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CHAPITRE XXIII

Les théorèmes de l'exil. — Une révolution livresque. — Abstrac tions sociales réalisées. — 1/ « Intelligence » suspecte. — La déchéance du soldat révolutionnaire : camelot ou parasite social. — La classe élue • l'ouvrier. — La contagion capitaliste. — L'autre danger : la boiurgeoisie paysanne. — La fin de la fête révolutionnaire. — Rapprochement avec les intellectuels. — L'opportunisme maximaliste. — Ci-devant et parvenus.

Toutes les fois que la menace maximaliste se précisait au sein du premier Sovet, quelque vieil émigrant, blanchi sous le harnais, à la crinière embroussaillée et à la barbe de prophète, montait à la tribune pour prédire, d'une voix angoissée, la « fin de la révolution ».

Procédé de polémique et intuition profonde. Le vrai, le grand danger du maximalisme, aux yeux d'une assemblée de doctrinaires, ne consistait ni dans la débâcle militaire, ni dans la déchéance nationale, ni même dans l'asservissement économique. Il résidait essentiellement dans l'inéluctable faillite qui guettait l'idéal révolutionnaire poussé à ses conséquences dernières. Pratiquement, les maximalistes en puissance, les énergumènes à l'état potentiel, qu'étaient et que sont toujours les socialistes russes, se bornaient à reprocher au léninisme sa hâte frémissante de brûler les étapes. La controverse ne portait pas sur le fond même des théories, mais sur une simple divergence de méthodes. Tandis que les leaders miniinalistes préie-

raient, comme Moïse, s'arrêter au seuil de la Judée marxiste, Lénine, Trotzky, tous les rudes conducteurs de la plèbe, entraînaient bruyamment la nation à travers les précipices et envahissaient la terre promise comme une horde de Huns. Dans l'inquiétude des contemplatifs devant cette ruée barbare, une âpre envie d'impuissants se mêlait à la crainte pour les conquêtes fragiles de la révolution. Le maximalisme, après tout, était peut-être de taille à soulever l'ouragan international du prolétariat en armes et à rompre sans transition avec la bourgeoisie. Mais, d'autre part, en cas d'échec, le krach du parti révolutionnaire par excellence devait naturellement compromettre la révolution elle-même aussi bien que tous les partis, affiliés de loin ou de près, directement ou indirectement, à leur aile gauche maximaliste. Et, chez les demi-convaincus ou les sensitifs du socialisme, particulièrement nombreux en Russie, pointait encore une appréhension, non moins grave : celle de voir les tentatives ae réalisations inté,i?rales trapper à mort l'utopie qui les faisait vivre ou espérer.

f( Il faudrait, disait Bismarck, aider un pays à faire un essai complet d'expérience socialiste pour en enlever le désir aux autres. » L'Allemagne a fidèlement suivi le conseil pohtique que contenait cette boutade : prison pour les minoritaires du Reichstag et chèques pour la propagande maximaliste en Russie. Grâce à la complicité d'un Empire de hobereaux et de bourgeois, le rêve, poursuivi depuis Blanqui jusqu'à Marx, devenait, enfin, une réalité vivante : un cabinet socialiste homogène pouvait commencer la révolution sociale.

En bons élèves, les révolutionnaires rmsses ont apporté dans leurs valises des clichés politiques, des

formules stéréotypées, tout un fatras livresque^ tiré des brochures clandestines, des conférences sociologiques et des interminables discussions entre émigrés, au fond de quelque louche garni, dans l'éternelle fumée des idées et des cigarettes. La fumée, Tourguenef en avait tiré jusqu'au titre d'un roman où des déracinés se grisent de verbiage et de pseudoscience. Des générations entières de révolutionnaires se sont développées dans la trouble atmosphère et l'étroit décor des parlotes d'exil. Pas une bouffée d'air frais, pas une leçon d'expérience ne venaient les distraire d'un contact permanent avec les sectaires et d'une jonglerie stérile avec des abstractions sociales. Parmi les médiocrités et la gêne s'enflaient des jalousies mortelles, les ratés couvaient leurs haines, anticipaient sur les représailles, affichaient leur manie de frondeurs. Le champ clos des cénacles, des partis, des clubs ésotériques permettait la culture des plus monstrueuses ambitions. On spéculait sur les réalités absentes, on construisait l'avenir sans connaître le présent, on disséquait la . Russie lointaine et mystérieuse et l'on réglait ses destinées avec la tranchante précision de tous les primaires.

La révolution russe, en fin de compte, n'a été qu'une folle tentative d'appliquer à un milieu réfractaire les théories élaborées par des doctrinaires ignorants de la vie.

Pendant trop longtemps, des simples d'esprit se soi.t nourris d'Engels, de Marx et ûe Bakounine dans des taudis qui voisinaient avec les grands palaces du Léman, flamboyants de luxe neuf et bruissants de musiques tziganes. Pendant trop longtemps, des étudiants râpés ont réduit les complexités de la lutte sociale à l'antinomie de leur misère et des splendeurs

