CHAPITRE XIX
Elections municipales. — Victoire de Tammany. — Sur l'honnêteté des politiciens. — Une station aristocratique : Tiixedo Park. — Paysage d'automne. — New-York vu de jour; le soir; la nuit. — Société catholique de défense et de propagande. — Pasteurs anglicans. — La North American Review. — L'heure des adieux : à Saint- Paul ; sur la Lorraine. — La statue de la Liberté.
Les journaux de New-York donnent encore plus de place à la campagne électorale qu'à la mission d'Elie IH. La mairie de la grande ville restera-t-elle aux mains de M. Seth Low, ancien recteur de Columbia? sera-t-elle reconquise par Tammany Hall au profit de M. Mac Clellan? A en croire les partisans de Low, il s'agit de faire l'union de tous les honnêtes gens, indépendamment de la politique, et de s'opposer au règne des politiciens véreux. A en croire les amis de Mac Clellan, la question est pour la ville de New-York, dont la majorité fut toujours démocrate, de se ressaisir, de démasquer les républicains, de se gouverner elle-même et par des hommes qui représentent ses vraies opinions.
La campagne se termina par l'écrasante victoire de Mac Clellan. Est-ce, comme l'ont dit ses adversaires, dont l'honnêteté n'est mise en doute par personne, est-ce le retour aux pratiques lamentables de l'ancien Tammany? 11 ne le semble pas, du moins jusqu'ici^ et les caricatures politiques, en se moquant du tigre (c'est le surnom de Tarn-
LES DERXIERS JOURS. — LA SEPARATIOX 369
many dans la langue des partis) insistent plutôt, depuis l'élection, sur la gaucherie qu'il déploie dans son rôle nouveau d'honnêteté. Au reste, l'on peut dire, d'une façon générale, que la corruption politique, si développée aux Etats-Unis et principalement dans l'administration des grandes villes, tend beaucoup à diminuer depuis quelques années. Sous l'influence des universités et de hauts fonctionnaires intègres comme Roosevelt, l'on commence à estimer que c'est un devoir pour les honnêtes gens de s'occuper de l'intérêt public et de ne plus l'abandonner, comme on l'a trop longtemps fait, aux politiciens de profession, à ceux qui, incapables de bien mener leurs propres affaires, cherchent leur profit dans celles de tout le monde. Les concussionnaires ont eu, d'autre part, la preuve, et à maintes reprises, que leur commerce n'était plus de tout repos. Pour ne parler que de Xew-York, ils peuvent se rappeler encore les châtiments de 1871 et comment le tout-puissant maire Tweed flnit ses jours en prison. Disons aussi qu'ils ont souvent vu, dans ces derniers temps, des coalitions de gens honnêtes les chasser du pouvoir le plus aisément du monde dès qu'ils commençaient à en abuser. En somme, et si nous en croyons ce qui nous fut dit de plusieurs côtés à l'occasion de cette campagne, on peut souscrire à ces paroles de Roosevelt : « Quand on songe à la masse énorme d'immigrants qui nous arrivent dépourvus de toute expérience d'une forme ([uelconque de seJf-fjovernment, masse qui a été jetée parmi nous et qui même aujourd'hui n'est point encore assimilée, on ne s'étonne point ( ue le suffrage universel ait fonctionné aussi mal, mais qu'il ait fonctionné aussi bien. Nous sommes meilleurs, et non pires, que nous ne l'étions il y a une génération (1). »
(1) New-York^ p. 293. — Les abus dont on vieul de parler ne
La campagne électorale, autant que j'en peux juger, épuise toute sa violence dans les articles de journaux. Point d'affiches comme en France, mais seulement h nom et le portrait des candidats sur de grandes banderoles qui se rejoignent d'une rue à l'autre. Quant aux réunions, les deux que j'entrevois me surprennent par leur calme. Un soir, avec deux Français de New-York, nous partons pour un meeting tammanyste qui se tient dans un théâtre; on ne veut pas nous admettre sans invitation, et nous ne pouvons que jeter un coup d'œil par les galeries, en nous retirant avec lenteur : l'assemblée a l'air d'assister à une pièce classique. Refusés de la sorte par le parti de Mac Clellan, nous passons à celui de Seth Low. L'entrée de son meeting est libre. Nous y entendons, pendant plus d'une heure, vanter les mérites de la municipalité en fonctions. La vertu règne dans New-York, et il ne faut pas laisser le vice la déposséder, tel est le thème que développe l'avocat général Jérôme, un des chefs de la " fusion )> . On l'écoute avec calme; les applaudissements sont rares, et plus rares encore les protestations. Bref, aux deux réunions, les salles étaient remplies, et les séances plutôt froides : le lendemain, les journaux de chaque clan dirent qu'il n'y avait personne au meeting adverse et que le leur a soulevé des tempêtes d'enthousiasme. Mais ni dans les réunions publiques, ni dans les journaux, il n'est une seule fois parlé des questions religieuses. Ici l'administration de la ville, et, dans les élections législatives ou présidentielles, les questions de finance ou de commerce, voilà quelles sont, en Amérique, les grandes plates-formes des élections. La manière de prier Dieu n'y relève pas de la politique.
