‹ Au pays de "La vie intense."Chapitre 31 sur 47 · LE PROPHÈTE ÉLIE III · texte numérisé non relu

LE PROPHÈTE ÉLIE III

Saint-Sulpice aux Etals-Unis. — Chez les Paiilistes. — Un patriarche.

— Ecoles primaires : celle de Saint-Paul; celles de la ville. — L'enseignement du patriofisme. — Morale; histoire; géographie.

— L'université Columbia; pauvreté à l'américaine. — Elie III le Restaurateur, — Jachère religieuse. — Une carrière de prophète. — La cité de Sion. — A la conquête de New-York. — Une ville inconvertissabic. — Succès de ridicule. — Dowie et la presse. — Une séance à Aladison Square. — Musulmans d'Amérique.

Entre les deux hospitalités qui m'étaient offertes, au tjrand séminaire de New-York et chez les Paulistes, j'avais cru pouvoir faire un partage égal de mes derniers jours Mais le séminaire est tellement éloigné de la ville que je dus, sous peine de passer la moitié du temps en route, le quitter le surlendemain démon arrivée. Ce ne fut pas sans regret. Les Sulpiciens qui le dirigent unissent, comme nous avons eu déjà occasion de le dire à propos de Raltimore, les avantages de la formation française et de l'américaine. M. Magnien et M. Hogan semblent avoir fait école. Leurs traditions de science et de piété solide revivent ici tout entières chez le supérieur, M. James Dryscoll, un de mes condisciples de Paris; chez M, Bruneau, un Français grand

KETOLR A NEW-YORK SiO

exégète; chez tous ceux de leurs confrères avec qui j'ai pu m'eatretenir.

S'il n'était construit, magnifiquement d'ailleurs, au centre d'une campagne déserte (à Dunwoodie, dans le canton de Yonkers), le grand séminaire de New- York pourrait rappeler celui que les Sulpiciens ont à Issy, près de Paris. Au matériel comme au moral, il semble tout d'abord qu'on se retrouve en France; mais pour peu qu'on oliservede près, on s'aperçoit vite des changements que la diversité du milieu fait subir à des organismes d'abord tout semblables. Nos séminaristes n'ouvriraient-ils pas de grandsyeux s'ils entraient, par exemple, dans ces salles de gymnastique entourées de bains et d'appareils à douches; s'ils étaient admis dans ces salles de lecture où se consultent librement les revues et les grands journaux ; s'ils voyaient, en récréation, leurs confrères d'Amérique se livrer sans soutane, et même sans redingote, à leurs sports favoris? Je n'ai pas fait d'enquête sur les cours. D'après les programmes et les auteurs, ils ne me semblent pas différer beaucoup de ce qu'ils sont en France. Cependant, soit dit sans jeter l'ombre d'un soupçon sur l'esprit traditionnel dont ils s'inspirent, je trouve que les questions n'y sont pas mal adaptées aux besoins présents. En philosopîiie, par exemple, j'aime assez voir les études de seconde année indiquées en ces termes : «origine de l'univers, génération sr»ontanée; idée matérialiste de la vie; évolution périodicjue; transformisme; descendance de l'homme; évolution moniste;si l'on peut admettre l'évolution; distinction entre l'homme et l'animal. »

Tant philosophes que théologiens, le séminaire comprend 158 élèves, dont 140 appartenant au diocèse de New-York. Le diocèse de Brooklyn a jugé bon de se bâtir tin séminaire à part; on y compte i5 élèves. 11 semblerait, lorsqu'on ignore, comme nous, les questions locale.^.

qu'autant vaudrait-il concentrer les forces et les ressources.

Après deux jours d'allées et venues, je m'installe donc à New-York même, chez les bons Paulistes. Les lecteurs se souviennent peut-être de l'édifiante surprise que me causa, au premier séjour, l'austérité de ce monastère. Je ne sais si c'est pour avoir, durant le voyage, traversé toutes sortes d'expériences, je ne m'y sens, à celte fois, nullement dépaysé. Le Père Elliott est à Washington, mais je retrouve le Père Doyle et les autres amis. J'y fais plus intime connaissance avec le Père Burke, rédacteur du Catholic World; avec le Père Mac Millan, qui est spécialement chargé de l'école paroissiale; avec le Père Hughes, le très distingué Assistant dont la fine discrétion et la modestie m'avaient naguère presque intimidé.

