‹ Au pays de Mgr de LavalChapitre 31 sur 33 · IO · texte numérisé non relu

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Tout dans ce tableau m'a charmé : l'attitude des personnages, l'expression de leurs figures, le ton modéré des couleurs. J'aurais voulu m'en procurer une copie, mais n'en ai trouvé nulle part.

Arona est à l'extrémité inférieure du lac Majeur, à peu de distance de Sexto Calende, où ce lac se décharge dans le Tessin. Située au fond d'une petite baie, et entourée de vertes Collines, cette ville est un endroit charmant. J'y étais attiré surtout par les souvenirs de saint Charles Borromée. C'est à quelques pas d'ici qu'il est né, sur une hauteur, dans le château de ses ancêtres.

Ce château n'existe plus ; mais tous les matériaux de la chambre natale ont été conservés, transportés un peu plus loin, et la chambre a été reconstruite telle qu'elle était. Elle est sous la garde des directeurs du Petit Séminaire de Saint-Charles. J'ai visité cette intéressante institution : elle est bâtie tout près de la grande statue de saint Charles, dont vous avez, sans doute, entendu parler.

Cette statue, en bronze, a près de soixantedix pieds de hauteur et repose sur un piédestal en pierre qui en a trente-cinq. Elevée sur une très haute colline, on la voit de bien loin sur le lac Majeur, et elle semble dominer tout

le pays. Saint Charles n'a ni chape, ni mitre, ni crosse : il est tout simplement en rochet, nutête, tenant d'une main le livre des saints évangiles, et faisant de l'autre le geste énergique d'un prédicateur qui veut convaincre son auditoire. Cette statue qui représente saint Charles Borromée dans l'attitude de la prédication, et qui donne à sa figure tous les traits caractéristiques qui lui étaient propres, m'a toujours semblé d'un très grand effet. On ne l'oublie jamais, une fois qu'on l'a vue. Elle est vraiment digne du royaume des Borromées; car c'est bien ici, pour ainsi dire, le royaume des Borromées. Ils ont des châteaux sur presque toutes ces collines, et surtout dans ces îles enchanteresses du lac INIajeur qui portent leur nom.

Rien de plus gracieux qu'une excursion sur le lac Majeur depuis Arona jusqu'à Locarno. ^ Ce lac repose au milieu de superbes montagnes, aux formes les plus variées, couvertes d'une luxuriante végétation. Au fond de toutes les baies qui l'environnent, il y a de charmantes petites villes. Çà et là, sur les hauteurs, de splendides châteaux, et d'immenses hôtels, rendez-vous des touristes du monde entier.

I C'est à Locarno que s'élève, sur lan rocher abrupt, le célèbre sanctuaire de la Madonna del Sasso. Voir la Semaine Religieuse de Québec, 1891-92, p. 280.

Locarno, à la tête du lac Majeur, est arrosée par le Tessin ; et c'est la vallée de ce fleuve que l'on suit, en chemin de fer, de Locarno à Bellinzona, puis de Bellinzona à Airolo, à l'entrée du tunnel du Saint-Gothard : vallée magnifique ; le trajet est l'un des plus pittoresques de l'univers.

Les Américains vantent beaucoup leur chemin de fer des Montagnes Blanches. Il n'est pas à dédaigner, sans doute ; mais qu'est-il en comparaison du chemin de fer du Saint-Gothard qui grimpe dans les Alpes à une hauteur incroyable, traverse le mont Saint-Gothard dans un tunnel que les trains les plus rapides mettent une demi-heure à franchir, puis redescend vers le lac des Quàtre-Cantons?

Il y a là des points de vue magnifiques ; à tout instant, l'œil plonge dans les abîmes, ou se repose agréablement sur de jolis villages, sur de belles cascades qui descendent en poussière des montagnes, sur des torrents impétueux qui se précipitent au milieu de rochers abrupts, ou sur de riants oasis, bien cultivés, ménagés par la divine Providence dans ces vallées sauvages.

Souvent le chemin de fer, pour traverser ces montagnes, est obligé de les contourner en spirale ; de sorte que d'un instant à l'autre on

rencontre la même rivière qui monte ou qui descend ; de sorte aussi que l'on se retrouve souvent au même point, vis-à-vis le même village, seulement à des niveaux différents. C'est ainsi qu'en descendant les Alpes, après Goschetien, l'on contourne la même montagne au moins quatre fois, se retrouvant chaque fois vis-à-vis la même église, qui semble monter à mesure que l'on descend.

En suivant ainsi la vallée de la Reuss, à partir de Goschenen, on arrive à Fliielen, « la ville des Fleurs », à la tête du lac des Quatre- Cantons. C'est un endroit délicieux, et tout catholique. Il est à quelques pas de cette plaine fameuse, où, suivant la tradition, Guillaume Tell et ses deux compagnons jurèrent de délivrer leur patrie de la tyrannie de Gessler ; à quelques pas aussi de cet autre endroit où Tell échappa à la violence de son persécuteur, et, mettant pied à terre, fit sombrer la barque où se trouvaient ensemble le tyran et sa victime. Il y a une petite chapelle catholique qui rappelle aux touristes cet événement.

Vous connaissez le lac des Quatre-Cantons, la limpidité de ses eaux, les montagnes admirables qui l'encadrent. C'est sans contredit le plus beau de la Suisse.

Le bateau met environ deux heures à le

traverser, de Fliielen à Lucerne, où il déverse ses eaux dans la Reuss, qui traverse cette dernière ville avec l'impétuosité d'un torrent.

Lucerne est une ville très ancienne : sa fondation remonte au temps des Romains. Son histoire est écrite en cent-cinquante tableaux, que l'on a suspendus sous le toit d'un des ponts couverts qui unissent les deux rives de la Reuss : admirable école de patriotisme, où tout le monde, jeunes et vieux, ont sans cesse sous les yeux les gloires passées de la patrie, et où il est facile de constater la puissance de la religion pour la formation d'un pays. Comme au Canada, c'est la religion, c'est le clergé qui a créé en Suisse la meilleure part de toutes les grandes institutions nationales.

