I. — Ouvriers et bourgeois
Pour comprendre, dans toute sa complexité, la situation politique, au lendemain du coup d'État, il est indispensable de rappeler le caractère essentiellement spontané de la révolution. Jamais mouvement populaire ne s'est déployé aussi librement, en dehors de toute conspiration, de tout complot. Ni la Douma, malgré son refus de se soumettre à l'oukase de prorogation ; ni les masses ouvrières, quand eUes hurlaient leur famine ; ni les troupes, lorsque, pour la première fois, eUes ont refusé de tirer, ne poursuivaient, en réalité, de buts à proprement parler révolutionnaires. La révolution a éclaté le 12 rriars, entre 9 heures et 10 heures du matin, au moment de la jonction d'un régiment de la Garde avec la foule d'ouvriers. Elle a éclaté vraiment à la manière d'une étincelle électrique, produite par le rapprochement de deux pôles électrisés.
Personne n'a mieux senti la naissance chaotique et confuse, après une gestation invisible, du formidable événement que M. Milioukof, accusé par le régime impérial de préparer un coup d'État révolutionnaire : « De ma fenêtre, dit-il, j'ai soudainement aperçu une agitation informe dans la cour des casernes du régiment de Volhynie : les soldats sortaient dans la rue, gesticulaient, faisaient des signes aux passants. Et je me suis demandé : serait-ce la révolution russe? »
Ce n'était pas autre chose. Trois heures plus tard, on ne pouvait plus s'y tromper : la révolution grondait dans la capitale ; elle avait beau être anonyme, sans chefs, presque un élément déchaîné, — elle réalisait néanmoins, comme d'instinct, un plan profondément symptomatique : prise de la forteresse Pierreet-Paul, libération des détenus politiques, implacable dévastation des locaux de la police secrète, et, enfin, poussée unanime, enthousiaste, vers la Douma... Dès ce premier jour, le peuple jetait bas les institutions premières d'un régime policier et se précipitait vers la seule institution nationale et libérale : la Chambre.
A la Chambre, la révolution espérait trouver un mot d'ordre, un programme, une formule, des chefs, l'unité de direction ; elle apportait, comme sur un plateau d'argent, la liberté conquise sous les balles aux hommes dont les noms étaient sur toutes les lèvres, et que, depuis longtemps, on saluait ministres de demain. Toute la clef de la situation, il faut la chercher dans ce geste : le pouvoir offert à des bourgeois par des mains calleuses, des mains d'ouvriers et de soldats, bref, par le prolétariat des usines et de l'armée.
Or, un sacrifice aussi intégral était-il possible? Un effacement aussi absolu, aussi désintéressé, était-il humain?
Toute secousse politique — ne l'oublions jamais — a toujours, en Russie, invariablement, une doublure sociale. Le peuple le plus pauvre de l'Europe ne peut se révolter contre son régime sans poser, au premier plan, des revendications d'ordre économique. Que Ton parcoure les chants révolutionnaires soupires jadis, en catimini, par étudiants et ouvriers, et clamés, pendant les jours de crise, à travers les rues à l'instar d'un hymne national. Dans ces cantiques, où il y a du mysticisme et du sang, de la mélancolie désespérée et des accents délirants de triomphe, la haine frémit, inséparable, contre le « tsar-vampire » et les riches, — des « voleurs », des « chiens ». Lentement, cassés en deux, les muscles tendus à se rompre, les hâleurs traînent des barges chargées de lomrdes cargaisons : leurs misérables silhouettes se découpent sur l'horizon ensoleillé de la Volga et des steppes; la chaleur tombe, implacable; les épaules saignent sous la corde; la soif brûle la gorge, et c'est comme un douloureux symbole de tout un monde, ces moujiks suants et soufflants, bêtes de somme attelées à tirer une barque contre le courant. Des bouches amères s'élève une mélopée, menace et complainte à la fois, l'épopée du gourdin villageois, de la classique douhinouchka (i) russe, gourdin dont un peuple d'ignorants remue la terre dans l'absence de machines, et qu'un jour d'irrésistible désespoir il brandira contre l'empereur, les riches, les marchands, les nobles. Sifflante, féroce, la douhinouchka avait expérimenté sa puissance : après avoir abattu les aigles des palais, elle tournoyait, prête à saquer tous les obstacles auxquels se heurteraient la
(i) Diminutif du mot doubina = bâton. C'est aussi le titre d'une des plus anciennes chansons révolutionnaires.
faim agraire et les appétits de la main-d'œuvre industrielle. Et, dans ces conditions, les plus libéraux, les plus éclairés des bourgeois, les plus passionnés pour la cause du peuple, devaient être quand même entachés d'un soupçon, enveloppés de méfiance, et seulement parce qu'Ds. étaient des universitaires, des avocats, des patrons, des propriétaires, en un mot des bourgeois.
