocabulaire et, dans sa hâte de simplifier, de schématiser la réalité, il brutalise la légalité et escamote les obstacles. Ce qui accroît précisément le prestige de Lénine aux yeux des masses, c'est qu'il écarte résolument les modalités, les termes, les détails de la procédure juridique. Tout au plus, après avoir proclamé que la terre sans exception revient aux travailleurs, daigne-t-il préciser la portion congrue de chaque tenure : dix déciaiines (i). Dans la pension de famille qu'il avait habitée à Genève ou ailleurs, Lénine a dû se livrer probablement plus d'une fois au calcul élémentaire, base de toute sa méthode, qui consiste à diviser la superficie de la terre arable de la Russie par le nombre approximatif des ouvriers agricoles, sans se douter qu'un prodige de l'histoire allait lui permettre
(i) Une déciatine = 1,092 hectare.
de réaliser les élucubrations parues dans les gazettes d'émigrés. Face à face avec la Russie paysanne, il n'a pas hésité, fidèle à sa logique de maniaque, à pousser à ses extrêmes limites l'expérience tentée par Tchemof .
Quels seront les résultats de cette fantaisie législative?
D'après les savants calculs de M. Alexandrof, la confiscation des domaines de l'État, de l'Église, des villes «et des propriétaires fonciers (sans en excepter les paysans qui possèdent au moins loô déciatines) peut donner lieu à la constitution d'un fonds de 49 160 000 déciatines, soit d'un demi à trois quarts de déciatine par paysan. Les énormes espaces de la Russie s'affirment ainsi impuissants à satisfaire les aspirations terriennes des villages. Après la plus vaste opération agraire, un bouleversement de fond en comble de tous les droits sur le sol, la faim de la terre resterait aussi intense que par le passé.
D'ailleurs, même réduit à ces misérables proportions, le partage intégral se heurte à des résistances imprévues pour les maximalistes. Les disponibilités terriennes ne se trouvent pas, en effet, réparties dans les différents gouvernements russes en proportion avec les besoins agraires : elles sont même en raison inverse du nombre des paysans à lotir, de sorte que, pour assurer le partage, il sera nécessaire de décréter des émigrations forcées, d'éparpiller la population rurale après avoir pulvérisé ses terres. Le gouvernement le plus socialiste du monde, dans une entreprise de cette nature, est obligé d'avance à établir des inégalités de traitement, à porter atteinte à la liberté individuelle
et à s'attirer de violentes récriminations. Sur quelle base, en vertu de quel considérant sera-t-il possible d'arracher un paysan à sa commune natale et de lui refuser un lotissement sur place?
Le sentiment égalitaire des paysans russes a même de tout temps répugné à la di\ision arithmétique des terres et, au cours des partages périodiques des biens communaux, il fallait décomposer la surface totale à rindéfini pour tenir compte des qualités du sol. La répartition idéale, promise par les maximahstes, est incompatible aussi bien avec les nécessités de l'émigration qu'avec la création de lots d'un seul tenant et, par suite, avec une exploitation agricole rationnelle. La réforme de Lénine menace de rejeter l'économie rurale du pays à l'époque où les enclaves faisaient de chaque propriété paysanne une poussière de lopins disséminés. Elle marque un recul barbare sur les lois bourgeoises de Stolypine.
Quels seront, du reste les futurs bénéficiaires de cet eldorado agraire? Le gouvernement maximaHste se bonne pour toute réponse à se proclamer l'interprète des soldats, des ouvriers et des paysans les plus pauvres : c'est dire que le partage n atteindra pas seulement les étemels ennemis, les classiques usurpateurs de la terre — la couronne, les couvents et les nobles, — mais aussi tous les détenteurs d'une parcelle de sol supérieure à celle de la majorité du prolétariat agricole.
