I. Ps. 83, V
terai de m'y associer d'esprit et de cœur. Il y aura une messe pontificale en plein air sur la terrasse du château : des milliers de pèlerins y assisteront. Mgr de Nancy donnera le sermon ; et, d'après sa réputation, ce sera un grand morceau oratoire. Le soir, il y aura de Dijon à Fontaine une immense procession aux flambeaux, et la solennité se terminera sur la colline par un magnifique concert.
Vous voyez, cher ami, que les Bourguignons ne font pas les choses à moitié, et que, quand on les a connus, il est bien difficile de ne pas s'attacher à eux . . ,
xvm
Paris, i8 juin 1891.
La journée d'hier marquera comme une des plus belles qui se soient jamais levées pour le Canada à Paris.
Elle a commencé par un service que M.
Mercier a eu l'heureuse idée de faire célébrer pour le repos de l'âme du Prélat qui fut son collaborateur au ministère de l'Agriculture et travailla si efficacement à faire connaître le Canada en France ; mais la cérémonie funèbre a donné occasion à une grande démonstration patriotique canadienne, à laquelle toute l'élite parisienne a bien voulu s'associer.
Vous connaissez Sainte-Clothilde, l'église paroissiale de l'archevêché de Paris, l'église fréquentée par les ducs, les marquis et les comtes du boulevard Saint-Germain, à quelques pas du Palais-Bourbon, du Pont de la Concorde et des Champs-Elysées. C'est une église bien pieuse. Le square Bellechasse, qui est en
I Extrait du Paris-Canada.
avant ^, avec ses bosquets et ses parterres, la protège contre le bruit de la rue et lui fait un rempart de solitude.
C'est l'église choisie par M. Mercier pour le service de Mgr Labelle. Le curé Gardey accéda volontiers à son désir et facilita les arrangements que notre Commissaire canadien, M. Fabre, prit pour la circonstance.
Comme prêtre canadien, M. Mercier m'avait prié de chanter le service. Je dus abréger mon pèlerinage au sanctuaire de saint Bernard à Fontaine-lez-Dijon, et rentrai à Paris dans la nuit qui précéda le service de Sainte-Clothilde.
Je ne faisais là que mon devoir. Mais que direz-vous de Mgr Lagrange, l'éminent évêque de Chartres, qui, lui aussi, était allé à Dijon pour les fêtes de saint Bernard, et qui, apprenant qu'on allait célébrer à Paris un service pour Mgr Labelle, revint en toute hâte à la capitale pour y assister?
Je l'avais vu à Dijon, mais n'avais pas eu connaissance de son retour. Quelle ne fut pas mon agréable surprise, lorsqu'en entrant hier matin à Sainte-Clothilde je l'aperçus dans le chœur, à côté d'un autre évêque que vous avez
I J'y ai remarqué une statue de la Bonne Sainte Anne.
dû connaître au Canada, Mgr Soulé, le prédicateur de Notre-Dame de Montréal !
Plusieurs prêtres du Canada et du clergé de Paris étaient aussi venus à Sainte-Clothilde rendre un dernier hommage public à Mgr Labelle et prier pour le repos de son âme.
On avait disposé dans le chœur des prie- Dieu et des sièges pour M. Mercier et ses collègues, ainsi que pour M. Fabre.
La grande nef de Sainte-Clothilde était remplie ; et il y avait aussi beaucoup de monde dans les nefs latérales. C'est vous dire la grande popularité de Mgr Labelle en France, puisque non seulement la colonie canadienne, mais un si grand nombre de personnages distingués de Paris, des hommes d'affaires, des banquiers, des représentants de la haute société, avaient voulu sacrifier an moins deux heures de leur journée, pour assister à cette cérémonie.
Dans cette magnifique assistance, je ne mentionnerai que deux noms, parce qu'ils sont particulièrement chers au Canada: le marquis de Montcalm et le comte de Lévis-i\Iirepoix.