Incorrigibles idéologues, les orateurs de la Douma n'ont pas eu conscience de cette mélancolique antinomie. Minorité infime, née d'hier à la surface paysanne, V Intelligence russe — , ainsi qu'on appelle communément la classe intellectuelle en Russie, — avait toute la foi, les naïvetés et les enthousiasmes de l'adolescence. En marge des vanités de l'armoriai et des hiérarchies du tchin, ne constituait-elle pas la plus pure, la plus désintéressée et en même temps la plus universellement reconnue des noblesses? Dans un pays où la manie des décorations et des insignes jubilaires faisait des uniformes une devanture de bijoutier, rien n'était estimé au prix de la croix bleue universitaire sur sen rhdmbe en émail immaculé. Tout prédisposait la Russie à professer un véritable culte pour son Intelligence, la plus ouverte, la plus libre, la plus généreuse qui soit, mais, délibérément, l'Intelligence renonçait à cette place d'honneur : elle abdiquait en faveur du peuple.
Les écrivains, les philosophes, doctrinaires du libéralisme et prophètes de la révolution, affectaient de trouver des révélations nationales dans les izbas rabougries ou les ateliers enfumés, au contact avec une terre inculte et une population illettrée. La jeunesse sacrifiait ses plus belles années pour (( aller dans le peuple )>. Volontiers V Intelligence, si fière de ses con-
quêtes, s'effaçait devant le moujik ; elle en proclamait la supériorité morale et reconnaissait comme infaillibles ses bégaiements politiques ; elle avait l'air toujours de lui mendier son pardon de pouvoir acheter des livres et de porter un faux col. Les intellectuels capitulaient eux-mêmes en face des « puissances des ténèbres ». Et lorsque, par hasard, un observateur impartial comme Rodionof mettait à nu, dans un livre sensationnel (i), les abjections et les purulences des campagnes, c'étaient des concerts de récriminations scandalisées. L'Intelligence russe entretenait un peu artificiellement une foi aveugle et, sans se rendre compte de ses responsabilités, développait chez le paysan et chez l'ouvrier l'idée, déjà si profondément maximahste, qu'il n'y avait pas d'autre finalité nationale que leur bonheur personnel. Avec un chauvinisme de pure tradition slavophile, l'Intelligence érigeait en dogme la perfection de l'homme naturel, idée reprise à Rousseau par Bakounine et par Tolstoï, pour l'apphquer au paysan le plus arriéré de l'Europe. L'idolâtrie du peuple remplaçait le patriotisme. On ne parlait guère de devoirs envers la Russie que pour se reconnaître un étemel débiteur envers le prolétaire. Et ce peuple de saints et de martyrs, l'Intelligence russe, frondeuse par essence, l'opposait à un État de policiers et de gendarmes. Pas plus que le moujik, l'Intelligence ne s 'affirmait capable de dégager la notion de l'État de ses formes coercitives particulières à la Russie : entre cette conception et le fétichisme du peuple, l'idée de la patrie s'évanouissait. L'Intelligence russe, qui dénigrait si agréablement « les. verres de troïka et les morceaux de samovar » des
(i) Xotre crime.
Spécialistes occidentaux en matière de Russie, n'a jamais cessé d'entrevoir des paysans d'opéra, calqués sur les modèles de la Vie pour le Tsar. Sur cette monstrueuse illusion elle a fondé sa littérature, sa philosophie sociale, sa politique, sa révolution. Et c'est pourquoi, après cent ans d'attente, de déportations et de fusillades, lorsque l'Intelligence russe a vu enfin se réaliser les rêves des décembristes, elle n'avait ni l'énergie ni l'autorité nécessaire pour dominer les événements.
L'Intelligence libérale, le vrai artisan de la révolution populaire, était condamnée à gouverner dans les strictes limites des concessions de la rue.
