A BORD DE LA " LORRAINE
De ces dernîfers, 140 environ retournent aux Etats- Unis, les ayant quittés pour peu de mois, aGn de revoir leurs parents d'Europe. Les autres sont des émigrants, parmi lesquels une vingtaine de Français, quelques Suisses, 70 Juifs roumains, 200 Allemands d'un peu partout et autant d'Italiens, généralement du nord. Quelques-uns voyagent seuls, mais la plupart, notamment les Juifs, se trouvent en famille.
Il y a en seconde 167 passagers, presque tous Italiens ou Allemands. En proportions à peu près égales, ils vont en Amérique pour la première fois, ou ils y retournent après avoir passé quelque temps en Europe pour affaires ou mariage. Ce sont, en général, des commerçants.
Les 233 passagers de* première sont, pour la plupart, des Américains qui sont venus passer l'été chez nous pour leur plaisir, leur repos, ou leur instruction. C'est une moindre affaire pour eux de passer l'Océan, que pour un Parisien de faire les huit heures de voyage qui le séparent de Londres. On compte toutefois parmi nous deux Péruviens, six Allemands, trois Italiens, dont un maître de chapelle de Brooklyn qui ramène de Padoue sa jeune femme après quatre années de fiançailles, trois Canadiens; enfin, pour représenter la France, treize marchands, quatre ou cinq touristes, un jeune colon, un maître des requêtes au Conseil d'Etat, cinq actuaires de Compagnies d'assurance délégués à un Congrès de leur profession, un malheureux instituteur qu'on envoie à Terre-Neuve dans une école laïcisée où les élèves n'entreront que de force, quatre prêtres séculiers (deux professeurs de Montréal, mon compagnon et moi). A ces trente Français libres ajoutons-en quarante-deux autres, seize religieux et vingt-six religieuses, qui s'en vont malgré eux.
Pour être spoliés de leurs biens et moralement con-
traintsde s'expatrier, qu'ont fait ces criminels? Je n'ai pas à le leur demander ; mais je m'informe du lieu où ils cherchent asile, et j'apprends qu'ils vont, — ceux qui le savent d'avance! — les uns au Canada, les autres dans le Texas, province de l'ancienne Louisiane, c'est-à-dire tous en des pays qui furent jadis nôtres et qui ne le sont plus. Où finit le nom français commence maintenant la liherté. Nos pays même de protectorat ne les recevraient point : un mois avant notre départ, le gouvernement de Paris, ne pouvant agir lui-même, a fait signer au bey musulman de Tunis la fermeture des écoles catliuliques françaises dans toute la Régence. Les religieux, du reste, et les religieuses ne sont pas obligés de fuir jusqu'à nos anciennes colonies de l'Amérique du Nord l'ombre inhospitalière du drapeau français; ils peuvent, s'il leur convient, et quelques-uns l'ont fait, se réfugier plus près de nous : en Alsace-Lorraine.
La cruauté de ce dernier trait m'est imposée, comme de force, par le spectacle, que j'ai sous les yeux, de quatre religieuses de Sainte-Chrétienne de Metz expiant aujourd'hui l'erreur d'avoir naguère opté pour la France. La maison-mère était dans le chef-lieu de la Moselle. En 1871 , la congrégation se partagea en deux ; la plupart des sœurs vinrent s'établir, pour rester Françaises, à Longuyon, de ce côté de la frontière ; d'autres gardèrent le couvent et les œuvres de Metz. Les deux groupes se sont développés, depuis lors. Maintenant celles qui ont opté pour l'Allemagne jouissent de la paix et de la tolérance; quant aux imprudentes qui se sont fiées à nous, elles sont, l'une après l'autre, chassées de leurs demeures. Et elles ne savent où aller. Les quatre dont je parle sont envoyées en Amérique à peu près au hasard, chargées de trouver où elles pourront des asiles et du travail; leurs sœurs de France, au nombre de cinq cents, exposées chaque jour à