portent jamais (et c'est déjà trop) que sur des questions d'ordre pécuDiaite. Les attributions, fort restreintes, des pouvoirs public? laissent intacte, dans tous les domaines, la liberté des citoyens.
S'ils ne facilitent pas le bel ordre du récit, les contrastes donnent au voyage un de ses plus grands charmes. Tel jour j'assiste, le matin, au sermon de Dowie et, le soir, à des meetings électoraux. Le lendemain, je me repose dans le silence d'une campagne délicieuse.
A Tuxedo Park, trente-huit milles à l'ouest deXew-York, résident des amis que j'ai connus en Suisse où, comme chacun sait, l'on se rend d'Amérique aussi facilement que de France. C'est beaucoup pour eux-mêmes que je leur fais cette visite depuis longtemps promise ; mais c'est un peu aussi pour le bien que j'ai entendu dire de l'endroit qu'ils habitent. Et il s'en faut que j'éprouve une déception. Trouver les sites de la foret de Fontainebleau à quinze lieues de Paris n'est pas d'une plus agréable surprise que de rencontrer si près de New-York une vaste étendue de collines rocheuses et boisées que séparent tantôt des vallons étroits, tantôt des lacs, tantôt des rivières. C'est l'Orange County. Or, la plus belle partie de cette région pittoresque a été acquise et organisée par une petite élite sociale d'environ quatre cents membres, la Tuxedo Park Association^ fort habile à en exclure les gens qui ne seraient point du même monde. Chacun sans doute y garde, légalement, le droit de louer ou de vendre la portion de terre qui lui appartient; mais il ne peut, eu fait, la céder qu'à des personnes agréées par tout le groupe. Vivre sur le territoire du Park sans être admis au club qui en réunit tous les habitants équivaudrait au pire des boycottages; on ne pourrait voir absolument personne, et je ne sais même si l'on aurait la jouissance des routes. C'est le moyen, disent mes hôtes, d'assurer la respectabilité de l'entourage. VA puis, ajoutent-ils, on est sûr par là d'éviter Israël. «
Contre les Juifs sans doute il n'existe aux Etats-Unis nulle agitation d'ordre politique, mais ils sont tenus à l'écart de la société bien plus étroitement qu'en notre vieux monde.
Si elle n'est rien moins que démocratique, la création de Tuxedo Park révèle, par contre, chez ses auteurs la présence d'un goût excellent. Impossible d'imaginer retraites plus calmes ni plus ravissantes. Les villas, toutes différentes les unes des autres, sont du style le plus sobre et d'apparence volontairement rustique. Autour de chacune d'elles on a respecté le parc naturel, n'y touchant que pour élaguer par endroits les arbres trop serrés et ménager quelques échappées de vues. Les maisons, cachées comme des nids à quelque distance des routes, laissent subsister partout l'air de solitude. Le cottage de mes amis est un chef-d'œuvre de simplicité luxueuse; Marie-Antoinette elle-même n'aurait pas rêvé d'une plus confortable chaumière.
