SAINT-LOUIS ET LEXPOSITIOX
siane que depuis cent ans, rencontrer ici une ville à moitié française. Et cet autre ne le serait pas moins qui, en approchant du Mississipi, se rappellerait le Meschacebé et les belles descriptions du prologue d'Atala : sur le bord occidental, des savanes se déroulant à perte de vue dans le silence et le repos ; sur le bord opposé, des forêts vierges, embaumées d'arbres en fleurs, animées de bètes étranges et d'oiseaux de toute couleur : « Des bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. »
Ce n'est pas exactement à de tels paysages que doivent s'attendre les Européens actuellement en route pour l'Exposition de Saint-Louis. Ce qu'ils trouveront, c'est, bordant le fleuve sur une étendue de 35 kilomètres, une ville industrielle et commerçante de 570,000 âmes, un moment compromise en sa prospérité pour l'adhésion qu'elle avait donnée au Sud dans la guerre de la sécession, mais aujourd'hui rendue aux plus brillantes perspectives d'avenir. Déjà si favorisée par sa position au rendez-vous de quatre grands fleuves et presque au centre des États-Unis, il n'est pas douteux qu'elle reçoive bientôt un nouvel essor du percement de Panama. Ses minoteries et ses raffineries, ses brasseries, sa fabrique de glaces, ses fonderies et autres établissements métallurgiques ont fait d'elle la quatrième ville d'Amérique en richesse et population. Son souci de culture intellectuelle et l'élégance de ses architectures la maintiennent à un rang également honorable dans le domaine proprement dit de la civilisation.
Une fois de plus je fais, et à mes dépens, l'expérience de ce qu'est l'immensité de la ville américaine. Descendu près de la gare et comme au centre de la ville, je veux de là aller dire ma messe au couvent du Sacré-Cœur, dont la supérieure est une sœur de Mgr Spalding. On me reu-
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seigne, et le trajet est si simple que j'aurai seulement une fois à changer de tramway. Je pars en toute confiance, mais je H'arrive à destination qu'au bout d'une heure et demie. Je suis reçu comme en famille et invité à prendre gîte. Tout me porterait à accepter : la conversation de la Mère supérieure, l'occasion d'étudier de près un très prospère couvent de jeunes filles, la beauté même des horizons, car nous sommes aux limites de la ville, et de la terrasse on aperçoit une magnifique étendue de plaine que traverse le Mississipi. Mais, ne pouvant rester à Saint- Louis que deux ou trois jours, qu'en verrais-je de si loin, et tout mon temps ne se passerait-il pas en trajets? Il faut procéder sagement. La Mère supérieure examine l'adresse des personnes et des institutions que je désire voir; les trois quarts seront éliminés à cause de la distance et je commencerai par ce qui se trouve de ce côté de l'horizon. La chance me favorise, puisque de cette manière les premières lettres que je présenterai seront pour l'archevêque Glennon et pour le président de l'Exposition.
Une demi-heure de course rapide sur une très large route qui longe des parcs, des villas, des champs, des hôtels, et me voilà près de la maison de Mgr Glennon. Coadjuteur et administrateur du diocèse, il en est, de fait, l'archevêque. La mort de MgrKain lui en donnera le titre dans quelques semaines.
Je n'avais pas l'honneur de connaître Mgr Glennon. Avec la carte d'introduction que m'avait confiée pour lui le Père Zahm, je comptais sur un accueil bienveillant de quinze à vingt minutes : il ne me permit pas de le quitter jusqu'à la fin de mon séjour. Très sincèrement j'y fis des difficultés, plus désireux encore d'éviter l'indiscrétion et de voir un peu la ville, que de rester en compagnie si intéressante. Mais avec une finesse exquise l'archevêque me laissa comprendre que l'indiscrétion serait de refuser, et
SAK\T-LOL'IS liT L'EXPOSITION IIS
il ajouta que tout ce que je désirais voir me serait aussi bien montré par lui que par un autre. Personne ne m'a donné une idée plus favorable de l'hospitalité américaine; ailleurs, sans doute, j'ai été reçu aussi aimablement, mais c'était chez d'anciens amis ou chez « les amis de mes amis n, et qui m'avaient invité d'avance; ici je tombe à Timproviste, et pour quelques minutes seulement, chez un personnage que je ne connais point, qui est fort occupé et préoccupé, et le voilà qui me garde avec lui comme de force, qui me consacre pendant deux jours à peu près tout son temps.
S'il ne me déplaît pas de voir comment un archevêque américain traite un prêtre étranger, l'intérêt est plus grand encore d'observer un type de prélat que je n'avais pas renconlré « de ce côté de l'eau » . La rude bonhomie de révêque de Hochester, la désinvolture séduisante de Mgr Ireland, l'idéale candeur de Mgr Keane, ne sont pas le fait de Mgr Glennon. Il reste simple; mais la distinction est son trait dominant. Très jeune, très grand, très beiu, très éloquent, il vous étonne d'abord, sans le vouloir, par l'ensemble de ses dons extérieurs^ et c'est au point qu'au premier moment on les jugerait presque excessifs; mais bientôt l'on s'aperçoit que ses qualités d'esprit et de cœur sont proportionnées aux autres, et Ton s'abandonne au charme. Dans nos visites, je m'apercevrai qu'il produit le même effet sur tous; et ce que j'apprendrai sur lui par la suite me prouvera que l'Kglise d'Amérique le regarde comme une de ses prochaines gloires. J'aurais dû m'en douter à la façon dont parlaient de lui le l^ère Zahni et Mgr Spalding. Que le lecteur soit moins distrait et (ju'il retienne le nom de John Joseph (llennon, depuis le 13 octobre 1003 archevêque de Saint-Louis.
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Nous partons, après déjeuner, pour voir les travaux de l'Exposition ou « foire du monde ^ qui se tiendra en 190 i. Comme elle doit couvrir une superficie de 485 hecfares, les grands bâtiments seuls en occupant près d'une centaine, il est heureux qu'on nous laisse parcourir en voiture les chantiers. C'est deux fois exactement l'étendue qu'avait à Paris l'Exposition de 1900.
On sait d'où est venue l'idée de cette manifestation internationale. L'Exposition de Philadelphie, en 1876, a fêté le centenaire de la proclamation de l'Indépendance, et celle de Chicago, en 1892-93, le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique; ici, on veut célébrer le centenaire de l'acquisition de la Louisiane.
L'initiative de la commémoration fut prise en 1898 par la Société historique du Missouri. Sur ses démarches et en réponse au vœu public, le gouverneur de la province convoqua, pour le 10 janvier de l'année suivante, à Saint- Louis, les délégués des douze États et des deux territoires compris dans l'ancienne Louisiane (1). L'assemblée décida, à l'unanimité, qu'une Exposition était le moyen le plus solennel et le plus fructueux de célébrer le grand anniversaire. Elle nomma un comité exécutif sous la présidence de M. David Francis, anciennement maire de Saint-Louis, gouverneur du Missouri et secrétaire de l'Intérieur. Le comité s'adjoignit quinze des principaux citoyens de Saint- Louis et s'occupa immédiatement de recueillir les fonds nécessaires. La somme à réunir comme point de départ fut fixée à 15 millions de dollars; c'était (coïncidence
(1) Aujourd'hui, le nom de Louisiane est réservé à l'État qui a pour capitale la Nouvelle-Or!éau.«.