XIX
La Briantais, 26 juin 1891.
... Je VOUS adresse quelques lignes du Château de la Briantais, où j'accompagne M. Mercier dans son voyage à Saint-Malo pour l'inauguration de la chapelle du général Charette, qui aura lieu demain aux Basses-Mottes.
Nous sommes ici les hôtes de M. Lachambre, député de Saint-Malo au Palais-Bourbon ; et c'est son fils, celui-là même qui accompagna le comte de Paris au Canada l'année dernière, qui nous fait les honneurs du château, son père étant retenu à Paris par ses devoirs de député.
Des fenêtres de ma chambre, j'admire le portique en cristal, entouré de fleurs, par où l'on entre au château, les jardins, les vertes pelouses, les parcs délicieux qui composent ce domaine vraiment princier. Les bosquets qui s'éclaircissent cà et là, ménagent des aperçus
I Extrait du Paris-Canada.
magnifiques sur la Rance qui coule tout près d'ici, et sur la mer, dont l'azur se confond avec . celui du ciel. La colline de Dinard et celle de Saint-Malo s'avancent l'une vers l'autre, et dessinent cet admirable port qui mettait en verve le vieux chansonnier breton :
A Saint-Malo, beau port de mer, Trois gros navires sont arrivés.
Nous irons sur l'eau, Nous y prom '-promener, Nous irons jouer dans l'île.
L'île dont il est ici question est évidemment celle que je vois là-bas, l'îlot du Grand-Bey, où reposent les restes de Chateaubriand. Voilà bien le tombeau du célèbre Royaliste ; ses mânes semblent reprocher aux maîtres qu'il a servis avec une si noble et si touchante fidélité, tout en restant toujours un peu frondeur, la perte de cette belle colonie du Canada, pour la découverte de laquelle les vieux marins bretons, partis d'ici, s'exposèrent à tant de sacrifices et de dangers.
A l'entrée de l'avenue qui conduit au Château de La Briantais flotte le drapeau tricolore, où l'on a mis une couronne de feuilles d'érable, au milieu de laquelle se lit le mot : Québec.
Nous avons laissé Paris de bonne heure ce
matin par la ligne de Brest, et ne sommes arrivés à Saint-Malo que tard cette après-midi. Le jeune M, Lachambre nous attendait à la gare.
Ce soir, nous arrive à La Briantais le docteur Récamier, un autre compagnon du comte de Paris au Canada. C'est un aimable Français, qui a conservé des Canadiens, comme M. Lachambre, le meilleur souvenir.
Tous ensemble, après dîner, nous causons agréablement sur la terrasse du Château ; puis nous allons nous reposer, afin d'être prêts à partir de bonne heure demain matin pour la cérémonie de Basses-Mottes.
Basses-Mottes, 27 juin.
Il y a deux choses que les Français prisent par-dessus tout : la bravoure et le désintéressement ; et ce sont ces deux choses qui font l'auréole du général Charette, l'intrépide défenseur de Pie IX, le héros de Patay \ Il est
I. Le combat de Patay eut lieu le 2 décembre 1870. L'armée de la Loire avait vaincu les Prussiens à Coulniiers et à Longjumeau ; mais ceux-ci prirent bientôt leur revanche : « Le deux décembre, écrit ilgr Lagrange, nous étions écrasés aux deux extrémités de notre ligne : à Patay, combat héroïque, et à Chilleurs, déroute lamentable. » {Vie de Mgr Dupanloup, t. III, p. 212).
un brave entre tous les braves ; il est désintéressé et n'a rien à lui ; il est pauvre. Mais il a une légion d'amis fidèles et d'admirateurs qui lui sont tout dévoués. Jamais je n'ai été témoin d'un enthousiasme semblable à celui qui régnait ce matin au château de Basses- Mottes.
Ce château est perdu, pour ainsi dire, au milieu d'une forêt. On y arrive par une avenue coupée par des fossés et de nombreuses barrières. C'est bien là la demeure d'un général en retraite.