11 en est d'autres dont les noms m'échappent et qui pourtant m*ont frappé par leurs allures si simples et si séduisantes. Quelles natures généreuses et droites! J'entends encore l'un d'eux dire comme la chose la plus naturelle et sans étonner aucun de ses confrères : « C'est vrai qu'on apprend beaucoup dans la vie de missionnaire. Je n'aurais jamais cru, avant de confesser, qu'un gentleman pût mentir. » Mais celui qui me fait le plus d'impression de tous, c'est le supérieur de la congrégation, le Père Deshon, que je n'avais pas encore vu. C'est le seul survivant des premiers compagnons d'Hecker; et il est plein de souvenirs sur le pieux fondateur. Il a quatre-vingts ans et plus. Très grand, très maigre, orné d'une barbe étroite, qui lui descend jusqu'à la ceinture, c'est le type achevé des Pères du désert. Avec la liberté que permet sa condescendance très paternelle et même très tendre, je lui dis que saint Antoine devait lui ressembler : « Je n'en sais rien, répond-il; mais on me donne plutôt le surnom de

saint Nicolas. » Le Père Deshon est mort quelques mois après mon voyage. C'est un des souvenirs de ma vie que d'avoir entrevu ce patriarche et d'avoir été traité par lui comme un fils (1).

Qu'on me permette, une dernière fois, de revenir sur les questions d'enseignement. Si l'on pouvait connaîtie k fond l'éducation d'un peuple, on ne ferait pas que comprendre son état actuel, on saurait son avenir.

La paroisse des Paulistes compte dans son école 590 garçons et 601 filles, élevés ensemble par 22 institutrices laïques. Avec le Père Mac Millan, j'assiste au début d'une de leurs journées. A neuf heures du matin, après s'être groupés dans leurs classes respectives, ils arrivent, marquant le pas et d'une belle allure militaire, au grand amphithéâtre. Ils récitent la prière et chantent un cantique; nous leur adressons quelques mots, et ils repartent en classe. Cela fait une jolie troupe de neuf cents enfants entre six et quatorze ans. Nous montons au Kindergarten ou asile, qui compte 200 bébés au-dessous de six ans, tous de mine joyeuse et entretenus dans la sagesse par des exercices très variés. Les gestes et les mouvements en commun se font comme en nos bonnes écoles. Ce qui m'amuse le plus est d'entendre répéter à quelques-uns d'entre eux les histoires expliquées la veille. JegoiUe aussi beaucoup leur naïf cantique : « Je suis un petit caliio-

(1) Ha été remplacé à la tête de la congrégation par le Père Georj^e M. Searle, un converti, docteur de Harvard, professeur à l'école navale avant d'entrer dans les ordres, et, depuis, directeur de rOh.servatoire à l'université catholinue de Washington. Plus encoi-e ({(ic par sa science, reconnue de tous, il s'est i.nposé au choix des Paulistes par son zèle et sou éloquence d'apôtre.

lique, — et chrétien est mon nom; — j'appartiens à la sainte Église, — qui est toujours la même (1). "

L'un des principaux soucis des écoles primaires à New- Vork est d'inspirer aux enfants le patriotisme et les sentiments civiques. Nulle part ce n'est plus opportun qu'en celte ville cosmopolite où chaque année les étrangers déharquent par centaines de mille. Le drapeau national est l'objet d^'un culte visible : une loi de l'État exige qu'il fiotte à l'extérieur des écoles pendant les classes ; il est placé bien en vue à l'intérieur et salué chaque matin par les élèves; quelquefois on en met un tout petit aux mains des écoliers qui, en mesure, le brandissent et le serrent sur leur cœur. On leur apprend à tous les hymnes nationaux, America, Star spangled Banner, Ha il Columbia, Baille H y mil of ihe Republic; Home, sweet Home; The American Flag. Rien n'est expliqué si souvent ni avec tant de soin que la Déclaration de l'Indépendance et la Constitution des États-Unis : même dans les quartiers italiens, allemands, slavoniens, russes, juifs, tous les enfants reçoivent ainsi l'éducation américaine. On leur enseigne sur le même pied Ethics et Civics, la morale et le civisme. Dans les divers cahiers du « Cours d'études pour les écoles élémentaires de New-York » publiés par le département d'édution de la cité, on trouverait, avec les programmes détaillés de l'instruction proprement dite, tout ce qui touche à la formation de l'homme et du citoyen, depuis les menus détails jusqu'aux grands principes, depuis « les soins de

(1) Kn voici le texte complet :

I am a liitle calholic — And Glirislian is my name — And I belonjj to tlie holy Cluircli — In evcry âge tlie same.

I love tlie altars uhere I kneel — My Jésus do adore — I love my molher Mary too — 0 may I love lier more!

I love tlie saints of holy times — The places where they dvvelt. — I love to pray uhere saints hâve prayed, — And kneel where they hâve knelt.