Il est dix heures : le service commence. Le chœur de Sainte-Clothilde exécute admirablement une messe de Requiem harmonisée : un orchestre nombreux accompagne le chant,
et l'orgue, à son tour, répand des flotsl d'harmonie.
C'est la voix extérieure de la prière, exprimant les sentiments dont tout le monde est pénétré : voici maintenant la voix de la reconnaissance pour les services rendus, j'allais dire l'apothéose.
La messe est terminée ; les évêques et tout le clergé, ainsi que M. Mercier et ses collègues, se rendent au banc d'œuvre. Un prêtre monte en chaire pour rappeler à l'assistance ce qu'a été Mgr Labelle comme prêtre, comme citoyen et homme politique, comme homme privé.
Tout le monde se tourne vers lui : un religieux silence accueille chacune de ses paroles.
Je n'entreprendrai pas d'analyser le discours de l'abbé Lacroix, vicaire d'une paroisse importante de Paris K Qu'il me suffise de dire que ce prêtre de talent a parlé de Mgr Labelle en vrai patriote canadien, et avec une chaleur communicative qui a fait verser des larmes à plus d'un assistant. Dans ce panégyrique si bien fait, tout est à sa place, tout se tient et s'enchaîne, rien n'est oublié, pas même ces petits détails touchants que les Canadiens
I. Il devint ensuite aumônier du lycée ]\Iichelet, à Vanves, près dissy, puis évêque de Tarentaise.
aiment à rappeler au sujet de Mgr Labelle, comme par exemple son admirable attachement à sa vieille mère.
En acceptant de prononcer ce panégyrique, et surtout en remplissant si bien sa tâche, l'abbé Lacroix s'est acquis la reconnaissance de tous les Canadiens.
Le sermon fut suivi de l'absoute. Il était midi lorsque la foule sortit de l'église et défila sous les portiques.
Ce fut alors une touchante occasion pour les Canadiens de se serrer la main et de remercier leurs frères de la vieille France, qui étaient venus leur donner un si précieux témoignage de sympathie.
Il y a à Paris, en pareille circonstance, des garçons d'église qui reçoivent, sous les portiques, dans des plateaux d'argent, les cartes de ceux qui ont assisté au service. Plus de mille personnes étaient au service de Mgr Labelle. N'avais-je pas raison de dire que la journée avait bien commencé pour le Canada ?
Elle se continua chez les Jésuites de la rue Vaugirard, et ce fut sous des auspices plus joyeux.
Vous connaissez le grand collège de la rue Vaugirard, avec ses parcs délicieux, ses vastes cours pour les élèves, ses jardins et ses terrasses.
Il n'y a aujourd'hui qu'un petit nombre de Jésuites ; et encore ces bons Pères sont-ils obligés, par suite des fameux décrets Jules Ferr)^ \ de s'effacer à l'abri d'une administration laïque. Leur collège s'appelle tout simplement « l'Ecole libre de l'Immaculée-Conception. »
Etant à l'extrémité de Paris, mais à portée de toutes les communications, il jouit des avantages réunis de la ville et de la campagne.
Tout près de là, au milieu d'un grand jardin, est la maison où mourut M. Olier, fondateur de la Société de Saint-Sulpice, une autre Compagnie vénérée au Canada ^.
M. Mercier était invité à déjeûner chez les Jésuites, puis à présider une séance littéraire donnée à l'occasion du troisième centenaire de la mort de saint Louis de Gonzague •''.
1 « Le médiocre Jules Ferry, » écrit de lui M. Paul lîourget. « Il est, ajoute-t-il, un exeuiplaire accompli du Prudhomme Jacobin. » {Etudes et Portraits, t. III, p. 1x5 et 118). « C'est lui, écrivait en 1903 INI. de Ivamarzelle, qui a engagé la troisième république dans la voie fatale où M. Combes la mène. » (L,e Correspondant du 10 nov. 1903, p. 447) .