Mais loin de nous l'image de Trianon ! Si l'intérieur des maisons cache du raffinement, la nature extérieure conserve très grand air. Est-ce pure association d'idées et parce que j'ai connu à Saint-Moritz les amis qui me reçoivent? la promenade qu'après déjeuner nous faisons autour des lacs me rappelle par plus d'un trait les paysages féeriques de la Haute-Engadine, les vallées de Sils-Maria, de Campfer, de Silvaplana. Et sans doute, à l'horizon, nulle montagne neigeuse ; mais les routes qui bordent l'eau et celles qui grimpent dans les rochers donnent réellement une note alpestre. Des sommets où l'on s'élève, il est bien vrai qu'on ne découvre pas de glaciers ; mais les yeux, par-dessus de beaux vallons, s'égarent aussi loin qu'ils veulent sur des chaînes de collines sans fin et sur des bois qui sont restés ce qu'ils étaient à l'époque indienne. Et le charme du paysage physique se relève d'une sorte d'étrangeté morale, à la pensée de ces villas opulentes peuplant une forêt vierge,
de ces rois de la finance ou de l'industrie succédant de si près aux tribus sauvages. Après tout, malgré leur fortune, quels plaisirs ont-ils inventés, que n'aient, sous une forme bien peu différente, connus leurs prédécesseurs? Ce que les Peaux-Rouges font par nécessité, nos Yankees le font pour leur agrément; mais les uns comme les autres se livrent, suivant les saisons, à la cliasse, à la pèche, au canotage, au patinage, et au traîneau. Je n'ai joui, pour ma part, que des promenades en voiture. On en peut faire de magnifiques par des routes qu'a seul inspirées la recherche du pittoresque. Le paysage, ces derniers jours d'octobre, présente un charme incomparable. L'atmosphère limpide ne recèle pas un grain de poussière; le ciel est tout azur ; l'air est frais, presque froid malgré un clair soleil. Les arbres qui couvrent les collines, ceux qui penchent sur les rivières, ceux qui se reflètent dans l'eau des lacs, ont revêtu des couleurs d'une richesse infinie. De nous jusqu'à l'horizon c'est une tapisserie savante et de toutes les nuances. Les teintes automnales, si belles déjà en nos contrées, prennent ici, comme décidément toutes choses, un caractère plus nettement tranché ; les feuilles jaunes y sont de safran, et les feuilles rouges y sont de pourpre. Seule, chez nous la vigne vierge, aux premières gelées, donne bien l'idée des tons que je voudrais décrire et qui imprègnent, en ce moment, d'une telle poésie la foret américaine
Le jour suivant, dans ce profond couloir qu'on appelle WiUiam streel, j'allais prendre vers une heure un ingénieur de mes amis, à son bureau du dix-huitième étage. Après avoir déjeuné dans un restaurant où se pressent les gens d'affaires, nous remontons chez lui, ou plutôt sept étages au-dessus de chez lui, sur la terrasse de son buil-
ding. Vingt-cinq étages, c'est loin d'être le maximum, et nous sommes dépassés çà et là par des édifices qui nous cachent quelques coins de l'horizon. Mais, dans l'ensemble, nous voyons très clair; et ce n'est pas, à cinquante mètres au-dessous de nous, les taupinières de dix à douze étages qui peuvent nous incommoder. Comme une carrière géante, la ville étale sous nos pieds ses toits bizarres et ses ferrasses. Regardons-nous au nord, elle s'étend, longue et étroite, avec ses onze avenues, coupées à angle droit de cent soixante rues toutes semblables et nommées de leur chiffre; regardons-nous au sud, quelques voies resserrées couvrent de leurs méandres la pointe où s'établirent les premiers colons. A l'ouest l'Hudson, et au delà Jersey City; de l'autre côté, East- River et Rrooklyn. En tout cela s'agglomèrent quatre millions d'habitants, sinon davantage. Des flottes de navires couvrent les deux « rivières '; , sillonnent la rade, vont et viennent, au delà des îles, du côté de l'Océan. Nous sommes trop haut pour entendre les hommes et même les machines; sauf le cri des sirènes, tous les bruits s'achèvent en m.urmure avant d'atteindre jusqu'à nous. C'est un paysage de puissance et de calme.
J'étais destiné, ce jour-là, à le connaître sous tous ses aspects. Vers la fin de l'après-midi, je me rendis à Brooklyn. A moitié chemin du pont titanesque, m'étant tout à coup retourné, je demeurai stupéfait du spectacle. Je me trouvais en face des plus hautes constructions de Xew-York, accumulées dans cette partie de la ville. Derrière leurs murailles, profilées sur le ciel en écran fantastique, le soleil se couchait; des châteaux de rêve dessinaient, à des hauteurs vraiment formidables, leurs créneaux tout noirs sur la pourpre des nuages. — Une heure et demie plus tard, du bateau qui me ramenait de Rrooklyn à South- Ferry, je revoyais le même paysage éclairé de milliers de
lumières. Les donjons lugubres s'étaient animés. La perspective réapparue échelonnait, depuis la rive bruyante et scintillante jusqu'à l'horizon silencieux et sombre, des rangées de points éclatants, des chaînes d'illuminations, ici modestes sommets de quelques mètres, et là pics audacieux, deux fois plus hauts que nos tours de cathédrale. — Quand, enfin, au milieu de la nuit, je revins de Mew-Brighton, petite ville de l'île Staaten, oii m'avait convié un ami, New-York m'apparut encore sous des formes différentes, et si étranges que j'avais peine, malgré le froid, à quitter le pont de notre énorme ferry-boal . Les feux éteints de la cité l'auraient laissée dans le mystère, et peut-être on l'eût prise pour une ville semblable aux autres, si des fenêtres n'avaient brillé par endroits à quelque cent ou cent vingt mètres d'altitude. Pour nos petits regards d'hommes, ces lumières faisaient presque l'effet de constellations. Mais infiniment plus haut Dieu avait disposé ses astres par myriades, et ils brillaientdans l'immensité de leur étendue, de leur mystère et de leur durée, défi tranquille à nos grands ouvrages. Au-dessus de nos tètes se déployait ce drapeau d'azur semé d'étoiles, star spangled lianner ; et il couvrait, dans leur sommeil, toute la ville et tout le pays.