bourgeoises, épanouies sur des fonds de carte postale. A toutes les convoitises refoulées, à toutes les ambitions aigries, la révolution russe a permis d'exercer d'implacables représailles. Durant la période dite bourgeoise de la grande tourmente, l'offensive générale contre les classes aisées se bornait à viser seulement leur défaite. Mais le débordement maximaliste balaya avec fracas toutes les illusions de faire sa part au socialisme. La défaite^ même l'asservissement de la bourgeoisie, ne suffit plus : les ministres de la plèbe demandent des têtes ; toute leur politique, depuis la crise d'octobre, a pour objet l'exécution capitale des classes possédantes. Plus de tables d'hôtes, de tziganes, d'hôtels, de wagons-lits. La Russie entière obligée de mâcher un pain de famine et de voyager en troisième. Pour réaliser cet idéal, les maximalistes rêvaient d'assauts contre les banques et de corps-à-corps épiques autour des coffres-forts. Ils entrevoyaient la bourgeoisie russe à travers les idéologies et les déclamations du socialisme théorique, comme une citadelle presque inexpugnable de « vampires et de buveurs de sang ». Aussi toute la grandiloquence dépensée en l'honneur des difficultés de la lutte est-elle impuissante à dissimuler la surprise d'avoir remporté une victoire facile. De fait, le socialisme, en Russie, s'est attaqué à une classe à peu près inexistante. Sur mille habitants, il est possible tout au plus de trouver une cinquantaine qui ne vivent pas du travail manuel. De tout temps, la Russie a manqué de classe moyenne ; elle n'a jamais eu de Tiers-État susceptible de se mesurer avec la noblesse ; ses marchands côtoyaient de près les milieux populaires ; ses financiers se perdaient dans l'immense déferlement de sans-culottes et de va~nu-pieds. La bourgeoisie, dans le sens marxiste

de ce terme, constituait une minorité si infime, encore si embryonnaire, que, pour justifier la guerre sociale, le maximalisme s'est vu acculé à la nécessité d'en créer une, de toutes pièces, et de jeter, sous le nom de bourgeoisie, en pâture aux bêtes, tout ce qui surnageait des bas-fonds d'un pays encrassé dans l'ignorance : officiers, avocats, ingénieurs, fonctionnaires, le dolent prolétariat des professions libérales. Pour être taxé d'ennemi du peuple, il suffit, jusqu'à présent encore, de porter du linge et de ne pas exhiber des mains calleuses.

La conséquence la plus grave, au point de vue révolutionnaire, de cette aberration démagogique, n'est pas seulement d'anéantir le cerveau de la nation et de priver la révolution du concours des spécialistes : c'est d'abattre l'unique élément, pourtant si faible, d'opposition énergique et permanente à la réaction ; de décimer les classes intellectuelles à qui la Russie est redevable de toutes les réformes libérales, de supprimer les vrais partisans, éclairés et convaincus, du revirement politique. Contre ces éternels suspects, le maximalisme renouvelle, mais dans des proportions incomparablement plus vastes, les persécutions, les tracasseries, les injustices de l'ancien régime. Smolny continue les traditions de VOkhrana. La révolution se dévore elle-même. Elle aliène les sympathies de ses meilleurs appuis pour les aiguiller, en désespoir de cause, vers des aventures scabreuses et vers des coups d'État. Elle prépare d'avance, au service du maître à venir, les cadres qui remplaceront les rhéteurs incapables, les commissaires, les comités, les sovets.

A l'exemple des Tsars autocrates, le socialisme russe cherche son assiette dans les grandes masses ténébreuses ; soldats, ouvriers, paysans les plus pauvres ;

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il se détourne des éléments vraiment révolutionnaires pour sanctionner les appétits des « esclaves révoltés ».

Les soldats d'abord. Une des innovations de la révolution russe a été d'improviser, à la place de l'armée, une catégorie sociale encore inédite, une subdivision du prolétariat. Due à l'alliance des baïonnettes et des ventres creux, la révolution, il est vrai, était forcément obligée d'admettre aux Sovets les? vainqueurs de la rue. Mais, cette concision accordée, la grande erreur des socialistes russes fut de croire à la métamorphose du soldat en croisé zimmerwaldien. Leur idéalisme obtus se refusait à comprendre que, sous les cocardes rouges dont s'ornait la blouse khaki, se dissimulait toujours le même moujik, rapace et madré, devenu zimmerwaldien et socialiste seulement parce qu'il ne voulait plus se battre. Avec la dévotion qu'il mettait jadis à chanter la prière pour le Tsar, lorsque Nicolas II passait sur le front des troupes, le soldat a bêlé depuis l'Internationale et secoué, par ordre, des drapeaux écarlates. Une amélioration de l'ordinaire, après les revues, rehaussait le prestige de l'hjrmne et la démobilisation — celui de l'Internationale. Là où les idéologues s'acharnaient à découvrir les échos de leurs congrès, s'embusquait l'instinct le plus bas de la bête humaine : la lâcheté.

Il a fallu la fuite éperdue des divisions russes devant les motocyclistes allemands à Dvinsk, à Narva, à Pskov, pour dessiller les yeux aux maximalistes. D'une armée qui avait trahi la Patrie, il était tout au moins présomptueux d'espérer le salut de la « patrie socialiste ». Les soldats'avaient refusé de mourir pour la défense

des réalités : était-il logique d'en exiger des sacrifices en l'honneur d'une abstraction? Toute la magie de l'éloquence d'un .Kerensky s'était déjà brisée contre l'impuissance de l'armée à déduire un devoir pratique de la phraséologie révolutionnaire. Les efforts maximalistes pour activer les enrôlements dans l'armée rouge demeuraient égalemxent stériles. Affamés de terre et de paix, les soldats restaient indifférents aux menaces de l'invasion et au clinquant de rhétorique belliqueuse. La révolution fournissait elle-même la preuve mélancolique qu'elle n'avait réussi à gagner le cœur des soldats que par l'exploitation de la fatigue des tranchées. Elle se manifestait incapable d'inspirer l'héroïsme et d'imposer des sacrifices. Et, par ce manque de force et de beauté morale, elle s'avouait inférieure à l'ancien régime. « C'en est fait de la révolution et de la Russie, disait Tsérételli, si l'armée démocratique est moins apte à combattre que les troupes tsaristes. »

Au sans-culotte de Valmy, la Russie a opposé, de déchéance en déchéance, le soldat transformé en camelot ou en parasite social. Pour découvrir le vrai caractère de la révolution russe, le don de l'intuition politique n'était pas nécessaire. Il suffisait de flâner un quart d'heure à travers les rues de Petrograd ou ailleurs pour avoir, partout, l'impression d'une république militaire, d'une oligarchie de la soldatesque en rupture de ban, entretenue par des ilotes civils. Plus de règlements, d'autorités, de hiérarchie, de corvées : le régime du bon plaisir. Même les meetings ont fini par lasser. Affalés sur les trottoirs ou dans les cours des casernes, débraillés, aveulis, les maîtres de la Russie libre renouvelaient, aux frais de l'État, leur paresse hivernale sur le poêle de l'izba. Des heures, des Jour-

nées, des mois s'écoulaient à déclamer des lieux com muns extrémistes et à tripoter des cartes poisseuses. Des millions d'hommes robustes, musclés, ont interprété le socialisme comme une sieste permanente.