En arrivant à Lucerne, j'aperçus le pavillon Suisse — croix blanche sur fond rouge — flottant sur presque tous les édifices, et des milliers d'oriflammes suspendus au-dessus des ponts, des rues et des places publiques. On célébrait le six-centième anniversaire de l'établissement de la confédération des Cantons, dont la fête principale doit avoir eu lieu à Schwyz, hier premier août.

Lucerne était magnifique à voir du haut de la colline des Trois-Tilleuls, ou bien de la tour du château de Giitsch. On monte aujourd'hui

à ce château par un ascenseur funiculaire semblable à celui qui relie notre bonne ville de Québec à la terrasse Dufferin : et du sommet de la tour l'on jouit d'un des plus beaux panoramas qu'il soit possible d'imaginer.

Il s'est fait beaucoup de grands travaux en Suisse depuis mon premier voyage. On fait aujourd'hui l'ascension du Pilate avec autant de facilité que celle du Rigi. De plus, il y a maintenant un chemin de fer qui traverse le col du Briinig, et relie Lucerne au lac de Brienz : je fis ce trajet en diligence, il y a sept ans.

L'on n'a rien perdu au changement : au contraire. Je renonce à vous décrire les beautés pittoresques de ce chemin de Brùnig. C'est quelque chose d'incroyable, et qui surpasse même en grandeur tout ce que l'on admire sur la voie du Saint-Gothard. C'est ici un véritable chemin pour les touristes : la locomotive prend son temps, et gravit tranquillement les hauteurs au moyen de roues à engrenage, ce qui permet aux voyageurs de contempler à leur aise toutes les beautés que la Providence a semées sur leurs pas.

On arrive ainsi, après deux heures d'émotions sans pareilles, au beau lac de Brienz, où

nous attend un joli bateau à vapeur qui nous transporte à Interlaken.

Interlaken, comme son nom l'indique, est entre deux lacs, celui de Brienz, et celui de Thoune. C'est une vallée charmante, ^ arrosée par l'Aar, cette rivière mouvementée qui prend son cours dans le col de Briinig et va se perdre là-bas dans le Rhin : vallée très étroite, étouffée pour ainsi dire entre des montagnes d'une hauteur prodigieuse, dont quelques-unes, comme la Jungfrau (la jeune femme), sont couvertes de neiges éternelles. Il y a à Interlaken un immense boulevard, et, de chaque côté, des hôtels splendides, comme ceux de Saratoga, de Manhattan Beach ou de Old Orchard, remplis de touristes de toutes nations. Interlaken est vraiment un endroit hors de pair.

Seulement, c'est un peu ici comme ailleurs : c'est beau, quand il fait beau. Quand il pleut souvent, comme depuis quelques jours, la Jungfrau se voile d'un nuage de brume, et Interlaken devient un marais boueux.

Malgré cela, j'ai réussi à faire plusieurs excursions dans les montagnes ; et c'est entre

I « C'est, selon moi, le lieu le plus beau et le plus délicieux de la Suisse. » {Souvenirs du Baron de Frénilly, P-73)-

ces excursions que j'ai pu vous écrire ces quelques lignes.

Je termine ma lettre, aujourd'hui dimanche, à la suite de la messe paroissiale que je viens de célébrer dans l'église de l'ancienne abbaye des Augustins, fondée au douzième siècle, et supprimée à l'époque de la Réforme ^ Cette église, autrefois catholique, sert maintenant à au moins trois cultes différents, et malheureusement! les catholiques n'y ont pas même la meilleure part. La nef est séparée en deux, une partie pour les catholiques, et une autre pour l'église écossaise. Ce sont les Anglicans qui officient dans le chœur. Ces arrangements, nécessaires peut-être, mais bien tristes, me rappellent quelque chose d'analogue qui eut lieu à Québec après la conquête : l'église des Ursulines ayant servi quelque temps pour les offices catholiques et pour les offices protestants ^

Demain matin, je quitterai Interlaken pour Fribourg, Lausanne, puis Genève.

A Fribourg, j'irai revoir, près du séminaire

1 L'auteur principal de la Réforme, le malheureux Luther, était, comme on le sait, un moine Augustin.

2 Les Ursulines de Québec, t. III, p. 45.

du bienheureux Canisius, « le vieux Tilleul » ^ monument du patriotisme suisse.

Vous savez son histoire, ou sa légende : elle remonte aussi loin que l'an 1476, à la grande victoire de Morat que les Suisses remportèrent sur les Bourguignons.

Un soldat ayant arraché un arbuste pour en faire une guirlande à son chapeau, le replanta ensuite ; et c'est cet arbuste qui, d'après la tradition, devint ce grand arbre que les Fribourgeois vénèrent avec un respect religieux.

Le tilleul fléchit sous le poids des ans : pour le protéger, et appuyer ses branches, on a construit en dessous une charpente qui le soutient de tous côtés : emblème du soin filial que les bons enfants ont pour leurs vieux parents.

De Genève, je retournerai à Paris, pour me préparer à rentrer au Canada, en passant de nouveau par le lieu de naissance de Mgr de Laval et la Normandie.

Je viens d'assister, ce soir, à un grand concert, en plein air, au Kiirsaal d'Interlaken. Vers le milieu du concert, il y a eu, à l'occasion du six-centième anniversaire de la confédération Helvétique, un magnifique feu d'artifice, et

I Voir la Semaine Religieuse de Québec de 1891-1892, p. 508.

l'on a représenté la Croix, symbole national, au moyen de la lumière électrique.

Pour faire honneur, sans doute, à la nombreuse colonie britannique qui, chaque été, fréquente Interlaken, on a joué le Ride Britannia et le God save the Qiieen, Le concert s'est terminé par une « ouverture d'opéra », la belle et inoubliable ouverture de Gtiillaume Tell. . .

