‹ Au pays de Mgr de LavalChapitre 30 sur 33 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Rome, dimanche, 19 juillet 1891.

. . . J'ai eu le bonheur d'assister ce matin à la messe du saint-père, de lui être présenté ensuite et de recevoir sa bénédiction.

Vous rappelez-vous la réflexion si touchante des disciples d'Emmaiis, à la suite de leur rencontre avec le Sauveur ressuscité : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis^ dùm loqueretur...!"^ C'est un sentiment analogue que l'on éprouve lorsqu'on a le bonheur de voir le pape, de lui baiser les mains, de recevoir quelques paroles de sa bouche. En se voyant si près du vicaire de Jésus-Christ, le cœur se réchauffe, se dilate, et l'on se sent porté à de généreuses résolutions.

C'était la seconde fois que je voyais Léon XIII ; et comme il était déjà très vieux lorsque j'eus la faveur de lui être présenté, il y a sept ans, je m'attendais bien de le trouver

1 Extrait de la Semaine Religieuse de Québec.

2 <i N'est-il pas vrai que notre cœur était tout brûlant en nous, lorsqu'il nous parlait. . . ? » (Luc, XXIV, 32).

encore plus cassé et brisé par l'âge. Je n'ai donc pas été surpris, lorsque je l'ai vu entrer dans la petite chapelle où il devait dire la messe, péniblement voûté et incliné vers la terre. Il est bien permis à un vieillard de quatre-vingts ans, surtout lorsque ce vieillard a sur ses épaules la responsabilité et la sollicitude de toutes les églises, de pencher un peu vers la tombe.

Ce qui est admirable, c'est la vigueur et le courage avec lesquels cet homme extraordinaire, dont on peut dire, comme de saint Basile : Prœter ossa et pellem milla prœterea corporis parte constare videtiir \ semble se raidir contre la vieillesse, c'est l'intrépidité avec laquelle il porte le poids des ans, c'est la puissance qu'il fait paraître non seulement pour les choses de l'esprit, — sa dernière lettre encyclique ^ en est une preuve frappante — mais même pour les exercices purement extérieurs.

Voyez : sa messe est annoncée pour sept heures et demie; il arrive à l'heure précise. Nous sommes une vingtaine environ qui l'at-

1 Bréviaire romain, office du 14 juin.

2 L'encyclique Rerutn novarutn sur la Condition des ouvriers.

tendons à genoux. On lui présente le goupillon ; il s'asperge d'abord, puis nous asperge nous-mêmes d'eau bénite. Il s'agenouille ensuite, et fait au moins une dizaine de minutes de préparation au saint sacrifice.

Sa messe, servie absolument comme celle d'un évêque ordinaire, dure près de trois quarts d'heure. C'est un grand spectacle de foi et de culte religieux.

Il est impossible d'observer avec plus de fidélité et d'exactitude toutes .les cérémonies et les rubriques. J'ai remarqué surtout avec quel soin le pieux vieillard faisait jusqu'à terre toutes ses génuflexions.

Léon XIII a une voix caverneuse, quasi sépulcrale. Il scande et accentue fortement tout ce qu'il prononce. Rien de plus beau que de lui entendre réciter les oraisons de la messe, la préface, le Pater. Rien de plus saisissant que de l'écouter lire l'épître et l'évangile. C'est une lecture faite avec intelligence, avec âme, avec une attention toujours soutenue. Pas une phrase, pas un mot dont tout le sens ne paraisse actuellement saisi, souligné, pour ainsi dire, et ne soit relevé par l'accent avec lequel tout est prononcé.

Le saint-père accompagne même sa lecture de beaucoup de signes de tête qui font voir

combien il entre profondément dans le vif du sujet, et devient triste ou joyeux, radieux ou abattu suivant les circonstances.

