‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 50 sur 72 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La métaphysique paysanne du maximalisme. — I^ crime de la révolution russe, — Le rôle de l'Allemagne. — Extrémistes du socialisme et de la réaction. — Les illusions boiurgebises. — L'erreur allemande en Russie. — La mission des Alliés. — D'où peut venir le salut.

Lorsqu'en octobre, au régime neurasthénique de Kerensky succéda le délire révolutionnaire de Lénine, il n'y eut qu'une voix dans la presse mondiale pour affirmer que le maximalisme était un accès de fièvre chaude, d'autant plus rapide qu'il secouait le pays avec plus de violence.

Toutes les promesses démagogiques n'arrivaient pas à expliquer l'avènement et surtout le maintien au pouvoir d'un parti de démolisseurs épileptiques. Entre temps, le maximalisme s'installait en maître, improvisait des cadres, appliquait ses programmes, gouvernait. La Russie entière ne fut bientôt qu'un désert industriel et agricole, un coupe-gorge où la camarilla extrémiste s'égosillait à pronostiquer l'âge d'or. On déclare la guerre à la civilisation, on persécute les universités elles-mêmes comme un luxe de science bourgeoise. Depuis près d'un an, les éditeurs ont dû suspendre l'impression des livres d'école. Et, cependant, rien ne put détacher encore la Russie de sa foi,

pas même le vasselage du pays livré à l'Allemagne sous le pavillon de la « paix démocratique ».

Les mirages de Tlnternationale et l'apostolat extrémiste avaient-ils réellement capté le cœur de tous les simples?

Dans la trouble attirance exercée par le léninisme, le peuple n'a cherché aucune satisfaction sentimentale, aucune réponse à des inquiétudes intellectuelles. Il s'est jeté à corps perdu à l'appel d'un parti qui a divinisé les appétits de l'humanité primitive, les a libérés de l'étau des. administrations et des menaces du Code pénal, qui a réhabilité la brute mal endormie au fond des psychologies rurales pour la lancer, au galop, à travers les propriétés des nobles, les usines des patrons, les banques des capitalistes. La popularité et la durée du maximalisme s'exphquent tout simplement par l'étroite adaptation de sa métaphysique sociale à la mentalité paysanne. L'écrasante majorité de la nation russe vit en marge du développement de l'État et des progrès de la civilisation. On se rappelle une phrase déjà citée au cours de ce volume, une de ces phrases révélatrices qui éclairent soudainement la ténébreuse psychologie des masses : « Que nous importe Riga, disaient les soldats après les brûlantes philippiques de Kerensky, lorsque nous sommes les uns de Vologda, et les autres de Tambof.'» Tout le secret des succès maximalistes est dans cette question où sonne le glas funèbre de la Russie, ex-grande puissance. Le régime de Lénine répond mieux qu'aucun autre aux aspirations du moujik de Vologda ou d'ailleurs, incapable de dépasser l'enclos de sa terre pour prendre conscience de toute la terre russe. Ce moujik n'a besoin ni des Dardanelles, ni des provinces baltiques, ni de la Crimée, ni de l'armée, ni de la flotte, ni même

d'une industrie perfectionnée. Il est indifférent à l'exploitation du bassin du Donetz, puisqu'il n'emploie presque pas de charbon, aussi bien qu'au rendement du naphte de Bakou, puisqu'un bout de chandelle suffit pour éclairer ses veilles. Du haut en bas de la Russie maximaliste s'accuse une tendance générale à la régression historique, au recul vers la nature fruste et nue, la barbarie sans artifice. Lounatcharsky, ministre de l'Instruction publique, s'est élevé avec virulence contre l'enseignement de l'algèbre et du droit. Rien de plus naturel. Le moujik de Vologda se passe admirablement des pandectes et du binôme de Newton. Il n'a besoin en définitive que de terre et de pain. Tout son maximalisme est en fonction de ses appétits. Repues, loties dans les campagnes, grassement payées dans les villes, les grandes masses agricoles et ouvrières accepteront Brest-Litovsk, la dissolution de la Constituante, les sanglantes orgies de Petrograd, la spoliation des églises, la spoliation de la patrie : ils accepteront tout, et les maximalistes, de plus en plus, témoignent de cette vérité lorsqu'ils affirment, par la bouche de Zinovief, que 1' « hydre alimentaire est plus dangereuse que ceUe de la contre-révolution ».