Saint-Germain-en-Laye, dimanche, 9 août 1891.

Il y a quatre jours, M. le Principal, que je suis revenu de mon excursion en Italie et en Suisse. En arrivant à Paris, je rencontrai chez M. de Teil, beau-frère de M. Paul de Cazes, son frère l'abbé Gabriel de Teil, ^ aumônier des Sœurs de la Nativité de Saint-Germainen-Laye, ecclésiastique de grande distinction, qui me fit promettre d'aller, aujourd'hui dimanche, chanter la messe dans son couvent- Et voilà comment il se fait que j'ai le plaisir de vous adresser quelques lignes de Saint- Germain-en-Laye, ce lieu charmant, ce lieu vraiment historique, que j'avais déjà visité, mais que je rêvais de revoir encore quelque beau jour.

C'est ici même, dans le « Château », dont il ne reste plus qu'un pavillon, le « pavillon Henri IV », qu'Anne d'Autriche, après vingt-

I Celui qui nous avait accompagnés dans notre excursion à Bellefontaine.

deux ans de mariage avec Louis XIII, mit au monde, le 5 septembre 1638, celui qui devait être Louis XIV, ou Louis-le-Grand \

Quelques mois auparavant, Louis XIII, par un vœu solennel, avait placé le royaume de France sous la protection de la Reine du ciel : (f Cette protection, dit un auteur, n'avait pu éclater par un bienfait plus grand que la naissance de cet enfant ^ »

Le « vœu de Louis XIII » a été, depuis, religieusement observé par l'Eglise de France, sous n'importe quel régime politique. Samedi prochain, jour de l'Assomption, il y a procession solennelle en l'honneur de la sainte Vierge dans toutes les églises paroissiales de la France ; et le dimanche dans l'octave il y a, pour le diocèse de Paris, une messe propre de Beatâ^ dite « la messe du vœu de Louis XIII ».

A une lieue environ du château de Saint- Germain, au bout de « l'avenue des Loges », dans la belle forêt de Saint-Germain, est le « château des Loges », où Anne d'Autriche aimait à aller en villégiature. C'était son

1 Louis XIV a régné de 1643 à 1715, (72 ans, un des plus longs règnes connus) ; Louis XV, son arrière-petitfils, de 1715 à 1774 (59 ans) : George III, de 1760 à 1820, (60 ans) ; Victoria, de 1837 à 1901, (64 ans). Ces quatre règnes, à eux seuls, couvrent 241 ans de notre histoire.

2 Mennechet, Histoire de France.

Trianou, comme Marie-Antoinette eut plus tard le sien à Versailles.

Dès le moyen-âge, les rois de France avaient élevé à Saint-Germain-en-Laye un château fort, qui commandait le cours et la vallée de la Seine. Plus tard, ils en bâtirent un autre, qui devint une de leurs résidences favorites.

Versailles est plus somptueux et plus brillant ; mais sa beauté est toute artificielle. C'est une création de Louis XIV, dans un •endroit complètement déshérité par la nature.

La nature, au contraire, a tout fait pour :Saint-Germain. Rien ne peut surpasser la beauté de son site, la magnificence de ses collines, et le panorama dont on jouit de la terrasse.

En sortant de Paris, la Seine semble le faire comme à regret. Elle prend d'abord la direction de Sèvres et de Versailles ; puis, se repliant sur elle-même, elle contourne la capitale et remonte jusqu'à Saint-Denis, redescend ensuite par Argenteuil jusqu'à Bougival et se replie encore du côté de Saint-Germain-en- Laye. De Paris à Saint-Germain, l'espace de cinq lieues, le chemin de fer la traverse jusqu'à trois fois.

Tous ces méandres de la Seine se dessinent parfaitement du haut de la terrasse de Saint- Germain-en-Laye. On la voit serpenter ainsi

dans la banlieue de Paris comme à travers un immense parc ombragé de bosquets, et rempli de maisons de campagne. Elle vient couler à nos pieds.

Un œil averti distingue parfaitement à l'horizon la colline de Montmartre, Paris, le mont Valérien, puis à droite le château et la forêt de Versailles, à gauche le clocher de Saint- Denis, et la petite ville d'Argenteuil : plus près de nous, les beaux villages du Pecq, du Vézinat, et Nanterre oii naquit sainte Geneviève.

La terrasse de Saint-Germain-en-Laye s'étend sur la lisière de la forêt : elle est immense. C'est une des plus belles promenades que l'on puisse imaginer.

Dans la ville, on remarque la maison de Molière et la statue de Thiers : celui-ci, né à Marseille, est décédé à Saint-Germain. Malheureusement, la statue de Thiers le représente assis dans un énorme fauteuil, où il semble comme perdu. Il était très petit de taille : on aurait dû, par conséquent, hausser sa statue sur un grand piédestal.

Au point de vue canadien, Saint-Germainen-Laye est très intéressant. C'est ici que Louis XIII, en 1618, donna aux Récollets des lettres patentes pour leur établissement au

Canada. C'est ici que fut signé, en 1632, le traité par lequel le Canada et l'Acadie, dont l'Angleterre s'était emparée en 1629, f^^rent rendus à la France.

C'est à Saint-Germain-en-Laye, également, que furent signés un grand nombre d'actes importants pour notre colonie, comme par exemple la révocation de la Compagnie des Indes Occidentales, en 1674, la sanction de l'union du Séminaire de Québec avec celui de Paris, en 1676, les lettres d'amortissement des Biens des Jésiiites, 1678, mais surtout les fameuses Ordonnances du 24 mai 1679, réglant définitivement la question des dîmes et des cures, ainsi que la question de la traite de l'eau-de-vie, un peu contre le sentiment de Mgr de Laval, qui était passé en France à cette époque pour plaider les intérêts de son Eglise ^

Louis XIV fit vraisemblablement de longs et fréquents séjours à Saint-Germain-en-Laj^e, surtout de 1672 à 1680 ; et il est probable que dans les deux voyages que le premier évêque de Québec fit en France durant cette période, il alla plusieurs fois rencontrer la cour à Saint-

I C'est à Saint-Germain-en-Laye que mourut notre dernier gouverneur français, un Canadien, le marquis de Vaudreuil. {Les Ursulines de Québec, t. III, p. 32).