Ainsi, un tiers au moins de la population rurale se trouve visé par le décret maximaliste. Dans toute une série de gouvernements comme Viatka, Vologda, Perm, etc., la grande propriété se concentre de préférence entre les mains paysannes. Tant qu'il restait encore des seigneuries à dévaliser, cette bourgeoisie campagnarde était à l'abri de la grande offensive
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agraire à laquelle, du reste, elle avait coopéré avec la même rapacité féroce que les déshérités du village. Riches ou pauvres, les paysans se liguent contre le propriétaire foncier provisoirement le plus riche. Bientôt le seigneur est jugulé, transformé en serf sous le contrôle de manants forcenés : ses biens sont enregistrés, inventoriés, surveillés ; défense de tuer une poule, défense d'abattre un arbre sans l'autorisation du Sovet villageois. Au cours de l'année I9i7> les jacqueries dévastèrent 430 propriétés dans le gouvernement de Riazan ; 260 dans le gouvernement de Toula, dont 180 complètement ; les deux tiers du nombre total des grandes propriétés du gouvernement de Simbirsk, où périrent les manoirs historiques de Derj aviné et de Karamsine. Les dégâts occasionnés par les désordres agraires jusqu'au i^^ janvier 1918 s'élèvent, conformément aux données d'une statistique approximative, environ à un milliard et demi de roubles. Depuis, dans la folie collective de pillage qui secoue les campagnes russes, ce chiffre a dû être vite dépassé, doublé et probablement triplé. La Russie des châteaux et des fiefs agraires, la vieille Russie plantureuse et seigneuriale, n'est aujourd'hui qu'un immense terrain vague dont un peuple de moujiks rouges se dispute les lambeaux.
Des coins les plus divers de la province les rares nouvelles qui parviennent à Petrograd sonnent le glas de la Russie agricole : « Tout a été pillé, écrit-on de Tambof, de Simbirsk, de Pensa et d'ailleurs, du fond des paysages aux vastes perspectives où le roman russe a cherché ses héros et ses décors, tout, les maisons, les fabriques, les fermes, même les jardins sont mutnés. Il n'y a que de la plaine... » Et ce mot « plaine » résume mieux qu'un volume la Russie de-
venue exclusivement paysanne, sevrée de tout ce qui était sa fleur, son élite et sa richesse, une terre nue labourée par des hommes retombés dans la préhistoire.
Alors commence la dernière étape de la guerre civile allumée par les programmes agraires de Tchemof et de Lénine. Elle commence avec la période de semailles, au printemps, lorsque les villages ont déjà assimilé le butin des châteaux et des fermes. Au moment de consacrer, par lé travail champêtre, la répartition des terres volées, les campagnes constatent que, pour avoir supprimé le propriétaire terrien, le pillage laisse subsister, au sein même des grandes masses rurales, des inégalités choquantes, un prolétariat qui n'a pas assez prohté du brigandage collectif pour équihbrer Taisance des paysans enrichis encore avant la révolution. Grossi par les chômeurs des villes, souvent absolument dépourvus de terres, le prolétariat rural exige l'application immédiate de la prestigieuse formule : « Toute la terre à tout le peuple. » La terre, du reste, ne suffit plus dans les conditions actuelles du marché industriel, où l'outillage le plus rudimentaire revient à 15 000 roubles au moins. Les paysans mal nantis entendent aujourd'hui par « partage noir » une répartition nouvelle et complète de toutes les catégories de la propriété. Mais, tandis que la bourgeoisie des villes, inorganisée et lâche, a cédé sans combat ses positions de classe possédante, les petits propriétaires des campagnes répondent à coups de feu aux assauts de l'extrémisme rural. Heureux d'applaudir à la ruine des propriétaires fonciers et d'en partager les dépouilles, ils résisteront avec désespoir à toutes les tentatives — qu'elles viennent d'en haut, par voie de décrets, ou d'en bas, par voie de violences, — de les
traiter sur le même pied que les châtelains et les nobles. Cette bourgeoisie paysanne, assez nombreuse pour combattre et même pour vaincre le prolétariat agraire, constitue peut-être l'unique élément capable à la longue d'imposer en Russie le respect de la propriété et la nécessité de l'ordre. Elle seule peut contrecarrer l'irrésistible tendance du prolétariat russe à égaliser la misère dans l'impuissance de niveler les richesses. Elle seule peut empêcher le pays de réaliser, sous un régime socialiste, le rêve caressé à l'époque d'Alexandre I^r, par un garde-chiourme sentimental, le général Araktchéef : la Russie, divisée en camps de concentration agraires où chaque moujik, attelé à une parcelle de terre strictement délimitée, pousserait sa charrue sans ambition vers un horizon Sans espérance...