Voici la clientèle maximaliste — le peuple souverain — en plein palais d'Hiver où fonctionne un cinéma monstre. Pendant les entr'actes, les spectateurs mastiquent leurs grains de tournesol ou crachent la fumée devant les toiles des bataillistes : les lettrés épeUent les inscriptions entre les frisures des cadres : « Prise de Kars », « Prise d'Ardahan », « Prise de Narva », « Reddition de Chamyl », « Souvorof sur les Alpes », la « Victoire de Poltava »... Toute la révolution russe est là, ses causes lointaines et ses conséquences dernières, dans cette foule ignare et gouailleuse qui passe,

CONCLUSION 4;i

entre deux séances de cinéma, indifférente, à côté de l'histoire de sa propre grandeur, tandis que, dans la salle voisine — celle de Saint-Georges — un phonographe nasille à tour de rôle des airs de danse et l'Internationale...

<i La patrie, disait Mme Kolontaï aux applaudissements des soldats et des ouvriers, la patrie existe-t-elle seulement? » La révolution russe n'a pas seulement posé cette question : eUe lui a donné une réponse négative. Dès le début — nous l'avons vu — elle a été défaitiste, internationaliste, zimmerwaldienne. Dès le début, elle a sacrifié à la bête humaine l'idéal patriotique. Toute son histoire n'est qu'une suite de négations nationales toujours plus accentuées, un suicide progressif, une monstrueuse offrande. Sous des étiquettes différentes, dès le début, la révolution russe n'a été au fond qu'une révolution maximaliste. Le maximalisme seul a mis en relief des volontés énergiques ; seul il a su recruter des hommes. Seul, au milieu de l'impuissance générale, il a osé agir. La révolution russe, avant tout, c'est le maximahsme — ce livre le prouve suffisamment, — c'est la destruction méthodique, l'exécution capitale de la patrie.

La patrie russe est morte : ressuscitera-t-elle de nouveau? Au pied de la croix, le peuple s'en est partagé les dépouilles : la terre, les palais, les œuvres d'art ; une odieuse saturnale sur une tombe : dans le sang et dans la honte, le peuple digère son héritage ; la raison' humaine ne saurait résiter à l'horreur d'un pareil forfait. Et de là la foHe, la rouge fohe de la révolution russe, fohe d'assassin, fohe de Caïn : stupeur chez les masses, rictus d'aliéné chez la minorité dirigeante, stupeur qui finit par devenir de Thébétement, rictus qui se développe en rire satanique. Malgré tous ses efiorts,

la révolution n'arrive pas à retrouver l'équilibre, le repos moral nécessaire au travail productif. L' « accalmie » préconisée après le traité de Brest-Litovsk a été une simple trêve dans sa démence. Les réalités les plus familières, les certitudes morales, les traditions de l'histoire, la Russie entière, tout — on le dirait — se reflète dans la concavité de quelque monstrueux miroir. On imagine l'épouvante d'un homme qui, à la place de son visage, découvrirait un fantôme grimaçant dans la glace. Ainsi, l'Intelligence russe ne reconnaît plus sa propre patrie. Il lui est impossible de s'accoutumer à l'idée que la frontière commence à Pskov, à Narva, à Dvinsk, qu'il faut des visas pour aller en Ukraine et en Finlande, que la Crimée est une colonie allemande, le Caucase méridional une colonie turque. La Russie a signé la paix : elle continue la guerre. La Russie a proclamé les droits des peuples : elle n'en tremble pas moins à chaque geste d'un consul d'Allemagne, et sa politique extérieure se résume dans de fastidieuses et platoniques protestations. Tout est à rebours dans le paradis rouge du maximalisme. Le bon sens lui aussi est proclamé hors la loi, la logique est proscrite comme contre-révolutionnaire. Et, si le bon sens se révolte, il est traîné au poteau d'exécution, la logique est incarcérée en qualité d'otage. Toute opposition est écrasée sous les balles. Il ne suffit plus au prolétariat d'être la classe dominante : il veut rester désormais la classe unique, la Russie entière badigeonnée de rouge ; les plus infimes divergences sociales, les plus légères supériorités, tout ce qui n'est pas maximaliste noyé dans ce rouge, noyé dans le sang (i).

