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remplira suii devoir sacré et ne cédera sa place qu'à des représentants réels de la volonté nationale. Et puis des milliers d'hommes se figent dans l'attente, les yeux fixés sur une rangée de fenêtres éclairées. Tous sentent l'infinie gravité de l'heure. De ce que disent et décideront là-bas, derrière ces quelques vitres lumineuses, une cinquantaine d'hommes, dépendent la paix sociale, la guerre, l'avenir, tout, tout. De temps en temps, la foule délègue des étudiants, des officiers, des soldats, qui pénètrent dans le palais, rapportent des impressions... Et les heures s'écoulent, chargées de lourdes angoisses.
Énervée par l'attente, dévorée d'inquiétude, la foule demande à voir im des ministres. M. Goutchkof, qui avait quitté le lit pour venir au palais Marie, a terminé son exposé sur la situation militaire, mais épuisé par l'effort, la main crispée sur le cœur malade, il s'affaisse sur un canapé. M. Nekrassof promet à la foule que le ministre des Affaires étrangères, dès qu'il le pourra, lui adressera quelques paroles. Vers une heure du matin, M. Milioukof apparaît au balcon et, pendant quinze minutes, une ovation inoubliable, faite de l'enthousiasme de cent mille patriotes, se déchaîne sur la place. Les lueurs des réverbères éclairent confusément la foule en délire, les contours du cadre nocturne, la silhouette du ministre... Et, tout à coup, dans le silence absolu, on entend, du haut du balcon, des paroles sacrées, des paroles qui réconfortent, qui font battre les cœurs et mouiller les cils : « Nous n'admettrons jamais que Ton puisse accuser la Russie de trahison... »
Il faut avoir vécu la journée du 3 mai, avoir entendu des officiers sangloter, des inconnus s'interpeller dans les rues avec des tremblements dans la voix, avoir
senti frémir la Russie entière dans l'angoisse d'un tournant historique, pour comprendre l'émotion de cette nuit d'attente, d'espérance, de douleur et de fièvre...
Quatre heures du matin. Des lueurs blanchâtres glissent sur la coupole de la cathédrale de Saint- Isaac ; une lumière blafarde annonce le commencement de la journée décisive ; la foule stationne toujours. Un violent remous : une délégation militaire de Tzarskoé- Sélo demande à être reçue sur-le-champ par le gouvernement provisoire. Toute la garnison est sur pied et attend une réponse : est-il vrai que. l'on tente de renverser le gouvernement? M. Terestchenko, ministre des Finances, et M. Skobelef rassurent les soldats. L'accord est conclu en principe. Le Sovet n'a nullement l'intention d'exiger la démission du gouvernement ou d'un des ministres. Les exphcations du gouvernement ont mis fin au conflit, et une proposition dans ce sens sera soumise au Sovet. Les soldats s'empressent d'annoncer la bonne, l'heureuse nouvelle...
De fait, la crise était liquidée — au moins provisoirement — et la décision de principe, adoptée par le Comité exécutif du Sovet, prédéterminait le vote du Sovet lui-même. Dès la première discussion sérieuse entre le gouvernement provisoire et les leaders travaillistes, avait éclaté en pleine lumière l'impossibilité matérielle, morale, militaire, l'impossibilité historique de traiter la politique extérieure à la manière des problèmes intérieurs, de faire table rase du passé international avec la même faciUté que d'un régime, fût-il absolutiste et séculaire, et d'introduire, enfin,
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dans le domaine de la diplomatie, une idéologie sociale réservée par sa nature à la consommation intérieure. La jeune révolution russe ne pouvait échapper à cet égarement, et, malheureusement, de ses sommets métaphysiques, l'idée d'une paix désintéressée est descendue dans la rue pour revêtir la forme la plus équivoque et la plus dangereuse qui soit : la formule d'une paix « sans annexions et sans contributions ». Maniée par la foule, traînée dans les meetings, cette formule est devenue bientôt une espèce de fétiche, d'article de foi démocratique et de credo socialiste. A dresser, comme but suprême de guerre, une négation, cette formule flattait tous les instincts pacifistes ; elle dispensait d'énergie les pusillanimes et de tout effort de pensée les ignorants ; dans le domaine de l'action par excellence, elle signifiait la philosophie paresseuse. On conçoit facilement le succès d'une formule semblable et présentée sous l'aspect d'une déduction diplomatique de la grande révolution. Qu'importent dès lors les alhances, et la détresse des petits pays dévastés, et les aspirations historiques des peuples ! Par le plus curieux des paradoxes, les feuilles extrémistes russes ont repris, sous une autre étiquette, le langage des germanophiles de l'ancien régime, qui dénonçaient l'ennemi dans l'Angleterre pour reprocher aux démocraties européennes de se sacrifier en l'honneur d'une poignée de capitahsres de la City.