2 Jean-Jacques Olier, né à Paris en 160S, était, comme Mgr de Laval, d'une famille originaire du pays Chartrain.
3 Saint Louis de Gonzague mourut à Rome le 21 juin 1591, à l'âge de 24 ans, victime de sa charité pour de pauvres malades attaqués d'une maladie épidémique qui sévissait à cette époque. J'evis le bonheur de dire la
La salle du collège où se donne cette séance est immense : elle peut contenir au moins mille personnes, et elle est remplie.
Sur le théâtre s'élève, au milieu d'un massif de verdure et de fleurs, la statue de Louis de Gonzague, héros de la fête.
La séance commence à deux heures précises. Le programme, pour la partie musicale, ne laisse rien à désirer. Il y a plusieurs ouvertures d'opéras, entre autres celles de Si fêtais roi et de la Dame blancJie. Ces morceaux sont exécutés par l'orchestre avec un brio et un entrain admirables.
Que dirai-je de la partie littéraire ? Tout y était fort bien agencé. Les Jésuites étaient,
messe, le 5 février 1884, dans la chambre qu'il occupait au Collège romain, et voici ce que j'écrivais dans mon journal, à cette occasion :
« blesse dite dans la Chambre de saint Louis de ( îonzague, à côté de celle du bienheureux Berclimans. Quel parfum de suavité l'on respire ici 1 C'est le même pavé, ce sont les mêmes fenêtres, les mêmes murs que de leur temps... Il n'y avait qu'une chambre qui les séparait: elle sert aujourd'hui de sacristie, et l'on }• voit une foule de reliques de saint Louis de (Vonzague, entre autres son crucifix, plusieurs de ses lettres, un cahier écrit de sa main: il avait une très belle main, et écrivait très proprement et très régulièrement : ce cahier est délicieux à voir. J'ai vu là, aussi, une lettre autographe de saint François de Sales, signée François, év. de Genève : il écrivait très mal ; son écriture a mauvaise mine. . . Les chambres de saint Louis de Gonzague et du bienheureux Berchmans ont la dimension des plus grandes du grand séminaire de Québec. . . »
du temps de Mgr de Laval, — leur élève, notre premier évêque — les grands éducateurs de la jeunesse ; ils le sont encore : voyez, ils ont dans leur collège les enfants des meilleures familles de Paris ^
Le drame historique du P. Delaporte, Louis de Gonzagiie^ avec ses scènes émouvantes, a été rendu avec un rare bonheur par ces jeunes élèves de Vaugirard, Il me semblait être au collège Sainte-Marie de Montréal, où j'assistai un jour à une magnifique représentation de Polyeucte.
Les rôles, surtout, de Louis de Gonzague et de son jeune frère Rodolphe ^ m'ont paru exécutés d'une manière parfaite. Qui n'aurait admiré la grâce charmante de cet enfant, qui semble ébloui tout d'abord par l'offre séduisante de son frère aîné renonçant en sa faveur à tous ses droits à l'héritage paternel, mais qui paraît aussi deviner ce que cette résolution
1. « Ne reconnaissons-nous pas aujourd'hui encore, l'éducation des Jésuites partout où nous voyons des enfants soumis, des fils respectueux, des jeunes hommes qui daignent encore aimer Dieu, leurs devoirs et la monarchie?»
[Souvenirs du Baron de Frénilly, p. 522) . — « Personne ne formait aussi bien la jeunesse. » {Mémoires de Charles Bocher,i. I, p. 9).
2. Ils appartenaient à une riche famille ducale italienne, de la province de Mantoue, pays natal de Virgile. Mantua me geniiit.
a de généreux et d'héroïque? Cela me rappelait une autre scène qui se passait cinq siècles auparavant à Fontaine-les-Dijon : Bernard dit adieu au château de son père, pour aller s'enfoncer dans un cloître ; et apercevant, en sortant, son jeune frère Nivard : « Je te laisse tout cela,)) lui dit-il, en lui montrant cette magnifique propriété. — Oui, répond Nivard, avec une grandeur d'âme au-dessus de son âge, oui, à moi la terre : à toi la meilleure part ! »
Mais on me dira peut-être : « Qu'y a-t-il donc dans cette séance, à part M. Mercier qui préside, de si intéressant pour le Canada? »
Eh bien, lisez maintenant sur l'avant-scène cette devise toute canadienne : Nos institiitioiis^ notre langue et nos lois ; et voyez, au milieu de ces décorations, les armes pontificales, qui proclament bien haut que c'est par notre attachement à l'Eglise que nous avons conservé le trésor précieux de nos libertés religieuses et politiques.