Sans doute, matériellement, la révolution était la force ; elle aurait pu, dès le premier jour, renoncer à la collaboration des éléments modérés. Le Sovet, émanation même des baïonnettes prolétaires, était de taille à risquer un nouveau coup d'État. On conçoit les angoisses d'un Rodzianko avant de se mettre à la tête du Comité de la Douma ; la dramatique veillée du 12 mars, au palais de Tauride, où ce parfait patriote était comme écrasé par le poids de sa responsabilité ; et puis le coup de téléphone historique, qui décidait de tout, qui balayait les derniers doutes et les derniers scrupules : la nouvelle que le régiment Préobrajensky se mettait à la disposition de la Chambre... Les élus des soldats et des usines ne pouvaient avoir ces hésitations. Ils bousculaient le passé dont ils ignoraient l'histoire, abordaient d'assaut l'avenir dont ils n'assumaient pas la responsabilité, s'installaient en maîtres sur les décombres de la monarchie. Et pourtant, parvenus au sommet, ils tendaient la main à l'étemel ennemi, au bourgeois abhorré, stigmatisé par les Marseillaises ouvrières. Pourquoi?
LKS ANTINOMIES RÉVOLUTIONNAIRES 49
Suivant la version révolutionnaire officielle, développée au Sovet, deux raisons ont motivé le compromis. L'une, d'ordre psychologique, était fournie par la vision d'une anarchie éventuelle, l'impossibilité, pendant les premiers jours de la révolution, de s'appuyer sur autre chose que des foules confuses et inorganisées. L'autre, d'ordre politique, visait les modifications profondes apportées par le mouvement révolutionnaire aux conceptions traditionnelles de la bourgeoisie. Débordée, acculée au mur, la bourgeoisie, à moins de déposer son bilan, devait accorder les plus vastes concessions sociales à la démocratie militante. Elle n'était plus dangereuse, elle n'était plus nocive. Le prolétariat ne courait donc aucun risque à confier le pouvoir aux techniciens de la politique.
Toute cette argumentation se réduit à la thèse d'un mandat implicite, thèse combattue désespérément par les journaux modérés comme une tentative déguisée d'assurer, sous une étiquette bourgeoise, la prédominance des intérêts étroits d'une seule classe sociale. Or, la notion de mandat est inséparable de la notion de contrôle. Et ici apparaît, dans toute sa crudité, l'atavique méfiance du prolétaire envers les bannes, les messieurs, invités à prendre le pouvoir. Le Sovet — contrairement aux timides espérances de la Douma — n'a nullement envisagé la fin de sa tâche dans la liquidation du tsarisme après le renoncement au trône du grand-duc Michel, les correctifs apportés au programme du gouvernement provisoire et l'entrée au ministère, comme titulaire du portefeuille de la Justice, d'un leader travailliste à la place de M. Maklakof, un cadet. Lhie participation plus étendue au gouvernement avait été, d'ailleurs, refusée par le Sovet. A l'écart du pou-
voir, ne restait-il pas fidèle aux traditions socialistes sans rien abdiquer de ses prérogatives de Parlement prolétaire? Peuplé de bavards incompétents, n'allait-il pas compromettre son prestige par une collaboration plus effective avec des bourgeois brevetés en sciences politiques? Créé sur un modèle de comité illicite, traqué par la police, le Sovet préférait s'embusquer dans l'ombre et recourir aux classiques procédés de la terreur, prêt à balayer le ministère sans merci en cas de défaillance révolutionnaire. En dehors de quelques leaders, — les députés Tchkeidze et Skobelef ou des proscrits comme Tsérételli, — l'opinion ignorait jusqu'aux noms des membres du Sovet. On savait simplement qu'à la place de la Douma s'abritait une assemblée toute-puissante et anonyme, conduite par des tribuns véhéments et d'implacables théoriciens. Mont Sinaï du prolétariat, le palais de Tauride bouillonnait sous un rideau de brume et rappelait sa présence aux bourgeois par des flamboiements de foudre et des grondements de tonnerre. Son appui accordé au gouvernement n'a jamais cessé d'être purement conditionnel, et ce thème est développé sans trêve par l'organe officiel du Sovet, les Izvestia, et les virulences déclamatoires de ses orateurs. Tchkeidze a prêché la méfiance même aux enfants, venus, sur l'exemple des aînés, manifester avec drapeaux et placards rouges devant la Douma d'Empire.