L'évangile d'aujourd'hui, neuvième dimanche après la Pentecôte, nous réprésentait le Sauveur pleurant sur sa chère Jérusalem et sur les désastres qui l'attendaient : O/w appropinq2iaret Jésus Jemsaleni, videns civitatem^ flevit siLÙer illam^ dicens : quia si cognovisses et tu^ et quidem in Jiâc die tiiâ^ qitœ ad pacem tibi^ nunc aiiteni abscondita sunt ab oculis tuis ^ . . .

Ah, si vous aviez entendu avec quels accents de détresse et quelles larmes dans la voix Léon XIII a lu cet évangile ! Comme il était facile d'en faire l'application à la ville de Rome, devenue le siège de la Révolution, à cette Rome capitale de l'Italie, qui, elle aussi, lapide ses prophètes, dépouille les religieux de leurs biens et de leurs propriétés, et réduit le souverain pontife à l'état misérable de servitude où nous le voyons! Que va devenir la Rome chrétienne, la Rome de la prière et des nombreuses églises,

I <( Quand Jésus fut proche de Jérusalem, à la vue de cette ville, il pleura sur elle, et dit: » Ali ! si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t'est encore donné, ce qui te peut donner la paix ! mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. » (Luc, XIX, 41) .

— domus mea^ domus orationis vocabitur ^

— entre les mains de ces sectaires, qui n'ont aucun respect de la propriété ecclésiastique

— et illam /ecistis speluncam latronu^n'^l Espérons que la Providence mettra bientôt

fin aux maux de l'Eglise, et fera sortir des événements un état de choses qui garantira au souverain pontife l'indépendance parfaite, la souveraineté et la liberté dont il a besoin pour sa sublime mission.

C'est dans ce but que Léon XIII a ordonné ces prières publiques qui se disent dans le monde entier à la suite de toutes les messes basses. Ces prières, il les récite lui-même ; et avec quels accents de ferveur, de piété et de foi extraordinaire ! Avec quelle vigueur, surtout, il élève sa voix tremblante, lorsqu'il dit : Pro libertate et exaltatione saiicics matris Ecclesiœ preces e^undimus !

Ce grand pontife, en effet, n'est pas seulement lumen in cœlo ; il n'est pas seulement remarquable par sa haute intelligence, par ses lumières et ses connaissances supérieures, par la puissance de son administration, c'est un

1 « Ma maison sera appelée la maison de prière. » (Matth., XXI, 13).

2 (( Et vous en av^ez fait une caverne de voleurs.» Ibid.

homme d'une admirable piété, c'est Vhomo Dei^ dans toute la force de cette expression. Le pape est le premier anneau de cette chaîne mystérieuse qui unit le ciel et la terre ; et en assistant à la messe de Léon XIII on est frappé de la piété admirable avec laquelle il remplit sa mission.

La messe terminée, le pape dépose ses ornements pontificaux et se met à genoux pour faire son action de grâces. Un des camériers qui lui ont servi la messe vient alors célébrer à son tour en sa présence.

Cette seconde messe a duré près d'une demiheure. La chaleur était suffocante, l'air raréfié et mauvais ; le pape devait être épuisé de fatigue. Et cependant il est resté à genoux tout le temps de cette messe.

Ce n'est pas tout. Après avoir fait la part si large à la prière et à la piété, il a voulu faire celle de la charité : assis dans un fauteuil, il nous a tous admis l'un après l'autre à lui présenter nos hommages, à lui baiser la main et à solliciter les faveurs spirituelles que nous avions à lui demander.

C'est surtout alors que j'ai pu admirer la grande vigueur intellectuelle qu'il conserve

I 2 Tim., III, 17.

malgré ses quatre-vingts ans. Dans Léon XIII, rien n'a vieilli de ce qui touche de près à l'intelligence : la tête, les yeux surtout sont pleins de vie ; la mémoire est admirable.

Le saint-père a bien voulu me bénir, ainsi que les travaux historiques que j'ai entrepris. Il a béni toutes mes intentions, mes parents, mes paroissiens, mes amis, parmi lesquels je puis vous assurer que vous et votre excellente Semaine religieuse aviez une part spéciale dans mon esprit.