D'autres, sous la raison sociale révolutionnaire, ont réalisé un type non moins nouveau de trafiquant en uniforme. La moitié de l'armée russe n'a vu, dans la grande crise historique, qu'une occasion exceptionnelle de s'enrichir. Le métier de marchand ambulant qui traîne sa pacotille de village en village, son existence indépendante et lucrative, poétisée par plus d'une chanson populaire, ont de tout temps exercé sur la psychologie paysanne un attrait irrésistible. Et, d'un jour à l'autre, c'est toute une multitude, tout un peuple de bricoleurs et de camelots, hantés par le goût de l'aventure et du gain facile, que le front désœuvré essaima éperdument sur les routes de la Russie.

L'armée socialiste se lança à corps perdu dans une spéculation échevelée^ Elle vendit les marchandises les plus hétéroclites, les plus incroyables, depuis les canons sur le front jusqu'au tabac dans les rues, mais surtout du pain, de la farine, de la viande, l'approvisionnement de la Russie, du moins de la Russie bourgeoise, assuré par un flot ininterrompu de déserteurs, de permissionnaires, de démobilisés. Une foule affairée de soldats, chargés de victuailles à une heure d'universelle disette, monopolisa les voies ferrées, envahit les trains, s'installa jusque sur les toits des wagons, transforma les quais des gares et les salles d'attente en un bazar perpétuel. Bientôt, pour assurer la liaison économique entre les républiques autonomes de la Russie, il n'y eut plus que ce seul intermédiaire : le soldat. Jamais, dans un pays où l'uniforme

était un fétiche, la capote militaire et la casquette verte n'avaient conféré de plus grands privilèges. Le soldat passait indemne parmi les canonnades de la guerre civile, il circulait gratuitement, avec sa marchandise ; terrorisait les chefs de gares ; exigeait, l'arme au poing, des trains spéciaux ; la baïonnette lui servait de passe-partout, l'appuyait dans ses marchandages et lui procurait des bénéfices usuraires. Impuissante à imposer un effort, incapable d'impératifs catégoriques, la révolution se manifestait tout aussi stérile lorsqu'il s'agissait de brider les instincts. Dans le vide moral laissé par l'effondrement de la discipline et de l'idéal tsariste, des siècles de misère et de servitude ont poussé à la surface un formidable appétit de lucre, une âpre convoitise de miséreux qui n'ont jamais mangé à leur faim. Le troupier zimmerwaldien se rua à la curée avec toutes les férocités reprochées aux capitalistes. Il négocia des bûches recouvertes d'une mince croûte de farine noire à la place du pain, il proposa de vendre la flotte de guerre, il rançonna des Arméniens pour les sauver des Turcs, il emmena de l'Asie Mineure des troupeaux de Circassiennes qu'il bazarda, sur les marchés de Crimée, à 25 roubles pièce. Le socialisme russe, appliqué par r « armée la plus démocratique du monde w, aboutissait à la traite des blanches.

« Le mouvement révolutionnaire en Russie, écrivait il y a environ dix ans Plekhanof , vaincra comme mouvement de la classe ouvrière ou ne vaincra pas du tout. »

Dès 1905 les partis socialistes, qui étayaient leurs espérances jusque-là sur les tumultes des villages,

s'attachent à ce pronostic et en font le principe directeur de toute leur politique. Le premier embryon de sovet date de cette époque. Tandis qu'entre les mains paysannes la révolution dégénère en jacquerie et que l'armée reste hostile, les faubourgs industriels et les cheminots ébauchent une préface sanglante à la crise de 1917. Mais, réduites à leurs propres forces, les usines sont vaincues et la première explosion socialiste avorte piteusement sur un fond d'incendies agraires dans les campagnes et d'échafauds dans les villes.

Le concours de l'armée, douze ans plus tard, permet de réaliser, au profit des ouvriers, une révolution accomplie avant tout par les soldats. Dans l'esprit des doctrinaires rigides qui conduisaient les usines, le revirement politique n'avait qu'un but : réparer les injustices du capital. L'univers entier se ramassait à leurs 3^eux dans le duel entre salariés et patrons. Cet antagonisme, disparu à la suite de la victoire du prolétariat, l'âge d'or, tout naturellement allait s'épanouir sur la terre et verser aux affamés les richesses de ses cornes d'abondance : les belligérants viendraient déposer leurs armes aux pieds de l'Internationale, les peuples se tendraient la main, le mal s'évanouirait avec le capital. La brusque irruption de l'armée dans un système, qui tenait l'usine pour un microcosme, n'a pas manqué, au premier abord, de dérouter les leaders ouvriers. Le prolétariat dut concéder des sièges gagnés par les baïonnettes, improviser, de toutes pièces, des réformes démocratiques pour récompenser le zèle révolutionnaire des troupes. Mais ces réformes, en même temps, devaient aboutir à démilitariser l'armée, à l'empêcher, pour toujours, de redevenir un instrument de répression et de réaction. Le soldat avait beau fraterniser avec l'ouvrier, brailler

des hymnes révolutionnaires et promener des torchons rouges : du seul fait qu'il était soldat, il demeurait frappé de suspicion. De là, bien que l'armée entière se proclamât socialiste, cette tendance si caractéristique du Sovet à former, dès le début, une garde rouge recrutée exclusivement dans les usines, et plus tard, sous le régime maximaliste, le remplacement des troupes régulières par des condottieri révolutionnaires. L'ouvrier était consacré comme l'artisan, le porte-parole et le dictateur de la Russie nouvelle. Une irrésistible évolution poussait le Sovet à éliminer peu à peu les éléments militaires et à tolérer, seulement par nécessité, les éléments paysans. La révolution russe, c'était l'ouvrier.