Lisez encore : Québec^ Montréal^ Mofitcalm^ Champlain / Ne vous semble-t-il pas que vous êtes au Canada? Le drapeau canadien est là, à côté du drapeau français. Est-ce bien la Nouvelle-France qui est venue visiter l'ancienne mère patrie? ou n'est-ce pas plutôt
l'ancienne France qui entoure sa fille d'un affectueux enibrassement?
Tout était donc, dans cette belle fête littéraire et musicale, g;lorieux pour le Canada.
L'exergue qui se lisait sur l'avant-scène fournit à M. Mercier le sujet de son discours, et il le développa avec bonheur :
« Nos institutions religieuses et politiques, dit-il, nous en sommes fiers. Nous sommes fiers de nos collèges, de nos universités, de nos couvents, de nos écoles, oii tout le monde peut aller puiser' le bienfait de l'éducation. C'est le clergé qui a fait notre pays ce qu'il est. Après la conquête, surtout, ou plutôt après la cession du Canada à l'Angleterre, alors que la plupart des nobles quittèrent la colonie pour rentrer en France, et que le peuple fut abandonné à lui-même, que serait-il devenu s'il n'avait pas eu ses prêtres pour soutenir son courage et lui montrer l'étoile de l'avenir?
« Nos institutions politiques, nous les avons gagnées à la sueur de notre front : il a fallu les arracher à l'Angleterre. Elles nous procurent maintenant la vraie liberté, la liberté pour tout le monde, sans exclusion de personne, la liberté fondée sur la tolérance religieuse.
« Voyez notre système scolaire : personne n'est obligé de payer d'impôt pour des écoles
qui ne sont pas conformes à sa croyance religieuse. Le père de famille envoie ses enfants aux écoles de son choix, et il ne paie que pour ces écoles.
« Notre langue française, vous voyez que nous l'avons assez bien conservée; et si elle n'est pas aussi pure et aussi élégante que nous le voudrions et que vous le désirez peut-être, avouez, ajoute-t-il, que vous en êtes bien un peu la cause. Vous nous avez abandonnés, et nous sommes restés avec des Anglais, qui ne savaient pas généralement un mot de français. Avouez que ce n'était guère le moyen de conserver la langue française au Canada ; et cependant nous l'avons gardée, et veuillez croire que nous n'y renoncerons jamais.
« Nos lois civiles, c'est l'ancienne législation française, c'est la vieille coutume de Paris. Vous autres, avec vos idées modernes, vous trouveriez peut-être cela un peu démodé ; mais pour nous, cela suffit parfaitement à notre bonheur. »
Puis, jetant un coup d'œil sur l'Europe, et voyant se dresser tant de problèmes sociaux dont les meilleurs esprits cherchent la solution :
« Pour moi, dit-il, il n'y a qu'un moyen qui me semble propre à résoudre tous ces problèmes : ce moyen, c'est de ramener et de reprendre
partout l'idée chrétienne, dans la législation, dans la famille et dans l'école. »
Il était cinq heures. M. Mercier dut se hâter de quitter la séance et de rentrer chez lui, ayant invité à dîner, à six heures, les deux évêques et quelques-uns des ecclésiastiques qui avaient pris part à la cérémonie du matin. Il y avait, d'ailleurs, dans la soirée, une autre séance littéraire, à laquelle il devait aussi assister.
Cette séance avait lieu à l'Institut Catholique de Paris, et se donnait sous les auspices de la Conférence Olivaint ^ Cette Conférence est une société littéraire et historique, où l'on se réunit plusieurs fois l'année pour entendre la lecture de travaux importants et sérieux sur différents sujets.