Germain pour les affaires de son nouveau et lointain diocèse. ^

I Ktrange coïncidence : c'est précisément durant le séjour de deux ans, de 1678 à 1680, que fit en France Mgr de Laval pour le bien de son Eglise, que son fameux cousin, le maréchal de Montmorency-Luxembourg, se trouva impliqué dans ces tristes affaires de sorcellerie et d'empoisonnements qui jettent de si lugubres reflets sur la société française de l'époque. Tandis que Laval se prépare à rentrer au Canada pour y continuer son œuvre apostolique, ]\Iontmorency-Luxembourg, sous le poids des plus graves accusations, est obligé de prendre le chemin de la Bastille, où il reste enfermé quatre grands mois en attendant son procès : il n'en sort qu'à la condition de quitter Paris, et de ne pas s'en rapprocher de plus près que vingt lieues, restant ainsi plus d'une année exilé de la cour, ce qui, à cette époque, équivalait presque à être chassé du paradis !

II n'y a rien comme le malheur pour purifier les âmes, élever et fortifier les caractères. Après ces longs mois de Bastille et d'exil. Mon tmorencj'- Luxembourg parut tout changé. Lorsque quelques années plus tard Louis XIV le mit à la tête de son armée de Hollande contre Guillaume d'Orange, il remporta de si grands succès et enleva à l'ennemi tant de drapeaux, qu'il mérita le nom de Tapissier de Xotre-Daine sous lequel il est connu dans l'histoire. Je ne puis résister au plaisir de citer ici quelques lignes du marquis de Ségur : •

« Des voûtes de la vieille cathédrale de Notre-Dame de Paris pendaient, selon l'usage du temps, les drapeaux conquis sur l'ennemi dans ces dernières années. Jamais la vaste nef n'avait été fleurie d'une telle profusion d'étendards ; et de ces centaines de trophées, attestant la gloire de nos armes, Fleurus, Leuze, Steinkerque et Nerwinde avaient fait presque tous les frais. Lorsque Luxembourg arriva pour la cérémonie (Te Deum) , l'assistance était au complet; iine multitude immense emplissait le parvis, obstrtiant l'entrée de l'église. Frêle, chétif etde petite taille, Luxembourg avait quelque peine à se frayer passage. Conti n'était pas loin delà: il court au maréchal, le saisit par la main, le montre à ceux qui l'envi-

J'ai passé ici une journée délicieuse, joignant l'utile à l'agréable : l'utile en rendant service à un aimable confrère; l'agréable, en allant avec lui, dans l'après-midi, visiter tout ce que Saint-Germain renferme de plus intéressant, et surtout me promenant plusieurs heures sur la terrasse et dans les allées de la forêt. Quoi de plus agréable, en effet, dans les plus belles promenades, que la compagnie d'un confrère intelligent et bien renseigné? Bérenger a écrit quelque part :

La renoncule, un jour, dans un bosquet, Avec l'œillet se trouva réunie ; Elle eut, le lendemain, le parfum de l'œillet. On ne peut que gagner en bonne compagnie.

Hier, j'ai été à Meudon, un autre charmant endroit de la banlieue de Paris. C'est là que le séminaire des Missions-Etrangères â sa maison de campagne.

Le château de Meudon, construit par le Dauphin, ^ avec son jardin dessiné par Le Nôtre, était très remarquable. Tout cela a été

ronnent : «Place, s'écrit-il d'une voix retentissante, place au Tapissier de Notre-Dame ! » {Le Tapissier de Notre- Dame, p. 401) .

I Le "grand Dauphin», fils aîné de Louis XIV, l'élève de Bossuet et de Montausier, le père du duc de Bourgogne, qui, lui, eut Fénelon pour précepteur.

détruit lors de la dernière guerre. Les Allemands avaient installé leurs batteries sur la terrasse du château, d'où leurs projectiles atteignaient le fort d'Issy et les remparts de Paris.

Mais ce que les horreurs de la guerre n'ont pas détruit, c'est la terrasse elle-même, c'est le panorama splendide qui s'y déroule aux regards des visiteurs. Ici, comme à Saint-Germain-en-Laye, l'œil embrasse Paris, mais dans une direction opposée, Paris de la rive gauche de la Seine. L'on aperçoit aussi le Bois de Boulogne, Sèvres et Saint-Cloud.

Sur une des places de Meudon s'élève la statue du fameux Rabelais, qui fut, comme vous le savez, curé-bénéficier de cette ville, dans la première partie du seizième siècle.

La maison du séminaire est grande et confortable. Le jardin est rempli d'arbres fruitiers et traversé en tous sens par de belles allées bordées de fleurs.

Ça et là, de pieux oratoires : celui de l'apparition du Sacré-Cœur à la bienheureuse Marguerite-Marie, celui de Notre-Dame de Lourdes, celui de Saint- Joseph, celui de Notre- Dame-des-Bombes.

Dans ce dernier oratoire, la statue de la Vierge est faite avec un gros obus prussien qui

fut trouvé dans le jardin après la guerre de 1870. Un grand nombre d'autres obus servent de piédestal à cette statue : de là le nom de Notre-Dame-des-Bombes.

Je retournerai demain à Montigny-sur-Avre, avant de me préparer à rentrer au Canada. . .

Montignj'-sur-Avre, ii août 1891.

Eminence, Votre Eminence ^ aimera peutêtre à recevoir de inoi quelques lignes adressées du lieu de naissance de son vénérable prédécesseur sur le siège épiscopal de Québec, Mgr François de Montinorency-Laval, fondateur de notre Eglise du Canada.