C'est que l'idée fixe léniniste s'oppose jusqu'à cette aspiration indéracinable chez tout travailleur de la terre de développer son lopin de sol ; elle paralyse le progrès, condamne la classe paysanne à une éternelle médiocrité, lui barre les routes de l'avenir par un règlement qui immobihse, une fois pour toutes, les volontés agissantes et les forces productives. La richesse du pays était en fonction directe de l'extension des réformes foncières dans l'esprit des lois de 1906 qui encourageaient les paysans, Hbérés du joug collectiviste du Mit, vers la moyenne et vers la grande propriété. L'immense terre russe, essaimée à tous les vents, transformée en nébuleuse agraire, l'exportation des blés, assurée surtout par les moyens et par les grands propriétaires, deviendra assez insignifiante pour servir de preuve palpable aux diplomates de Smolny que la Russie nouvelle n'a pas besoin des Dardanelles.
IL — Le hlé contre-révolutionnaire.
Pendant trop longtemps l'Europe s'était accoutumée à envisager la Russie sous l'angle d'un grenier inépuisable, alimenté par la blonde floraison de l'humus noir des steppes méridionales. Tout ce qui pouvait démentir ce cliché à l'image des manuels était de parti pris relégué dans l'ombre : l'épuisement de la terre par une culture de brigandage, les famines périodiques des lointaines provinces, la nutrition insuffisante du paysan grâce à laqueHe le blé russe faisait le tour du monde. Le jour où, pour la première fois, après des siècles de disette, le moujik put manger à sa faim, assez cossu pour dédaigner les offres du marché, le pays se trouva à la veille d'une catastrophe alimentaire. La guerre enrichit le village, affama la capitale, transforma le cri de famine en un cri de révolte. Et ce qu'avant tout le peuple demanda à la révolution victorieuse, ce fut du pain,
Mais la révolution, pas plus que l'ancien régime, n'était de taille à dompter des réalités économiques. Sans doute, pendant la première griserie de la lune de miel démocratique, des paysans, assez rarement d'ailleurs, apportèrent spontanément leur offrande de blé à l'État ; il y eut de beaux discours sur la solidarité du front et de l'arrière, des périodes redondantes, des télégrammes, des adresses, et ce fut tout. Le pain n'en continuait pas moins à se terrer dans la silencieuse profondeur des villages.