(i) C'est la théone même de la « Terreur Rouge », proclamée postérieurement à la période qu'embrasse ce livre.

Seule, l'Allemagne a pu encourager un pareil régime et traiter d'égal à égal avec des criminels.

Quel a été, en effet, le programme de l'Allemagne à Brest-Litovsk?

Réduire la Russie à l'état d'un fournisseur colonial de matières premières et de blé, d'un pa3^s de moujiks sans industrie, d'une clientèle isolée du monde extérieiur, condamnée à 4'absorption de la camelote allemande. Et, pour mener à bonne fin cet assassinat national, il fallait, avant tout, paralyser la conscience russe, frapper la Russie d'une amnésie historique, s'attaquer à son cerveau, annihiler son élite pour la remplacer, comme à l'époque d'Anne et d'Élizabeth, par des techniciens de Poméranie. C'est pourquoi l'Allemagne subventionne et protège la mise en pratique de la dictature du prolétariat. Elle applaudit à la terreur qui fait place nette à l'ingénieur, au marchand, au banquier de Berlin. Fusillés au nom d'une abstraction marxiste, l'ofiicier et le bourgeois russes meurent pour la gloire de la plus grande Allemagne. Le maximaliste n'est en définitive qu'un bourreau aux gages d'un ennemi sans scrupules. Une délirante idéologie sert de prétexte pour supprimer, dans un intérêt positif, tous les gêneurs, tous ceux qui perpétuent l'idée russe, l'unité russe, la civilisation russe, tous ceux qui surnagent à la terne et flasque immensité paysaime, qui ont d'autres ambitions que celle de mâcher, à la faveur d'une paix honteuse, le pain de l'esclavage. Pour défendre sa politique extérieure, à bout d'argmnents, Lénine s'écria un jour : « Du reste, la grande Russie n'est plus une grande puissance. » Ce

cjmique jeu de mots disait tout. L'Allemagne ne demandait pas autre chose qu'une complète abnégation en politique extérieure. A la place de la révolution sociale, n'est-ce pas la patrie allemande qui en profitait directement? Lénine — défaitiste russe et patriote allemand : la solidarité entre l'Allemagne des hobereaux et la Moscovie maximaliste n'a pas besoin de meilleure explication. Sans souci du lendemain, les extrémistes de l'absolutisme et ceux de la révolution ont fait litière de la Russie.

Toute l'erreur allemande est là. L'Allemagne, qui de tout temps se flattait de connaître ses voisins et de savoir exploiter sa science, s'est trompée lourdement, grossièrement, comme si la Russie, sillonnée par ses espions et peuplée de colonies allemandes, était quelque terra incognita pour le grand État-Major et la Wilhelmstrasse.

Qu'on se rappelle un passé encore si proche. Au début de la guerre une caricature russe représentait la trinité allemande par excellence : le maître d'école lunette et hirsute, le feldivehel moustachu et féroce, le commis voj^ageur pommadé et la bouche en cœur, avec cette légende : « Dieu, ce que nous en avons cissez ! )) Mais la légende, malheureusement, exagérait. La Russie n'avait pas encore appris à haïr. Malgré la guerre, malgré les barbaries allemandes, elle demeurait attachée, par mille impondérables psychologiques, à ses fournisseurs attitrés de grammaire latine, du pas de l'oie et de cosmétiques. La Russie arriérée et inculte, élevée dans l'admiration de Kant, de l'article de BerUn et de la schlague, XonimudÀt à rester une hallucinée de la Kultur. L'Empire des Tsars était tout pénétré, intoxiqué jusqu'à la moelle des os, par le virui du germanisme. C'est à l'Allemagne qu'il avait