Dès le matin, les allées du parc sont remplies d'équipages qui se croisent en tous sens. Il règne dans cette solitude une activité et un mouvement extraordinaires; et lorsque nousarrivons nous-mêmes au château, nous le trou* vous déjà envahi, ainsi que tous les environs, par une foule innombrable, hommes, femmes et enfants, qui vont et viennent, et paraissent tout à fait chez eux comme dans la maison d'un père.
Charette est cloué sur un canapé par un mal douloureux : la goutte. Il est enveloppé de fourrures, et ressemble à un lion blessé, qui gémit de ne pouvoir se remuer.
Mais le cœur, lui, n'est pas malade; l'œil
est \if et plein d'éclairs ; le visage, souriant et i6
aimable. Il donne des poignées de main à tout le monde, et voit défiler devant lui cette légion d'admirateurs et d'amis dont je parlais tout-à-l'heure, depuis l'ancien roi de Naples, François II, et le duc d'Alençon, jusqu'au plus humble des zouaves qui ont servi sous ses ordres.
Mme Charette, Miss Polk, fille d'un officier des Etats-Unis, fait les honneurs de sa maison avec une amabilité parfaite.
C'est le cardinal Place, archevêque de Rennes, évêque de Dol et de Saint-Malo ^, qui fait la bénédiction de la chapelle. Bien peu de personnes peuvent y assister. La chapelle est très petite, mais c'est un bijou d'architecture gothique. Charette a fait inscrire sur les murs les noms de ses anciens compagnons d'armes morts au champ d'honneur pour l'Eglise ou pour la France. J'y ai remarqué plusieurs noms canadiens, à la suite desquels se trouvait entre parenthèse le mot Canada.
Dans les allées du parc, sous les arbres, ainsi que dans les différentes pièces du château.
I Ce prince de l'Eglise, qui réside à Rennes, réunit ainsi sous sa houleUe trois évèchés, qui avaient chacun leur évêque avant la Révolution. Dol et Saint-Malo sont aujourd'hui deux de « ces vieilles citées découronnées » dont parle quelque part le cardinal Mathieu. (L,e Correspondant du 25 oct. 1909, p. 369) .
sont dressées des tables chargées de mets, où, à la suite de la cérémonie, chacun peut prendre un copieux déjeuner.
Nous quittons le château de Basses-Mottes assez tard dans l'après-midi, et rentrons à La Briantais, qui en est éloigné d'au moins dix kilomètres.
Les routes sont belles et ombragées, les campagnes couvertes d'une végétation luxuriante ; les hameaux respirent le bien-être. L'œil jouit de délicieux points de vue sur la mer et sur les plages si renommées de Dinard, de Paramé et de Saint-Briac.
Mais la chaleur a été accablante toute la journée: c'est la plus grande que nous ayons encore eue ; et nous sommes heureux de nous reposer, le soir, sur le balcon de La Briantais.
Saint-Malo, dimanche, 28 juin.
Aller dire la messe à Saint-]\Ialo, dans l'antique cathédrale d'où partit autrefois Jacques Cartier pour découvrir le Canada ; dans cette église où l'évêque du lieu — car il y avait alors un évêque à Saint-Malo — bénit sa personne et ses drapeaux et lui souhaita bon voyage ; puis visiter ensuite cette bonne ville de Saint- Malo, si intéressante et si catholique, son port
si renommé, et pousser une pointe jusqu'à Limoilou et aux Portes-Cartier : Hoc erat in votis ! Mes vœux furent exaucés.
Saint-Malo est à cinq ou six kilomètres de La Briantais. A huit heures, ce matin, nous étions à la cathédrale. Cette église, dont la construction remonte, paraît-il, au douzième siècle, est l'une des plus belles de la France.
Le curé-archiprêtre, M. Bourdon, excellent ecclésiastique, au regard ouvert et sympathique, nous attendait, car j'avais eu soin de le prévenir, la veille. Il nous accueillit avec une grande bonté, et fit disposer dans la chapelle de la Vierge des prie-Dieu et des sièges pour M. Mercier et ses compagnons. C'est donc dans cette chapelle que j'eus le bonheur de célébrer le saint sacrifice de la messe.