Je suis revenu passer quelques jours au château de IMontigny, sur l'invitation pressante de ses propriétaires, Mme Saillard, sœur du sénateur Poriquet, de l'Orne, et son gendre, M. Irénée Cauchy, conseiller référendaire à la Cour des Comptes de Paris : famille très chrétienne, la providence, l'exemple et l'âme dirigeante de cette commune, où elle passe les beaux mois de l'été.

M. Cauchy lui-même est le maire de l'endroit, et, ce qui est assez rare en France, le bras droit du curé.

I Son Eminence le cardinal Taschereau, à qui cette lettre était adressée, la communiqua à la Semaine Religieuse, qui la publia dans sou numéro du 12 septembre 1891.

Tous ces srens sont enchantés d'habiter un lieu qui a vu naître un saint, et qui aura désormais son histoire.

Il y a un siècle et demi, et davantage, que la terre et le château de Montigny ont cessé d'appartenir à la famille Laval, laquelle, d'ailleurs, a disparu. Depuis lors, ils ont changé souvent de propriétaires : j'en ai une liste à peu près complète. Au commencement du siècle, Montigny appartenait au général Baraguay d'Illiers.

Malheureusement, les anciens titres de propriété, qui auraient pu jeter du jour sur la famille de ISIgr de Laval, ont disparu, probablement comme tant d'autres,dans la tourmente de la Révolution ^

Le château, avec ses vieux plafonds, ses énormes poutres, a tous les caractères d'une très ancienne construction. On assure qu'une partie de l'édifice fut bâtie sous la direction de l'architecte Mansart, dans la première moitié du dix-septième siècle : je n'ai pas de peine à le croire.

Il y a un corps principal, avec deux aîles, dont les saillies sont plus avancées sur la façade principale que sur l'autre, et qui se ter-

I Voir plus haut p. 92.

minent par deux tourelles à toit conique, ce qui donne au bâtiment un aspect tout-à-fait moyen-âge.

Le château a deux étages, avec un toit en mansarde. Partie en brique, et partie en silex revêtu de ciment, il a près de cent cinquante pieds de long sur une trentaine de pieds de largeur tout au plus.

L'une des ailes du château baigne dans les eaux de la rivière Avre, qui coule paisiblement au milieu de cette vallée délicieuse, et y répand la fraîcheur et la fertilité. Ces eaux sont si limpides et si pures qu'elles ont excité la convoitise de la ville de Paris, qui a décidé de s'en emparer, et qui a même commencé les travaux de l'immense aqueduc par lequel elles prendront leur cours vers la grande capitale.

Ce qui est certainement encore beaucoup plus ancien que le château de Montigny, c'est le vieux Prieuré, qui dépendait de l'abbaye de Saint-Vincent-aux-Bois, occupée par les chanoines réguliers de Saint-Angustin. Il était autrefois, du temps de Mgr de Laval, la demeure du prieur-curé, ou du moins de son vicaire, car l'autre n'y résidait presque jamais. Il a deux étages,et sert maintenant de demeure au jardinier du château. Ses escaliers, ses plafonds à poutres très drues, son mobilier,

tout cela est très intéressant à voir. Ses vieux murs, ainsi que les clôtures en pierre qui entourent le jardin, sont revêtus d'espaliers chargés de poires et de pêches.

J'ai pris une petite photographie de ce prieuré, que j'aurai le plaisir d'offrir bientôt à Votre Eminence.

Ce prieuré touche presque au chœur de l'église, laquelle est bien à peu près comme je l'ai décrite dans la Vie de Mgr de Laval d'après les indications qu'on m'avait données. Elle a été réparée, sans doute, mais elle a dû garder l'apparence humble et modeste qu'elle avait lorsqu'elle fut reconstruite en 1618 par les soins du père de Mgr de Laval.

J'ai fait faire un fac-similé de l'inscription qui se trouve dans le chœur de l'église, et qui constate le fait de la bénédiction de cet édifice par l'évêque d'Evr'eux du temps de Hugues de Laval, dont il était le bèau-frère. Détail bon à noter : au-dessus de l'inscription, se trouvent les armes des Montmorency-Laval.

Le château de Montigny et ses dépendances sont entourés d'arbres magnifiques, et comme perdus au milieu d'une végétation luxuriante. Le parc est traversé en tous sens par de belles allées, où j'aime à me représenter le jeune de Laval se promenant souvent, lorsqu'il était à

la maison paternelle. L'une de ces allées, surtout, bordée de chênes et de pins séculaires a dû le voir bien des fois : elle est vraiment délicieuse, et longe la rivière Avre, où ces arbres vont se refléter comme dans un miroir : elle aboutit à un petit kiosque qui affecte la forme d'un temple antique.

Il y avait autrefois une chapelle dans une des tours du château ; mais elle n'existe plus. Il n'y a, du reste, qu'un pas à faire pour aller à l'église, en passant par le potager et le prieuré dont j'ai parlé tout à l'heure.

Tout le village de Montigny, avec ses jolis bosquets et ses prés verdoyants, repose dans un petit vallon qu'arrose la rivière Avre. Il est entouré de collines boisées : c'est vraiment, comme je l'ai écrit dans la Vie de Mgr de Laval^ « un bijou dans une riche écrin de verdure «.

Sur ces collines, et tout autour, d'autres châteaux et d'autres villages: Courteilles, Rueil, Montuel, La Gadelière, Revercourt, Fessanvilliers, etc.

Montuel, qui est à une petite distance d'ici, fit partie, durant quelque temps, du domaine de la famille Laval, ainsi que Montbaudry, Alaincourt et Revercourt, autres petits hameaux qui se trouvent dans les environs.

Il y a à Montuel un château encore plus intéressant peut-être que celui de Montigny : ses tours et ses murs crénelés annoncent une origine très ancienne, et la construction eu remonte probablement à ces temps reculés où l'on avait sans cesse à se défendre contre l'invasion de quelques ennemis.

