A BORD DK LA « LORRAINE
Départ de France. — Premier soir en mer. — Compiguons de traversée. — Ceux et celles qu'on exile. — GoloiiS canadiens. — Enlants américains. — Un couvent qui marche.
A minuit cinq, exact comme on ne l'est pas sur l'Ouest, le train transatlantique laisse la gare Saint-Lazare. Et je m'installe dans mon coin en fermant les yeux : a Eveillezmoi quand ce sera Xew-York, » dis-je à l'ami qui doit faire avec moi une partie de la route, un très aimable et très savant curé de Paris, dont la paroisse fut fondée mille ans avant la découverte du pays que nous allons voir.
C'est moi qui ferme les yeux, et c'est l'autre qui dort. J'ai vite fait de recommander à Dieu le voyage, mais des réflexions aussi intéressantes qu'inutiles s'imposent de force à mon esprit et chassent le sommeil. C'est un fâcheux 4*xercice que de penser, vers une heure du matin. Ni si tôt, ni si tard! Pour chasser les idées, je recours au remède infaillible, la lecture des journaux ; car il fait clair, — notons cette première sensation d'exotisme, — il fait clair dans le compartiment. Des lettres énormes se détachent
en vedette • l'affairk humbert, huitième audience. Comme sous-titres : Le verdict, probable. Prochains scandales. Personnages compromis . Le secret de Thérèse. Et c'est à la veille d'une telle fête que nous laissons le sol natal. Il est vrai que si, pour partir, on attendait la fin de tous les scandales . . . Le secret de Thérèse, que la France apprendra demain, nous le saurons dans huit jours, voilà tout, en arrivant en Amérique, si dans huit jours on en parle encore. Le fait est que je ne l'ai jamais su. Voilà pourtant de quoi l'on s'amuse, ou s'ennuie, chez nous, et comment l'on essaie de renouveler le pays î — Après les deux pages du procès Humbert, viennent les dépêches de Macédoine annonçant des massacres superbes, puis le récit de diverses expulsions de Sœurs, où l'on voit des populations lapider la gendarmerie qui exécute les ordres de leurs députés. En dernier lieu, il est rapporté que Pie X, par une innovation hardie, exige qu'on lui remette les journaux sans les avoir préparés. Décidément, ces nouvelles du vieux monde ne sont pas bonnes pour le sommeil, et j'arrive au Havre plutôt fatigué. Mais c'est un repos déjà, que de mettre le pied sur un navire comme celui qui nous attendait. La mer n'a rien vu encore de plus souple, de plus élégant, de plus confortable que notre Lorraine et sa sœur jumelle la Savoie. Les compagnies allemandes, anglaises, américaines peuvent avoir des paquebots plus grands, encore que 177 mètres de longueur et un tonnage de 15,000 méritent un certain respect; mais elles n'en ont point de cette perfection.
Comme, cependant, il reste trois heures avant le départ, nous allons faire un tour de ville. Le soleil n'est pas levé, ni les habitants. Une église est ouverte, où nous pénétrons, et quelques cabarets, où nons n'entrons pas. Nous nous avançons sur la jetée pour voir l'état de notre prochaine route. Les apparences, au moins, sont bonnes. Se pourrait-
ab^rddelailoruauve» 3
il qu'on échappât au mal de mer? Nous revenons à bord quelque peu rassurés.
Le sommeil arrive quand je n'en veux plus, et, plus fort que moi après celte nuit blanche, me met au lit avant qu'on ne démarre. J'entends, entre deux rêves, hurler la sirène; et lorsque, cinq heures plus tard, je monte sur le pont, nous nous trouvons en vue de Cherbourg. J'en conclus doctement que la traversée, si elle commençait là, serait un peu plus courte. Elle le serait davantage encore si elle commençait à Brest, où l'on aurait, d'ailleurs, l'immense avantage de rencontrer un port toujours accessible, tandis que ceux de Normandie ne le sont qu'au temps de la marée. Mais voilà, il faudrait changer le point de départ; et de changer, en quoi que ce soit, c'est ce que ne fait pas une compagnie française qui se respecte, alors surtout que l'Etat la couvre et l'embarrasse de sa protection. Les voyageurs pressés n'ont qu'à prendre les paquebots allemands!
Cherbourg s'évanouit, et tout le Cotentin, L'île d'Aurigny s'éloigne à son tour. Est-ce enOn le grand vide? Pas encore. On devine les côtes anglaises ; les feux du cap Lizard, puis des îles Sorlingues s'allument à l'horizon. .Mais bientôt les phares lointains disparaissent derrière l'orbe terrestre. Nous entrons à la fois dans la nuit et dans l'Océan. Avec la terre invisible nous continuons pourtant d'échanger des nouvelles, et j'ai vu, au dîner, des passagers qui recevaient des dépêches ou en envoyaient. La télégraphie sans fil opère son prodige, dernier mot de la science, en attendant les secrets de demain. Et il ne faut pas dire que le progrès demeure confiné à l'ordre matériel . Combien de ces télégrammes, échangés en plein Océan et en pleines ténèbres, doivent avoir pour objet de répéter de tendres adieux, de calmer de pieuses inquiétudes, d'annoncer quelque joie ou quelque douleur! Je
4 AU PAYS DE LA l'IE INTENSE
pense à un ami qu'il m'a fallu, hier, laisser presque mourant et dont, si je l'avais prévu, j'aurais pu ce soir obtenir des nouvelles. Et la science m'apparaît comme une lumière sacrée, semblable aux rayons de < es étoiles qui percent le ciel obscur et en présence desquelles, sur le pont solitaire, je fais sans paroles ma prière du soir.
11 est très tard lorsque je rentre dans la cbambre tranquille qu'on m'a octroyée. Et cependant j'ai peine à m'endormir, agité des fatigues et des sensations de ce premier jour. Je me sens heureux d'un étrange bonheur. Au dehors les ténèbres peuvent couvrir les flots; il me semble qu'au dedans s'ouvrent des perspectives éclairées et vastes. Nous voguons d'est en ouest, suivant le cours de la lumière. Je vais me fortifier et m'instruire aux pays de jeunesse et de vie, aux pays d'avenir et de liberté. J'ai foi et j'ai confiance. Notre navire en marche me paraît un symbole du monde.
Le recueillement du premier jour ne pouvait pas durer, ou bien il y eût fallu plus d'austères apparences que n'en comportait ma joie d'être en route. Jamais la conversation ne m'a pris autant d'heures par jour que dans le temps de cette traversée. Sans parler du commandant, la distinction et l'amabilité en personne, ni du commissaire, qui est bien la plus parfaite des maîtresses de maison, ni du médecin, qu'on peut, heureusement, visiter sans être malade, le champ des relations, parmi les compagnons de voyage, se trouve d'autant plus étendu qu'aux personnes qu'on choisit soi-même il faut ajouter celles qui vous font l'honneur de s'attacher à vous tout spontanément.
Nous sommes en tout 1,027 passagers : 23.^^ en première classe, 167 en seconde, 627 en troisième.