Cependant, les leaders des masses ouvrières n'ont pas manqué d'être impressionnés par les explications très loyales, très franches, fournies sur la situation générale, mihtaire et politique, par les membres du gouvernement provisoire. Le ministre de la Guerre comme le ministre des Affaires étrangères ont placé sous les yeux des chefs de la démocratie révolution-
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naire les télégrammes, les chiffres, les données de nature à leur faire toucher du doigt les réalités tangibles sur lesquelles s'étaye la politique d'un Etat. Responsables devant le pays tout entier, dépositaires du pouvoir souverain, gardiens des intérêts et de la dignité de la Russie, les membres bourgeois du gouvernement provisoire ont hautement revendiqué leur droit d'agir sans subir la pression de la rue. Leur fermeté, pendant ces heures où la moindre défaillance eût précipité la Russie dans l'anarchie, s'est haussée au niveau des vertus antiques. Dans une question qui mettait en jeu l'honneur du pays, ils ont formé un bloc cimenté, une volonté unique, dédaigneuse des intimidations du dehors.
Le Sovet a parfaitement adhéré à la protestation du gouvernement contre l'intrusion des éléments chaotiques et irresponsables dans le domaine de la poUtique de l'État, mais, comme toujours, l'attitude du Sovet, même dans ses affirmations les plus catégoriques, se ressentait de ses origines : au moment même où ils désavouaient les manifestations déchaînées par leur gauche extrémiste, les leaders de la majorité se flattaient de disposer à leur gré de la rue et de ses offensives ; dans les hurlements inarticulés de la plèbe, ils persistaient à reconnaître les échos naturels et les résultats logiques de leurs discours académiques. Néanmoins l'incident, virtuellement, était clos, et il devait l'être officiellement le soir, après le vote de confiance du Sovet, mais, en définitive, il dépassait sensiblement le conflit déchaîné par la publication *de la note gouvernementale. Les éclaircissements du gouvernement, déclarés satisfaisants par le Sovet, n'entachaient en rien la pensée directrice de la note, strictement conforme à la première déclaration du
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9 avril sur les buts généraux de guerre poursuivis par la Russie. Le malentendu se réduisait à des divergences d'interprétation du texte gouvernemental, surtout de la formule : « Guerre jusqu'à la victoire décisive », et des termes : « Sanctions et garanties », tirés, suivant le Sovet, de la phraséologie abhorrée de la vieille diplomatie. Mais cette question de mots a failli provoquer la crise la plus grave à cause de l'intervention de la rue. On ne mène pas une campagne systématique, au lendemain d'un revirement général, contre un cabinet, même un cabinet aussi universellement admiré et respecté que le gouvernement provisoi] e, sans l'envelopper, aux yeux des bas-fonds révolutionnaires, d'une atmosphère de méfiance. Seul, ce soupçon maladif à l'égard du bourgeois expHque la psychologie des journées que venait de traverser la Russie, journées où le critérium du bien et du mal, de la vérité et de l'erreur, de la guerre et delà paix, s'est réduit à la distinction entre ce qui est bourgeois et ce qui ne l'est pas.
Ainsi, alors que l'accord entre le gouvernement provisoire et le Sovet s'annonçait comme imminent, les rumeurs les plus pessimistes continuaient-elles à circuler. On parlait d'une mobihsation générale des usines contre le gouvernement ; on disait que les ouvriers des faubourgs marchaient avec des mitrailleuses, que le conflit allait se résoudre dans le sang. Vers les 3 heures, la nouvelle se répandait dans toute la ville de coups de feu tirés sur la perspective Nev-ky. La « garde rouge » avait usé de ses armes. Des soldats, des officiers se jettent sur les drapeaux aux irr^criptions dirigées contre le gouvernement provisoire, les mettent en lambeaux, obligent les ouvriers de battre en retraite. On relève les blessés. A côté, en
face de l'hôtel de l'Eiirope, nouvelle escarmouche : une femme et un soldat chancellent, baignés de sang. Les partisans de Lénine entrent en jeu. Debout, dans des automobiles militaires, ils parcourent les rues à toute vitesse, dans une traînée de pétrole et de vociférations, s'arrêtent pour cracher leur venin démagogique, sous un clapotement de bannières, où la folie criminelle a osé inscrire : « Vive l'Allemagne ! » On les voit se bousculer aux meetings, hurler des imprécations, se jeter sur des officiers, leur arracher les épaulettes et les épées. Encore des coups de feu, encore, des victimes. L'indignation populaire déborde. C'est le signal d'une manifestation spontanée, d'une manifestation monstre en l'honneur du gouvernement provisoire. Des camions automobiles apparaissent, bondés de soldats. La foule est si dense qu'ils avancent à peine ; mais, du moins, les orateurs peuvent haranguer les passants; on entend de magnifiques appels à l'ordre, à la confiance, au calme. Les cortèges se forment derrière les camions : bras dessus bras dessous, passent des officiers avec des élèves des écoles mihtaires, des jeunes filles, des étudiants, des soldats; ils passent, les yeux brûlants de fièvre, au milieu des acclamations et des têtes nues ; ils invitent la foule à les suivre, et, à chaque instant, la procession grossit ; sous le clair soleil, le spectacle est d'une inoubliable beauté civique.
« A bas les provocateurs !» — « A bas les espions ! » — « Lénine en Allemagne !» — « A bas les traîtres ! » Ces cris se mêlent à l'enthousiasme, à la frénésie joyeu.'^e de la foule. Sur l'escalier de l'Hôtel de Ville, un soldat flétrit en termes indignés les agissements de Lénine. Un officier, à la poitrine parée d'une croix de Saint-Georges, supplie, au nom de l'armée, de lui