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CHAPITRE IV

Les wagons plombés d'Allemagne. — La tolérance révolutionnaire.

— Pourquoi Lénine devait réussir. — La logique des maniaques.

— Une doctrine brutale : guerre civile et réalisations immédiates. -- L'invasion des a camarades ». — Le podpolié russe : masques, pseudonymes, illuminés et provocateurs. — Lénine et VOkhrana. — Les grands dignitaires : agents de l'étranger pt courtiers véreux. — \ln olympisme intéresse, — Les sectaires marxistes

Le 3/16 avril, une animation exceptionnelle régnait, le soir, à la gare de Finlande, dans l'attente du train qui devait amener à Petrograd des émigrants de marque. M. Tchkeidze, le président du Sovet, des notabilités social-démocratiques, une foule tumultueuse de soldats et d'ouvriers sous le déploiement classique des bannières écarlates, toute* une population impatiente de célébrer le retour des proscrits, se pressait sur le quai, dans le clair-obscur laiteux des nuits blanches.

Le train stoppe. Les hurrahs retentissent, la Marseillaise éploie ses sonorités de cuivre, les soldats présentent les armes. Toutes les mains se tendent vers une trentaine de voyageurs que conduit un petit homme bedonnant, aux yeux de furet sous la concavité d'un crâne chauve, à la barbe roussâtre qui encadre une bouche mauvaise. C'est le chef. Il reçoit des accolades fraternelles, écoute des discours enflammés, il gonte toutes les douceurs de la patrie libérée

après un douloureux exil. Le lendemain, les Izvestia, organe du Sovet, lui consacraient un éditorial de grand style et prenaient résolument sa défense contre les réquisitoires de la presse bourgeoise.

C'est que les émigrés, accueillis la veille avec toutes les pompes de la révolution officielle, inspiraient des inquiétudes légitimes à bien des consciences patriotiques : pourquoi ces « purs », ces souffre-douleurs de l'absolutisme, ces victimes d'une odieuse injustice, avaient-ils préféré, pour revenir en Russie, négocier et obtenir la stupéfiante autorisation de rentrer par rx\llemagne? Que s'était-il tramé à la base de ce compromis entre un état-major impérial et des révoltés professionnels? D'où venait l'aménité des autorités militaires allemandes envers des hommes dont la majorité avait l'âge de servir sous les drapeaux?

Autant d'énigmes angoissantes, autant de problèmes gros de mystère qui étreignaient l'opinion publique, tandis que la révolution inclinait ses étendards rouges au passage de Lénine et de sa suite.

C'était l'époque où les comités révolutionnaires, grisés par leur triomphe, avaient toute la foi ardente, les espérances et les illusions des néophytes. Les idées, pourvu qu'elles fussent de leur côté de la barricade, leur paraissaient sacrées. La révolution planait audessus des réalités ; elle se ramassait volontiers dans des programmes abstraits, des formules d'algèbre politique et sociale. A l'extérieur, elle rêvait de substituer aux lignes de feu de la guerre un front unique du prolétariat mondial, ligué pour imposer la paix à la bourgeoisie impérialiste ; à l'intérieur, elle tendait naturel-

lement à de vastes expériences de reconstruction économique. Dans ces conditions, il était naturel que le Sovet révolutionnaire donnât place à son foyer à toutes les exagérations, et même à toutes les déformations de la pensée politique. La bonne foi excusât les doctrines les plus saugrenues et les négations les plus audacieuses. Un anarchiste ne faisait-il pas partie du conseil des délégués soldats et ouvriers? Les drapeaux de nuit n'étaient-ils pas promenés, à travers les rues, aussi impunément que les drapeaux de sang? Dès lors, le Sovet aurait manqué à tous ses principes, s'il avait refusé l'hospitalité au communisme d'un Lénine et à l'internationalisme d'un Martof. Ces « camarades » complétaient la grande famille socialiste qui remplaçait, sous la coupole du palais de Tauride, la Douma paralysée par le débordement de la révolution. Le Sovet rappelait ces temples de Rome où tous les dieux avaient droit de cité. On leur demandait seulement d'être des dieux révolutionnaires.