Je remercie d'autant plus la Providence de m'avoir procuré le bonheur de voir le saintpère et d'assister à sa messe, que je m'attendais peu à cette faveur. En arrivant à Rome, en effet, j'appris aussitôt que le pape ne recevait plus personne, à cause des grandes chaleurs, et que bon nombre d'abbés français, y compris le vicaire général de Perpignan, après avoir passé plus de quinze jours à Rome, avaient été obligés de s'en retourner sans le voir.

Je ne me décourageai pas cependant ; je fis immédiatement ma demande : c'était jeudi matin. Hier soir, je recevais au séminaire Canadien, de la part de ]\Igr délia Volpe, ^

I Aujourd'hui cardinal-diacre, du titre de Sainte- ]Marie in Aqiiiro, une vieille église dont la première fondation remonte au commencement du cinquième siècle.

une lettre d'admission à la messe du saintpère.

A qui surtout devais-je cette faveur, sinon à la recommandation du cardinal Taschereau? Notre saint archevêque, jouit évidemment à Rome de tout le crédit qu'il a su mériter par ses vertus, par sa grande sagesse, et par la modération avec laquelle il a traversé toutes les difficultés qui se sont présentées dans son épiscopat. Son nom, à Rome, et partout, est une grande protection pour ses prêtres. Il suffit de le prononcer et de s'en servir pour recevoir partout un accueil favorable.

J'ai célébré ma première messe à Rome dans sa magnifique église de Notre-Dame de la Victoire, où je vous assure que le nom du cardinal Taschereau est en honneur et en vénération.

.Le nom canadien, en général, est bien coté à Rome ; et soyez convaincu que !M. IMercier n'y a pas peu contribué par les bonnes relations qu'il a su entretenir avec le Vatican, et par le courage avec lequel il a réglé la question des Biens des Jésuites. Le saint-père l'a comblé d'honneurs : qui pourrait s'en étonner? <( Est-ce tous les jours, disait !\lgr d'Hulst, que Ton voit un premier ministre proclamer en toute occasion ses principes chrétiens, et restituer à

l'Eglise les biens que l'État lui a volés? ^»

J'ajouterai que le clergé canadien, spécialement, jouit d'une excellente réputation auprès des autorités romaines. Il suffit de s'annoncer comme prêtre canadien pour exciter partout un véritable intérêt.

N'allons pas perdre cette bonne réputation par des discussions oiseuses qui ont compromis le clergé et les catholiques en général dans certains pays. Sous prétexte de zèle pour la doctrine et les bons principes, n'allons jamais nous afficher comme plus catholiques que le pape. Restons toujours humblement dans les rangs de l'armée chrétienne sous la conduite de nos évêques, et attachons-nous de plus en plus à la sainte Eglise notre mère et à son Chef infaillible.

Plus grandes sont les épreuves de l'Église, plus aussi le souverain pontife a droit à toute notre sympathie.

Redoublons de zèle et de générosité pour le Denier de Saint-Pierre. A nous Canadiens, surtout, que Rome considère comme ses enfants de prédilection, de ne pas nous montrer les derniers dans cette offrande au Père commun de tous les fidèles . . .

I Voir plus haut, p. 226.

Interlaken (Suisse), dimanche, 2 août 1891.

Je vous ai promis, M. le Principal, de vous adresser quelques lignes de la Suisse : je tiens ma parole. Aussi bien, je vous écris d'un des endroits les plus charmants de ce pays si pittoresque.

Vous avez vu par ma lettre à la Semaine Religieuse^ que j'ai pris pour aller à Rome le chemin des écoliers. C'est aussi par le chemin des écoliers que je rentre en France.