M. Mercier se propose de faire poser dans le pavé du sanctuaire de la cathédrale une petite mosaïque où sera gravée une inscription ^ qui dira qu'à cet endroit Jacques Cartier et ses
I Voici cette inscription :
S'est agenouillé
Jacques Cartier
Pour recevoir la bénédiction
De l'Evêque de Saint-Malo
A son départ pour la découverte
Du Canada, le i6 mai 1535
compagnons s'agenouillèrent et reçurent la bénédiction de l'évêque avant de partir pour le voyage de la découverte du Canada.
La messe dite et la visite de la cathédrale terminée, nous parcourons les principaux endroits de la ville, où il y a tant de souvenirs et de reliques des âges passés ; puis nous montons en voiture pour Limoilou.
La journée est belle, le soleil, ravissant. Rien de ces brumes qui souvent enveloppent les rivages bretons : un orage survenu la nuit dernière a abaissé la température; une brise charmante nous apporte le parfum délicieux de l'air salin.
De Saint-Malo à Limoilou il y a bien une dizaine de kilomètres. Le chemin n'est pas, à proprement parler, sur le rivage, mais sur la colline, au milieu de jardins, de riches campagnes, de splendides villas, dont plusieurs portent des noms de saints : la villa Saint- Jean-Baptiste, la villa Saint-Joseph, par exemple. Nous sommes ici dans un pays tout catholique ; le dimanche y est fort bien observé.
Honoré Mercier
Premier Ministre de Québec
Souvenir de sa visite
Ivimoilou et la Porte-Cartier sont deux fermes distinctes, qui se touchent cependant l'une l'autre et appartiennent à un riche propriétaire, lequel n'a rien de commun avec la famille de Jacques Cartier. Ces deux fermes dépendent de la commune de Rotheneuf.
L'église est à deux kilomètres environ.
Nous avons visité les deux fermes, et surtout la Porte-Cartier, avec un respect patriotique et religieux.
Les gravures que nous avons au Canada, représentant le vieux château de Jacques Cartier, sont bien exactes. Il y a une partie de l'habitation qui est évidemment moderne ; mais l'autre, où il y a deux tourelles, est très ancienne et remonte sans doute à l'époque oii l'on avait à se défendre contre des ennemis répandus partout et pouvant survenir à l'improviste à toute heure.
Dans le mur d'enceinte se trouve une grande porte, par où l'on pénètre dans la cour, puis dans l'habitation : de là sans doute le nom de Porte-Cartier donnée à la ferme.
La maison est simple, propre et confortable, comme toutes les bonnes fermes françaises : un beau fourneau, toujours luisant, de nombreux ustensiles de cuisine et de ménage, en ordre parfait, une longue table à manger, quelques
chaises, des lits à deux étages, quelques armoires : voilà à peu près tout le mobilier.
Ce serait se faire illusion que de se représenter la maison de Jacques Cartier comme un grand château, une demeure princière. Jacques Cartier n'était ni prince, ni duc, ni marquis ; il a découvert le Canada : n'est-ce pas assez pour sa gloire? et en faut-il davantage pour que tout Canadien aime à visiter le lieu qui l'a vu naître?
La fermière de la Porte-Cartier présenta à M. Mercier plusieurs fleurs cueillies dans son jardin : il les emporte au Canada comme un doux souvenir de son excursion à Limoilou.
Notre pèlerinage patriotique terminé, nous sommes revenus à Saint-Malo, ou plutôt un peu en deçà, à Saint-Servan, où nous attendait, à l'hôtel Bellevue,un excellent déjeûner auquel M. Mercier avait invité MM. Lachambre et Récamier à vouloir bien prendre part : témoignage de reconnaissance pour l'aimable hospitalité dont nous avions été l'objet à La Briantais.
A midi et demi nous étions à la gare et prenions nos billets de chemin de fer « pour Bordeaux ».
Faire tout d'un trait six cent quatre vingt kilomètres en chemin de fer, de Saint-Malo à
Bordeaux, après en avoir parcouru quatre cent cinquante-cinq, de Paris à Saint-Malo, deux jours auparavant : il n'y a que des Canadiens pour voyager ainsi ! C'est du moins ce que disent les Français.