M. Mercier préside sur l'estrade, ayant à ses côtés les principaux officiers de la Conférence. L'un d'eux lui souhaite la bienvenue dans les termes les plus flatteurs. Puis le secrétaire de l'association est invité à lire le compte-rendu des travaux de l'année.
I Ainsi appelée du nom du P. Olivaint, l'un des cinq Jésuites qui furent victimes de la Commune de Paris, en
Le P. Olivaint fut un grand éducateur de la jeunesse, à Vaugirard,
Ce rapport m'a semblé un chef d'œuvre du genre. Jamais je n'ai vu plus adroite, plus fine et plus délicate distribution d'éloges et de blâmes, de blâmes surtout. Qui pourrait se sentir blessé par une critique toujours si aimable et si bienveillante ? Qui pourrait s'enorgueillir d'éloges si adoucis par les réserves ?
M. Mercier, invité à prendre la parole, retrace à grands traits l'histoire de notre pays depuis qu'il appartient à l'Angleterre, et les différentes phases de luttes et de triomphes, de gloire et de détresse, de joie et de malheur que nous avons traversées avant d'arriver à l'état relativement parfait de régime constitutionnel dont nous jouissons maintenant.
Mgr d'Hulst, ^ recteur de l'Université catholique de Paris, assistait à la séance. Heureuses les institutions qui ont à leur tête des hommes de cette valeur et de ce prestige, des hommes vraiment supérieurs ! Il se leva après M, Mercier, et dans une allocution aussi courte que spirituelle, prononcée avec un entrain charmant, il lui fit un compliment des plus aimables :
« Vous nous donnez aujourd'hui, dit-il, M.
I « C'est un bel homme, à la figure agréable, à la voix grave, au maintien très distingué, mais sans prétention. » (Extrait de mon journal de voyage de 1884) .
le premier ministre, une grande leçon et un grand exemple. Vous êtes venu ici pour encourager par votre présence et vos paroles la jeunesse catholique qui se livre aux travaux difficiles et sérieux de l'intelligence. Merci en son nom ; merci au nom de l'Institution dont je suis le Recteur.
« Il y a longtemps que nous avions désappris à voir des ministres de si près. Il y a longtemps que nous n'avions vu des ministres catholiques comme vous, des ministres qui, voyant dans le trésor public des sommes qui n'appartiennent pas à l'Etat, ne veulent pas les laisser là, mais ■ont la naïveté de les rendre à leurs véritables j)0ssesseurs, ces possesseurs et ces propriétaires fussent-ils des Jésuites. »
Cette allusion au règlement de la question des Biens des Jésuites par M. Mercier, est accueillie par un tonnerre d'applaudissements.
La séance est close, et ce que j'ai appelé « notre journée canadienne^», terminée aussi. . .
Paris, 24 juin 1891.
M. le Principal, je ne songeais pas à retourner à Chartres. L'incident de la Conférence Sainte-Geneviève, dont je vous ai parlé dans une de mes lettres ^, a donné occasion à M. Mercier d'aller y faire un discours, sur l'invitation et sous les auspices de Mgr Lagrange. J'en ai profité moi-même pour revoir l'ancienne cité des Carnutes.
C'était lundi dernier. Je me rendis à Chartres dans la matinée, et j'eus tout le temps de visiter les principaux endroits de la ville, ainsi que le musée et la bibliothèque. Celleci contient quatre-vingt mille volumes, parmi lesquels plusieurs incunables et de précieux manuscrits.
La conférence de M. Mercier eut lieu le soir, vers cinq heures, dans la salle Sainte-Foi, la plus grande dont on puisse disposer à Chartres.
I Voir plus haut, p. 27.
Tous les principaux personnages de la ville étaient là. Le clergé, surtout, était largement représenté.
Mgr Lagrange présidait sur une estrade, ayant à sa droite le conférencier ; et il ouvrit la séance par une allocution tout-à-fait sympathique au Canada :
« Soyez le bienvenu à Chartres, dit-il, s'adressant à M. Mercier, vous qui vous êtes fait un nom si justement estimé, non seulement dans votre pays, mais aussi dans notre vieille France. Soyez le bienvenu dans cette ville, que des liens tout particuliers rattachent au Canada.