emprunté, en bloc, son armature politique, sa discipline de façade, sa hiérarchie civile, ses charges de cour. C'est d'Allemagne que venaient les princesses d'exportation pour consolider les alliances dynastiques, les lectrices titrées et les garçons d'écurie qu'un caprice d'autocrate dotait de couronnes et de blasons. L'Allemagne fournissait tout, la camelote de bazar, la métaphysique, le Gotha, et plus tard le socialisme et même le maximalisme. Pendant deux siècles elle s'est employée à la germanisation systématique d'une populaction amorphe, qui commençait à peine son histoire nationale. Que l'on feuillette les almanachs nobiliaires et les annuaires administratifs de l'ancien régime : toujours les mêmes noms reviennent, aux pesantes sonorités tudesques ; entre les chancelleries de Petrograd et celles de Berlin les cousinages s'entrecroisaient, la diplomatie russe n'a jamais été qu'un majorât au service de quelques descendants de l'ordre teutonique. Et, pour permettre à la Russie de vaincre, il eût fallu combattre avec une égale et implacable énergie, sur le front contre les gaz asphyxiants et, à l'arrière, contre les infiltrations du féodalisme allemand et de la sozialdemokratie allemande, plus pernicieux et plus traîtres que les gaz asphyxiants.

Aux deux pôles extrêmes de la politique russe, les « cent-rouges » comme les « cent-noirs » se rattachent à l'Allemagne, ceux-ci inféodés à l'Allemagne de Karl Marx, ceux-là à l'Allemagne du droit divin et des lieutenants bottés. Par un cumul qui a précipité la débâcle de la Russie, l'Allemagne, en pleine guerre, paraissait seule en mesure de sauver l'absolutisme et de réaliser l'Internationale, et de là, à droite comme à gauche, sous les bannières tsaristes, comme sous les drapeaux rouges, cette crainte de la victoire et cette

ténébreuse poursuite de compromis, le défaitisme de Sturmer et de Lénine, les colloques de Protopopof et les parlotes des socialistes dans l'étemel décor pacifiste de Stockholm.

Aussi, pendant que les maximalistes capitulaient à Brest-Litovsk, voyait-on se rallumer toutes les espérances des incurables germanisants. Jamais, disait-on à Petrograd, entre ci-devant hantés par les souvenirs des amitiés russo-allemandes, l%mpereur Guillaume, le champion des trônes, le croisé des classes possédantes, ne sacrifiera la Russie bourgeoise et nobiliaire pour composer avec des aventuriers du socialisme. Pendant longtemps la nouvelle circula, de bouche en bouche, entre chambellans déchus et banquiers ruinés, qu'avant d'entamer les négociations de paix, le général Hoffmann exigea de la délégation maximaliste qu'elle écoutât debout l'ordre télégraphié par son « souverain et gracieux maître » de libérer sur-le-champ la famille impériale russe. Ce n'est pas sans raison que la Pravda de l'époque reprochait violemment à certains milieux aristocratiques et bourgeois d'attendre l'arrivée du schutzmann allemand comme une délivrance. Décimée, affamée, piétinée par le maximalisme, la Russie de l'ancien régime était prête à toutes les trahisons pour échapper au cauchemar révolutionnaire. Elle aurait volontiers abdiqué son indépendance économique et internationale en échange d'un fantôme d'empire, d'une régence vassale, d'une police bien faite et de rues bien tenues. Elle avait la nostalgie de l'ordre allemand et de la trique allemande. EUe conservait toute sa foi dans le mysticisme monarchiste des Hohenzollern et transformait en dogme l'efficacité des parrainages et des alliances de cour.