Il y a cependant une couple d'heures d'arrêt au Mans. Nous en avons profité pour visiter la ville, et surtout la cathédrale, qui est une merveille.
Nous entrions en gare à Bordeaux le jour de la Saint-Pierre, au matin.
Bordeaux, 29 juin.
M. Mercier allait à Bordeaux sur l'invitation pressante de la Société Ozanam, fondée il y a une quinzaine de mois sous les auspices du cardinal Guilbert, et composée de l'élite de la jeunesse catholique de Bordeaux. Pouvait-il refuser l'invitation de ces bons jeunes gens, tous catholiques pratiquants, désireux d'assurer à leur pays la véritable liberté civile et politique, et à l'Eglise la jouissance de tous ses droits? La Société Ozanam désirait avoir une conférence de M. Mercier ; et les Bordelais voulaient aussi s'entretenir avec lui du désir qu'ils avaient de nouer de bonnes et sérieuses relations commerciales avec le Canada.
Le président et le chapelain de la Société Ozanani l'attendaient à la gare et le conduisirent au grand hôtel de France, où une suite d'appartements avaient été mis à sa disposition.
La conférence ne devant avoir lieu que le soir à huit heures, nous eûmes toute la journée pour visiter Bordeaux et nous faire une idée de l'étendue, de la richesse et de la beauté de cette ville, l'une des plus importantes et des plus industrieuses de la France.
Dans la matinée, je visitai la cathédrale, en compagnie d'un archéologue très instruit, M. Drouyn, qui me fit remarquer et m'expliqua les principales beautés de ce monument. Jamais je n'oublierai la verve et le talent avec lesquels il me raconta une fameuse légende populaire au sujet du pape Clément V ^ et des cardinaux dont les statues ornent une des portes latérales de l'édifice.
La Société Ozanam nous offrit un déjeûner
I Un Français, De Gouth, qni fut pape de 1305 à 1314. C'est ce pape qui fixa la résidence du Saint-Siège à Avignon. Ce fut le commencement de ce que l'on a appelé «l'exil de Babylone», qui dura jusqu'en 1377. Sainte Catherine de Sienne réussit à ramener à Rome le souverain pontife, qui était alors Grégoire XI. ISIais à la mort de ce pape commença cette autre période, si lamentable, connue dans l'histoire sous le nom de « grand schisme d'Occident », qui ne se termina qu'en 1431.
dans une des grandes salles du bâtiment mis à sa disposition.
Le président ayant souhaité la bienvenue à M. Mercier, dans les termes les plus élogieux, celui-ci fit une de ces improvisations pleines d'esprit et de cœur dont il a le secret. Sa parole vibrante remua profondément ses jeunes auditeurs et parut leur faire un plaisir indicible.
Ils venaient d'entendre parler du Canada, de ses ressources, de son avenir. L'un d'eux se leva alors pour demander s'il ne serait pas possible de nouer des relations commerciales entre l'ancienne mère patrie et le Canada : et cette question, posée avec chaleur, entrain et patriotisme, fournit à M. Bernatchez l'occasion de faire un excellent discours, dont tout le monde se déclara satisfait.
Quelques-uns des plus jeunes membres de la Société Ozanam, ayant sans doute deviné l'attrait qu'ont pour moi les endroits élevés d'où l'œil embrasse une vue d'ensemble de tout un paysage, me proposèrent d'aller avec eux en dehors de la ville, sur la colline de Senon. C'est une excursion charmante.
De la colline, près de l'église, l'on se fait une bonne idée de la grandeur de Bordeaux, de son importance, de son activité. La Ga-
ronne, sans être notre Saint-Laurent, est une rivière très considérable, où peuvent mouiller des navires d'un fort tonnage. Il y a dans Bordeaux de magnifiques boulevards, plusieurs jardins publics, et surtout la belle promenade des Quinconces, qui en rendent le séjour sain et agréable.