Tout le succès du léninisme s'explique à la lumière de cette aberration initiale. En dehors de leur auréole d'émigrés et de martyrs, les extrémistes devaient encore imposer le respect aux groupements orthodoxes par la hardiesse de leurs programmes et surtout par leur tendance aux réahsations immédiates. Tous les socialistes, à l'heure des premières ivresses de la révolution, communiaient, d'une manière plus ou moins latente, au maximalisme théorique. Qu'est-ce qui les retenait à demander l'application du socialisme intégral sinon des obstacles jugés comme essentiellement provisoires, des résidus encore stagnants de bourgeoisie, la nécessité de compter, avant la victoire complète, avec l'état d'esprit d'un peuple mal préparé aux solutions définitives? Lénine, de plus, avait encore

d'autres droits à la popularité : tandis que le zimmerwaldisme, en Russie, se tempérait de toute une série de modalités, imposées par les besoins de la défense nationale, Lénine, dès le premier coup de fusil, était resté invariablement attaché à sa position de « défaitiste )). Au mois d'octobre 1914, il écrivait dans son Social-Démocrate, publié à Genève, que le « moins grand mal serait la débâcle de la monarchie tsariste, le plus barbare et le plus réactionnaire des gouvernements )). Une aussi superbe intransigeance élevait le petit homme bedonnant, charrié par l'Allemagne, sur un véritable piédestal dans l'Empyrée du maximalisme militant.

Telle était 1' « atmosphère » politique de Petrograd au moment où Lénine s'installait bruyamment dans l'hôtel de Mlle Kchessinskaïa, ballerine des théâtres impériaux, réquisitionné par le parti pour les besoins de la cause. Cet hôtel, situé au commencement de la perspective Kamenoostrovski,. admirée à juste^ titre comme les Champs-Elysées de Petrograd, devenait le grand quartier du maximalisme, le siège de sa chancellerie, de ses bureaux de propagande et de la rédaction de ses journaux : la Pravda (i) avec ses multiples éditions à l'usage des tranchées. Le coquet immeuble, où, jadis, des grands-ducs jouaient au bridge, entrait de plain-pied dans l'histoire de la révolution russe. Sa cour retentissait du va-et-vient des automobiles blindées. Sous son toit, rehaussé, du drapeau du « Comité central », s'abritèrent une dizaine d'organisations de combat ; un intense fourmillement de matelots, de soldats, d'ouvriers et d'émigrés, vautrés dans le luxe d'un mobilier de style, tout un phalanstère d'énergu-

(i) La Vérité.

mènes, occupés à fomenter un complot décisif contre un gouvernement bourgeois. D'ailleurs, envisagé sous cet angle, était-ce à proprement parler un complot? Habileté suprême, pour formuler ses doctrines, le léninisme dédaignait les masques. Sa propagande s'échevelait au grand jour, elle s'étalait dans la rue, sa fraction se targuait d'être une fraction officielle, dotée de tous les droits, de toutes les prérogatives, de toutes les libertés, et, pratiquement, rien n'était plus exact, puisque les maximalistes avaient pénétré jusqu'au Comité exécutif du Sovet, le seul véritable pouvoir en Russie.

Que faisait le Sovet, sous le ministère Lvof, Goutchkof, Milioukof, sinon une guerre latente, une guerre à coups d'épingles, contre le gouvernement? Ne frappait-il pas d'ostracisme tout ce qui, de près ou de loin, touchait à la bourgeoisie, ne dénonçait-il pas des contre-révolutionnaires dans les chefs fidèles à la discipline militaire?

Seulement, doctrinaires jusqu'au bout, interprètes sans défaillance des théories socialistes, élevées au niveau d'un catéchisme sans appel, les leaders des comités préféraient rester à l'écart aussi bien des responsabilités que des honneurs du pouvoir officiel; ils avaient beau stigmatiser le bourgeois et reconnaître la supériorité du zimmerwaldisme pur, ils n'en considéraient pas moins, pour des raisons historiques, le bourgeois comme provisoirement indispensable, et, pour des raisons de sécurité matérielle, la défense du pays comme une nécessité de fait.