Et ici s'affirme la deuxième erreur fondamentale d'une révolution importée en Russie sans souci des conditions nationales : contre une classe à peu près inexistante — la bourgeoisie — la révolution a dressé, en posture de combat, une autre classe fantôme — le prolétariat ouvrier. Les deux termes de l'antinomie révolutionnaire n'ont été, en définitive, que deux abstractions réalisées.

D'après les statistiques d'avant la guerre, le nombre d'ouvriers ne dépassait pas le total de 3 millions ; la mobilisation de l'industrie a tout au plus doublé ce chiffre, en sorte qu'en remplacement d'une aristocratie de fonctionnaires, la révolution s'est simplement bornée à transférer le pouvoir entre les mains d'une minorité nouvelle — l'aristocratie des fabriques et des usines, La masse prédominante de cette minorité n'avait, d'ailleurs, rien de commun avec le prolétariat, ni avec le socialisme. La guerre a peuplé les ateliers d'éléments de hasard : petits commerçants, paysans d'hier, toutes les nuances de déclassés eiï

quête de travail, hôtes passagers des usines, indifférents à l'avenir de l'industrie aussi bien qu'à celui d'une corporation où les circonstances les ont égarés, impatients à tirer le maximum de leurs salaires pour retourner chez eux, dans une arrière-boutique ou l'izba d'un village.

Socialistes seulement lorsqu'il s'agit de répartition, capables de partager jusqu'aux boulons d'une machine et aux briques d'un immeuble, tous ces révolutionnaires improvisés se montrent d'impitoyables bourgeois quand il s'agit de production et surtout de consommation. Ainsi, la croisade contre le capital est menée par des capitalistes en formation, un type spécial à la Russie de petits bourgeois anarchistes qui, dans le formidable cataclysme national, ne cherchent qu'à satisfaire leurs appétits. De but, le socialisme devient un moyen de parvenir, comme jadis le loyalisme tsariste. Et dès lors, à la condition de flatter les convoitises, les catéchismes les plus effarants trouvent des adeptes dans cette masse amorphe, portée par une sorte de prédisposition atavique, à en\àsager les relations économiques comme une escroquerie licite (i). Interprété par les banlieues de Petrograd, le socialisme perd toute sa valeur doctrinaire : aspiration à l'harmonie économique, au progrès, à la répartition du bonheur : sous l'étiquette révolutionnaire, les foules déclassées ruinent de leurs propres mains une industrie encore à l'état d'enfance et détruisent jusqu'aux germes de vie ouvrière organisée, comme les unions professionnelles. Un an de vandalisme politique aboutit à transformer les champions de la

(i) Les proverbes populaires russes en témoignent : « On ne vend pas sans tromper. » — « On n'est pas voleur quand on n'est pas attrapé. »

rénovation mondiale en pique-assiettes de la nation. Le vrai prolétariat des usines sort de la crise révolutionnaire profondément démoralisé par le gaspillage industriel et les gains faciles, décimé par l'évacuation des entreprises ou leur fermeture, dispersé par tous las vents de Touragan maximaliste, poussière sociale sans unité, vouée au chômage et à la famine. La révolution, qui promettait à l'ouvrier d'en faire un dieu, s'affirme incapable de lui assurer le ^orceau de pain qu'il tenait de l'ancien régime. Elle abolit le capitalisme au moment où la Russie entière est eiitraînée vers les pires débordements par l'explosion spontanée des instincts capitalistes. Après la bombance, la ruine. Au lieu du grand mir industriel dont rêvaient les paysans travestis en ouvriers — le farniente rémunéré par des salaires de ministres, — la tristesse des guichets verrouillés et le marasme des coffres vides. Et voici que les jours de paye, devant les banques fermées, la nostalgie du régime bourgeois recommence à hanter les dictateurs. Le prolétariat, sous la première morsure de la faim, prend conscience de la tragique identité de la débâcle bourgeoise et de la sienne. Confusément il sent que seule la restauration du capitalisme est en mesure de ressusciter l'industrie stagnante et de sauver la classe ouvrière. Toute la logique révolutionnaire est renversée, les anciennes antinomies balayées, les vieux cris de guerre périmés. Le socialisme russe est frappé à mort par ses propres enfants. Au risque de voir s'épuiser ses sources nourricières, la classe ouvrière sera obligée de redemander ses maîtres d'autrefois, de courber plus que jamais l'échiné, d'oublier la journée de huit heures et de peiner pour des salaires dérisoires. Le salut de l'industrie et des travailleurs, sacrifié à

Brest-Litovsk , imposera ce renoncement mélancolique à tous les mirages de la révolution.

La prédiction de Plekhanof se réalise : la révolution n'a pas vaincu comme mouvement de la classe ouvrière, elle ne vaincra plus.

Dans les campagnes, c'est la même faillite, le même écroulement des théories socialistes en contact avec les réalités russes.