En Allemagne quelques connaisseurs plus avisés de

la Russie n'ont pas manqué d'avoir une intuition exacte de cet état d'âme, et du profit qu'il était permis d'en tirer. Plus d'une fois, la tentative a été faite d'aiguiller la politique allemande vers la restauration d'une monarchie liée à la Prusse pour au moins cinquante ans par sa reconnaissance et sa faiblesse. Et le vrai danger, au point de vue russe comme au point de vue allié, était précisément là, dans une Russie sauvée et d'autant mieux conquise par l'Allemagne. Mais le grand État-Major resta sourd à tous les avertissements, il tapa du poing sur les tables, remua son grand sabre, rejeta de l'éperon les calculs des diplomates et traita la Russie en colonie annexée. A l'exemple des maximalistes, le parti militaire allemand poursuivit des réalisations immédiates et intégrales. Halluciné par l'épouvantail pangermaniste du danger russe, tremblant à l'idée d'une renaissance de la Russie, il fonça sur un pays démoralisé, mortellement fatigué, incapable de résistance, tailla comme im boucher en pleine chair vive de la nation, fit la guerre bêtement, brutalement, rafla le blé, les machines, le bétail, tout, avec le plus parfait des mépris pour les contradictions politiques — rouge à Moscou et blanc en Ukraine. La grande erreur, aussi bien des partis révolutionnaires que de la bourgeoisie russe, a été de prêter à l'Allemagne des préférences absolues, le respect des principes, un attachement à des idées quelconques. En Russie l'Allemagne s'obstina à rester superbement hégélienne, en marge des contingences de la logique humaine ; elle envisagea la vérité sous un angle strictement géographique : culture du microbe extrémiste à l'est de la ligne de démarcation militaire ; immunisation des territoires situés à l'ouest. L'Allemagne se plut à identifier les contraires en une

S5mthèse supérieure : celle de l'intérêt allemand et de l'hégémonie allemande.

La déception fut atroce.

Froidement, postés à quelques kilomètres seulement de Petrograd, à Terioki, à Pskov, les Allemands ont laissé la révolution poursuivre l'anéantissement méthodique de la bourgeoisie. Les lieutenants de la Garde restent indifférents au spectacle de leurs cousines russes qui vendent des journaux dans les rues. L'Allemagne monarchiste n'a pas un geste de protestation contre l'assassinat du Tsar ; l'Allemagne universitaire demeure muette devant les massacres des intellectuels, anciens élèves de Heidelberg et de Bonn ; l'Allemagne aristocratique est l'alliée de la canaille ! Le comte de Mirbach, un ancien habitué des salons de Petrograd, s'est appliqué avec conscience à remplir son rôle d'ambassadeur accrédité près la plèbe et raya de son souvenir les adresses des vieux hôtels somptueux où, jadis, les diplomates allemands briguaient l'honneur de cotillonner. A Berlin c'est la même consécration du régime rouge. Pendant le service funèbre à la mémoire de Mirbach, le protocole place M. Joffe, beau-frère de Trotzky, à la droite du représentant chamarré de l'empereur Guillaume. Tous ceux qui s'accrochaient au passé voient leurs rêves s'effondrer lourdement au contact avec une Allemagne réaliste et cynique à souhait. Le général Eichom lui-même n'était il pas, lui aussi, un favori de la cour de Russie, chargé d'accompagner d'ordinaire la famiUe du Tsar dans ses déplacements à travers l' Allemagne ? La révolution russe a reculé la date de la débâcle allemande ; un gouvernement socialiste a failli assurer l'impunité au crime d'une puissance de proie : « L'Allemagne, disait Rakovsky, est "directement intéressée à

conserver le régime des Sovets, le seul capable de garantir une paix durable. » Jarrrais l'histoire n'a encore enregistré de pacte plus diabolique : les vraies démocraties trahies par la révolution, alliée de l'impérialisme, complice de la tyrannie.

Or, si profondes que soient ses racines, le maximalisme est seulement la crise culminante de la maladie révolutionnaire. Était-il raisonnable de fonder toute une politique sur la continuation du délire, sur la persistance de la fiovre? Le maximalisme passera, rnais il restera toujours acquis que l'Allemagne a contribué à sa naissance et à son développement. La preuve est faite aujourd'hui d'une manière définitive que l'intérêt de l'Allemagne a toujours consisté, sous l'Empire comme pendant la révolution, à hébéter, à duper, à dégrader la Russie. Dans son impatience de liquider le danger russe, l'Allemagne s'est irréparablement aliéné jusqu'aux classes les plus portées à la résignation. Et lorsque, battue à l'Ouest et usée en Orient, T Allemagne voudra renier ses solidarités maximalistes, ce sera trop tard. La crise révolutionnaire aura eu du moins le mérite de révéler le bachi-bouzouck sous le masque d'une Kultiir pastichée et de libérer, pour toujours, le peuple russe de son obsession allemande.