Toutes ces nuances, le maximalisme les rejetait en bloc, à titre d'indigne compromis avec le patron, le capitaliste, l'impérialiste et le contre-révolutionnaire. Pour Lénine et son école, la guerre, sous le nouveau

comme sous l'ancien régime, demeurait une entreprise de pillards, menée par des gouvernements bourgeois. Il appartenait au prolétariat, de sa propre initiative et par ses propres moyens, de liquider la tuerie fratricide : en d'autres termes, malgré la chute du trône, Lénine enseignait la stricte application des principes, proclamés par son parti à Berne, en date du 20 mars 1915 : fraternisations sur le front et, à l'intérieur, le refus des crédits, la méfiance envers les gouvernements, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, d'après le modèle — le seul qui comptât dans l'histoire — de la Commune de Paris. Ainsi, pour les maximalistes, le Sovet devenait la seule forme de gouvernement acceptable, destinée à réaliser la suprême dictature du prolétariat : l'idéal théorique dont rêvait la majorité, Lénine en exigeait la mise en pratique immédiate : il flétrissait les hésitants, il s'insurgeait contre les transactions, il traitait de « social-chauvinistes » les retardataires et repoussait, comme autant de concessions, le travail des sections, les organisations ouvrières, les projets de loi, les règlements, les programmes. A quoi bon tout ce fatras si, demain, le régime capitaliste était condamné à disparaître? A quoi bon l'armée et même la milice si la garde rouge du prolétariat en armes était appelée à remplacer toute force coercitive?

Quelque deux semaines après son arrivée, Lénine était officiellement invité au Sovet pour exposer sa doctrine devant l'aréopage révolutionnaire : on l'interrogea sur les méthodes d'application pratique de son enseignement, on le prit au sérieux ; on discuta, comme toujours, longuement, pesamment. Mais, à la tribune du Sovet, Lénine s'obstina dans sa série d'affirmations violentes et son programme de mesures

draconiennes. La socialisation du pays, la liquidation de la guerre, le passage du pouvoir entre les mains de la Commune, tout devait s'opérer sur-le-champ. Les difficultés de transition, la résistance des classes aisées, Lénine tranchait tous les problèmes, les plus touffus, les plus complexes, par des gestes de farouche énergie. Les capitalistes, disait le petit homme d'apparence aussi bourgeoise que possible, il faut en arrêter une cinquantaine et les emprisonner, comme Nicolas II : il n'y a pas d'autre solution économique; des arrestations, de l'action. Le partage immédiat, la paix immédiate, la commune immédiate ; bref, Lénine déposait, sur le bureau du Sovet, le projet d'une déclaration en règle de la guerre civile. Il ne sortait pas de l'appel à l'action.

Les vétérans du socialisme — il faut leur rendre cette justice, — au lendemain même de cet exposé, sonnent le tocsin et jettent un cri d'alarme. Avait-on affaire à un vulgaire « provocateur », à un sinistre maniaque ou à un fou dangereux? L'organe de Plekhanof — le grand patriarche du marxisme russe, revenu à Petrograd après trente-sept ans d'exil, — dénonçait la menace d'une campagne contre le pouvoir révolutionnaire; le Vpered parlait du vieil internationalisme trahi ; le Den évoquait le spectre de la démagogie anarchiste ; le Troud suppliait les socialistes de dresser, en toute hâte, une cloison étanche entre les minimalistes et Lénine. Néanmoins, aux yeux du Sovet, les maximalistes continuaient à rester de doux théoriciens qui, par amour du peuple, rêvaient d'échauffourées sans jamais affronter les risques de descendre dans la rue. TséréteUi, un des partisans les plus convaincus de la coalition avec la bourgeoisie, prenait publiquement la défense de Lénine. Et le gouvernement, maté, impuis-

sant, se voyait condamné à tolérer le développement d'une bacchanale ténébreuse sans oser même procéder à l'expulsion des communards d'un immeuble occupé par la violence.

Rien n'était plus naturel que cette solidarité avec le parti de la guerre civile.