Quelque deux mois après le coup d'État de mars, Chingaref, alors ministre de l'Agriculture, fait entendre déjà un appel de détresse, pendant à l'appel désespéré de Goutchkof en face des symptômes de la débâcle militaire. Le gouvernement se décide aux mesures héroïques : il décrète le monopole du blé, établit des prix fermes ; ses agents font la chasse aux céréales ; le pain est assimilé au déserteur que l'on ramène le poing au coUet vers le front ou vers les dépôts des villes. Mais plus il est traqué, plus le pain s'éclipse des élévateurs et des marchés. Devant l'imbroglio politique de Petrograd le paysan est repris par son incurable méfiance : il pressent confusément une immense faillite, un désastre dont les proportions dépassent son entendement et dont les menaces l'obUgent, plus que jamais, à devenir un tube digestif égoïste, indifférent aux deuils publics et privés, surtout publics, qui passent de l'autre côté de sa paHssade. Le gouvernement provisoire, avant la révolution d'octobre, a beau doubler les taux de ses prix fermes : le paysan n'a que faire du triste papiermonnaie inchangeable contre des marchandises ; le blé seul devient une valeur économique absolue ; et lorsque, commerçants, spéculateurs, agents de l'État, se présentent au village, les mains chargées de liasses de billets de banque, ils se heurtent à un non possumus intransigeant, agrémenté d'un vœu encore inédit dans les campagnes russes : « Que ton argent t'étouffe ! » Le pain, du reste, se raréfie toujours davantage dans les campagnes, occupées beaucoup plus à lutter pour la terre qu'à la cultiver ; le gain facile des pillages détourne les paresses invétérées du travail productif ; et d'immenses réserves périssent dans les rouges rafales des jacqueries. Aussi, quand le maximalisme, d'un
brusque coup d'épaule, fait cha\'irer le gouvernement de Kerensk}^ se retrouve-t-il en face de la même irrémédiable impossibilité matérielle de réaliser le premier point de son programme : u Du pain. » Dès qu'il s'agit de blé, les Sovets sont impuissants, les Comités agraires sont boycottés. Au lieu du moujik à l'eau de rose, entrevu par les romans russes, surgit un être dont on a de tout temps maquillé la psychologie, et chez qui le sentiment du devoir civique était remplacé par la crainte du garde champêtre et le patriotisme par le culte familial à fleur de peau d'un Tsar doré sur tranche comme une icône. A tous les appels fondés sur la solidarité sociahste, le moujik répond par le grognement d'un dogue couché sur un os. Il préfère affecter l'excédent de son. blé à la fabrication de l'alcool plutôt que d'approvisionner le front. Il reste sourd aux télégrammes désespérés de ses frères et de ses fils dans les tranchées. Déjà, au mois de novembre, les envois de blé vers le front baissent de 80 pour 100 pour ne plus se relever. Les soldats sont réduits à, épuiser les réserves de biscuits, puis à marauder dans les environs pour ne pas mourir de faim. Souvent, des bandes de paysans arrêtent les convois destinés à l'armée, éventrent les wagons, se partagent le blé, la paille, tout ce qu'elles trouvent.
Le monstrueux égoïsme communal, base de toute l'organisation sociale de la Russie, transforme les unités rurales, à l'exemple des usines, en autant de monades alimentaires sans aucun contact réciproque. Régions, gouvernements, districts, bourgades, hameaux, toutes les cellules de l'organisme russe se barricadent
les unes contre les autres et refusent de s'approvisionner mutuellement. Les gouvernements d'Orel et de Voronège, où les disponibilités de blé sont considérables, interdisent toute exportation vers la région de Moscou. Tandis qu'à Kalouga la population mâche de la- paille pulvérisée, à Koursk les prix demeurent relativement à un niveau raisonnable. Des gens affamés descendent le long de la Volga et de la Kama vers le grenier classique de la Russie pour acheter de l'orge et des pommes de terre. Il en arrive surtout du gouvernement de Riazan où les enfants meurent d'inanition. Il en arrive aussi du Donetz dont les ouvriers murmurent. Mais tous ces faméliques trouvent lés portes verrouillées, une population méfiante ou hostile qui, parfois, pour refouler l'invasion des bouches inutiles, fait appel aux baïonnettes des garnisons locales. Dans ces conditions, un convoi de vivres exige un véritable luxe de précautions militaires. Les barges comme les wagons sont impitoyablement piUés. Les entrailles tordues par la faim, des foules guettent partout embusquées, prêtes à toutes les violences pour un morceau de pain. A défaut de mitrailleuses, on transporte le blé avec les ruses d'un contrebandier qui passe >des dentelles. Au Turkestan les mères vendent leurs enfants, les vieillards sont supprimés comme bouches inutiles. Et partout d'effroyables lynchages châtient le recel et le vol : dans un village du gouvernement de Perm, la foule écartela un coupable, coupa la tête à l'un de ses comphces, jeta du haut d'un toit un autre sur des fourches et mit feu aux cheveux d'une femme après lui avoir fracassé le crâne.