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propreté à donner aux yeux, aux oreilles, à la bouche, aux dents et au nez » , jusqu'aux devoirs de la solidarité sociale et aux fondements de la vie supérieure. La religion n'est pas enseignée à l'école ; et convenons qu'elle ne pourrait l'être, étant donnée la diversité des cultes auxquels appartiennent les familles des enfants. Mais ce n'est pas à dire que, comme chez nous, on n'ose y prononcer le nom de Dieu ou qu'on y supprime dans les dates anciennes la mention ;< avant Jésus-Christ » . Je lis dans les instructions relatives à l'enseignement moral : « Le sentiment du respect est essentiel à la moralité. Tout ce qui éveille chez les enfants le sentiment de la dépendance à l'égard d'un pouvoir supérieur; tout ce qui leur inspire un religieux étonnement devant l'ordre, la beauté ou le mystère du monde ; tout ce qui suscite chez eux le sentiment du culte ou les remplit d'admiration pour la vraie grandeur, est apte à développer le respect... La pierre angulaire de la dignité personnelle ne repose pas sur l'égoïsme, mais sur un principe, sur la volonté d'être fidèle à ce qui est bien, parce que c'est bien et quoi qu'il en arrive ; sur la volonté d'agir avec fermeté dans le droit tel que Dieu nous donne de le connaître, lo act wilhfirmness in ihe rightas Godgives us to see the right. »

On recommande avec un grand soin de bien convaincre l'enfant que la coopération et le désintéressement sont indispensables à la vie sociale et qu'il est un membre actif, non seulement de l'école, mais de la famille, du voisinage, de la cité, de l'Etat et de la nation. « Le caractère moral, ajoute-on, ne saurait être pleinement développé tant qu'on n'a pas transféré du dehors au dedans le siège de l'autorité : un homme moral s'obéit à lui-même. Chaque enfant, si jeune soit-il, doit être constamment aidé à se diriger et à se gouverner seul. Il faut, pour cela, faire appel à l'initiative et aux ressources propres, développer le sentiment

■àbi AL PAYS DE LA VIE IXTENSE

de riionneur de telle sorte qu'il maintienne Tordre sans surveillance, arranger tout pour Téveil et rexercice de la responsabilité. » Une place, est-il dit plus loin, doit être faite, dans renseignement, c: à certains aspects de la civilisation moderne qui sont de nature à développer Tesprit social n ; il faut parler, suivant le cas, des hôpitaux, des sociétés pour la protection de Tenfance et pour celle des animaux, des maisons pour orphelins, vieillards etinGrmes, des colonies de bon air, de toutes les institutions vouées au bien public. On insistera sur les actes d'héroïsme et d'abnégation des soldats, des inventeurs, des agents de police, et sur ceux que les citoyens accomplissent dans la vie ordinaire. « On ramènera sous toutes les foi mes cette vérité fondamentale, que réussir dans la vie signifie beaucoup plus que gagner de l'argent. » Jamais enfin on ne l'oubliera, ce les méthodes efficaces en éducation morale sont positives bien plutôt que négatives. Dans un esprit qui s'intéresse au bien, qui met en haut son idéal, qui cherche à aider les autres, il n'y a pas déplace pour le mal. L'amour est un meilleur et plus fort mobile que la crainte » .

Il est fâcheux que l'espace nous manque pour donner ridée des cahiers qui se rapportent à la grammaire, à l'arithmétique, à la géométrie, à l'histoire naturelle, à la musique et aux jeux, au dessin, à la construction, à la couture et à la cuisine ; mais je ne puis me résigner, en ce qui concerne l'histoire et la géographie, à ne pas montrer, au moins par le programme de la section supérieure, de quelle façon moderne et pratique les jeunes Américains étudient leur propre nation.

L'écolier ayant appris, dans les sept premiers cours, une brève histoire des différents pays et principalement de l'Angleterre, étudie, dans les deux divisions du huitième cours, l'histoire des Etats-Unis. Une première partie s'étend depuis l'époque de la découverte jusqu'au vote de la Cons-

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titution, dont le texte est étudié et expliqué avec le plus grand soin. La seconde partie va jusqu'aux tout derniers événements et donne Toccasion de voir, en même temps que les faits, les questions économiques et sociales qui y sont étroitement mêlées. Voici, du reste, le sommaire de cette dernière section : « 1. Formation nationale (1789-1865). Partis politiques. Accroissement du territoire. Economie . banques nationales, trésor indépendant, tarifs. L'esclavage; les droits de l'Etat. La guerre civile et ses effets sur le pouvoir du gouvernement; abolition de l'esclavage; conséquences économiques. — 2. Keconstruction. Suffrage des nègres. Constitutions récentes. Les décisions de la Cour suprême et les amendements XIV et XV de la Constitution. — 3. Progrès économique (1870-1903). Population; immigrants; accroissement des villes. Questions monétaires. Manufacture et commerce. Inventions et découvertes. — 4. Les leaders dans l'Etat, la littérature, les sciences et les arts. — 5. Les Etats-Unis comme puissance dans le monde, the United States a World Power. La guerre espagnole; les possessions étrangères. Doctrine de Alouroe : affaire du Venezuela. Influence sur la diplomatie du monde ; la Cliine ; le tribunal de la Haye. — 6. Questions civiques. Amendements à la Constitution fédérale. Gouvernement de l'Etat de New-York; les trois pouvoirs. La cité de Xew-York et son gouvernement; administration et impôts. -^