Théoriquement, les malentendus paraissaient impossibles, puisque le programme général du gouverne ment avait reçu, avant sa publication, la sanction de mille voix contre vingt au Sovet soldat et ouvrier ; mais, pratiquement, la vie courante posait à chaque instant des problèmes assez variés, assez inattendus, pour dépasser les clauses de l'entente primitive. Tant
que le gouvernement rédigeait des appels d'une haute tenue littéraire et politique à la Pologne et à la Finlande, amnistiait à tour de bras, abolissait la peine de mort et confisquait les apanages de la cour, la solidarité demeurait entière. Mais il suffisait, souvent, de la moindre divergence d'opinion pour faire apparaître, chez Kerensky, une délégation du Comité exécutif du Sovet avec un veto au nom de la révolution menacée. Sous la pression du Sovet, le gouvernement renonce aux services du grand-duc Nicolas, arrête en masse des fonctionnaires de l'ancien régime, ouvre les frontières à tous les émigrés, malgré les avertissements secrets de l'état-major. Bientôt, pour mieux s'adapter à ses fonctions de contrôle, le Sovet se subdivise en sections, autant d'embryons de ministères in partibtis, attachés à espionner les ministères, les vrais. La section des Affaires étrangères s'arroge jusqu'au droit d'user de l'agence télégraphique officielle pour démentir les discours des ministres. Et, de plus en plus, se fait jour l 'idée-mère de la révolution russe que l'État bourgeois subsiste par pure tolérance de la « démocratie révolutionnaire »...
Idée détestable qui d'avance assurait le succès grandissant de la minorité du Sovet, conduite par Steklof, et décidée à poursuivre la réalisation intégrale du programme maximum des partis socialistes. Pourquoi s'arrêter à mi-chemin et négocier, en pleine victoire, des transactions avec l'ennemi? Du moment où les fractions orthodoxes reconnaissaient comme seul aboutissement logique de la révolution la suprématie du prolétariat à l'intérieur et, à l'extérieur, la création de l'Internationale, l'opinion paysanne et ouvrière devait nécessairement, en fin de compte, s'orienter vers le parti qui ne s'embarrassait pas de
compromis pour exiger d'urgence la conclusion de la paix et l'éclipsé politique de la bourgeoisie.
Dès son début, la révolution russe a manqué non seulement d'unité, mais aussi de franchise. Pour légitimer l'étrange dualisme de pouvoirs qui succède à l'effondrement de l'autorité, la majorité du Sovet — socialistes révolutionnaires et social-démocrates — est amenée à échafauder de laborieuses explications et à prêcher la patience, tentatives auxquelles le peuple oppose sa psychologie de sectaire, mélange d'hystérie religieuse appliquée à la politique et de féroce utilitarisme.
« La révolution sera nationale, disait Milioukof, ou bien un désastre. » Or; à l'heure même où le prolétariat fraternisait encore avec la Douma bourgeoise, des fissures souterraines, tout un travail sismique s'opérait à la racine de l'éclosion révolutionnaire. Le pays était dissocié et l'état de guerre déclaré entre les classes : seul le commencement des hostilités était retardé pour des raisons d'opportunisme. Situation équivoque entre toutes, où, d'une main, on lançait des masses ténébreuses à l'assaut de l'édifice social, et puis, pris de panique devant l'inconnu, on les retenait de l'autre, situation dérivée en droite ligne du socialisme livresque en honneur parmi les théoriciens révolutionnaires^ et qui leur imposait une politique bâtarde de compromis dans les questions mêmes les plus réfractaires aux demi-solutions et aux demi-mesures : les questions de guerre et de discipline dans l'armée.
Provisoirement la majorité triomphait. En réponse aux doutes et aux soupçons, Kerensky criait dans une extase d'oracle : « Je vous défends de n'avoir pas confiance en moi... » Les leaders affirmaient l'inviolable unité du « front démocratique ». On vivait sous
l'empire des impressions laissées par les obsèques des victimes du coup d'État, d'une révolution qui passait tête haute, dans un fracas de cuivres et de voix, avec ses armes victorieuses et ses immenses drapeaux rouges, d'une révolution de grand style. Mais, tandis que des cortèges, fraternellement unis, se déployaient sur le fond le plus impérial qui soit, le champ de Mars encadré de palais et de casernes,- et que les canons de la forteresse Pierre-et-Paul rendaient les honneurs suprêmes aux ouvriers mitraillés par la police, le petit groupe de ministres bourgeois, agenouillé pieusement devant des cercueils couleur de sang, ne laissait pas de paraître un anachronisme. N'étaient-ils pas eux aussi un débris du vieux monde dont un million d'hommes et de femmes, aux sons de Y Internationale, prédisait l'irrémédiable chute?...