Des fanatiques auront beau pousser contre les troupes aUiées, dans le Mourman ou ailleurs, des hordes grisées de propagande ; la Russie ne peut attendre son salut que des grandes démocraties mondiales, ennemies du maximalisme sous toutes ses formes : le maximalisme noir de Berlin, le maximalisme rouge de Petrograd. Seules, des aspirations à l'hégémonie brutale devaient favoriser le morcellement de la Russie, sa déchéance économique, sa défec-»

48o AU PAYS DR LA DÉMENCE ROUGE

tion morale, le maint'm au pouvoir de sectaires exaspérés, la guerre fratricide imposée à l'instar d'une religion d'État; la culture officielle d'un monstrueux bacille dans un pays soigneusement bloqué, privé de médecine, d'air, de pain et de lumière, abandonné froidement aux progrès de son mal. Par opposition à ce méphistophélisme bi^^marckien, tout le programme à suivre en Russie se foîTnule de lui-même : rétablissement de l'unité russe artificiellement brisée, renaissance des forces productives du pays, création d'une forme^de gouvernement nationale sans préoccupations de classes sociales ou de partis politiques, pas plus de minimalisme que de maximalisme, de cadets que d'octobristes, de droite que de gauche, Ja Russie renation aiisée, redevenue elle-même. Une nouvelle révolution est à faire, une nouvelle réforme à réaliser, une fenêtre autrement vaste à percer sur l'Occident que celle de Pierre le Grand, bornée aux horizons du germanisme matériel. Au risque de succomber à sa démence rouge, la Russie a besoin de cette fenêtre sur l'Occident véritable, les grandes civilisations latines et anglo-saxonnes, berceaux du droit, berceaux de la liberté. Pour se guérir à jamais de son extrémisme moscovite, c'est à l'Europe démocratique et constitutionnelle que la Russie devra demander les idées de pondération, de tolérance, de respect pour la loi, les idées classiques dont sa formation byzantine a toujours été sevrée. Le messianisme russe ne saurait survivre au cauchemar maximaliste. C'est à l'Occident seul qu'il appartient de sauver la Russie. Il n'y a pas de place en Europe pour l'absolutisme, ni pour le socialisme oriental. La civilisation exige la guerre sans quartier à l'hystérie ae Byzance, à sa dépravation sanglante et à ses faux prophètes.

Ce n'est qu'à ce prix qu'il sera permis d'arracher le peuple russe à son hypnose extrémiste et à la tyrannie des baïonnettes lettones et chinoises. Livrée à elle-même, moralement dissociée et physiquement anémiée, la Russie jusqu'à présent s'est manifestée capable seulement -de soubresauts spasmodiques, d'attentats isolés, de révoltes sans lendemain. Les grands partis politiques sont décimés ou discrédités, la plupart des chefs révolutionnaires compromis ; par-ci parlà, dans des villes perdues, des conférences s'ébauchent, des comités, même des gouvernements se forment, on publie des programmes que personne ne lit, on lance des appels qui s'égarent au milieu de l'indifférence générale. L'unique mouvement sérieux contre le régime maximaliste n'est-il pas dû à des étrangers, au corps de Tchéco-Slovaques recruté parmi les anciens prisonniers de guerre?

Un silence de tombe enveloppe un peuple aux magnifiques réserves de vitalité; V Intelligence russe — celle qui a donné Pouchkine, Tourguenef, Dostoïevsky, Tolstoï — se meurt, elle est presque morte, vaincue beaucoup moins par sa déchéance politique et ses privations matérielles que par une atroce tragédie morale. Ces Russes qui ont travaillé, combattu, consacré toute leur vie à Un credo national, ces Russes sentent peser sur eux le stigmate éternel d'une trahison unique dans le monde. Submergée par des millions de moujiks insconscients, V Intelligence russe s'accuse de devenifle paria de l'Europe, et le spectre de Judas hante ses cauchemars. Balayer les rues, après avoir gagné le Saint-Georges, n'est rien en comparaison avec ces soufflets de l'histoire. Le rouge monte aux visages émaciés et pâhs par la faim des officiers sans galons, des professeurs sans chaires, des députés sans