La géographie — qui a commencé par la simple description de New-York, et qui s'est continuée par des notions générales sur la terre et les continents, par l'étude des deux Amériques ou « hémisphère occidental » , de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, ou « hémisphère oriental " — donne ensuite une année à l'Aniérique du Nord en insistant sur New-York; un semestre cà l'Amérique du Sud et à l'Europe, où elle étudie spécialement et, « dans l'ordre de leur importance relative » , les Iles-Britanniques,

l'Allemagne, la France, la Russie, l'Autriche, l'Italie; un semestre à l'Asie, à l'Afrique, à l'Océanie et aux Philippines. La première partie de la dernière année est consacrée à une revision de la géographie astronomique et physique en général, puis à l'étude comparée de l'Amérique du Nord et de l'Europe. La seconde partie ne s'occupe que de géographie commerciale. En voici le sommaire : « Revue des États-Unis et de leurs possessions coloniales, pour établir une base de comparaison entre ce pays et les autres grandes nations commerciales, colonies comprises, dans cet ordre logique : 1. Lieu, climat, surface, drainage, voies fluviales et irrigations artiûcielles ; comparaison des hauteurs de l'est et de l'ouest, altitude, escarpement, étendue. — 2. Ressources : sol, forêts, gisements miaéralogiques et pétrolifères, pêcheries.

— 3. Industries et occupations en tant que déterminées par les conditions physiques : agriculture, élevage, bois de constructions, batellerie, pêche, mines^ carrières et manufactures. — 4. Productions animales, végétales, minérales, et fabriquées; zones des principaux produits.

— 5. Commerce : routes dans leur rapport avec les conditions physiques et industrielles; moyens de transport et de communication; service des postes, du télégraphe et du téléphone; voies ferrées et voies navigables, vitesse et avantages comparés; effet sur l'immigration; exportations et importations. — 6. Principales villes : centres de manufactures, de commerce et de chemins de fer; position et importance en tant que déterminées par les conditions physiques et industrielles; causes de la naissance et du développement des villes les plus importantes des États-Unis, comme New-York, Chicago, Philadelphie, Raltimore, Boston, Saint-Louis, Denver, San Francisco, la Nouvelle-Orléans, Piltsburg. — 7. Développement social pa pap et de ses colonies ; l'influence du lieu, du climat,

du drainage, des ressources naturelles, des industries, des transports et communications; condition des habitants au point de vue de l'éducation, de la culture littéraire et artistique, de la langue; grandes universités; avancement scientifique d'après les découvertes, les inventions et les travaux du génie civil; coutumes; gouvernement. — On passera brièvement en revue les autres contrées du monde les plus commerciales, et en particulier celles qui font des affaires avec les États-Unis : Grande-Bretagne, France, Allemagne, Russie, Italie, Chine, Japon, Brésil, République Argentine. »

Voilà donc un rapide aperçu du degré minimum de formation proposé à un citoyen ordinaire des États-Unis. Une visite à l'université Columhia, qui est la quatrième par le nombre des élèves (I), nous permettrait d'étudier une fois encore le haut enseignement. Mais la question est de celles que nous avons rencontrées déjà, et il est temps de prendre garde aux dimensions de notre récit. Disons quelques mots seulement de ce qui est propre à Columbia.

(1) Les statistiques du Bureau d'Éducation donnaient (en suivant l'ordre alphabétique des États) les chiffres que voici pour l'année scolaire 1900-1901, la dernière dont ait paru le recensement : université de Californie, à Berkeley, 1,951 étudiants et 1,386 étudiantes; Yale, 2,413 étudiants et 127 étudiantes; université d'Illinois, à Champaigne, 2,01i-0 et 465; université du Xord-Ouest, à Evauston, 2,099 et 530; Harvard, 4,288 étudiants, pas de jeune» filles; université de Michigan, à Anu Arbor, 2,881 étudiants et 831 jeunes filles; université de Minnesota, à Minneapolis, 2,417 et 996; université Washington, à Saint-Louis, 1,322 et 764; université de Xebraska, à Lincoln, 1,24V et 1,012; Gornell, à Itbaca, 2,397 et 583; Columbia, 2,657 et 429; université de Wisconsiu, à Madison, 1,945 et 674. — Nous ne donnons pas les chiffres inférieure à deux mille.