Que faisait le maximalisme sinon pousser à l'extrême, à l'absurde, toutes les aspirations qui fermentaient dans l'atmosphère incandescente du premier Sovet? Il avait beau être taxé de criminelle exagération et d'extravagance par les leaders des partis plus modérés, il n'en continuait pas moins, par une filiation d'idées irrécusable, à se rattacher au marxisme militant des comités révolutionnaires. C'était une brebis galeuse, mais une brebis quand même qui cavalcadait à l'aile gauche du troupeau. Et ici nous touchons au côté le moins accessible à l'opinion étrangère : l'effroyable promiscuité, dans les partis russes, entre les convaincus, les hommes de foi, les martyrs et les apôtres d'une part, et de l'autre des hallucinés qui tiennent du mouchard et du derviche tourneur, obstinés à compromettre une doctrine par une implacable logique de déments.

La propreté morale, a-t-on dit, est une loi formelle pour les sociahstes. En Russie, tout particuhèrement, l'opinion était en droit d'exiger des nouveaux venus sur la scène politique un passé irréprochable, un honneur intact. La plupart des émigrants, auxquels la révolution a rouvert les portes de la Russie, étaient, en effet, des inconnus pour le grand public. Un impénétrable mystère s'épaississait autour de"- ces êtres

chevelus, barbus, à l'aspect d'éternels étudiants, aux gestes débordants et à la phrase facile, sortis tout vivants d'un roman de Tourguenef ou de Dostôïevsky. Tous se bousculaient, se fra3'aient des coudes autour du trône renversé, s'attribuaient des années de Sibérie et d'exil, posaient pour des martyrs et réclamaient des portefeuilles ministériels. Pour passer la frontière, les proscrits d'hier bénéficiaient des immunités diplomatiques, leurs valises étaient respectées ; ils étaient des socialistes, des émigrés, cela suffisait. A Petrograd des soldats ornés de rubans cramoisis leur présentaient les armes ; on les conduisait en grande pompe dans les salons impériaux pour entendre les discours d'usage ; les portes des Sovets s'ouvraient toutes larges pour les accueillir. Du jour au lendemain la Russie devenait im Hinterland de Zimmerwaldt en même temps que l'Eldorado de tous les aventuriers. Traquée, poursuivie, harassée, pendant près d'un siècle, la révolution russe s'est tapie dans l'ombre et a vécu comme un oiseau de nuit. Pour mieux se terrer des yeux de la police, les affiliés se cachaient les uns des autres, se connaissaient mal, se cherchaient à tâtons, s'espionnaient mutuellement, se défiaient à chaque instant devant des tribunaux d'honneur, toujours mystérieux, toujours en voyage, éternels vagabonds du socialisme, juifs errants de la révolution. De là, sans doute, cette indéracinable manie de pseudonymes, sous lesquels s'engonçaient de troubles identités : Lénine, de son vrai nom Oulianof et ses principaux acolytes Trotzky-Bronstein, Kamenef-Rosenfeld, Steklof-Nakhamkès, Larine-Lourié, Zinoviet-Apfelbaum. Les ambassadeurs maximalistes à l'étranger, encore des pseudonymes : Parvus alias Helfaldt, Ganetzky alias Fiirstenberg, Radeck alias

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Sagelson ; Martof, le leader des internationalistes, répondait au nom de Tzederbaum. Et, dans le camp minimaliste, aussi des pseudonymes, toujours des pseudonymes, Liber, Gotz, Dan, Soukhanof, partout des états civils maquillés comme une crainte du grand jour et du soleil, un faux air de conspiration en pleine victoire sur l'ancien régime.