« C'est d'ici que partit autrefois ^ l'un des plus zélés missionnaires de la Nouvelle-France, le P. Bouvard, un enfant de ce pays ^
« Nous avons dans la crypte de notre cathédrale deux reliques que nous conservons avec soin : deux colliers de rassades qui furent envoyés à Notre-Dame de Chartres par vos anciennes tribus indigènes, les Hurons et les Abénakis.
1 En 1673. Il resta au Canada jusqu'en 1710. Nous avons de lui une magnifique lettre qu'il adressa au chapitre de Chartres le 12 novembre 1680.
2 M. Dupré, curé de Québec après M. de Bernières, était aussi un enfant du pays chartrain. (Voir Henri de Bernières, p. no, 280).
(( Nous avons l'honneur de compter parmi les chanoines de cette église l'un de vos vénérés prélats, Mgr l'archevêque de Montréal \
« Mais ce qui fera surtout à jamais la gloire et l'honneur de ce diocèse, c'est d'avoir donné le jour au saint et illustre premier évêque de votre pays, le fondateur de l'Église du Canada, Mgr de Montmorency-Laval, dont la splendide histoire vient d'être écrite avec tant de talent par le prêtre canadien dont je salue en ce moment la présence au milieu de nous. »
M. Mercier, dans sa conférence ^, n'eut pas de peine à venger le Canada des assertions injustes de l'abbé Lelong ^, qui avait prétendu, dans un discours, à Paris, que notre affection pour la France n'était pas sincère, que Mgr Labelle avait trompé les Français, et que ceux qui émigrent au Canada y sont traités comme des esclaves. M. Mercier fut applaudi à outrance.
Mgr Lagrange le remercia chaleureusement
1 Outre ^Igr Paul Bruchési, archevêque de ISIontréal, Mgr Joseph-Alfred Archaïubault, évêque de Joliette, est aussi chanoine d'honneur de la cathédrale de Chartres.
2 Elle fut publiée les jours suivants dans le Paris- Canada.
3 II paraît que cet abbé avait passé près de deux ans à Montréal.
des paroles chrétiennes et patriotiques qu'il venait de faire entendre :
« Nous n'avions pas besoin sans doute de cette magnifique conférence, dit-il, pour être assurés de l'attachement dévoué des Canadiens à la France. Il y a longtemps que nous connaissions ce dévouement et cette affection.
« Mais votre discours s'ajoutera à tant de glorieux témoignages que nous avions déjà, et les couronnera, pour ainsi dire. Il s'ajoutera au témoignage si bien inspiré de vos poètes et de vos historiens, dont toutes les œuvres ne respirent que le culte et l'amour de la France. »
Il annonce ensuite que, pour perpétuer le souvenir de cette conférence et de la visite de M. Mercier à Chartres, il a résolu de lui faire un don précieux qu'il n'a encore accordé à personne :
« C'est, dit-il, un morceau du voile de la sainte Vierge, qui se conserve depuis des siècles dans notre cathédrale. Chartres reçut cette relique, en 8i6, de Charles-le-Chauve, lequel le tenait de Charlemagne, qui l'avait reçu lui-même de l'impératrice Irène.
« Vous emporterez dans votre beau Canada cette portion de notre relique, comme un souvenir de votre visite à Chartres et du plaisir que vous nous avez causé, à nous Français,
par l'expression de vos sentiments si généreux et si chrétiens ^ »
A la suite de la séance, un grand dîner, auquel Mgr Lagrange avait invité quelques-uns des principaux personnages de la ville, attendait à l'Evêché le premier ministre et les Canadiens qui l'avaient accompagné à Chartres.
Nous rentrâmes à Paris très tard dans la
soirée.