Sa première particularité est de réunir sous une même direction, tout en leur laissant quelque autonomie, cinq établissements distincts: l'université proprement dite, avec ses facultés de droit, de médecine, de philosophie, d'économie politique et de sciences ; une école de sciences appliquées, réservée aux hommes ; une école normale pour préparer des professeurs aux enseignements primaire et secondaire ; un collège ordinaire pour garçons, et un autre pour jeunes filles. Ce dernier établissement, appelé Baruard collège^ est un des plus avancés qu'il y ait aux États-Unis. Intimement affilié à l'université, jusqu'à être représenté dans ses conseils et à avoir le même président qu'elle, il donne toutefois à ses propres élèves un enseignement séparé jusqu'au baccalauréat inclusivement. Il les envoie ensuite aux mêmes cours que les étudiants.

Mais le trait le plus remarquable de l'université Columbia, c'est sa pauvreté. Comme, devant le jeune secrétaire que le président, M. Nicolas Murray Butler, m'avait donné pour cicérone, je m'extasiais sur la beauté des édifices et la richesse des installations, il se mit, le plus gravement du monde, à se lamenter de tout ce qui manquait encore et de l'insuffisance des dons que l'on recevait. Misérable Columbia! Lisons, dans le rapport annuel du président, quel est son état financier au 30 juin 1903, L'université, y compris l'école des sciences appliquées et le collège de garçons, possède en immeubles 22,831,364 dollars, et en revenus divers 1,034,278 dollars; mais son budget est de 1,154,209 dollars. Barnard collège et l'école normale, qui possèdent respectivement des biens pour 1,373,185 et pour 2,333,358 dollars, avec des revenus de 80,602 et 221,767 dollars, dépensent l'un 104,227, et l'autre 310,969 dollars. Pour compenser la différence entre les recettes et les revenus, il semblerait à de pauvres Européens que les dons annuels seraient capables de suffire, attendu

qu'ils se sont montés, entre juin 1902 et juin 1903, à près de neuf millions de francs, exactement 1,721,895 dollars. Mais en fait, dit le rapport, :c les besoins de l'Université demeurent non satisfaits - . Il y a des dettes à éteindre, il y a des améliorations qui s'imposent, il y a un terrain limitrophe qu'il est indispensable d'acheter sans retard. Le prix de ce terrain doit absolument, musty être donné à l'université, ci : 2,000,000 de dollars. Pour l'extinction des dettes, il en faut 2,900,000; pour les constructions, 2,500,000; pour assurer un revenu qui suffise aux besoins les plus urgents, io meet thc most pressing needs, 2,600,000. Au total, donc, 10,000,000 de dollars, cinquante millions de francs, voilà, pas un sou de moins, c: ce que demande Columbia pour être digne de Neiv-York et se montrer à la hauteur de ses responsabilités •■ . M. Buttler ne doute pas que " New York et les amis de l'enseignement supérieur dans tout le pays ne répondent à cet appel, pour peu qu'ils réfléchissent à la grandeur de la tâche que remplit l'université et à l'urgence de ses besoins ': . Il faut bien noter que la demande ne s'adresse pas aux pouvoirs publics, dont l'université ne reçoit absolument rien, mais à la seule générosité des particuliers. Que diraient, en France, les évêques protecteurs de nos universités libres si, dans leur assemblée annuelle, ils entendaient le recteur conclure ainsi son rapport : « Nos immeubles valent 135 millions de francs, nos revenus sont de 7 millions, nous avons reçu en offrandes l'an dernier 9 millions : donnez-nous cinquante millions de plus, et nous nous tirerons d'affaire? »

La chance qui ma suivi dans tout le voyage fait coïncider mon séjour de New-York avec deux événements dignes d'attention chacun dans leur gcMire -. la mission du

prophète Élie III, et les élections municipales. Parlons d'abord d'Élie III.

Nous avons constaté, on se le rappelle peut-être (1), que la moitié des Américains n'appartiennent à aucune Église, mais qu'ils ne sont pas pour cela dépourvus de sens religieux ni d'une certaine croyance à Dieu, à la vie future, à l'excellence de l'Évangile. Beaucoup, parmi eux, se tiennent pour satisfaits de cette sorte de christianisme diminué et inconsistant; mais beaucoup aussi cherchent une réponse plus complète à leurs besoins d'àme et une plus abondante participation à cette vie supérieure pour laquelle, aux heures généreuses, chacun de nous se sent fait. Ces chercheurs de baane volonté, dont le Père Hecker demeurera le type, viennent-ils à rencontrer le catholicisme, ils y trouvent pour jamais le repos de leur cœur. D'autres s'arrêtent en quelqu'une des Églises protestantes. D'autres enfin errent au hasard, brebis sans berger, proies trop faciles pour les imposteurs et les illuminés qui poussent tout naturellement sur cette sorte de jachère religieuse. De là celte multitude de sectes bizarres et pourtant nées d'un sentiment respectable, qui surprennent, au premier abord, dans un pays aussi pratique et aussi moderne On ne commence que depuis peu d'années à en voir diminuer le nombre ; et peut-être faut-il attribuer ce fait aux progrès de notre Église qui, devenant de plus en plus visible et inspirant toujours moins de préventions, attire par là même beaucoup plus aisément les âmes en quête de vérité.