Tout près du château est une jolie chapelle gothique, où le curé de Rueil, avec la permission de l'évêque de Chartres, vient dire la messe tous les dimanches pour le châtelain et sa famille.

Montigny-sur-Avre est tout-à-fait sur les confins du diocèse de Chartres. A deux cents pieds environ du château d'où j'écris à Votre Eminence, commence le département de l'Hure, et par conséquent le diocèse d'Evreux, où Mgr de Laval exerça durant plusieurs années les fonctions d'archidiacre.

C'est là aussi que commence la Normandie, qui appartint longtemps à l'Angleterre ; et l'on voit encore, à quelques pas d'ici, entre les départements de l'Eure et de l'Eure-et-Loir, des vestiges de fossés royaux. Le roi d'Angleterre et le roi de France avaient, de chaque côté, des fortifications, d'où leurs armées s'observaient.

Verneuil-sur-Avre, qui est à huit kilomètres

d'ici, était un des centres principaux des opérations anglaises. Il y a encore là une tour ou forteresse très haute, très bien conservée, et qui a nom « la tour grise », dont les murs n'ont pas moins de douze pieds d'épaisseur, et qui fut construite en 1120 par Henri premier, roi d'Angleterre, fils de Guillaume-le-Conquérant. Six cents guerriers pouvaient au besoin se loger dans son enceinte. C'est un des rares monuments subsistants de l'époque de la féodalité française. Du haut de cette tour on a vue admirable, et l'œil distingue facilement au moins vingt clochers.

A quelques pas de là est la vieille église Sainte-Madeleine, l'une des plus anciennes que j'aie jamais vues,et qui porte aussi le cachet de la plus haute antiquité. Elle aussi est bien intéressante à voir, avec ses gracieuses ogives, son peuple de statues et ses campaniles dentelés.

Que de fois, en visitant ces vieux monuments, je me suis représenté Mgr de Laval les visitant lui-même ! car il a dû souvent parcourir tous ces endroits, qui touchaient de si près au sol natal.

J'aime à me le représenter vivant encore dans ces lieux, mais surtout priant du haut

du ciel pour ces populations auxquelles il doit s'intéresser.

Elles ont bien besoin, en effet, de ses prières, ces communes si tièdes, si indifférentes sous le rapport religieux.

Elles parurent s'éveiller un peu, lorsqu'au printemps dernier je leur rappelai le souvenir du grand évêque auquel Montigny avait donné le jour, qui avait établi la religion dans le pays lointain d'où je venais, et qui était une de leurs gloires les plus pures. Elles s'associeront sans doute de grand cœur à la fête religieuse que nous célébrerons, lorsqu'il nous sera permis, comme nous l'espérons, d'honorer Mgr de Laval sur nos autels.

Pour moi, c'est avec bonheur qu'avant de quitter la France pour retourner au Canada j'ai voulu faire de nouveau ce pèlerinage au lieu de sa naissance, afin de me pénétrer de plus en plus de son souvenir.

Veuillez agréer, Eminence, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.

Rouen, 20 août 1891.

M. le Principal, me voilà en route pour rentrer au Canada ; et c'est de Rouen, la Rothomagus de Jules César \ que je vous adresse ma dernière lettre de voyage.

J'ai voulu descendre à Rouen, afin de rendre hommage au siège épiscopal qui exerça durant, plusieurs années, sinon de droit, du moins de fait, la juridiction sur la mission du Canada,, avant Mgr de Laval. ^

C'est l'archevêque de Rouen qui donna obédience aux premières religieuses de notre Hôtel-Dieu de Québec ; et il fut reconnu durant plusieurs années, même par les Jésuites^ comme l'ordinaire de la Nouvelle-France,

1 « César, a dit Chateaubriand, l'homme le plus complet de l'histoire, puisqu'il réunit le triple génie du politique, de l'écrivain et du guerrier.» (I,e Correspondant de 1887, t. IV, p. 29) .

2 Sur la juridiction exercée par l'archevêque de Rouen au Canada, voir la Revue Catholique de Normandie de 1895. — Voir aussi Jean Bourdo?i et son ami l'abbé de Saint-Sauveur, Québec, 1904, p. 39 et suivantes.

Que de souvenirs historiques rattachent d'ailleurs Rouen au Canada ! N'est-ce pas ici que résidaient les principaux membres de cette grande compagnie marchande qui faisait la traite dans la vallée du Saint-Laurent, et dont Champlain fut obligé de se servir comme d'instrument pour l'établissement de notre pays? Instrument bien ingrat, que cette société de marchands ! Que de fois le fondateur de Québec dut se rendre à Rouen pour essayer de s'entendre avec eux, ou bien pour les accorder entre eux et leurs associés de Saint- Malo et de La Rochelle ! Que de fois, surtout, îi'eut-il pas maille à partir avec le nommé Boyer, « aussi malicieux que grand chicanier», -véritable agent de discorde, qui venait sans cesse se mettre en travers de son œuvre colonisatrice avec des arrêts du Parlement ! ^

Terribles gens, ces anciens marchands de Rouen, tout entiers à leur négoce, opposés à toute idée de coloniser le pays et de civiliser les sauvages ! Tout ce que Champlain put en obtenir pour nos premiers missionnaires, lorsqu'il alla avec eux leur faire visite, au printemps de 1615, ce fut la promesse de «les entretenir à l'avenir de leur nourriture ». ^

1 Œuvres de Champlain, pag. inf. 968.

2 Ibid., p. 496.

Une de mes premières visites, en arrivant à Rouen, fut à la préfecture. Je voulais m'assurer s'il ne se trouverait pas dans les archives départementales quelques documents qui me seraient encore inconnus, relativement à la juridiction exercée par l'archevêque de Rouen au Canada.