parlement, des ministres sans portefeuilles. Des souvenirs ressuscitent ; la lune de miel franco-russe, les escadres sœurs dans l'azur de Cronstadt et de Toulon, la fraternité d'armes, l'épopée de la Prusse orientale, la conquête des Carpathes, l'ineffaçable rôle joué par la Russie — la vraie — pendant la guerre des peuples. Dans les derniers journaux bourgeois (i), avant leur suspension complète, cet effroyable drame d'une élite jugulée s'est traduit par des cris' d'une inoubliable douleur. Pour expier les péchés d'une nation disparate, ignorante et fruste, Vlntelligence .russe n'a pas craint de gravir le calvaire d'une confession publique, de se meurtrir la poitrine d'un mea culpa où s'étranglaient les sanglots d'une souffrance encore inconnue des peuples et des hommes. Et, dans cet infini abattement, pendant que les divisions allemandes, libérées par Brest-Litovsk, se ruaient sur Montdidier, éclatait un acte de foi, une espérance vivace, un élan irrésistible vers la France immortelle : la prière du larron sur la Croix.

Parmi les drapeaux victorieux de l'Entente, seules, aujourd'hui, les couleurs de la Russie manquent : elles manquent parce qu'il n'y a plus de couleurs russes, qu'elles sont remplacées par un chiffon sanglant, qui est en marge de la famille des nations civilisées. La révolution a mis le pays hors la loi et au ban de l'humanité; elle en a fait un État ilote, le vassal socialiste de l'Allemagne féodale. Or, TAllemagne abattue, Smolny n'a plus d'alliés ; son unique appui, le Grand Quartier de Ludendorf, s'est effondré ;

(i) Le Den, la Petto gradskaia Gazeta, les Novia Vedomosti.

le maximalisme oriental reste seul en face des démocraties d'Occident : toutes les possibilités s'offrent à cette heure pour mener à bonne fin le duel de l'Europe contre Lénine. L'armistice permet, enfin, de dégager la « question russe » des théories et des hypothèses; il permet d'apporter un concours pratique, une aide efficace aux bonnes volontés nationales ; il permet de reconstruire, au profit de l'humanité, ce que l'Allemagne a détruit au profit de son hégémonie. Les expériences du passé sont assez concluantes pour imposer le choix des méthodes à suivre : traiter la Russie en malade, atteinte d'une psychose politique qui a lancé le corps de la nation contre son cerveau, trop faible pour résister seul au déchaînement de la bestialité grondante ; sauver ce qui reste encore de la substance grise en Russie, au risque de vouer définitivement un État, indispensable à l'équilibre du monde, à la démence de Huns socialistes, de Scythes zimmerwaldiens, et, comme la période des palliatifs est close depuis longtemps, recourir aux moyens radicaux : le coup de bistouri en pleine gangrène. Qu'une fois pour toutes, lorsqu'il s'agit de Russie, on rejette les clichés parlementaires, les formules occidentales, le souci des partis, des coalitions, des constituantes, Kutopie — la plus dangereuse entre toutes, • — qu'un peuple d'illettrés en délire soit en mesure de « disposer de son sort » -: on n'abandonne pas un malade aux impulsions de sa fièvre. Avant de songer à la monarchie ou à la république, il faut mettre fin à l'autocratie de la racaille : il faut de l'ordre et du pain, les bienfaits élémentaires de la civilisation bourgeoise à la place du marxisme de troglodytes.

Une dictature militaire doublée d'un cabinet d'affaires : telle est la seule solution provisoire, l'étape

indispensable pour apaiser l'hystérie politique et pour rendre possible l'application des méthodes constitutionnelles.