Le « partage noir », institué par Lénine sous le masque pompeux de socialisation agraire, a pour effet véritable une individualisation à outrance. Les anciennes habitudes communales, que les enseignements révolutionnaires remuent dans l'épaisseur des psychologies villageoises, le moujik les applique avec conscience, mais seulement à la propriété d'autrui, et au premier chef à la propriété du barine, du bourgeois agricole. Et ce pillage systématique — nous l'avons vu — ne s'arrête nullement à la terre : les « nids de seigneurs » ont été dévastés, les fermes modèles, les jardins, le cheptel, tout a sombré dans les jacqueries. Jamais le paysan n'a été plus repu, plus riche, plus âprement attaché à conserver sa richesse. Jamais il ne s'est rapproché plus près du type bourgeois que Stolypine s'était efforcé de dégager du chaos et de l'indivision du mir. Le vol, chez le communiste agraire, a fini par développer ce sentiment de propriété où les ministres du Tsar cherchaient une assise électorale pour une Douma conservatrice. Il n'est pas de régime qui puisse, aujourd'hui, arracher aux mains tenaces du paysan le produit de ses rapines. Gavé, couché sur son butin, le moujik don-

nera son appui à n'importe quel gouvernement pourvu qu'il légalise les résultats du pillage et lui assure la possession de la terre usurpée. Or, quel est le gouvernement raisonnable en mesure de braver une écrasante majorité de petits propriétaires dont dépend, en dernière instance, le jeu de tous les rouages de l'Etat? Lancée à corps perdu dans sa croisade contre une bourgeoisie fantomale, mais conforme aux définitions théoriques, la révolution n'a pas pressenti la formation, à la faveur de ses décrets, d'une bourgeoisie réelle, originale, essentiellement russe, inconnue des dissertations et des idéologies, d'une bourgeoisie singulièrement plus dangereuse pour l'avenir révolutionnaire à cause de son ignorance et de son matérialisme intransigeant, intéressée seulement à son bien-être, fermée à toutes les préoccupations qui dépassent la satisfaction quotidienne des instincts élémentaires. Après avoir tiré de la révolution ce qu'elle contenait d'avantages pratiques, le paysan rumine ses spoliations avec une indifférence absolue envers le développement ultérieur des événements. Ses exigences politiques s'arrêtent à la nécessité de l'ordre et des articles de consommation courante en échange de son blé. La révolution, avec le partage des terres, est définitivement close pour au moins 75 pour 100 de la population russe, et le règne de la réaction commence. C'est à la tyrannie du petit bourgeois agraire qu'aboutit la plus grande tentative socialiste de l'histoire et que se trouve sacrifié le prolétariat révolutionnaire...

Lénine, parmi les premiers, dénonce, vers la fin d'avril, la réaction des capitalistes en herbe et rap-

pelle qu'en dehors de la dictature du prolétariat, il n'}^ a pas de salut. Il n'oubliait qu'une chose : c'est que la révolution russe^ ferment de dissociation et de désagrégation par excellence, a pulvérisé Jusqu'au prolétariat d'où elle tirait ses forces vives. Avec la signature de la paix, le socialisme des tranchées perdait sa principale raison d'être. Le Sovet de Petrograd supprimait sa section militaire. Démobilisée, l'armée évacuait la scène politique pour se fondre, enrichie par le pillage ou le trafic, dans les vastes masses paysannes. Des trois catégories révolutionnaires, il ne restait plus que l'ouvrier sans industrie, paria social irrésistiblement attiré par les campagnes, et le village, boufh de spoliations, tremblant pour le fruit de ses vols, le village qui marquait le pas et qui n'était pas socialiste. La terre éternelle triomphait des contingences. Et cette victoire de la réaction agraire était l'aboutissement naturel du marxisme asiatique professé en Russie, par quelque cent milhons de moujiks illettrés qui saluaient dans le socialisme un moyen d'exproprier le voisin plus riche. Le métier des armes supprimé et l'industrie agonisante, seul le paysan réalisait son idéal révolutionnaire, et cet idéal tuait la révolution.

Pratiquement, quand ils le voudront, les paysans domineront dans les Sovets une minorité d'ouvriers démoralisés, l'armée inexistante et la bourgeoisie privée de droits politiques. La possession de la terre leur fournira ce cens électoral qui manquera toujours à la classe ouvrière, condamnée à l'oisiveté ou dispersée par la catastrophe économique. Ainsi, ironique anomalie dans une république soumise à la dictature du prolétariat, le gouvernement se voit amené à confesser implicitement son impuissance à définir le

prolétaire et la nécessité de revenir, en matière de vote, aux plus critiquables des clichés bourgeois. De fait, le suffrage universel ne pouvait s'exercer que dans les campagnes.

Pour atténuer ce danger, les maximalistes créent un nouveau collège électoral, doté de privilèges exceptionnels : la garde rouge, où cent vingt-cinq électeurs ont droit à un député au Sovet, alors que huit fois plus d'ouvriers sont également représentés par un seul délégué ; le loyalisme des janissaires prime tout. Même absente, la garde rouge vote par des mandataires spéciaux. Les maximalistes, dit-on, mobilisent les « âmes mortes ». Ils mobilisent même des « camarades » exotiques, des bataillons de coolies chinois après les régiments lettons. De toutes pièces ils créent des électeurs payables au mois.

Mais si vaste qu'elle soit, cette clientèle laisse entière la menace d'une campagne « embourgeoisée », et de plus en plus se fait jour la nécessité révolutionnaire de renouer — ne fût-ce que par la force — le lien rompu entre les deux catégories sociales essentielles ; le village nourricier et la ville ouvrière. La guerre du pain ne vise pas que le saboteur alimentaire, le koulak (i) ; elle a pour objet de détruire les réserves embusquées des classes possédantes, de grouper les prolétaires ruraux, leur donner des états-majors — des comités de misère paj^sanne, — de socialiser la terre à la manière des usines et des banques. Après avoir encouragé le morcellement à l'indéfini, le Sovet prêche l'organisation des « communes ou\Tières rurales ». Toutes les épithètes réservées, il y a quelques mois, aux capitalistes et aux patrons, pieu vent sur le village. Le

(i) Le paysan enrichi.

moujik tant soit peu loti est déclaré contre-révolutionnaire. Après sept mois de règne, les maximalistes sont obligés de reconnaître qu'ils ignoraient la Russie et qu'il fallait parfaire l'éducation socialiste du village. A tous les détachements qui partent pour les campagnes, il est expressément recommandé d'ajouter aux cartouches des brochures de propagande.