Pendant que nous nous promenions ainsi, M. Mercier préparait sa conférence du soir ; et lorsque nous arrivâmes à l'hôtel, vers cinq heures, il était encore à l'œuvre.
Vous lirez sa conférence sur Ozanam, et vous serez ravi, j'en suis sûr, de la manière dont il a parlé de ce grand chrétien, qui revendiqua toujours si haut les libertés de son pays, mais qui sut aussi pratiquer avec fidélité les devoirs de sa religion, et surtout le grand devoir de la charité, de cette charité évangélique qui est l'âme de la Société Saint-Vincent de Paul, dont il a été l'un des principaux fondateurs \
Tout, dans le programme de la séance, était disposé de manière à faire plaisir aux Canadiens.
I Ozanam a son tombeau dans la cnpte de l'église des Carmes, à Paris, que je visitai dans l'automne de 1883; sur ce tombeau Lacordaire a fait poser un humble marbre qui rappelle aux visiteurs cette grande mémoire.
Mais le monument éclatant, impérissable, erre perennius d'Ozanam, c'est l'admirable notice biographique que lui a consacrée l'illustre Dominicain. (CEiivres de Lacordaire, édition de 1872, t. VIII, p. 197).
Nos airs nationaux, nos poésies, l'éloge de nos écrivains et de nos poètes : rien n'avait été oublié. Il y eut surtout un beau discours à la louange de Fréchette. J'allais oublier de mentionner le dîner que nous donna, avant la séance, M. Bermont, l'un des plus riches négocians de Bordeaux. Ce dîner était présidé par l'archevêque ^ ; et il avait ceci de particulier qu'à part M. Mercier et ses deux ou trois compagnons de voyage, il n'y avait que deux familles, celle de M. Bermont, et celle de son frère, mais deux familles si nombreuses que nous étions bien une trentaine à table, deux familles patriarcales, j'allais dire vraiment « canadiennes » sous le rapport du nombre.
Nous quittons Bordeaux demain matin, vers neuf heures, par le train rapide, un train qui fait, paraît-il, ses vingt lieues à l'heure, le plus rapide, dit-on, de toute la France. Nous rentrerons à Paris vers cinq heures.
Paris, 1er juillet.
Je rencontre ce matin le docteur Récamier : « Nous arrivons de Bordeaux, lui dis-je. M. Mercier y a donné une très belle conférence
I Mgr Lecot, qui devint plus tard cardinal.
sur Ozanam. Vous verrez, en la lisant, que vos grands hommes sont bien connus et appréciés au Canada. — Vous êtes, me dit-il, un admirateur d'Ozanam. Eh bien, venez dîner avec moi demain soir chez sa fille, Mme Laporte, et là vous rencontrerez Mme veuve Ozanam elle-même. — Mais je n'ai jamais été présenté encore à cette famille... — Soyez tranquille; j'irai vous prendre à votre hôtel, et vous introduirai moi-même. »
A l'heure convenue, le docteur arrive, et je me rends avec lui à la magnifique résidence de M. Laporte \ près du boulevard Saint-Germain.
Quelle belle famille j'ai rencontrée là ! Que de personnes aimables et distinguées ! M. Laporte et sa femme, fille du grand Ozanam, dont les traits rappellent beaucoup, dit-on, ceux de son père, une personne sympathique comme lui ; leur fils Frédéric, qui vient de terminer avec succès ses études à l'Ecole polytechnique, et qui n'a pas hérité seulement du prénom de son grand'père maternel, mais aussi de sa modestie et de ses grandes qualités d'esprit et de cœur ; plusieurs de ses jeunes amis, ses émules dans la vertu et le tra\ail ; le docteur Récamier et son excellente épouse ; le père du doc-
I 'SI. Laporte appartient à la magistratiire de Paris.
leur, un homme aussi modeste qu'intelligent et instruit, un des directeurs du Coi'respondant^ un ami et un admirateur de Mgr Dupanloup, qu'il a personnellement connu ; enfin Mme veuve Frédéric Ozanam, que la lecture des lettres de son mari nous a depuis longtemps appris à vénérer et à aimer.