Je n'ai été que neuf jours à Rome : la crainte de la chaleur m'en a éloigné plus tôt que je n'aurais voulu. Je dis la crainte de la chaleur, plus que la chaleur elle-même ; car, après tout, je ne crois pas qu'il soit impossible, même à un étranger, de se faire un modiis vivendi très supportable à Rome, en plein cœur d'été. Si le soleil est trop ardent, on reste à la maison, comme on est obligé de le faire souvent à Québec et ailleurs ; et, du moment qu'on peut sortir, je ne crois pas qu'il y ait d'endroit au monde plus agréable que le Pincio pour respi-

rer le bon air, tout en jouissant de ce 'panorama si grandiose que vous connaissez.

Mes neuf jours ont été bien employés. J'ai revu avec un bonheur inexprimable toutes les grandes basiliques de Rome : ^ Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran, Sainte-Marie-Majeure, Sainte-Croix, Saint-Paul hors des murs, Sainte- Agnès, Saint-Laurent, etc. J'ai visité aussi, et plusieurs fois, grand nombre d'autres églises, mais surtout Sainte-Sabine ^ et Saint-Alexis, sur le mont Aventin, ^ Saint-Pierre ès-liens, sur le Janicule, Saint-Bonaventure, sur le mont Palatin, l'Ara-Cœli, la Minerve, etc.

Plusieurs de ces édifices ont terriblement souffert de l'accident du 23 avril. J'ai trouvé

1 « Rome n'est pas une ville, écrivait M. Chesnelong, c'est un musée et un reliquaire. » {Charles Chesnelong , par M. de Marcey, t. III, p. 407).

2 Y compris le couvent des Dominicains, y attenant. De la galerie de ce couvent, on a vue admirable sur le Tibre et vane partie de Rome. C'est un endroit que l'on n'oublie jamais.

3 H La beauté des panoramas que l'on découvre du sommet de l' Aventin : la vallée du Tibre, les croupes du Palatin et du Cœlius, l'arrière-plan des hauteurs de la Sabine, et, au sud, la plaine qui s'étend jusqu'à la barrière abrupte des monts Albains. Les riches Romains aimaient ces « longues perspectives de campagne » dont parle Horace : laudaturque donius longos quœ prospicit agros ; il est naturel qu'ils soient allés les chercher dans le quartier de l' Aventin. ...» {Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1909, p. 190) .

presque tous les vitraux de Saint-Paul entièrement ou partiellement détruits : les fenêtres et les portes de Sainte-Sabine, également.

Rome a pris beaucoup d'extension en dehors des murs, surtout du côté de la Porta Pia, de la gare du chemin de fer, et de la voie qui mène à Saint-Laurent. On comprend la nécessité de bâtir des églises dans ces quartiers nouveaux, surtout pour ces populations accoutumées à avoir des églises à presque toutes les portes.

La grande église du Sacré-Cœur que l'on vient de construire dans le quartier de la gare, est magnifique, et comparable aux plus beaux monuments de la ville sainte.

Il en est de même du nouveau couvent et de l'église des Franciscains, près de Saint- Jeande-Latran, On est frappé de la richesse et de la grandeur de ces constructions. La Providence rend à ces bons religieux ce que la persécution leur enlève :

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens.

J'ai quitté Rome avec un vif regret. Il n'y a pas de ville où l'on aime mieux à séjourner. ^

I « Cette ville de Rome, qu'on ne peut quitter pour la première fois, ou pour la seconde, ou pour la dixième, sans désirer la revoir encore une fois.. .» (René Bazin, Questions littéraires et sociales, p. 271).

Pour un prêtre, surtout, quoi de plus intéressant que la Rome chrétienne, la ville des grands souvenirs religieux, la ville des nombreuses églises oii sont entassées tant de reliques et où l'on peut admirer partout tant de chefsd'œuvre de peinture et de sculpture ?

De Rome, j'ai filé presque tout droit à Venise, ne m'arrêtant qu'un instant à Florence, toujours par crainte de la chaleur.

Rien de plus désolé que le parcours de Rome à Orte, Orvieto, Chiusi, Terontela, Cortona, et Arezzo ^. Toutes les campagnes sont rôties par le soleil. De bosquets et d'arbres, nulle part : quelle différence avec la France ! Et cependant, partout où il y a des vignes, elles sont d'un vert admirable, surabondantes de vie ; elles accusent la grande fertilité du sol.