Pour exphquer la famine, le gouvernement de Lénine continue sa gesticulation contre la bourgeoisie, la plus
affamée pourtant de toutes les catégories sociales. Nommé dictateur alimentaire au lendemain de sa démission comme diplomate, Trotzky épuise son tempérament de polémiste à dénoncer de formidables stocks de vivres chez les saboteurs de la révolution. Mais cette diversion démagogique, impuissante à fournir le pain qui manque, provoque une barbare recrudescence de crimes inutiles. Une foule hurlante de cinq mille ouvriers bombarde les dépôts de vivres de Tusine Kron. La gare Nicolas est attaquée, la nuit, par des bandes armées. Pour mobiliser les ventres creux, tous les bruits sont bons, les nouvelles les plus fantaisistes trouvent créance. Appliquées par une plèbe affamée, les méthodes aUmentaires de Trotzky se traduisent par le pillage et par l'assassinat. Mais ni les perquisitions à domicile, ni le dosage perfectionné des rations ne peuvent remplacer un argent démonétisé, dont la capacité d'achat a baissé de cent fois, le fonctionnement réguher des transports, le travail des banques où les lettres de voitures sont bloquées, et surtout l'apaisement et l'unité du pays, déchiré par des haines intestines, Petrograd en état de guerre ouverte avec les régions productrices comme l'Ukraine et Kouban, séparé de la Sibérie par des émeutes locales, boycotté par les villages comme un client véreux, un fabricant en gros de roubles stériles. Dans l'espace d'une demi-année l'industrie russe n'a fourni à la campagne que pour 88 millions de marchandises, environ 2 centimètres de percale par personne...
Comme au couchant du tsarisme, c'est la sourde irritation des foules déçues par les boulangeries sans
pain, des scènes tragiques devant les guichets de distribution des cartes, toute une pauvre humanité jaune, ridée, rachitique. qui mendie quelques grammes supplémentaires, des femmes secouées par les sanglots et des hommes épuisés par le suprême effort pour refouler leurs larmes. Petrograd agonise... De plus en plus souvent, on voit des gens brusquement s'abattnî dans les rues pour ne plus se relever, pour mourir de faim, comme dans un désert. Devant les gares, une douloureuse cohue se bouscule : la foule attend les mechetckniki, terme intraduisible, dérivé du mot « sac », tnechok, et dont le jargon révolutionnaire a depuis longtemps affublé les contrebandiers des richesses villageoises. Des scènes délirantes accueillent la sortie de ces spéculateurs de bas étage. Mille mains se tendent vers eux, suppliantes ou remplies de papier-monnaie poisseux : des femmes s'agenouillent, on piétine des enfants. Et, parfois, brutalement, la garde rouge disperse la foule et s'empare du pain de contrebande. Les coups de feu scandent un farouche concert de malédictions, le sang se mêle à la farine répandue. Des voyageurs privés de leurs maigres provisions se jettent sous les roues d'un train en marche. Le moyen âge ressuscite ses épouvantes dans le cadre le plus moderne qui soit, parmi les lampes à arc, les sémaphores et les locomotives soufflantes.
On se bat pour le pain. C'est qu'on se bat pour ne pas mourir. Les savants ont calculé que la ration ordinaire d'un habitant de Petrograd ne lui assure qu'un dixième des calories indispensables. Le reste doit être acquis en cachette, chez les mechetchniki, éternellement poursuivis par la police maximaliste : opération toujours risquée et, lorsqu'elle réussit, extrêmement coûteuse. Une calorie de pain revient quatre cents
fois plus cher qu'avant la guerre ; une calorie de pommes de terre trois cents fois ; le lait cinq cents fois; le beurre deux cent cinquante-cinq fois. Où trouver tout cet argent?