Le terme du voyage approche, et devant moi s'ouvrent chaque jour plus nombreuses les sources d'impressions, les mines de renseignements. Je ne m'abandonnerai pas à les rappeler toutes.
11 me faudrait décrire l'œuvre intelligente qu'on appelle y Inteniahonal cal/iolic trutli Society et (jui m'a été expli- (juce par son actif président, le Père W. F. Mac (iinnis.
un curé de Brooklyn (1). Groupant les catholiques éclairés de chaque ville, entretenant des relations suivies avec l'étranger, elle répand à profusion les articles, discours et brochures les plus remarquables qui paraissent, en n'importe quelle langue, sur les questions religieuses de fond ou d'actualité ; elle rectifle, par le moyen des journaux amis ou indépendants, les nouvelles fausses et les fausses manières de présenter les faits authentiques ; elle réfute, par des communications qui ne manquent pas d'être reproduites, toutes les calomnies qui viennent à se faire jour contre l'Eglise et ses représentants. Sa polémique et sa propagande sont, du reste, conduites en toute loyauté, et il me plut d'entendre raconter au président qu'il avait plusieurs fois refusé de répondre à certaines attaques parce que, après examen, elles lui avaient paru justiGées.
Il me faudrait parler des ministres anglicans avec lesquels, sur le point de partir, je me trouvai mis en rapport. C'est l'un d'entre eux que je suis allé voir dans son rectory de l'île Staaten — un très pieux et très zélé, que j'ai connu à Paris étudiant modèle. Il est ritualiste et il me présente à plusieurs de ses confrères qui partagent ses façons de penser et d'agir : deux jeunes vicaires de la Trinité, et un vieux chanoine, la distinction même. Ils me font revivre les plus chers souvenirs d'Angleterre. L'heure des toasts arrivée, je réponds à celui qu'on me porte en proposant à mes hôtes la santé d'un personnage qu'ils aiment pour ses idées, et moi pour sa personne, lord Halifax. « Messieurs, dit ensuite le chanoine, je vais porter un toast pour lequel je ne doute pas que vous vous unissiez à moi de tout votre cœur. Mais pour celui-là, on se tient debout : à Sa Sainteté le Pape Pie X! " Et il nous raconte ses sou-
(1) Le vice-président est M. W.-J. Carr; les vice-présidents honoraires, MM. Charles Bonaparte, de Baltimore, et W. Bourke Cockran, de New-York.
venirs de Rome, ses pèlerinages aux grands sanctuaires, Taudience qu'il obtint du « Saint-Père « . L'Eglise épiscopalienne d'Amérique, par le peu que j'en ai vu durant mon voyage, semble subir les mêmes courants que celle d'Angleterre. J'ai parlé de celle-ci ailleurs (1).
Parmi les visites de la dernière heure, j'ai noté celle que je Gs à M. David A, Munro, le directeur, ou, comme on dit en Amérique, l'éditeur de la Norlh American Review. Les bureaux de cette Revue, l'une des quatre ou cinq plus grandes certainement qui existent au monde, n'ont rien qui en impose. Il faut, pour atteindre à la direction, traverser les encombrements de cette immense usine à idées qu'on appelle la maison Harper; et l'on n'y fait pas queue dans des antichambres qui rappellent celles de la Revue des Deux Mondes ou du Correspondant. A vrai dire, je n'attends pas. Immédiatement admis dans le tout petit cabinet de travail de M. Munro, je lui présente la lettre d'introduction que m'a donnée le professeur Egan. Il y jette un coup d'oeil et me la restitue : " Vous m'êtes présenté par un des hommes que j'estime le plus et qui écrivent le moins lisiblement. Dites-moi vous-même l'objet de la visite. » Je lui fais connaître mon désir d'apprécier dans sa Revue la crise politico-religieuse dont souffre la France, et qui me paraît fort mal comprise aux Etats-Unis. « Comment verriez-vous l'article? >' Je le lui indique en deux minutes : " Eh bien, écrivez-le. — Sous quel titre? — Vous en êtes le meilleur juge. — Pour quelle date? — Quand vous serez prêt. » Nous nous quittons et, deux mois plus tard, un prêtre catholique de France, sans qu'on changeât un mot à son manuscrit ni qu'on exprimât en note la plus petite réserve, publiait dans la Norlh American Review un
(1) Voir le chapitre c Anglicans et Romains » dans Quelques motifs d'espérer (un vol. in-12, cher Lecoffre).