De tous les étranges prophètes qui, avec plus ou moins de bonne foi et de désintéressement, exploitent aujourd'hui la siluation que nous venons de décrire, il n'en est certainement pas qui égale en audace ni en succès John

(1) Voir chap. n, p. 23.

illexander Dowie, fondateur de « rÉglise chrétienne catholique de Sion » , et se disant envoyé de Dieu comme Elie le Restaurateur, pour étahlir sur terre, avant que le Seigneur vienne, le règne parfait du bonheur et de la justice.

Xé à Edimbourg en 18 i7, il est emmené en Australie par sa famille dès Tàge de treize ans et s'y forme aux affaires. Il revient dans sa ville natale étudier la théologie; puis, il retourne à Sydney comme pasteur de l'Eglise congrégationnelle. En 1878, il se sépare de ses collègues pour établir une secte à lui. Il prétend relever la puissance méconnue de la prière ; il condamne les soins de la médecine, et se met à guérir les malades en invoquant Dieu. La renommée lui vient. Il se rend à Chicago l'année de l'Exposition, et il y pose, en février 1896, les fondements de son Eglise. Il proclame sa mission divine : " Jésus nous dit que Jean-Baptiste était le .Messager de l'Alliance et le prophète Elie. Jésus et le prophète Malachie disent que le Messager de l'Alliance et le prophète Elie doivent revenir. Si donc nous sommes le Messager de l'Alliance, nous devons être aussi Élie le Restaurateur, puisqu'ils ne forment qu'une personne. Déclarer que nous sommes cette personne est un grand blasphème, ou c'est un fait énorme et de la dernière importance pour le monde entier. Xous n'avons pas pris cette décision sur nous. Elle nous a été imposée par Dieu même. Si nous avions été trompé, ce serait Dieu lui-même qui nous aurait trompé. Or cela est impossible. " — Donc il est envoyé de Dieu, avec la puissance d'Elie et la mission de tout restaurer.

Il faut être juste. Élie III (le second est Jean-Baptiste) n'abuse pas de son autorité pour accomplir trop de bouleversements. Sa doctrine reste celle des puritains, avec un calvinisme moins farouche et une plus grande part attribuée au rôle du démon dans ce monde. La morale

qu'il prêche est plutôt sévère, et sa cité idéale sera « une ville pure à Tusage d'un peuple pur, a clean ciUj for a clean people. » Le seul inconvénient immédiat de son système est de supprimer tous médecins et tous soins médicaux, les malades ne devant être guéris que par la seule prière. 11 n'a pas inventé cette utopie ; mais il en provoquera une application si dangereuse, que les tribunaux devront plus d'une fois s'en mêler.

Eloquent et fascinateur, Dowie ne manque pas de séduire assez vite des esprits généreux et faibles qui, le prenant en effet pour l'envoyé de Dieu, se déclarent prêts à le suivre et font entre ses mains l'abandon de leurs biens comme de leurs personnes. Il les organise en association, achète un vaste terrain sur les bords du lac Michigan, à une heure et demie de Chicago, le cède par lots à ses disciples et bâtit avec eux une ville sainte qu'il appelle Sion. Commencée en février 1899, la nouvelle Mecque compte déjà dix mille habitants, tous soumis au pouvoir absolu de Dowie. Le prophète, naturellement, est théocrate, et à son profit. \'e^t-il pas ridicule, demandet-il, de supposer que Dieu délègue son pouvoir à des électeurs? Du reste, il ne gouverne point mal les affaires de son peuple. La banque, l'imprimerie, la fabrique de boutons, la dentelle, tout semble prospérer sous sa direction, et la forlune de la communauté s'élève, s'il faut l'en croire, à 23 millions de dollars : les cinq centièmes lui appartiennent en propre; mais, de fait, c'est lui qui dispose de la totalité. Son pouvoir ne s'exerce pas qu'en matière de finances ; il ne tolère dans Sion ni liqueurs, ni tabac, ni remèdes, ni viande de porc, ni théâtres, ni jeux, ni maisons mal famées, ni ' impureté » quelconque. De temps à autre une tournée de propagande augmente la renommée de la ville sainte et en améliore les finances. Chicago, toute voisine, est un champ presque illimité

pour cet apostolat ; en dépit des moqueries de la presse, chaque discours qu'y va faire le prophète suscite des disciples et de pieux actionnaires.