Pour caractériser leur travail clandestin, les révolutionnaires russes ont un terme intraduisible, le podpoUé, aux évocations de cave et de sous-sol, où s'élaborait la gestation occulte de la Russie nouvelle. Ces catacombes de la révolution, elles se ramifiaient à travers l'Europe entière, depuis les garnis du quartier Latin et les cafés de Carouge, à Genève, jusqu'aux clubs terroristes de Petrograd. Et rien n'était plus propre à fausser les mentalités, à déformer les idées, que l'étouffante atmosphère de cette Internationale souterraine, hermétiquement close aux sotiffles du dehors, sursaturée de haines et de vengeances, où le délire des utopistes s'objectivait de lui-même. Rien n'était plus propice aussi au grouillement, dans les rangs des purs, à la faveur de l'ombre, des pseudonymes et des masques, de toute une armée de policiers en bonnets phrygiens, le podpolié envahi, miné à sa base par des infiltrations pohcières. Dans un pays où la dénonciation a toujours été encouragée et récompensée, où une moitié de la population surveillait l'autre, la « provocation « est devenue le luxe, le raifinement de la trahison. Elle a créé, chez certains, un véritable dualisme de personnalités hostiles l'une à l'autre, et pourtant étroitement fondues, où le policier comme le révolutionnaire, tous les deux, s'affirmaient également fourbes en même temps qu'également sincères.

Déjà, SOUS Tancien régime, une indéniable complicité s'était accusée entre la police impériale et le parti minoritaire ou maximaliste (i), une alliance offensive contre la révolution grondante. Les moyens de lutte les plus efficaces, suivant les rapports policiers, consistaient à di\aser les forces de la social-démocratie et à discréditer ses programmes par les hyperboles extrémistes. Toute l'ancienne manière du régime déchu se ramassait dans cette tactique : pour ébranler la révolution, des gendarmes cachaient leurs aiguillettes et leurs sabres sous une débauche de dominos couleur sang de bœuf.

Le choix du département de la police s'était fixé sur Lénine encore en 1911. Il s'agissait d'écarter les mini> mahstes, considérés comme seuls dangereux, du comité révolutionnaire central projeté par Lénine. Sur ce point, maximalistes et policiers étaient d'une parfaite solidarité. Aussi, les agents de Lénine reçoivent-ils toute latitude pour voyager impunément à travers la Russie : la police laisse faire, laisse passer, et n'intervient, pour entraver les excès de zèle, que dans les cas où la propagande pénètre dans les grandes masses ouvrières. A la conférence de Prague, convoquée par Lénine, sur treize délégués figurent trois agents de poUce p>olitique : Malinovsky, Romanof et Brasinsky. Mahnovsky, que Lénine ne désignait pas autrement que sous le nom de Bebel russe, fut porté par le groupe comme candidat à la Douma. La police, il est vrai, découvre par hasard à son actif un casier judiciaire assez chargé — quatre vols avec effraction, — mais son élection est soutenue par ordre supérieur du chef du département : un récidiviste de droit commun,

(i) Bolchevik en russe.

un agent salarié au mois, devient ainsi — bouffonnerie suprême — le leader du parti social-démocratique au Parlement russe : ses discours, rédigés par Lénine et son camarade Zinovief, sont revus et corrigés par la police : les déclarations les plus importantes soumises au ministre de l'Intérieur, alors Makarot. De temps en temps, muni d'un passeport de VOkhrana, Malinovsky se rend « secrètement » à l'étranger pour conférer avec Lénine et pour recevoir ses instructions.

Tel était l'homme employé depuis, dans un camp de concentration en Allemagne,^ à multiplier, parmi les prisonniers de guerre, des catéchumènes maximalistes, et dont Lénine, interrogé par la commission d'enquête du gouvernement provisoire, avait proclamé hautement l'innocence.

A chaque instant le groupe de la Pravda s'enfonçait lamentablement dans les connivences poHcières : son premier rédacteur en chef, Tchernomasof, n'était qu'un provocateur de catégorie inférieure, qui touchait dix roubles par ouvrier dénoncé ; Kamenef lui-même, un des grands dignitaires du parti, fut cloué au pilori par les journaux sous l'inculpation d'avoir servi à la police de Kief ; et Steklof-Nakhamkès adressait, dans le style le plus loyaliste, des requêtes à l'Empereur. A la certitude d'une louche accointance avec la police d'hier s'ajoutait le soupçon d'un contact avec l'ennemi d'aujourd'hui. En 1914, Lénine et Zinovief n'avaient-ils pas été arrêtés dans les environs de Cracovie, puis immédiatement relâchés, en pleine guerre, par ordre du ministre de l'Intérieur? Il avait suffi que Lénine déclinât son nom pour recevoir un passeport des mains du commissaire autrichien. Et dès lors, il n'était guère étonnant de voir un journal en Autriche — Die Woche du 19 avril — • écrire, au lendemain du

débarquement de Lénine en Russie, qu'il était Je (t vrai, le seul ami du peuple russe, un adversaire honnête et convaincu des opportunistes ».

