L'OFFENSIVE ZI M M E RWA LD 1 EN N E
Skobelef. adjoint au président du Sovet, fait entendre des paroles d'apaisement. Avec Tchkeidze, il venait de triompher de la formidable opposition des maximalistes qui, au lieu d'une demande d'explications au gouvernement, exigeait une rupture éclatante, la déposition de tous les ministres coupables d'un crime de lèse-démocratie internationale. Ce n'est pas que la présidence du Sovet doutât de sa force. Le leitmotiv de tous les discours, c'est qu'il suffirait de vouloir, pour balayer le gouvernement : mais cette brusquerie seraitelle opportune? La révolution a-t-elle déjà, en quelque huit semaines, dépassé sa « période bourgeoise », pour impose/ aux éléments démocratiques le devoir de prendre en main l'autorité suprême? Les leaders, tous les partis modérés du Sovet, devant la dramatique perspective d'assumer le pouvoir, hésitent ; la responsabilité est trop lom'de, la charge trop pesante. Et, d'aillem's, investi de la confiance populaire, composé d'hommes capables de sacrifier avec joie leur vie pour une idée, le gouvernement céderait-il à une injonction brutale? Ne trouverait-il pas, dans l'admiration du pays tout entier et le serment de l'armée, un appui suffisant pour rendre définitive la victoire bourgeoise? Le problème est infiniment délicat : trop de risques d'ime part, et, de l'autre, l'impérieuse nécessité — à moins d'avouer la faiUite de toute une politique et rinefficacité de tout un contrôle — de « démocratiser » les buts de guerre, de les purger de tout cet aUiage impérialiste dont les « bourgeois » sont impuissants à se libérer.
A 9 heures du soir, les membres du gouvernement doivent se réunir avec le Comité exécutif du Sovet. Le Comité exécutif de la Douma, M. Rodzianko en tête, est invité à prendre part aux délibérations.
Aux sons de la Marseillaise, les troupes quittent la place Marie, rassurées par Skobelef sur les intentions pacifistes duSovet. Mais l'inquiétude oppresse la ville. Le général Kornilof (i) est mis en demeure par le Sovet de retirer de la place du Palais-d' Hiver quelques détachements fidèles, et les bruits les plus fantastiques circulent : la crise serait ouverte ; le gouvernement serait démissionnaire et même arrêté... Des milliers de meetings entravent la circulation. On discute passionnément. Sur la perspective Nevsky surgit un cortège d'ouvriers armés. De nouveau des cris contre le gouvernement provisoire retentissent. Et, dans le soir livide qui tombe, on sent passer le souffle de l'anarchie toute proche...
Quelqu'un a senti plus âprement ce souffle glacial à la racine des cheveux ; un modeste drapeau apparaît avec une inscription tracée à la craie : « Vive le gouvernement provisoire ! » Lacéré par des manifestants, il est remplacé par un autre. Les passants s'arrêtent ; ils voient le symbole de la sécurité et de l'ordre ; ils l'acclament, se joignent au petit groupe, et bientôt c'est une manifestation inouïe, . formidable, toutes les classes de la population mêlées, bourgeois, offlciers, étudiants, soldats, un flot ininterrompu, cent mille hommes, qui roulent vers le palais Marie.
La nuit historique commence. L'un après l'autre, les ministres arrivent. La foule transporte le prince Lvof, en triomphe, de son automobile à la porte du palais. Elle acclame M. Nekrassof, ministre des Voies et Communications, qui déclare que le gouvernement
(r) Commandant de la circonscription militaire de Petrograd.