Peu à peu le cri de douleur des entrailles vides accuse une tonalité politique, devient une clameur de révolte contre un régime aussi incapable qu'un gouvernement de fonctionnaires et de bourgeois. Dans les quartiers de Narva et de Vyborg, la dictature alimentaire est obligée de plier devant la foule, de gratter les fonds de sacs et les recoins des hangars pour distribuer encore quelques poignées de blé. Les punitions décrétées pour le recel sont abaissées, dans les villes, de dix ans de réclusion à trois mois : sinon, avoue l'exposé des motifs, des « queues » encore inédites se formeraient devant les prisons dans l'attente de purger les condamnations. Dans les usines, un mouvement très net se dessine au mois de mai en faveur des réélections du Sovet. A Yaroslavl, à Sormovo, à Tambof, à Pensa, à Orel, à Briansk, la majorité ouvrière se manifeste hostile aux députés maximalistes. A Moscou seule une intense agglomération de la garde rouge soutient encore le prestige gouvernemental. Même les usines de Petrogra^, berceaux de la révolution russe, hésitent et fléchissent.
De plus en plus souvent, les nouvelles de province annoncent le recours aux actes de désespoir. Dans les gouvernements de Tver, dix mille malheureux mettent en pièces le commissaire d'approvisionnement et s'opposent par la force aux réquisitions. La faim .aiguillonne toutes les haines qui écumaient contre la police impériale pour les lancer à l'assaut de la garde rouge. A Zvenigorod, les détachements extrémistes sont accueillis à coups de pierres, les casernes de la garde
rouge sont dévastées, le commissaire du gouvernement battu et noyé dans un étang. A Louga, la garde rouge est désarmée, ses mitrailleuses jetées dans le fleuve ; à Sestroretzk, les ouvriers giflent les délégués du Sovet local ; dans le gouvernement de Viatka,.la population refuse de reconnaître le monopole des céréales ; à Oufa, le blé est troqué seulement contre des marchandises ; et presque partout l'autorité est réduite à étouffer la famine dans le sang et à distribuer du plomb à la place du pain.
Devant cette débâcle, les maximalistes se décident à un nouveau geste démagogique : tout pour l'ouvrier, le seul intéressant et le seul dangereux, la population divisée en quatre catégories alimentaires, rationnée suivant l'intensité du travail fourni. Désormais, il sera attribué à l'ouvrier le maximum, une demi-livre de pain par jour ; im quart de livre à l'employé ; im huitième aux professions libérales ; et un seizième à la bourgeoisie, tout simplement, comme déclare Zinovief, président de la Commune de Petrograd, pour ne pas lui faire oublier l'odeur du pain. Et c'est ainsi que le portier de l'hôpital Nicolas a pu voir échouer à la grille une des célébrités scientifiques de la Russie, le vieux professeur Gezekhus, âgé de soixante-douze ans, aux jambes enflées par la faim. C'est ainsi que Répine, le grand artiste, est. mort d'anémie. C'est ainsi que Léon Tolstoï, propriétaire foncier et écrivain, aurait été classé comme citoyen de la quatrième catégorie, celle des bourgeois, au même titre que les directeurs de cinématographes et les tenanciers de lieux de plaisirs, pour recevoir des mains de l'État-Providence 25 grammes de pain couleur d'encre mêlé à de la paille pourrie.
Toujours le même cauchemar du seizième siècle dans un pays d'avant-garde socialiste. « Il n'y avait plus de pain dans les villes, écrit un vieux chroniqueur sur la fin du règne de Boris Godounof, les gelées avaient anéanti les récoltes. L'argent perdit sa valeur. Les hommes broutaient l'herbe comme les bêtes, mangeaient la paille et la mousse. On trouvait du fumier dans les bouches des morts. Les pères quittaient leurs enfants, les maris abandonnaient leurs femmes. On ne dédaignait pas la chair de l'homme. Sur les marchés des vendeurs offraient des pâtés avec de la farce douteuse et les voyageurs craignaient de s'arrêter dans les auberges. »
Le pain est l'unique richesse, le seul objet de tous les soucis, le seul mobile de toutes les actions. Le citoyen de l'Arcadie communiste est réduit à l'exercice de l'animalité primitive. Et le Sovet de Krasnoyarsk n'a fait qu'anticiper sur les développements logiques du maximalisme par l'abolition de l'argent et la monopolisation du pain au profit des travailleurs manuels seuls, l'envoi des impotents à l'hôpital et des récalcitrants au bagne. Le régime de Lénine a ravalé l'idéal russe à la digestion, et son impuissance à le réaliser accélère toujours davantage la déchéance du maximalisme.