L'archiviste départemental de la Seine-Inférieure, M. de Beaurepaire, est un excellent catholique et un homme très érudit. Il a fouillé avec la plus scrupuleuse attention toutes les archives rouennaises, et m'a assuré qu'il n'y a rien de plus, concernant le Canada, que ce qui est mentionné dans V hiventaire des Archives de la Seine-Infèrieure. Voici ce que dit cet Inventaire :

« Le Canada et d'autres terres du Nouveau- Monde, soumis à la domination française, paraissent avoir été annexés, pendant plusieurs années, au diocèse de Rouen. On doit le conclure de quelques actes de l'autorité archiépiscopale, cités par Duplessis dans sa Description de la Haute Normandie^ et qu'on conserve actuellement encore dans les registres du secrétariat de l'archevêché. Ce sont les lettres par lesquelles François II de Harlay confère à maître Gabriel de Queylus de Tubières, prêtre du diocèse de Rodez, abbé de Locdieu, docteur

en théologie, le titre de son vicaire général et de son ofificial dans la Nouvelle-France ; celles par lesquelles il donne à Gabriel Soûart, du diocèse de Paris, bachelier en droit canon, et à Dominique Galinier, du diocèse de Mirepoix, le pouvoir de prêcher l'évangile dans cette colonie, 22 avril 1657 ; une ordonnance du même prélat, qui met fin aux différends qui s'étaient élevés entre l'abbé de Queylus et le supérieur des Jésuites de la maison de Québec, qualifiés l'un et l'autre de ses grands vicaires dans la partie du diocèse de Rouen appelée la Nouvelle-France, 30 mars 1658. »

L'Inventaire ajoute : « Lorsque Québec fut devenu le siège d'un évêché, il ne tarda pas à se soustraire à la dépendance de la métropole de Rouen, et à relever directement du saint-siège. Cependant VAlmatiack de Normandie de 1789 nomme encore l'évêque de Québec parmi les suffragants de Rouen ! «

L'archevêque de Rouen, qui prétendait à la juridiction sur le Canada, avait lui-même à lutter contre des prétentions analogues, qui venaient d'ailleurs. Je lis en effet dans le même Inventaire :

« L'archevêque de Lyon se fondant sur une bulle de Grégoire VII de 1079, prétendit à la Primatie sur l'Eglise de Rouen. Le procès

qni s'éleva à cette occasion entre Mgr Colbert et Mgr Claude de Saint-George, fut terminé par un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du 12 mai 1702, qui maintint le premier dans le droit et possession où était, de temps immémorial, l'Eglise de Rouen de ne reconnaître d'autre supérieur immédiat que le saint-siège. « M. de Beaurepaire, en compulsant les archives, a pris note de trois faits qui regardent le Canada :

1. Le 8 décembre 1627, l'archevêque de Rouen baptisa dans sa cathédrale un Canadois. Le parrain fut le duc de Longueville ; la marraine, la duchesse de Villars. On avait dressé un théâtre dans la nef de l'église pour la circonstance. Ce fut une grande cérémonie.

2. D'après les archives du chapitre de Rouen, le coadjuteur de Québec, Mgr de Mornay, évêque d'Euménie, fit une ordination à Rouen le 23 décembre 1719, et consacra une centaine de pierres d'autel le 22 décembre 1720.

3. L'année suivante, 1 721, on reçut à Rouen une lettre du Canada, annonçant que le jour de la petite Fête-Dieu il y avait eu à Montréal un grand incendie : cent-cinquante maisons avaient été détruites dans l'espace de trois heures.

Et voilà tout ce que M. de Beaurepaire peut me donner sur le Canada !

Le siège archiépiscopal de Rouen est occupé aujourd'hui par un homme très distingué, Mgr Thomas, ci-devant évêque de La Rochelle, natif de Paray-le-Monial. Je suis allé lui faire visite hier après-midi.

Je l'avais vu à Paris, dans mon premier voyage, célébrant un grand mariage dans l'église Saint-Roch \ au maître-autel qui se perdait, pour ainsi dire, dans des massifs de fleurs, et dans un choeur converti en jardin. Il avait, à cette occasion, prononcé une allocution remarquable sur le mariage chrétien, sur sa dignité, sur les conditions requises pour que le bonheur véritable règne toujours au foyer conjugal. Je lui rappelai ce fait :

■( Hélas ! me dit-il, la jeune femme que j'ai bénie alors est morte quelques mois seulement après son mariage. Elle était déjà mûre pour le ciel. »

Mgr Thomas m'a parlé alors d'un évêque canadien qu'il avait rencontré tout récemment, et dont il avait gardé le meilleur souvenir.

I Iv'église Saint-Roch, à Paris, fut bâtie au 17e siècle. « Les dehors de cette église apparaissent lourds et disgracieux, mais l'intérieur offre une grande noblesse. » (André Hallays, Le Pèlerinage de Port-Royal, p. 29) .

Seulement, il ne pouvait se rappeler son nom, ni le nom de son évêché :

« N'est-ce pas, lui dis-je, j\Igr Bégin, évêque de Chicoutimi ? Il a. fait ce printemps son voyage ad Imiiiia. — Précisément. Il m'a fait l'honneur de venir me voir. J'ai été charmé de faire sa connaissance. C'est un homme aimable, instruit et distingué. Veuillez, s'il vous plaît, me rappeler à son souvenir. — Nous avons l'espoir, monseigneur, qu'il succédera un jour à Son Eminence le cardinal Taschereau, comme archevêque de Québec. — Je vous le souhaite de tout cœur, me dit-il. »

Mgr Thomas est très attaché à notre pays, qu'il regarde comme ayant fait partie autrefois de son diocèse. Il a toute une bibliothèque d'ouvrages canadiens ; et il m'a fait le plaisir d'accepter l'exemplaire que je lui apportais de ma Vie de Mgr de Laval.