/ II. — Soldats et officiers.
Dès les premiers jours de la crise révolutionnaire, au cri : (v Le bourgeois, c'est l'ennemi ! » s'en était ajouté un autre qui dénonçait l'ennemi dans l'officier. L'officier, d'ailleurs, n'était-il pas, pour les imaginations démontées, une variante de bourgeois et de patron, un bourgeois militaire, un patron à épaulettes? Dans un régime hiérarchisé à outrance, Tofficier ne disposait-il pas de droits et de privilèges qui relevaient, à la manière d'un demi-dieu, au-dessus du prolétariat des casernes? On se rappelle le mot devenu classique du général Dragomirof, au sujet du soldat russe : « La sainte brute grise. »
'Dans l'étau serré d'une discipUne toute formaliste, le soldat étouffait, s'abêtissait, se transformait
en un automate aux yeux vrillés sur son supérieur, automate mécaniquement copié sur les modèles guindés de Berlin. Le soldat russe, jusqu'à présent, rendait les honneurs de la main et de la botte ; ses chefs pouvaient le tutoyer et à la rigueur le rudoyer; il tremblait devant le caporal et le sergent, et, au passage d'un général, il s'alignait, à la distance de trois pas, raidi par le respect et par la crainte. I,e soldat était chassé à peu près de partout, des cafés, des restaurants, même des jardins publics, où, parfois, il était loisible de lire cet avis caractéristique : « Entrée interdite aux soldats et aux chiens. » Le soldat avait même son langage particulier, implacablement prescrit pair les règlements, mélange de plate et vidé obséquiosité. Il était interdit au soldat de dire « oui », comme tout le monde, mais : « Il en est ainsi. » « Je ne sais » était une formule coupable ; sous peine de salle de police, le soldat devait déclarer : « Je ne puis savoir. » Et tout à coup quelques milliers de ces honames, assujettis à la discipline la plus méticuleuse, dont les lectures, à la caserne, étaient soigneusement filtrées, renversaient tout l'appareil du tsarisme et dotaient d'un régime nouveau un pays de i8o millions d'habitants. Entre l'immensité de ces résultats et. la férule du sous-officier, la différence était trop considérable. Le soldat révolutionnaire était acclamé comme le sauveur par la foule, harangué par les hommes politiques, nourri et choyé par les étudiantes. En un jour, par un prodige historique dont il était le héros, de « sainte brute grise », muette et asservie, il s'élevait au rang de créateur de toutes les libertés publiques. Était-il possible de demander au soldat de dispenser ces libertés sans s'affranchir, en même temps, de tout ce qu'il considérait, à la caserne, comme une entrave et
une humiliation? Le mouvement s'est déclanché d'une manière trop spontanée pour que les officiers aient pu se mettre à sa tête ; et la conscience d'avoir réalisé, sans le concours de ses chefs, une tâche de cette envergure, abattait le dernier obstacle à la levée des boucliers contre les règlements d'antan. Le respect du supérieur disparut.
Dans la guerre de classes que déchaînait la révolution, les officiers faisaient partie de la classe vaincue et tolérée par pure et simple condescendance du prolétariat victorieux. Au même titre que la bourgeoisie, les officiers — un mal provisoirement nécessaire ! — devaient donc être dépouillés de leurs privilèges et domestiqués sous le contrôle des masses. Dès lors, à quoi bon les salamalecs d'un autre âge, les simagrées traditionnelles envers un ennemi, fût-il jugulé, réduit à l'impuissance? Au lendemain du coup d'État, les soldats refusaient de rendre les honneurs à leurs chefs : conséquence logique d'une révolution qui lançait les subalternes contre toutes les supériorités. Des bandes faisaient irr\;iption chez les officiers, s'emparaient de leurs épées et de leurs revolvers : après les insolences passives, les brutalités d'une soldatesque affolée de rancune et de vengeance : rien de plus naturel encore que le désarmement de 1' « ennemi ». Toutes les turpitudes, tous les débordements dont à mi-voix les rumeurs étaient colportées à Petrograd, les lynchages à bord des bâtiments, le martyre des officiers de marine dans les casemates de Cronstadt, autant de corollaires sanglants de la lutte de classes, introduite dans les rangs de l'armée.