Les faits sont là, indéniables : Lénine — le prophète du " chambardement » universel, le grand prêtre de l'extrémisme, l'apôtre de la guerre ci\ale mondiale, — Lénine n'a jamais cessé d'être protégé par la police des empires les plus autocratiques du monde. Avec la même faciUté qu'il avait bénéficié de la bienveillance de VOkhrana, Lénine n'a éprouvé aucune répugnance à utiliser largement les fonds que l'Allemagne impériale mettait à sa disposition grâce aux énormes stocks do marchandises allemandes, envoyées er Russie par les soins de Parvus et de Ganetzky. Xi Lénine ni Trotzky — les deux incontestables sommités de la fraction extrémiste — n'ont jamais démenti leur intimité avec le formidable aventurier pohtique embusqué sous les consonances latines de Parvus, l'hommeorchestre du maximalisme russe et de l'espionnage allemand. Théoricien de l'aile gauche de la socialdémocratie en Russie et président du premier Sovet en 1905, Par\^s, sans abdiquer le moins du monde sa situation dans les rangs des socialistes allemands et russes, s'est enrôlé tour à tour au service du sultan de Turquie et de l'empereur d'Allemagne, agent de la propagande germanique en Bulgarie et en Italie, correspondant du Vorwàrts et intermédiaire de l'intendance de Berlin à Constantinople, créateur de cette machine de guerre autrichienne qu'était l'Union de libération de l'Ukraine, directeur d'une revue impérialiste en Allemagne et fondateur d'un musée social et militaire à Copenhague, admirable prétexte pour rassembler, sous un pavillon scientifique, des fiches instructives sur les pays de l'Entente. Espionnage et

LES DÉMONS n y

internationalisme, police et social-démocratie : les contrastes en apparence les plus inconciliables, les oppositions les plus flagrantes se donnent la main. A l'emphase des meetings, aux emballements de l'action directe, se mêlent, à chaque pas, les intérêts de courtiers véreux qui spéculent sur la guerre. A Copenhague où Parvus a une villa, à Stockholm où Ganetzky possède la sienne, ces deux régisseurs des finances extrémistes se font les agents attitrés du commerce illicite entre la Russie et l'ennemi ; reçoivent d'Allemagne tous les produits dont l'exportation est interdite, obtiennent tous les passe-droits, les privilèges les plus effarants... A peine libéré par la police danoise après une arrestation pour contrebande, Ganetzky fut reçu à Petrograd non seulement au château féodal du maximalisme — l'hôtel de la Kchessinskaïa, — mais, sur la recommandation de Zinovieff, au Sovet luimême, au saint des saints révolutionnaire. Plus tard, Ganetzky représenta officiellement le parti léniniste à la conférence zimmerwaldienne de Stockholm, côte à côte avec Angelica Balabanof, accusée de tentatives " de corruption par les socialistes itahens, et Sagelson alias Radeck — ou Kradeck, comme l'appelait communément la presse russe du mot hast : voler, — renié pour espionnage par les socialistes allemands euxmêmes.

Demi-dieu de ce monde d'énergumènes chauffés à blanc et d'hommes d'affaires doublés de phraseurs, Lénine serait-il un Azef hyperbolique, un Azef de cauchemar, traître envers sa patrie, ses idées, son parti, un virtuose de la trahison, un Judas d'Apocalypse?