N'est-ce pas ici, d'ailleurs,l'ancienne Etrurie, si renommée pour l'industrie et l'activité de ses habitants ?

Souvenirs du passé ! Comme ils se pressent ici à la mémoire ! Orvieto : c'était un des principaux centres de la civilisation étrusque. Le lac de Trasimène : c'est ici qu'Annibal ^ rem-

1 La patrie de Pétrarque, le célèbre poète italien du quatorzième siècle.

2 « Annibal, écrit quelque part M. Thiers, c'est pour moi le plus grand homme de l'antiquité. » {Revue hebdotnadaire de sept. 1909, p. 14) .

porta sur le consul Flaminius une des plus fameuses victoires de l'antiquité : « Deux peuples géants, dit Ozanam, se portèrent ici des coups si terribles, que durant le combat un tremblement de terre renversa des villes, et ne fut pas senti. . . » Mais la vitesse du train ne nous permet pas de nous attarder sur ces souvenirs.

A partir d'Arezzo, les paysages deviennent plus gais, plus animés et plus riches. On sent que l'on approche de Florence « la belle » ^

La voici, en effet, avec le magnifique dôme de sa cathédrale, avec ses vastes édifices qui rivalisent avec ceux de Pise ^, de Sienne et de Gênes « la superbe » en grandeur et en richesse^ avec ses superbes boulevards et ses grandesplaces publiques ; et là-bas, sur la colline, repose Fiesole, l'ancienne Fesulanum des Romains, que je visitai avec tant d'intérêt il y a sept ans.

1 La patrie de Dante Alighieri et de ]\Iichel-Ange. J'y passai quatre jours entiers, lors de mon premier voyage, ne pouvant me rassasier de visiter ses monuments, ses églises, ses musées, ses places publiques.

2 D'après Augustin Thierry, la fameuse tour de Pise ne devrait pas son inclinaison à un accident, mais à un calcul : « Les petites républiques du moyen-âge, dit-il, cherchaient à se surpasser l'une l'autre en magnificence, et quelquefois en bizarrerie . . . , et il paraît que la fameuse tour de Pise doit à une vanité de ce genre son architecture singulière.» {Lettres sur l' histoire de France, 'K.Vlil, p. 194) .

La route de Florence à Bologne, à partir de Pistoie, surtout, est extrêmement pittoresque. Je ne la connaissais pas encore. On traverse la chaîne des Apennins, par la vallée du Réno ; il y a une infinité de ponts et de tunnels et l'on a des aperçus magnifiques sur les précipices, les ravins et les montagnes au milieu •desquels on se fraie un chemin.

La traversée des Apennins n'offre pas, sans •doute, les scènes grandioses que l'on admire ■dans les Alpes ; mais elle en donne un avant- :goût aux voyageurs.

J'arrivai à Venise au beau milieu de la nuit. X,e silence éternel qui plane sur l'antique cité •des Doges était, à cette heure, vraiment horripilant. J'entrai dans la première gondole qui se présenta à moi.

Elle n'ont de poétique que le npm, ces gondoles de Venise: leur couleur noire, surtout, leur donne une apparence sinistre. La nuit, lorsqu'elles s'avancent, avec un flambeau allumé, au milieu des ombres des maisons qui se projettent sur les eaux, le spectacle a quelque chose de funèbre : l'imagination se crée mille spectres fantastiques, qui deviennent encore plus terribles lorsque l'on passe sous le Pont des Soupirs. J'avais hâte de quitter cette gondole et me sentis soulagé lorsque je mis

les pieds dans l'hôtel Victoria, sous la protection du drapeau britannique.

Vous connaissez Venise \ cette grande cité construite sur les lagunes de la mer Adriatique. Du haut de la tour Saint-Marc on se fait une idée parfaite de son étendue et de sa position 2.