Tel est le personnage qui a résolu de conquérir le peuple de Xew-York. Le 1" octobre de cette année 1903, « au nom du Christ, roi des rois >; , il lui annonce, par un message solennel, qu'il lui fera « une Visitation en sa qualité d'Éliele Restaurateur, et accompagné d'une légion de trois mille messagers de l'Armée restauratrice de Sion, pour proclamer : 1° l'Evangile éternel du royaume de Dieu; 2° repentir, restitution, salut, guérison et sainte vie ; 3 " le baptême par triple immersion ; 4" l'obéissance aux onze commandements et à la coopération chrétienne dans l'Eglise, la famille, les affaires et l'Etat; G" la chute de toutes les formes d'apostasie, d'organisation secrète et de tyrannie; 1° la restauration de toutes choses suivant la parole des Actes III, 19, 26 (1) » .

Elie III avait compté sans la malice de New-York. Aucune cité n'est moins naïve; et, s'il est quelque chose au monde qui rappelle l'esprit parisien, c'est, je crois, l'esprit new-yorkais. Le premier jour, 16 octobre, tout se passa bien. On assista avec une curiosité plutôt sympathique à l'arrivée des trois mille conquérants, vêtus d'uniformes extraordinaires, et à leur première réunion dans Timmense hall de Madison square. Dowie, en bonne humeur, daigna sourire aux photographes postés sur son passage : « Vous m'avez pris sous toutes les formes, leur dit-il ; quand me prendrez-vous les pieds en l'air et la tête en bas? « Mais la situation ne tarda pas à se gâter. Les journaux parlèrent du prophète moins respectu" nsement qu'il ne luiconvenait. lis racontèrent, avec la même liberté

(1) Les deux versets indiqu's rapportent des paroles de saint Pierre iuvilaat les Juifs au repentir et à lu pénitence.

que s'il se fût agi d'un simple mortel, que Mme Dowie s'était laissé voler un bijou de grand prix; que la police avait saisi la voiture du prophète sur son refus de payer une certaine amende ; enfin que le ménage s'étnit installé splendidement dans un hôtel luxueux, tandis que les pauvres soldats de Vost, logés en dortoirs assez primitifs, avaient pris des rhumes et toussaient lamentablement durant les séances. Surtout ils donnèrent, des séances mêmes, des comptes rendus aussi exacts qu'irrévérencieux, où l'on voyait Élie III pontifier en grande robe blanche et dire de solennelles insanités devant ses trois mille fidèles en admiration, mais aussi devant une foule affreusement sceptique et moqueuse. Les deux séances du matin se passaient pour le mieux, car les New-Yorkais, tout à leur travail, n'y venaient guère qu'au nombre d'une centaine; le soir, à huit heures, il y en avait tant que la salle en pouvait tenir, c'est-à-dire plus de cinq mille, et qui ne songeaient qu'à s'amuser. Quand le prophète interrogeait son 05^ .* «Croyezvous que je suis l'envoyé de Dieu, Elie le Restaurateur? ^ toute la salle répondait : « Oui! Oui! r sur un ton joyeux qui n'était pas du tout de mise. Quand il invitait à se lever ceux qui se sentaient touchés de la grâce et voulaient recevoir le baptême, c'étaient cinq mille convertis qui surgissaient comme un seul homme. Et, après une heure de ces exercices, comme on en avait assez de son éloquence, un peu monotone et difficile à suivre dans une si grande salle, on commençait à s'en aller. Il ordonnait à tous de rester, mais on ne l'écoutait guère. Il entrait alors en fureur, les menaçait, eux et leur ville, des pires châtiments du ciel; rien n'y faisait, et la cérémonie trop longue se serait achevée devant des banquettes vides, si l'armée sainte n'était demeurée attentive jusqu'au bout. Un soir, cinq cents étudiants de Columbia s'installèrent dans la salle, saluèrent de chants corn: ue le pauvre Dowie,

renversèrent les bourses qu'on faisait circuler pour la quête, se laissèrent poursuivre en riant par les soldats de Vost et ne cédèrent qu'à Tintervenlion de la police.

Jamais les reporters n'avaient été à plus belle fête. Les journaux étaient pleins des sermons et des aventures de Madison square, le tout conté on ne peut plus gaiment. Un jour le prophète maudissait le Pape, et le lendemain il se faisait fort de le convertir ; une autre fois il célébrait la vertu de son Cls qui, âgé de plus de trente ans, " n'avait jamais été embrassé de façon inconvenante » . Les souscriptions faisaient long feu ; le plus beau chèque reçu par Dowie avait été reconnu faux par la banque où il s'était empressé de l'aller toucher. Bref, les sujets de plaisanterie ne tarissaient point. Le prophète, indigné, se mit à invectiver la presse, et à en accabler les représentants de tous les anathènies qu'il put trouver dans la Bible. Plus il se fâchait, plus on riait. C'était uu échec formidable.