Déplus en plus, d'ailleurs, les exigences de l'administration courante se chargent de prouver l'impossibilité de gouverner avec des baïonnettes et avec des phrases. Comme un ressort vital s'est brisé chez les maximalistes après la signature du traité de Brest- Litovsk. Lénine parle d'un « Tilsit socialiste », variante révolutionnaire du célèbre mot de Gortchakof : « La Russie se recueille ». A défaut de la Russie, le maximalisme tentait de se recueillir parmi les ruines et dans le sang. Les incorrigibles bavards — Lounatcharsky, Volodarsky, Zinovief — continuaient sans doute à développer des périodes, mais d'un ton plus bas et d'une voix en sourdine, comme dans une chambre de malade. On évite le panache, les chevelures en coups de vent, la fanfaronnade, les procédés de meetings. Les Allemands qui campent à 30 kilomètres de Petrograd, la détresse économique, la famine imposent la modestie et le terre à terre des préoccupations quotidiennes. C'est la fin de la fête révolutionnaire, l'heure d'éteindre les lampions et de plier les drapeaux rouges. Et, dans la plupart des discours prononcés par les leaders, se renouvellent les jérémiades et les lamentations de Kerensky : les maximaUstes reprochent, accusent, maudissent ; ils fié-

trissent la triste absence de tout idéalisme, l'esprit de routine bureaucratique chez les serviteurs des Sovets, la fuite honteuse de l'armée, les « inutiles » tueries d'officiers. Le second printemps révolutionnaire marque l'automne de la révolution.

Trotzky lui-même échappe à la ('démangeaison de la phrase » que Lénine si souvent lui avait reprochée. Ce poète du chambardement universel, qui mettait tout son âpre tempérament à vanter les splendeurs de la démolition, s'est comme dégonflé de son romantisme : il n'emploie plus que les mots de tous les jours, et ce style déteint est au diapason des ternes vérités que lui dicte, au lendemain du carnaval, un réalisme fait de résignation. « Il faut, camarades, retrousser les manches, et travailler sans lever la tête comme des manœuvres, travailler et travailler. » Cette phrase qui, enfin, n'en est plus une, Trotzky la prononce le jour anniversaire de l'arrivée de Lénine à Petrograd. Au bout d'un an, la révolution russe ne trouvait, pour remplacer 1' « audace » prêchée par la Révolution française, que le mélancolique conseil d'oublier les espérances, de renoncer aux rêves, et de reprendre la vie quotidienne au milieu des champs en friche et des usines démantelées. Sans transition, les grands lyriques du maximalisme baissaient le ri<^eau sur les mirages qu'ils avaient remués, et laissaient retomber leur public encore tout vibrant d'avoir entrevu l'âge d'or, parmi les laideurs et les tristesses d'un pays déshonoré, diminué, saccagé. La journée de huit heures et de six heures dans les usines, le principe électif dans l'armée et dans la marine, le dédain des spécialistes et des techniciens, les ordres soumis aux polémiques des chambrées, tous les articles de l'ancienne foi maximaliste sont impitoyablement rétractés. « Assez de mots.

46o AU PAYS DE LA DÉMENCE ROUGE

s'écrie Trotzky au sujet de la marine, il faut revenir à une discipline inexorable, il faut travailler », et il traite d'imbécile le commissaire Dybenko qui, fidèle aux traditions du parti, lui demande de préciser la délimitation des attributions techniques et des ingérences politiques.

Après avoir fait table rase de la civilisation, les maximalistes recommencent l'histoire. Au prix de sanglantes épreuves et de tragiques tâtonnements, ils découvrent qu'il est des vérités économiques, sociales, administratives, indépendantes de la nature des régimes. A chaque pas, ils ont des surprises d'hommes préhistoriques. Ils inventent l'armée, l'industrie, même les banques, et partout la discipline, l'indispensable autorité des chefs. Peu à peu on voit disparaître, dans les différents services publics, comités, conseils, organisations démocratiques, les collectivités oii s'est émietté le pouvoir. Tous les commissaires élus par les cheminots sont renvoyés, remplacés par des fonctionnaires pourvus d'attributions à peu près dictatoriales. A l'éparpillement de l'autorité succède une centralisation à outrance. On condamne com.me naïve la foi aveugle dans l'enthousiasme révolutionnaire, ce levier qui devait soulever le monde. Les appels aux spécialistes se multiplient. Les plus brusques retours en arrière amènent de nouveau les avant-gardes révolutionnaires vers la Canossa bourgeoise. Pour sauver l'industrie, on lance le projet d'un trust qui n'a rien de socialiste, et le projet d'un emprunt de trois milliards pour équilibrer le budget. L'une après l'autre, le maximalisme liquide ses fantaisies les plus originales. Le commissaire aux finances est allé jusqu'à confesser à la tribune du Sovet que l'annulation des empnmts n'a pas été une innovation extrêmement heureuse. Et,

après une séance à la Banque de l'État, les dirigeants maximalistes décidèrent toute une série de mesures qui réduisent à néant le décret de nationalisation du crédit : inviolabilité des comptes courants, nécessité de verser les intérêts, rétablissement des chèques, conservation par les établissements privés de leur indépendance respective, activité de la Banque de l'Etat réduite aux fonctions d'émission.