I De retour au Canada, M. Mercier n"eut rien de plus pressé que de remettre à S. E. le cardinal Taschereau, archevêque de Québec, la relique reçue de Mgr Lagrange ; et le cardinal écrivit à l'évêque de Chartres la belle lettre suivante, qui fut publiée dans la Semaine Religieuse du 29 septembre 1891 :
« Monseigneur, au nom de tout le Canada et en particulier du diocèse de Québec, je remercie Votre Grandeur de nous avoir envoyé une précieuse relique du Voile de la Vierge Immaculée.
(( Nous devions déjà beaucoup au diocèse de Chartres, dans lequel est né le Vénérable premier évèque de Québec, et d'où nous sont venus nos premiers apôtres, La dévotion envers la IMère de Jésus nous est aussi venue de ce diocèse et s'est conservée dans nos familles. Cette relique contribuera à la conserver et à l'augmenter.
« Un voyage en Amérique est maintenant une chose facile. Je puis le dire avec connaissance, car j'ai traversé l'Océan seize fois, et en treize jours j'ai pu me me rendre de Rome à Québec.
« Nous serions très heureux de voir Votre Grandeur dans cette Nouvelle-France qui doit à l'Ancienne tout ce qu'elle a de foi.
« En attendant ce beau jour, je prie Votre Grandeur d'agréer l'assurance de mon dévouement et de ma reconnaissance.
« E.-A. Card. Taschereau, arch. de Québec. »
C'est aujourd'hui la Saint -Jean-Baptiste. Notre fête nationale a été célébrée ce matin avec grande pompe à Sainte-Clothilde.
Beaucoup de Français, et au premier rang le marquis de Montcalm, se sont associés aux Canadiens en cette ciiconstance. La grande nef de Sainte-Clothilde était remplie.
MM. Mercier et Fabre, sur l'invitation de M. le curé Gardey, avaient pris place dans le chœur.
J'avais été prié de dire la messe, et à la demande pressante du premier ministre, j'ai dû faire aussi une petite allocution. Je vous l'envoie telle quelle, comme souvenir d'une parole canadienne à SainteClothilde de Paris :
(( Messieurs, Avec la permission de M. le curé de Sainte-Clothilde, je suis heureux de pouvoir vous adresser un mot pour vous remercier d'être venus en si grand nombre commencer à l'église la célébration de notre fête nationale. Merci d'abord à vous tous, mes compatriotes, qui avez tenu à affirmer ainsi hautement votre foi et vos sentiments religieux. Merci à vous, MM. les Français, qui avez voulu, en cette occasion, comme en tant d'autres, vous associer avec bienveillance à vos frères du Canada, prendre part à leurs réjouissances patriotiques, célébrer avec nous la
Saint- Jean-Baptiste, et mettre à votre boutonnière notre feuille d'érable.
« Les Canadiens-français ont choisi pour patron saint Jean-Baptiste, et ils ont pris pour emblème national la feuille d'érable : il y a dans ces deux faits quelque chose qui me fait bien augurer de l'avenir de notre pays.
« La Mainte Écriture dit de saint Jean-Baptiste « qu'il a été le plus grand des enfants des hommes ». ^ Pourquoi cela ? Si ce n'est pour nous rappeler que nous devons tous aspirer, les sociétés comme les individus, à la véritable grandeur, celle de la vertu et du mérite : « Ad ea quœ simtpriora, quœ sitrsùm stuit. Toujours en avant, toujours en haut^!» Ce sont les paroles que j'entendais, il n'y a que quelques jours, aux grandes fêtes de saint Bernard, à Dijon ; et ces paroles devraient être constamment la devise de l'homme privé comme de l'homme public, des nations comme des individus.
« Le Canada est encore bien jeune ; il n'a pas la prétention de compter parmi les grandes nations. Mais il peut et doit avoir la prétention de s'élever et de marcher toujours en
1 nlnter naios mulieruin non surrexit major Joaniie Baptista » (Matth., XI, ii).
2 Voir plus haut, p. 209. — Philip., III, 13.
avant dans la voie du véritable progrès matériel, social et religieux. Nous arriverons à devenir un grand pays, si nous savons nous inspirer des grands principes chrétiens, des principes de cette justice dont il est dit dans la sainte Écriture « que c'est elle qui élève les nations : justitia élevât gentes « ^.