Il trouva encore moyen de l'aggraver en cessant d'être ridicule pour devenir odieux. Un journal avait reproduit la réponse adressée par lui à son père, John Murray Dowie, qui lui demandait un secours. Le vieillard était éconduit durement et traité de « sépulcre blanchi ' . Le prophète;, dont les discours avaient fini par dégénérer en discussions avec les feuilles publiques, pensa se justifier du reproche en déclarant que cet homme n'était pas son père, et que sa mère était déjà enceinte des œuvres d'un autre quand il l'avait épousée. L'effet de cette accusation fut ce qu'il devait être, et les journaux cessèrent de rire du charlatan pour conspuer le fils sans pudeur. Douie retira à la presse les places de faveur qu'il lui avait accordées, et déclara qu'il reviendrait à New-York avec un journal à lui, qu'il saurait bien éclairer la ville et la dominer, qu'il serait l'arbitre des élections et ferait nommer le maire à son gré. En attendant, il était, pour parler net. coulé à fond. A peine

sept OU huit baptêmes furent le fruit de sa mission, et il ne fut pris au sérieux, comme disait un médecin aliéniste, que par ce qui restait de fous en liberté dans New-York et dans la banlieue.

Or, voici en quels termes la Bannière, son journal de Zion City, racontait de pareils événements : u Victoire DE NOTRE ARMÉE. Ncw-York Tcmué, comme il ne le fut jamais, par la visite d'Élie le Restaurateur. Xeu-York est ébranlé du centre à la circonférence. John Alexandre Dowie se déclare Elie le Restaurateur et est accepté comme tel par des milliers deNew-Yorkais. y^ La merveille est que ce journal, arrivé à Madison square, fut lu avec bonheur par les disciples du prophète, témoins de son échec et convaincus de son triomphe. On a la foi ou on ne Ta pa<;. Il en était de ce succès comme des guérisons opérées par le thaumaturge. Des nombreux malades qui depuis des années ont recouru à Dowie, quelques-uns ont été guéris par simple coïncidence ou par suggestion, au moins pour un temps ; la plupart sont restés dans le même état; plusieurs même sont morts pour avoir, sur son ordre, refusé toute espèce de soins, et parmi ceux-là sa propre fille. Rien n'y a fait; les échecs sont venus de ce qu'on lui a mal obéi, et son prestige est demeuré intact.

Tels que je les vois à Aladison square, ces pauvres gens me paraissent, en effet, capables de tout croire. J'ai le temps de les examiner, car c'est une séance du matin (il m'a été impossible de trouver place aux séances du soir) et nous sommes peu nombreux. Dowie, qui ne se met pas en frais, est franchement insipide dans son prêche sur la cupidité et dans ses sorties contre la Christian Science, une Eglise rivale, qui s'élève aussi contre les médecins, mais qui, ayant assez réussi, commence à prendre les allures tranquilles des autres sectes. Lorsque j'ai bien remarqué sa tête puissante, quoique dénuée de

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finesse, ses yeux qui visent à la fascination, sa belle barbe blanche, son corps assez gros et court, auquel la redingote ne donne pas tant de majesté que la robe blanche des grandes cérémonies, je ne pense même plus à lui. Un des surveillants y au début de la réunion, a obtenu, sans le vouloir, un succès de fou rire en disant qu'une société bien organisée « viderait les prisons et les maisons d'aliénés, pour y loger les armées de Sion » . Mais, à part cet incident, toute mon attention reste concentrée sur ces pauvres dupes, aux mines candides, aux traits fatigués, aux uniformes bizarres. Il est évident, comme on me Ta dit, que la plupart sont de bons ignorants et que ceux dont on fait les officiers sont des êtres à demi cultivés, plus imaginatifs qu'instruits, des excentriques qui mettent naïvement et inconsciemment leur bonheur à sorlir des chemins battus. Lorsque, après la séance, j'essaie de parler avec eux, je ne réussis à en obtenir que des quantités de petites feuilles et de bulletins de souscription avec plusieurs brochures qui se vendent assez cher. Ce qu'ils veulent et ce qu'ils pensent, c'est écrit dans ces imprimés! Quant à eux, tout ce qu'ils savent, c'est que Dieu est Dieu, et que Dowie est son prophète : mentalité de musulmans, que je ne m'attendais guère à trouver aux États-Unis. 11 y a, décidément, dans tous les pays, et au même moment, des êtres qui appartiennent aux époques les plus différentes de l'humanité. Nous ne sommes qu'en apparence des contemporains.

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