Le maximalisme capitulait ; il déposait les armes non aux pieds de la bourgeoisie avilie par la peur, mais devant d'impérieuses réalités contre lesquelles ses utopies se sont lamentablement usées. Il a fallu une expérience qui avait supprimé la Russie du nombre des grandes puissances et même des puissances civilisées, pour démontrer l'impossibilité d'introduire le socialisme par décrets dans le pays le plus arriéré de l'Europe, de suppléer par la force au fonctionnement de la machine gouvernementale et par la tyrannie des masses ignorantes, à l'absence de techniciens éclairés. Restait le dernier pas, le seul logique, mais le plus difficile à oser parmi les frénésies d'une plèbe en guerre contre toutes les supériorités : pour trancher des problèmes pratiques, négocier une coalition d'affaires avec les survivants de 1' « Intelligence », les arracher, tant qu'il n'était pas encore trop tard, à l'abêtissement du travail manuel et des privations physiques, sauver la substance grise de la nation.

Sous les auspices du parti socialiste-populiste, des pourparlers s'ébauchent à Moscou et Lounatcharsky, dans un discours, laisse entendre que la Russie est au seuil d'une orientation nouvelle. Les événements, au premier abord, paraissent lui donner raison. Le gouvernement convie les professeurs cadets de l'université de Moscou, — Manouilof, Boulgakof, Novgo-

rodzef, — à prendre part aux travaux des réformes agraires. Il ouvre largement les portes de l'armée socialiste aux officiers dont il avait arraché Tépaulette et qu'il avait condamnés à la famine. Mais il suffisait à Lounatcharsky d'accentuer son lyrisme à l'occasion de ce baiser Lamourette pour être démenti, le lendemain, de la manière la plus cinglante par la Pravda. L'officier n'était toléré, dans les bataillons prolétaires, qu'à titre de mal indispensable. A chaque instant, les chefs maximalistes se croyaient obligés de s'excuser de leur faiblesse, de promettre le contrôle le plus sévère, tout officier pourvu, comme « anges gardiens », de deux spadassins rouges pour veiller à son orthodoxie politique. Par un dernier scrupule, le maximalisme se défendait de consacrer l'égalité des classes et de porter atteinte à la suprématie du prolétariat. Le bourgeois anémié, muselé, ruiné, pouvait aspirer, dans la libre république des Sovets, tout au plus à remplir le rôle de serf intellectuel. Et lorsqu'un journaliste, en mal de copie, interviewa l'adjudant Krylenko sur l'éventualité d'une entente avec les anciennes 'classes privilégiées, le « généralissime », pour toute réponse, éclata de rire. L' « Intelligence », par son autorité morale, faisait trembler les maximalistes comme les Tsars. Et, dans cette crainte, se révélait le krach irrémédiable d'une révolution qui n'avait amené, entre les classes, qu'une transmutation de propriété et non de force sociale : la création d'une petite bourgeoisie de parvenus révolutionnaires, d'une grisaille humaine, étriquée et médiocre, incapable de s'élever au-dessus des soucis matériels de la vie courante.

Pour désigner cette psychologie inférieure, la langue russe a un mot intraduisible, où la notion de bourgeois, étrangère à la Russie, est associée à la notion plu%

générale d'habitant : ohyvatel, terme d'une puissance d'évocation réfractaire à l'analyse. \^' ohyvatel, c'est le produit direct d'un infini marasme national, le triste citoyen d'un pays essoufflé, où la débâcle a tué pour longtemps la faculté d'idéalisme. Déjà, sous l'ancien régime, on aurait pu suivre cet enlisement progressif de la plante humaine piivée de grand air et de libre soleil, la lente formation du nihilisme bourgeois à la place du nihilisme politique. L'orage révolutionnaire a violemment remué un instant l'argile sans âme où l'autocratie trouvait un de ses meilleurs appuis : l'indifférence, h'obyvatel se mit à gesticuler, à espérer, à discuter, à vivre. Il fut de tous les comités et de toutes les parlotes. Il se reconnut la vocation de la politique et l'apostolat de la réorganisation. Et, de cette floraison in extremis, à l'exemple de toutes les grandes convulsions en Russie, se dégage la lamentable impjession de quelque chose d'inachevé, d'un élan à court de souffle, d'une impuissance fatale à- réaliser sa destinée^ Une fois de plus, la banqueroute révolutionnaire jetait sur le pays un linceul de silence et de mortelle apathie. Dans l'écroulement de tous les rêves, et sous le fouet des implacables nécessités matérielles, elle ne laissait la parole qu'aux ventres tenaillés qui clamaient leur famine et qu'aux nerfs à nu qui exigeaient un minimum de sécurité. La révolution a mis un an pour parcourir le cycle achevé par le tsarisme au bout de plusieurs siècles : elle a éteint les étoiles qu'elle avait allumées et réduit le citoyen né d'hier à l'état de pâte amorphe et sans résistance ; « pour éliminer l'opposition, affirmait la presse socialiste, il suffit désormais aux rriaximalistes de fournir du pain et une bonne police », bref de copier servilement les procédés de l'autocratie. Ce n'est qu'au prix de cette abdication que le régirhe

révolutionnaire peut aspirer à prolonger sa durée. Pour vivre, il est obligé, en première ligne, de répondre aux besoins essentiellement bourgeois des énormes masses d'indifférents : les réactionnaires de demain. Il n'a plus besoin de réaliser ses programmes primitifs ni d'achever ses expériences sociales : il lui suffira, pour subsister encore quelque temps, de masquer sa faillite par des apparences de vie organisée. Quels que soient les bains de sang où Lénine précipitera la Russie, le maximalisme est atteint, la révolution en décadence, et le règne de Vohyvatel, le pire de tous les règnes, sépare seul encore la Russie des secousses anarchistes ou de la botte réactionnaire.

Mais il n'y a pas que Vohyvatel à Petrograd ; la ville n'est pas seulement remplie d'ombres tragiques et d'agonies ambulantes, de « ci-devant » qui vendent dans les rues du savon et des journaux, de comtesses authentiques devenues servantes dans les cafés et de princes à la place des cochers de fiacre. Petrograd a de nouveau ses ayants droit au bonheur, ses classes privilégiées : comme sous l'ancien régime, pendant les semaines de disette et de hausse fiévreuse à la Bourse, à la veille de l'explosion révolutionnaire, c'est la misère en bas et le luxe en haut ; et, tandis que l'élite russe se meurt, une effro3^able tourbe, portée à la surface par la dictature des bas-fonds, règle des additions de dix mille roubles pour un souper. Les fameuses (( Kerensky » — grandes coupures émises au déclin du gouvernement provisoire — papillonnent ainsi que des confetti dans le vent des mêmes czardas où se berçait la décadence du Petrograd impérial.