La vérité, selon les témoignages d'un émigré patriote, Tsvetkof, c'est que de tout t^mps Lénine a disposé

d'énormes moyens sans jamais en révéler les sources. Pour Lénine, disait Dan, l'argent a toujours été sans odeur. Bien des révolutionnaires le tenaient dans l'exil pour un aventurier compromettant. A Genève déjà, Plekhanof faisait observer la composition louche de l'entourage immédiat de Lénine et s'en séparait avec fracas. Chaque fois qu'un scandale éclatait à l'occasion d'un de ses acolytes, le grand chef du parti se bornait à répondre avec une indifférence olympienne : « C'était pour les besoins de la cause. » La cause excusait tout, depuis la collaboration avec Malinovsky et le maintien, au sein de la fraction, du camarade Victor, un maître cha,nteur dénoncé par tous les révolutionnaires, — jusqu'aux tractations avec l'ennemi, la traversée de l'Allemagne en wagons plombés, la trahison érigée en credo politique, la Russie crucifiée sous une loupe de laboratoire social. Une sorte de sadisme pousse Lénine à se servir du crime pour réaliser son programme. Ce maniaque hypnotisé par une idée fixe, ce doctrinaire à œillères vogue au-dessus des hommes et des choses, des notions courantes, des principes d'honnêteté élémentaire. La vérité absolue dont il est le dépositaire et l'oracle dispense de tout discernement, permet tout. A plus d'un maximaliste il est difficile de trouver un terrain d'entente avec ce fanatique exacerbé. Lénine applique sans un scrupule et sans une défaillance l'épouvantable catéchisme écrit par Tchadaef, après neuf ans de fer sur les dalles d'une casemate, avec un bout d'ongle trempé dans du sang : « Tout ce qui contribue à la victoire de la révolution est moral. Tout ce qui entrave la révolution est immoral et criminel. » Incapable de regret, Lénine vaut donc moins que Judas. Après avoir présidé à la trahison, inscrite en toutes

lettres dans son programme comme un moyen d'assurer le triomphe de la révolution, il ne jettera pas ses trente deniers — qui sont des millions, — à la face de l'Allemagne et, à moins d'épilogue sur réchafaud, se consolera aisément, prophète retraité, parmi les paysages de Kienthal et de Zimmerwaldt.

Pour remonter à la source de cette monstrueuse psychologie, il faudrait évoquer les sectes qui tournoient et grimacent, en Russie, autour des feux, dans les bois nocturnes, les Khlystys sordides et mystiques, dont la folie religieuse s'accommode de toutes les déchéances et de toutes les promiscuités, les Bégouny ou coureurs, affamés de péchés pour mieux se pâmer de repentir. Les Démolis de Dostoïevsky, ancêtres des maximalistes d'aujourd'hui, sont-ils autre chose que des Khlystys qui ont lu Karl Marx, déformé son Capital comme l'Évangile et remplacé les célèbres Radéniés, demi-extases, demi-saturnales, après les rondes dionysiaques autour des bûchers, par d'interminables verbiages où le cerveau se vide, où les hallucinations revêtent des formes tangibles? Visionnaires mâtinés d'escrocs, iconoclastes universels, mystiques du positivisme et divinisateurs de la bête, les Démons ont anticipé sur toutes les contradictions et sur bien des démences. Surgis au lendemain d'un infini bouleversement, les maximalistes ont introduit, à la base d'une révolution sociale, l'intransigeance, le sadisme tortueux et le délire d'une hérésie antinationale. Ils ont traité la révolution comme jadis était traitée la monarchie, en sectaires hystériques : hier, l'apothéose d'un homme ; aujourd'hui l'apothéose d'une classe sociale. Les démons de la révolution ont continué à rebours, mais par l'application des mêmes méthodes,

8o AU PAYS DE LA DEMENCE ROUGÉ

l'œuvre des démons du tsarisme. La politique russe (i) a toujours présenté deux faces, l'une rouge et l'autre noire ; Lénine et Raspoutine, le thaumaturge du nihilisme et celui du droit divin, réahsations tous les deux du prototype primitif, le Khlyst grimaçant d'extase religieuse et de convoitises matérielles. En plein vingtième siècle, après la cour, c'est la rue qui se jette à corps perdu dans la bacchanale des Radéniés. Des invertis compromettent la révolution comme le trône. Ils dévastent les sanctuaires nationaux, piétinent les icônes, vouent la Russie à la croix en l'honneur d'une abstraction et livrent la terre natale à l'ennemi, leur complice.

(i) V. sur la psychologie révolutionnaire russe les remarquables études publiées par Merechkovski et par Ryss dans la Retch (191 8).

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