Le mal déjà paraissait défier toutes les thérapeutiques sociales par sa nouveauté. Il tenait à la nature même de cette révolution de soldats, révolution accom-
plie par le prolétariat des casernes, mais conduite, en définitive, par celui des usines. De tout temps — riiistoire est là pour l'attester — les bouleversements intérieurs de la Russie ont été Toeuvre de l'armée, mais de l'armée qui ne cessait jamais de rester encadrée, soumise à ses chefs, fidèle à la discipline. C'étaient des révolutions d'ofîiciers, suivis fanatiquement par leurs hommes, tandis que la grande secousse de mars est due exclusivement à la poussée des troupiers anonymes. Leur masse amorphe avait besoin d'un chef, d'une discipline, d'un programme. Dans l'immense désarroi où chavirait l'opinion, elle ne trouva une organisation toute prête qu'au sein de la social-démocratie militante. Cette organisation comprenait de rudes meneurs d'hommes, tout un réseau de comités, des formules qui devaient nécessairement sourire aux aspirations des subalternes et des humbles, grisés par la constatation inattendue de leur force insoupçonnée. A corps perdu, la garnison de Petrograd se jeta dans les bras du marxisme naïf et brutal où la foule ouvrière saluait sa religion de demain. Toutes les origines du mal sont dans cette vaste tentative de socialisation militaire.
Le principe des méthodes appliquées était d'une simplicité rudimentaire : négation absolue de toute différence entre l'organisation militaire et la vie civile, entre le soldat et l'ouvrier ,4'usine et la caserne. De là — conséquence logique — l'introduction, dans l'armée, des franchises dont doit bénéficier le phalanstère de l'avenir. La caserne est une collectivité comme une autre où tous les membres sont égaux, pourvus de mêmes droits, de mêmes libertés ; elle est dotée d'une autonomie aussi étendue que possible, et règle sa conduite conformément à la majorité; ses organes
LES AN'I INO.Ni lES RÉVOLUTIONNAIRES 57
représentatifs sont élus et seuls possèdent l'autorité qui engage la responsabilité générale. A la base du fameux ordre du jour no i, lancé le 19 mars par quelques membres du Sovet, et de toute la fermentation d'idées et d'utopies qui s'en est suivie, dans les tranchées et les casernes, on peut retrouver très nettement cette tendance, encore inédite, à bouleverser, en l'honneur d'un parallélisme fantaisiste, tous les fondements de l'organisation militaire. Réahsé point par point, le programme révolutionnaire exigeait l'élection des officiers, la libre discussion des ordres reçus, la création de comités tout-puissants pour chaque unité de combat,
— depuis le groupe de corps d'armée jusqu'à la section,
— bref l'autorité du nombre substituée à celle du chef. Sans doute, un programme de cette nature se heurtait trop violemment aux réalités militaires, aux nécessités de la vie pratique pour trouver une apphcation intégrale; mais son contact avec les faits ne laissait pas de provoquer, à chaque pas, des incidents pénibles et des équivoques douloureuses : « lock-out » d'officiers, quelques milliers, au total, obligés de quitter leurs régiments, blackboulés par leurs subalternes; remplacement de colonels par des sous-heutenants ; obhgation, pour les chefs, de négocier, de marchander l'exécution de leurs ordres. On avait beau insister sur la déhmitation de la compétence des « comités », confinés aux soucis de l'administration intérieure; on avait beau rétracter le document catastrophique, le démentir comme apocryphe ou le réduire à l'état de projet, revêtu, par pure et simple erreur, d'une forme exécutoire; on avait beau essayer de circonscrire à la garnison de Petrograd ses libertés fantasmagoriques... Peine perdue : en moins de quinze jours, la contagion gagnait une partie du front.