Que de fois la maison d'Ozanam a reçu la visite de ces hommes de bien et de haute valeur, de ces vaillants champions des libertés et des droits de l'Eglise : les Lacordaire, les Foisset, les Montalembert, les Ampère, les Champagny, les Falloux, les Dupanloup et tant d'autres !
Nous avons causé de ces hommes et des choses du passé, beaucoup plus que des tristesses du temps présent. L'espérance est la vertu qui réconforte toutes les bonnes familles françaises, où se conservent, comme un précieux héritage, les grandes traditions de l'honneur, de la foi et du patriotisme.
Nous avons causé longtemps, surtout, d'Augustin Cochin, que Mme Ozanam et Mme Laporte ont très bien connu. Quelle âme d'élite et quel grand cœur ! Cet homme ne connaissait ni la haine, ni la jalousie ; son cœur était fermé à la passion de l'égoïsme, qui souille tant de mémoires. C'était la charité
même, cette charité douce et afïable, qui ne désespère jamais des hommes à cause de leurs faiblesses, mais compte toujours sur ce qu'ils ont de bon avec la grâce de Dieu. Sa piété était de celles qui ne rebutent jamais ; il savait faire aimer la religion.
Augustin Cochin était un grand orateur \ un écrivain distingué, une intelligence hors ligne ; mais ils restera surtout dans la mémoire des hommes comme le type de Thomme d'honneur et du chrétien accompli -.
Mme Ozanam a bien voulu, en souvenir de ma visite, me faire hommage d'un exemplaire des lettres de son mari, avec son autographe^.
1 « Sa parole persuasive, pleine d'ampleur et d'élévation. » (Emile OUivier, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juin 1906, p. 587) .
2 Voir dans la Revue Canadienne, livraison de décembre 1875, mon article sur Augustin Cochin. Ces quelques pages me valurent l'honneur d'une très belle lettre de M. le comte de Falloux, qui avait publié la biographie de Cochin dans le Correspondant.
3 Elle est décédée à Paris dans l'automne de 1S94.
Paris, 2 juillet 1891.
L,a journée d'hier, au grand séminaire d'Issy, fera époque dans les annales de Saint-Sulpice. Il y a probablement longtemps, M. le Princi. pal, qu'on n'avait vu pareil mouvement et scène relativement aussi profane sur l'ancien domaine de Marguerite de Valois.
On avait invité M. Mercier à donner une conférence aux élèves, puis à déjeûner avec la Communauté.
Il se rendit de bonne heure à Issy, accompagné de M. Fabre, de plusieurs Canadiens présents à Paris, et de quelques Français spécialement invités par les messieurs de Saint- Sulpice, entr'autres M. Rameau, avec qui j'eus le plaisir de faire le voyage :
« Voyez-vous, me dit-il, en arrivant à Issy, ce vieux pavillon, si vénérable, si modeste, à côté de ces immenses bâtiments modernes? C'est tout ce qui reste de l'ancien Château; et l'on est en train de le démolir .... »
Il avait des larmes dans la voix, cet excellent archéologue.
Hélas ! le courant des exigences modernes emporte tout sur son passage ; et les fils de M. Olier eux-mêmes, si attachés pourtant aux traditions, sont bien obligés quelquefois de lui céder un peu. La part des traditions conservées reste d'ailleurs encore bien respectable.
Nous allons présenter nos hommages au vénérable supérieur, M. Icard. Sa chambre est tout ce qu'il y a de plus simple : ses vieux meubles et son pavé en brique me rappellent tout à fait ce que j'ai vu à Montréal.
M. Icard n'est pas seulement la dignité sacer-' dotale personnifiée, il est la bonté même : il a toujours sur les lèvres un sourire aimable et des paroles obligeantes. C'est le père du clergé de Paris, disons mieux, de toute la France \.
L'heure de la séance est arrivée. Nous traversons de longs corridors, des pièces nombreuses, et arrivons à la grande salle des exercices.
Il y a là des centaines d'ecclésiastiques. Ces élèves du sanctuaire viennent de toutes les parties de la France, et même beaucoup des