Cette solution s'impose d'urgence. Chaque jour, chaque heure de retard jette dans les bras du maximalisme des officiers, des ingénieurs, des fonctionnaires, réduits à capituler devant les Sovets par le désespoir et par la famine. Avec une savante perfidie, des virtuoses du chantage politique exploitent les lenteurs des Alliés ; les défaitistes professionnels invoquent des considérations patriotiques ; les internationalistes exaspèrent les xénophobies populaires. L'armée rouge a déjà ses cadres ; des intellectuels amaigris mendient du travail chez les commissaires du peuple. Ce suicide moral et national est -il dans l'intérêt de l'Entente? Aujourd'hui encore il est permis d'arracher sans peine à leur hypnose rouge des millions de catéchumènes convertis au bolchevisme sous la menace des baïonnettes, par les affres des entrailles vides, Tefïroyable isolement d'un pays où les contre-poisons manquent à la propagande extrémiste, où l'État décrète la vérité par ukases. Demain, ce sera peut-être trop tard. Aujourd'hui il suffira d'une simple aide — en hommes, en munitions, en produits alimentaires — au général Denikine, dans le Sud, à l'amiral Koltchak en Sibérie, aux organisations d'officiers en Finlande; demain il faudra peut-être occuper la Russie entière — entreprise singulièrement risquée — pour avoir à sa charge un pays dévasté de fond en comble par des expériences sociales, un désert peuplé de déments faméliques, où, sur les ruines de l'épargne française, l'Allemagne de l'avenir se prépare dps compensations à sa défaite. Par ses origines, par son développement, par ses espérances, le maximalisme reste rivé à l'Aile-

magne jadis impériale et maintenant révolutionnaire, et combattre à cette heure le maximalisme, c'est simplement continuer la guerre jusqu'à ses conséquences logiques, pousser la victoire à ses résultats suprêmes. La lutte contre le maximalisme est une croisade européenne et avant tout française.

Sans doute, les journaux maximalistes se répandent en appels désespérés aux « camarades étrangers ». Le gouvernement des Sovets a besoin d'avocats et, chose stupéfiante, il en trouve : il découvre, parmi certains groupements socialistes, des théoriciens à œillères pour défendre le crime. -Suprêmes plaidoyers à la barre de l'Internationale ! Rien ne saurait compromettre davantage le socialisme que ces apologies de complaisance. Il se peut qu'à distance la Russie révolutionnaire bénéficie du recul pour revêtir une couleur d'illusion ; presque toutes les délégations étrangères, houspillées par les Sovets, dissimulaient soigneusement leur dégoût de la terre promise socialiste, et, dès le passage de la frontière, communiquaient à la presse des interviews dithyrambiques ; le rouge, en l'honneur de l'Internationale, a toujours déteint en rose. Mais l'heure n'est guère aux aberrations d'optique, au daltonisme politique. Ériger la Russie en Eldorado socialiste, c'est exploiter l'ignorance pour idéaliser le plus barbare des absolutismes, sous son étiquette violemment révolutionnaire. C'est faire la preuve que, poussé à ses conséquences extrêmes, le marxisme dégénère en un tsarisme de cauchemar auprès duquel le règne de Nicolas I^'' — le créateur de la 3® section — impressionne par ses allures libérales. Arlequinades de bureaucrates rouges, foKes sanglantes de policiers révolutionnaires : est-ce là le socialisme, est-ce là l'avenir? Ici les quarantaines sont insuffisantes ; les cordons

sanitaires sont inefficaces. On a beau affirmer qu'il est des maladies qui ne s'acclimatent pas : le choléra asiatique, le socialisme asiatique. Le microbe triomphe facilement des anémiés et des vaincus. Et, dans la culture artificielle du bacille, les leaders maximalistes sont d'accord pour préconiser l'unique moyen de prolonger leur règne. De tout temps, les révolutionnaires russes excellaient en matière de propagande. Leurs imprimeries clandestines défiaient les efforts de la police. La contrebande pohtique déroutait les douaniers et les gendarmes. Or, par un fantastique contresens de l'histoire, les proscrits d'hier sont les maîtres de la Russie : au lieu d'un multiplicateur dans un garni d'étudiants, le Kremlin et le pouvoir coercitif , toutes les imprimeries de la Russie, les infatigables presses de l'Hôtel des Monnaies, la possibilité de confectionner autant de milliards que l'exigent les besoins de l'action directe, bref la totalité des ressources du pays affectées au but démoniaque d'en faire le centre d'une pestilence démagogique, le foyer d'une infection mondiale. Jamais paradoxe plus monstrueux ne s'est réalisé : un gouvernement exportateur et fabricant en gros de virus social. Est-ce tolérable?

Pour rendre possible la Société des nations, il ne suffit pas d'avoir abattu l'Allemagne médiévale : il faut sauver la Russie, inalgré elle, de son dernier et le plus effroyable des despotes : le moujik rouge.

Octobre 191 8.

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