« La patrie était en danger » : le lo avril, pour la première fois, quelque quatre semaines après la grande apothéose révolutionnaire, ces mots apparaissaient dans une proclamation du gouvernement provisoire. La patrie ! Elle s'était comme estompée, avec l'ennemi aux portes de Riga et de Dvinsk, dans l'enthousiasme oratoire des discussions qui s'entre-croisaient, des polémiques qui s'échauffaient. La révolution, d'un bond, s'était élevée à ces sommets idéologiques où les réalités deviennent des contingences, où la force de l'utopie promet de l'emporter sur l'artillerie lourde et les gaz asphyxiants. La guerre de classes, promulguée à l'intérieur, déferlait par delà les frontières sous forme d'hystériques appels au prolétariat mondial. A l'identité, partout, du même ennemi, la révolution opposait la fraternité internationale de tous les opprimés, ouvriers et soldats, et, par la voix de son Sovet, annonçait aux peuples l'avènement du royaume des cieux socialiste. Au patriotisme de la terre natale eUe substituait le patriotisme de classe, transformait la patrie en une catégorie sociale indépendante des différenciations nationales, imposait envers la guerre une attitude dictée exclusivement par les intérêts matériels du prolétariat universel. La vague parlote pacifiste, inaugurée à Zimmerwaldt par quelques démagogues de second ordre, des célébrités patronnées par les cafés d'émigrés, triompha de la Russie et de la révolution.
Depuis longtemps, Dostoïevsky avait prédit que la révolution russe ne serait pas patriotique. Si l'InteUigence libérale, sous l'ancien régime, a toujours confondu le patriotisme avec la réaction, il était naturel de voir les socialistes faire im pas de plus, en Russie, pour envisager la patrie comme une invention bour-
geoise et contre-révolutionnaire. De la classique divinisation du peuple par les intellectuels, le socialisme a surtout retenu le culte des besoins, des appétits, des instincts du prolétaire : matérialisme atroce qui explique une révolution sans âme, — une révolution antinationale. Sur cette base le fatras doctrinaire du marxisme s'est admirablement adapté à la mentalité du moujik illettré. L'Internationale lui permettait de quitter les tranchées et d'éviter les corvées à l'arrière ; la lutte des classes légitimait le dépècement de la terre d'autrui et la réclamation de la journée de huit heures. Et c'est ainsi que le paysan qui, hier encore, pariait chapeau bas devant le garde champêtre, l'être hirsute et crotté des profondeurs de Viatka, de Saratof , de Vologda, est devenu spontanément un zimmerwaldien, mi socialiste minoritaire. La disparition de la patrie lui promettait l'éclosion de l'âge d'or. Qu'importe ! Il achetait son bonheur au prix d'une trahison d'autant plus facile qu'il était étranger à cette réalité toute psychologique, à ce sentiment de continuité historique dont la terre n'est qu'un symbole : la patrie. La Russie était vendue, en bas, en échange de la paix, de la curée agraire et de l'élévation des salaires; en haut, pour des raisons de philosophie socialiste. Dès le mois- d'avril, des sectaires encore indécis et des masses encore fléchissantes s'affirmaient déjà complices pour l'assassinat de la Russie. Et, lorsqu'il déclarait la patrie en danger, le gouvernement provisoire était bien loin de prévoir la catastrophe, unique dans l'histoire du monde, qui guettait le pays.
Cependant, atteinte par le virus, la Russie, comme tous les organismes, s'épuise en efforts tragiques contre l'envahissement du poison. Au congrès des
6o AU PAYS DE LA DRMENCE ROUGE
soldats, pendant les discussions passionnées, se produit le plus impressionnant des coups de théâtre : des officiers montent à la tribune, quelques-uns blessés, tous chargés de croix, vivantes et douloureuses incarnations de la guerre. Ils rappellent, d'une voix que l'émotion étrangle, la fraternité entre soldats et officiers, cimentée par le sang sur les champs de bataille; ils rappellent que l'officier russe n'est plus l'officier de carrière, mais, au même titre que le soldat, issu du peuple, l'étudiant, l'ingénieur, l'avocat d'hier; que, pendant toute cette guerre, soldats et officiers n'ont été qu'une seule famille ; que la victoire le veut, l'exige, que la patrie ne peut attendre... Et des soldats, eux aussi, montent à la tribune, proclament la nécessité de l'union la plus étroite avec les chefs en face de l'ennemi. Les officiers serrent dans leurs bras des orateurs qui sanglotent. A plus d'un siècle de distance, une révolution militaire renouvelle une scène de la grande Révolution : c'est le baiser Lamourette.