Nous nous promenions tous les deux dans la grande et magnifique Salle des Etats :

« C'est ici, me dit-il, qu'eut lieu, il y a quelques années, notre grande fête en l'honneur de Cavelier de La Salle. Il y avait là une petite estrade, et c'est sur cette estrade que votre poète canadien, Fréchette, a lu les beaux vers qu'il avait composés pour la circonstance.

« Je reçois à dîner demain soir, ajouta-t-il ,

M. Hogan, recteur de l'université catholique de Washington. Voulez-vous me faire le plaisir de venir vous-même? — Je suis très honoré de votre invitation, monseigneur, et je l'accepte avec plaisir. — C'est entendu ; à demain soir, à sept heures. »

J'ai passé une partie de la journée à visiter, dans Rouen, les endroits oii revit de quelque manière le nom de Jeanne d'Arc : la Tour où eut lieu son procès, où elle subit avec tant de courage et d'intelligence le plus insidieux des interrogatoires, où fut rendu cet inique jugement que le duc de Broglie ne craint pas d'appeler quelque part « un véritable assassinat juridique M ^ ; l'église Saint-Ouen, où l'on parvint à lui faire signer une abjuration mensongère ; la place du vieux marché, où elle fut brûlée vive (1431) : la sainte et courageuse jeune fille n'avait que dix-neuf ans. Quelle lugubre page de l'histoire!

Une petite statue de la grande libératrice de la France a été élevée sur une des places publiques de Rouen : faible commencement de réparation pour la mémoire de celle qui, disait le cardinal de Bonnechose ^, « a été l'un des

1 Le Correspondant du 25 mars 1869, p. 1107.

2 Cité par l'abbé Sauvage dans son bel opuscule Le Monufuent de Jeanne d'Arc à Bonsecours, p. 15.

types les plus accomplis et les plus sublimes du dévouement à la patrie suscité et vivifié par la foi. »

Mgr Thomas, tout dévoué à la mémoire de Jeanne d'Arc a entrepris de lui élever un grand monument sur une des collines qui entourent sa ville épiscopale. ^ L'endroit choisi est magnifique : il domine Rouen et tous les environs : on se croirait à quelque endroit du chemin du Belvédère, à Québec, d'où l'œil embrasse la belle vallée de la rivière Saint-Charles, et les immenses faubourgs Saint-Roch et Saint-Sauveur ^

Dans une allocution que Mgr Thomas prononçait il y a quelques semaines dans son église primatiale, il rappelait le vœu qu'avait exprimé Jeanne d'Arc avant de mourir, qu'il fût bâti des chapelles où l'on prierait pour l'âme de ceux qui étaient morts à ses côtés pour la délivrance de la France :

(( Ce vœu de notre chère héroïne, dit-il, nous l'avons pieusement recueilli, et, autant qu'il

1 Avec quelle joie l'illustre prélat eût applaudi au grand acte de Pie X accordant les honneurs de la Béatification à la libératrice de la France ! — Mgr Thomas qui avait succédé en 1884 au cardinal de Bonnechose, est décédé à Rouen en 1893. Il venait d'être fait cardinal.

2 Noir Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Sauveur, p. 243.

dépend de nous, il ne cessera pas de s'accomplir sur la colline de Bonsecours, sur la côte des Aigles. Ivà, devant sa statue, sous son regard, en face de la cité, théâtre de son martyre, est déjà construite une chapelle qui sera dédiée à Notre-Dame des Soldats ; là, on offrira le sang du Rédempteur, pour tous ceux qui, dans les armées de terre et de mer. sont morts au service de la France.

« Là aussi, nous demanderons à Dieu de raviver dans tous les cœurs, avec la flamme du patriotisme chrétien, cette foi des anciens temps, active, ardente, généreuse, qui prépare les libérateurs et engendre les héros ^ «

Près de l'endroit où s'élèvera le monument de Jeanne d'Arc ^ est la magnifique église du

1 Rome vient d'approuver un office et une messe propres, en l'honneur de la bienheureuse Jeanne d'Arc. Cet office et cette messe, accordés à tous les diocèses de France, ont été publiés ifi extenso dans les Questions Actuelles du 5 mars 1910. L,afête, du rite double-majeur, est accordée à tous les diocèses de France : pour les diocèses d'Orléans, Saint-Dié, Nancy, Verdun, et pour les archidiocèses de Reims et de Rouen, elle est du rite double de seconde classe. L,a fête est fixée au dimanche dans l'octave de l'Ascension.

Nous devons à Fie X la Béatification de Jeanne d'Arc, et à son prédécesseur, Léon XIII, celle de l'illustre Jean- Baptiste de la Salle, fondateur des Frères des Ecoles Chrétiennes, décédé, lui aussi, à Rouen, « ce grand saint, écrit l'abbé Sauvage, qui a plus fait pour l'instruction publique qu'une génération de ministres. [Le Monument de Jeanne d' Arc, p. 58) .

2 L'inauguration solennelle de ce monument a eu lieu

pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours.

Elle est d'une richesse extraordinaire. Tout le pavé est en mosaïque. Les fresques, les marbres, les dorures, tout cela est éblouissant et merveilleux.

Le dîner, ce soir, chez ]\Igr Thomas, a été splendide. Il n'y manquait qu'une chose, la présence du principal invité, M. Hogan, qui a télégraphié de Paris, à la dernière heure, qu'il avait manqué son train pour Rouen !

J'ai eu le plaisir de rencontrer à ce dîner les principaux personnages du clergé de la ville et des alentours. Tous m'ont paru des hommes de grand mérite et de haute distinction.

Je pars demain pour le Havre, afin de m'embarquer samedi sur la Nor^naiidie pour New- York, et de New- York filer vers le Canada . . .

le 30 juin 1892, « presque au jour anniversaire de la réhabilitation ,'de la glorieuse suppliciée, » laquelle avait été prononcée dans le palais archiépiscopal de Rouen le 7 juin 1456. {Le Mominient de Jeanne d'Arc, p. 31) .

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