« Nous avons choisi pour emblème national la feuille d'érable ; et ce n'est pas sans raison : elle est le symbole tout naturel de la richesse et de la vitalité de notre pays.
« C'est la feuille d'un arbre qui, tous les printemps, grâce à sa sève merveilleuse, répand l'abondance dans toutes les campagnes du Canada. Elle est donc pour nous un symbole de richesse ; elle vante à sa manière le pays dont nous sommes si fiers, la fertilité de son sol, et les avantages immenses que l'on peut trouver dans ce pays encore jeune, mais plein d'avenir.
« C'est la feuille d'un arbre fort et vigoureux, plein de sève, capable de résister aux efforts du vent et de la tempête : symbole de la vitalité avec laquelle nous avons déjà traversé tant d'époques orageuses dans notre carrière nationale, et avec laquelle aussi, je l'es-
I Prov., XIV, 34.
père et j'ose l'augurer, nous traverserons de même les phases plus critiques encore peutêtre que nous réserve l'avenir.
« Les Canadiens-français nous offrent aujourd'hui un bel exemple de cette vitalité, de cette vigueur, de cette exubérance de patriotisme. Non seulement dans la Province de Québec, mais dans toute l'Amérique du nord,de l'Atlantique au Pacifique, partout où il y a quelques Canadiens-français, fut-ce dans le plus humble hameau ou la plus petite ville, en cette belle fête de la Saint-Jean-Baptiste, l'hymne national se fait entendre, on se réunit à l'église au pied des saints autels, on marche en procession, on arbore les couleurs nationales, on organise si l'on peut des banquets patriotiques. Nous nous rappelons tous avec quel entrain et queHes magnifiques démonstrations la Saint- Jean-Baptiste se célèbre tous les ans, même aux Etats-Unis.
« Associons-nous, messieurs, à ce grand concert patriotique que donnent aujourd'hui nos concitoyens par delà les mers, ou plutôt, puisque nous sommes ici quatre heures en avant d'eux, commençons les premiers et entonnons de tout cœur l'hymne national. Il est naturel que les Canadiens de Paris célèbrent la Saint Jean-Baptiste, cette année, avec une joie plus
qu'ordinaire, puisqu'ils ont au milieu d'eux le premier ministre de la province de Québec. « Faisons des vœux pour notre Canada.
Aimons notre pays: attachons-nous à lui de toutes les forces de notre âme. Mais n'oublions pas que pour que le Canada devienne grand et prospère, il lui faut la bénédiction du Dieu des nations. (( Tout don parfait vient d'en haut, du Père des lumières.» ^ Faisons descendre du ciel ces grâces et ces bénédictions par nos prières ferventes. Assistons à cette messe de la Saint-Jean-Baptiste avec un pieux recueillement, et que le plus grand des enfants des hommes nous apprenne à tous le chemin de la véritable grandeur, celle de la vertu et de la sainteté. Ainsi soit-il. »
. Je comptais partir pour Rome aussitôt après la Saint-Jean-Baptiste. Mais je reçois à l'instant un billet d'invitation du vénéré M. Bieil, sulpicien, que vous avez dû voir il y a quelques années au Canada: en voici une copie :
« Séminaire de Saint-Sulpice, Paris, 24 juin. Monsieur l'abbé, M. le comte Mercier nous fait l'honneur de venir déjeûner au séminaire
I Jacq,, I, 17.
de Saint-Sulpice à Issy-près-Paris mercredi prochain premier juillet. Nous vous serions reconnaissants de vouloir accompagner Son Excellence. Le déjeûner aura lieu à onze heures et demie ; mais M. Mercier arrivera d'assez bonne heure. Veuillez agréer, monsieur l'abbé, l'hommage de mon respectueux dévouement en N. S. V. Bieil.»
Comment décliner une si aimable invitation? Je resterai donc pour la fête d'Issy, et tâcherai, M. le Principal, de vous en écrire un mot. . .