Un bestial appétit de vivre, de singer les élégances abattues, de transformer, à son profit, l'existence en une fête perpétuelle, détourne les classes victorieuses

de la débâcle nationale. Par les nuits d'été, lorsque la ville s'étiole dans une lumière de sépulcre, on dirait vraiment que le spectre d'une patrie assassinée rôde à travers les rues vides. Si le non-être des philosophes avait une couleur, il aurait cette blêmeur mortuaire et mystique sans un rayon et sans une ombre, où s'enfonce l'ex-capitale d'un ci-devant Empire. Comme un souffle d'agonisant émane du décor tsariste déteint et flétri, des masses délicatement ocrées du Sénat aboli, de la flèche d'or d'une Amirauté sans flotte, des façades aveugles des palais inhabités. Et, fantôme lui-même sur son coursier de bronze, Pierre le Grand semble donner l'absoute à un immense cimetière...

Une vie inquiétante s'agite cependant dans la blafarde transparence des nuits de Petrograd. A l'heure où la mode voulait qu'après le souper on poussât jusqu'à la Pointe pour admirer une mer crépusculaire se confondre avec un ciel laiteux, des automobiles militaires, chargées de matelots en bonne fortune, passent en trombe à travers les rues nocturnes. Une rangée de fenêtres violemment éclairées, sur le quai, met une note brutale dans la vaporeuse monotonie des vieilles pierres endormies : c'est l'hôtel de la comtesse Stenbock-Fermor utilisé pour le premier club communiste, où ^ 'entrée, en dehors des cotisations, coûte 60 roubles par jour, et où des monceaux de papier-monnaie traînent sui les tables de jeu. Encore une rangée de papillotantes clartés : c'est le Standart, le ci-devant yacht de l'ex-Empereur, transformé en bal flottant à l'usage des matelots. Au frontispice altier des casernes impériales on discerne aussi un flamboiement de lampions versicolores, les gloires anciennes prostituées par des enseignes de beuglant. Et, jusque dans le grand salon blanc et or de l'hôtel Pobedonostzef, le dernier

théoricien de l'absolutisme russe, les bas-fonds se trémoussent : ce ne sont plus les bals de la Terreur, mais des contorsions d'apaches après un mauvais coup.

Que Ton examine r];iomme du jour, le matelot de Cronstadt, dont Tescadre divisée en autant de républiques indépendantes qu'elle compte de cuirassés, se rouille dans l'embouchure de la Neva : sous d'opulentes crinières frisées au petit fer, — revanche sur les têtes tondues par les règlements d'antan, — les visages sont relevés par des fards, les sourcils soulignés de noir ; la poitrine nue dans l'entre-bâillement de la blouse étale des tatouages et souvent des pendentifs, des bagues sans nombre rutilent sur les doigts noueux, les pantalons — élégance suprême — désignés sous le nom de dirigeables, s'évasent comme des jupes sous la taille sanglée par une ceinture laquée. C'est le maître, le Montmorency de Cronstadt, le Condé de la Mitrailleuse. Il a déjà le sentiment très net de sa supériorité sociale, la conscience de ses privilèges d'ennobli révolutionnaire. Une caricature russe, omise par la censure, évoquait un garde rouge en veine de confidences à une guenon illuminée de bonheur : ^' Machenka, nous pouvons vivre maintenant de nos rentes : nous sommes de vrais prolétaires. » Dix-sept mois de propagande socialiste, maximaliste, anarchiste aboutirent à remplacer le Yacht-Club des grands-ducs par le club communiste et l'officier cotillonnant de la garde par un matelot bichonné comme un mouton et maquillé comme une fille.

C'est au prolétaire repu que les « ci -devant >; offrent dans les rues non seulement leur chocr at escamoté et leurs galettes de famine, mais aussi les tableaux, les bijoux, les meubles anciens amoureusement collectionnés dans la somptueuse profordeur des vieUx

hôtels. Les dépôts tenus par les princesses ne connaissent pas de meilleure clientèle.. Le même geste, la même largesse hautaine, le même gaspillage que chez ces grands seigneurs de roman, qui allumaient leurs cigares avec des billets de banque. La révolution n'aurait-elle consisté qu'en un chassé-croisé de classes sous ses sermons égalitaires?

Pendant les premiers quatorze mois révolutionnaires, disent les statistiques, les vols, à Petrograd seulement, ont atteint la somme de 17 milliards de roubles. Au lendemain du coup d'État, dix-huit lampadaires CH bronze, qui dataient de Pierre le Grand, disparaissaient du quai Toutchkof. Puis vint le tour des chefs-d'œuvre de l'Ermitage, des collections du prince Youssoupoff et du comte Chouvalof , des dépôts de la Croix-Rouge dévalisés de 38 millions en l'espace de deux mois, du palais d'Hiver, de la forteresse Pierre-et-Paul où le pillage se chiffre aujourd'hui à 180 milUons de roubles. On a volé les statues en argent des Tsars et des Tsarines qui ornaient le Sénat, l'énorme lingot d'or du département des apanages, d'une valeur de 30 millions, des marchandises en dépôt dans les gares estimées à un demi-milliard. Les banques ont versé près d'un milliard sur de faux chèques depuis la chute de l'ancien régime et les fuites de l'Hôtel des ]\Ionnaies défient toute approximation.

En toute sécurité, sous le pavillon révolutionnaire, la plus brutale des ploutocraties s'est développée au bénéfice des galériens.

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