Cette évolution de la famine pousse une fois de plus et peut-être pour la dernière fois le gouvernement maximaliste à chercher une panacée dans l'éternel dérivatif : la guerre civile. En un discours mélodramatique, Lénine rappelle la prédiction d'un cadet, Riabouchinsky, que la « main osseuse de la famine étran-
glera la révolution ». Il stigmatise le chômage de la récolte — pourtant simple effet du chômage de l'usine — et contre le village, comme jadis contre la bourgeoisie des villes, il décrète la croisade des céréales.
Avant d'entreprendre les hostilités, ainsi qu'il sied, un ultimatum. Les paysans, possesseurs ne fût-ce que d'un seul poud de blé superflu, sont déclarés ennemis du peuple, comme en leur temps les cadets, les Cosaques, les aspirants, les généraux. Leurs stocks seront confisqués, les dénonciateurs récompensés, les coupables chassés de leurs communes et condamnés à des peines infamantes. Et comme, d'avance,, les maximalistes mesurent toute la vanité de ces menaces oratoires, des détachements ouvriers armés jusqu'aux dents devront soulever les déshérités des campagnes et, baïonnette au canon, amener le pain prisonnier dans les villes. A l'exemple de l'Allemagne réactionnaire, la Moscovie maximaliste — affamées toutes les deux — déclare la guerre au paysan russe pour lui extorquer, à la pointe des baïonnettes, un peu de blé ensanglanté. La Révolution française a connu ces expéditions dont les campagnes sont sorties victorieuses. Que peuvent les détachements de la garde rouge qui s'aventurent dans les guêpiers des villages révolutionnaires familiarisés, depuis plus d'une année, avec la guerre des guérillas? La démoralisation a peuplé les villages de troupiers armés, équipés, pourvus de stocks souvent considérables de munitions. Chaque bourgade eut bientôt des troupes locales : la jeunesse s'exerça au tir, manœuvra dans les champs, sous les ordres des aînés qui avaient refusé de se battre. Revenus chez eux, les antimilitaristes affectaient des gestes héroïques et mettaient en pratique l'armement collectif du prolétariat. Le nom de certaines locahtés acquit même
une redoutable renommée par la science militaire ou Tardeur belliqueuse des habitants (i).
Un nouveau front après tant d'autres : le front paysan. De Tver, de Viatka, de Saratof, de Simbirsk, les télégrammes annoncent chaque jour des morts et des blessés. Le paysan enfouit ses stocks, entasse des cadavres à la porte de ses greniers. Et même dans rhypothèse de sa défaite, la faim n'en continuera pas moins à ravager, inéluctable et invincible, un pays qui a perdu 33 pour 100 de sa surface ensemencée la plus productive et où, désormais, une récolte moyenne n'est en mesure de fournir que 25 pouds par an et par personne au lieu de 45. Prodiguées dans le sillon d'une terre diminuée par Brest-Litovsk, les balles maximalistes ne sauront faire lever les moissons dorées du paradis perdu.
(i) La volost Mejibovski est connue pour disposer de plusieurs batteries admirablement tenues ; le district Severinovski possède six compagnies de mitrailleuses ; dans la volost Trochanetzky, un régiment d'infanterie et deux escadrons de cavalerie sont prêts à surgir au premier coup de tocsin. La révolution a transformé les paysans russes en cow-boys féroces, capables de tenter des opérations même de grande envergure. En mai, la ville de Kostroma faillit être prise d'assaut par plusieurs milliers de moujiks.