Depuis, pour affirmer l'union, tous les régiments de Petrograd, avec officiers en tête, déffièrent à travers les rues, aux sons de la Marseillaise, sous un rouge déploiement de drapeaux révolutionnaires. Ancienne Garde Impériale, régiments de ligne, écoles militaires, artillerie, cosaques et mitrailleurs, éclopés de la guerre, chevaliers de Saint-Georges, des troupes passaient chaque jour, fleuries de cocardes écarlates, avec d'énormes placards sur lesquels, invariablement, s'étalaient les inscriptions qui résument le programme des revendications populaires : « République démocratique ! )) — « Vive la Constituante !» — « De la terre et de la liberté ! » Et en même temps, de plus en plus nombreuses, on pouvait lire celles-ci : « Guerre jus-
LES ANTINOMIES REVOLUTIONNAIRES 6i
qu'à la fin victorieuse. » — « Les soldats aux tranchées, les ouvriers à l'usine. » — « Toujours plus de munitions, » Aux insinuations pacifistes, aux chimériques espérances, à l'exagération de certaines prétentions ouvrières, l'armée répondait par l'appel claironnant au travail et aux armes. Elle prenait conscience des réalités. Elle ressuscitait, dans une \dlle qui fêtait la liberté conquise, le spectre de la guerre et le danger de l'invasion.
Et bientôt la voix de l'armée s'enfle encore; elle retentit comme un tocsin après la sanglante expérience du Stokhod (i). Des délégués du front arrivent, hâves, épuisés par les privations et les veilles, les yeux brûlants de fièvre sacrée. Ils déclarent : « Les ouvriers, nous a-t-on dit, réclament la journée de huit heures et des salaires supplémentaires ; notre division a décidé de leur envoj^er toutes ses croix de Saint-Georges ; qu'ils les monnayent et nous fabriquent des munitions ! »' Avec dédain, des mains encore noires de poudre jettent des monceaux de croix d'honneur, — suprême aumône de l'armée à l'arrière. « Ce n'est pas huit heures, clame le front par la bouche de tous ses délégués, c'est vingt-quatre heures par jour que nous défendons, sans répit, la liberté dont vous profitez. Nous mourons pour cette liberté chaque jour parce que l'arrière, dans la joie de l'avoir arrachée, commence à oublier ses frères. Que restera-t-il de cette liberté et de Petrograd si nos baïonnettes fléchissent? Nous ne partirons d'ici qu'avec l'assurance que nous aurons du pain, des vêtements et surtout des munitions. Vos combats de rues nous font sourire... L'essentiel reste
(i) Premier contact avec rcnncmi et première défaite des troupes révolutionnaires.
encore à faire puisque le despotisme qui a ensanglanté l'Europe demeure debout, puisque l'Allemagne n'est pas vaincue... »
Tous les délégués, soldats et officiers, que dépêche le front, tiennent provisoirement aux ouvriers le même langage. Ambassadeurs d'une immense inquiétude nationale, ils régénèrent l'atmosphère des meetings par les souffles venus des champs de bataille. Auprès de cette inquiétude, les querelles de castes se mesquinisent et se rapetissent. Les théoriciens se taisent et les ouvriers retournent à l'usine. Mais les théoriciens se taisent pour quelques heures et, à l'usine, le ferment des haines sociales échauffe toujours les cerveaux et paralyse les bras. La révolution manifeste les symptômes d'une maladie essentiellement russe : une maladie de volonté. Dans la marée toujours montante de verbiage, l'énergie se dissout, l'action s'enlise. Les meilleures intentions ne subsistent que l'espace de temps nécessaire à les revêtir de grandiloquence. Le front câble des messages enflammés sur la joie de mourir pour la liberté ; les congrès de soldats se prononcent en faveur d'une rigoureuse observation de la discipline et de la guerre à outrance ; le général Broussilof est porté en triomphe ; les fabriques de munitions votent des heures de travail supplémentaire et la garnison de Petrograd décide de son propre gré d'envoyer des renforts dans les tranchées : des mots, des mots, des mots. Pendant ces premiers mois de la révolution, le peuple se leurrait lui-même, comme tous les malades, par une affectation de bonne santé. Il se donnait du courage au moyen d'injections oratoires. Les phrases étaient déjà son hachisch. Et, sans doute, sous l'effet de stimulants, il était sincère dans ses attitudes héroïques et ses gestes d'épopée. Lorsque les
ambassadeurs étrangers télégraphiaient certains discours comme des signes d'amélioration et diagnostiquaient d'après les meetings la capacité combative de l'armée russe, ils commettaient l'erreur du médecin qui prendrait pour un état normal le sursaut d'énergie artificielle après une piqûre vivifiante.
La Russie était mûre pour le régime Kerensky.