Elle pourrait encore s'agrandir du côté de l'Adriatique jusqu'au Lido ; mais Venise n'est plus la république florissante et industrieuse d'autrefois.

C'est aussi sur la tour Saint-Marc que l'on se fait une idée de ce silence caractéristique qui a fait surnommer Venise <.< la silencieuse.» Il n'y a rien ici de ce bruit, de ce murmure qui plane au-dessus de toutes les villes ordinaires. A Venise, pas un cheval, pas une voiture. Comment d'ailleurs et pourquoi y en aurait-il ? Il n'y a pas de chemin carossable ; et, à part les canaux, il n'y a que des ruelles et des passages pour les piétons. Je n'ai vu de chevaux, à Venise, qu'à Lido, pour le petit

1 «Cette ville enchanteresse.» (Le comte de Mun, dans la Revue Hebdomadaire du 27 nov. 1909).

2 « Il n'y a rien de si beau que de voir Venise du haut du clocher de Saint-Marc : on voit les dispositions du Lido et de toutes les îles de la lagune. » (Le Correspondant du 10 juillet 1894, p. 47) .

tramway qui conduit du débarcadère à l'établissement des bains.

De toutes les choses intéressantes que renferme Venise, aucune ne l'est davantage que la grande basilique où repose le corps de notre évangéliste saint Marc. On ne se lasse jamais d'admirer la richesse et la profusion de ses mosaïques, de ses peintures, de ses marbres précieux, l'aspect original de cet édifice qui diffère de presque tout ce que l'on a encore vu, la solidité de cette construction sur des lagunes ^, et surtout sa parfaite conservation après tant de siècles d'existence. Le pavé luimême, ondulé comme les vagues de la mer, est quelque chose de vraiment curieux.

En face de la basilique est la grande place, où voltigent à cœur de jour des milliers de pigeons entretenus par la ville. lyucerne a ses cygnes, Berne ses ours, Rome ses louves : Venise a ses pigeons, auxquels elle est fidèle et dont il semble qu'elle ne peut se passer.

De Venise, je me rendis à Milan où repose, dans la crypte de la cathédrale ^, le corps de

1 Depuis que ceci a été écrit, on a éprouvé, paraît-il, des craintes sérieuses au sujet de la solidité de la basilique de saint Marc et de quelques autres édifices de Venise.

2 J'eus le bonheur d'y célébrer la messe, dans mon

saint Charles Borromée, patron de ma paroisse natale, puis à Arona, lieu de sa naissance.

J'étais à Arona le dimanche de la Bonne sainte Anne, et j'eus la consolation de dire la messe dans une église dédiée à sainte Anne, en présence d'un grand concours de fidèles qui se pressaient pour vénérer sa relique.

J'ai beaucoup admiré le tableau du maîtreautel. La sainte Vierge y est représentée debout à côté de sa mère, et tenant à la main un livre ouvert. Sainte Anne, assise, les bras étendus et les yeux levés vers le ciel, semble remercier le Seigneur de lui avoir donné une enfant si pleine de grâces et de bénédictions. Saint Joachim, debout, un peu dans l'ombre du tableau, les mains jointes, regarde la sainte Vierge, et semble frappé d'étonnement à la vue de la précocité d'intelligence qu'il remarque en elle.

premier voyage, le 23 avril 1884 ; et voici ce que j 'écrivis à cette occasion dans mon journal :

« Causé longtemps avec un excellent prêtre, qui me parle du bréviaire ambrosien : il diffère un peu du nôtre, ainsi que le missel. Dans le rite ambrosien, on fait tous les dimanches l'office du dimanche, excepté les premières fêtes de Notre-Seigneur, comme Noël, par exemple. Il n'y a pas d'offices de saints pendant le carême. Le bréviaire et le missel ambrosiens sont pour tout le diocèse de Milan, y compris la partie qui est en Suisse. Le bréviaire ambrosien a, pour Tierce, une hymne magnifique et assez longue, qui commence par ces mots : Jam Iticis hora ter Ha. »

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