article OÙ il expliquait la conduite du gouvernement contre les congrégations en un sens tout à fait contraire à celui (ju'avait défendu, quelques mois plus tôt, un des rédacteurs habituels du même périodique. On soumet au lecteur les divers éléments des questions en litige ; c'est lui-même qui est responsable de ses opinions.
11 faut, dit-on, brusquer les adieux. Brusquons-en tout au moins le récit.
Comme il a commencé, mon séjour s'achève dans le recueillement du monastère Saint-Paul. J'aime à me rappeler notre dernier entretien du soir, dans la salle de récréation, après le souper silencieux. Je revois la prière faite en commun dans la chapelle sombre, groupés devant le maître-autel ; et la visite, qui suit, dans la chambre où a travaillé, souffert, expiré, ce grand ami de Dieu, le Père Hecker.
La nuit n'est pas brillante comme sommeil. Sans la pensée de ceux que je vais retrouver en France, sincèrement je serais trop triste
De bon matin je dis la messe dans la pieuse église. C'est la dernière sur le sol américain; je l'offre en action de grâces pour les joies et les forces reçues. Après le déjeuner rapide, je serre la main aux missionnaires qui m'ont accueilli si fraternellement; j'embrasse le Père Doyle; je me mets à genoux devant le vieux Père Deshon qui s'émeut, lui aussi, en me donnant sa bénédiction ; et je pars sans ajouter un mot.
La Lorraine, aux chers souvenirs, est prête à appareiller. Les amis venus dire adieu endorment de leurs entretiens la douleur de se quitter. Les voyageuses
reçoivent des bouquets. Pour la deuxième fois la cloche avertit ceux qui ne partent pas ; ils redescendent la passerelle, et derrière eux on la retire. Je n'aurais jamais cru qu'un acte si simple offrît tant de solennité. C'est bien la séparation ; nous ne tenons plus au continent. Ainsi notre âme se détachera du corps, pour un plus grand voyage.
Le bateau part, majestueusement. On se fait encore des signes, mais déjà l'on ne s'entend plus ; et bientôt l'on cesse de s'apercevoir. Les deuxrivcs de l'Hudson s'écartent, s'éloignent ; la baie s'élargit en cercle, et nous cinglons vers les Narrows, l'étroit et difficile chenal qui sert d'entrée — non, hélas! de sortie — entre Long Island et Staaten Island. Mes yeux ne quittent pas New- York. La lumière brumeuse de ce matin d'automne estompe les arêtes vives des sliij scrapers; et les fumées blanches qui s'accrochent à eux, sans pouvoir atteindre au sommet, leur dessinent des contours, les habillent de draperies flottantes. On dirait qu'à cause des adieux ces géants eux-mêmes s'efforcent à paraître doux.
Est-ce que vraiment notre Amérique va disparaître? La plupart des passagers pensent à leurs familles, et j'en vois qui pleurent. Moi aussi, je laisse sur ces rivages de vives affections; mais, autant ou plus que sur elh's, je m'attendris sur la terre libre et forte, sur le pays qui n'a point déçu mes attentes :
Sweet land of liberty!
Tombée d'un bouquet d'adieux et poussée par la brise d'ouest, une rose, de celles qu'on appelle American henufics, roule vers moi sur le pont, comme une symbolique réponse à mes sentiments... Ceux-là peut-être ne sont pas le mieux instruits des puissances du cœur, qui n'ont aimé que des personnes. Humanité, progrès, religion, des mots
pour les uns ; les vraies grandes choses pour d'autres. Nous passons tout près de la statue de la Liberté. C'est du côté de l'Océan qu'elle brandit sa torche colossale. En même temps que le geste d'éclairer, elle fait à ceux qui s'éloignent le geste de dire adieu, mais si noblement et si fermement, qu'elle semble y ajouter l'exhortation : " En avant! courage! » Telle, du moins, je crois l'entendre et la comprendre, cette voix de la Liberté. Alors je refoule mes autres impressions; la vaillance me revient, et je me promets, je promets à Dieu, de porter au vieux monde, humble missionnaire, ma part du message de vie. C'est pourquoi j'ai écrit ce livre.
Belleme, 1904.