‹ Au pays de Montcalm [microforme]Chapitre 6 sur 7 · LES PLAINES D'ABRAHAM · texte numérisé non relu

LES PLAINES D'ABRAHAM

Il ne m’a pas été donné de suivre les traces de Montcalm à Niagara ni autour du lac Champlain. Chouaguen, Carillon, force m'est du brûler ces glorieuses étapes et, sans plus tarder, de clore mon pèlerinage au tombeau de Montcalm.

Su: le théâtre même où elles se déroulèrent, j'ai essayé d’évoquer les scènss glorieuses de septembre 1759. J'ai suivi une partie du chemin où les deux illustres rivaux trouvèrent une hé:oïque destinée.

L'existence que mena Montcalm, durant les dernières heures de sa vie, me ser1ble une des plus tragiques qui se puisse imaginer. Il sait la colonie perdue. Versailles refuse les secours demandés. Berryer, trop inquiet pour la maison en feu, néglige les « écuries ». Et les renforts affluent d’Angleterrs. Chaque jour augmente les chances de l’ennemi : « aix, ou tout ira mal ! AË ! que je vois noir ! La colonie est perdue, je ne vois rien qui

1— Lettre à la marquise de Montcalm.

puisse la sauver... . » Et, cependant, les jeux vont leur train au palais : « On se divertit, on ne songe à rien, et tout va et ira au diable... qui diable sait où tout en sera au 1° novembre 1759 ? Sans me des je redoute cette campagne. »

Un engagement décisif doit fatalement s'imposer. Déjà Louisbourg est tombé. Grandi par ce premier succès, le jeune capitaine Wolfe se dirige sur Québec. Et l’on n’a pas de quoi tirer du canon six jours !

Mais le temps n’est plus aux sombres prévisions et aux plaintes sans écho. De Montréal, le général accourt à Québec, où se doit décidément frapper le grand coup. On vaincra, peut-être, qui sait ? il y a tant de ressources dans le vieux sang gaulois ! et l’ange de Carillou planera peut-être sur la vieille citadelle ! En tout cas, on fera noblement son devoir : «J’ose répondre de mon entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou à périr.»

Périr !... si loin des siens, après une absence de trois ans, alors que tant de bras s'ouvrent peur l’accueillir ! C’est dur tout de même... Une de ses filles est morte récemment. Il ne sait encore laquelle, mais son cœur meurtri devine que c’est sa très chère, la préférée. Une autre s’est mariée cette année même. Etil ne peut accourir pour consoler et embrasser !... Voilà les tortures du père et de l’époux.

Les angoisses du soldat ne sont pas moindres. Tomber pour une cause désespérée, victime de l’abandon de son roi, victime aussi de l’incurie qui règne à Québec, se savoir voué à un échec presque certain, quel terrible sacrifice! Ah! certes, il tombera comme un brave, et ses régiments aussi ! mais, moins heureux que son ancêtre Gozon, il n’aura pas les acclamations d’un peuple sauvé! Et il le sait !

Ves tristesses néanmoins ne se laissent point deviner. A voir l’activité et le sang-froid du général, on croirait sa confiance entière. Arrivé à Québec, il découvre qu’on n’a point exécuté ses plans de défense. Les remparts sont en mauvais état ; point de camps retranchés. Il se multiplie pour faire face À tous les besoins. Des redoutes s’élèvent ; les régiments s’échelonnent derrière une ligne de retranchements qui s’étend depuis l’embouchure de la rivière Saint-Charles jusqu’au Saut Montmorency,avec le quartier général au centre. En même temps, on répare les murs d’enceinte de la ville, on élève des batteries, on établit des avant-postes. Le fleuve est gardé en amont jusqu’au Cap Rouge. Grâce à sa position unique, à ses défenses naturelles, la ville

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pe encore faire bonne contenance devant l'ennemi, On est si ien commandé, d’ailleurs ! Et chacun se prend à espérer.

Enfin, voici l’aube de cette fatale journée du 13 septembre. La soirée a été fort active du côté de l'ennemi. De la Canardière, Montcalm a passé la nuit À épier les mouvements de la flotte anglaise. Il pressent un malheur prochain. Mais ce n’est pas le convoi de vivres attendu qui est en danger, ainsi qu’il le pense. Il est si loin de songer à une descente de l'ennemi, et une telle manœuvre, sauf trahison ou négligence criminelle, est si peu vraisemblable, qu’il refuse d’en croire la première rumeur, et prend quelques instants de repos avant de remonter en selle, Peu de temps après, en arrivant À fond de train à la rivière Saint- Charles, le général constate de ses yeux la terrible réalité : les uniformes rouges apparaissent au-dessus de la ville.

Piquant des deux, il traverse bride abattue la ville qui s’éveillait à peine, envoie des ordres À tous les postes, sort par la porte Saint-Louis, et vient prendre position sur le plateau. Quelies minutes il vécut là !

Il ne maudit personne, ne cherche pas à débrouiller les responsabilités. Il n’est plus qu’un chef en face de l'ennemi. C’est le temps de mourir ou de vaincre... Les forces, hélas ! sont bier. inégales. Si Bougainville était accouru du Cap-Rouge aux premières détonations, les chances seraient meilleures... Et les renforts anglais arrivent À tout mouvement. Il y a avantage, c’est évident, à précipiter l’action.

Les régiments sont déjà alignés en face des Anglais ; ce sont ces mêmes régiments qui furent si beaux à Oarillon ! Le général, les yeux vifs, l'épée haute, parcourt au galop de son cheval le front de ses tronpes. L’armée régulière occupe le centre ; miliciens et sauvages rotègent les flancs... Des deux côtés on sent qu’une partie sérieuse est engagée, avec la colonie pour enjeu. Quel frisson dans Québec lorsqu'on entend sonner la charge ! Et quel spectacle pour les milliers de témoins qui, du haut des remparts, suivent . yeux les mouvements des deux

arrnées, à travers un panache effrayant de tonnerre et de feu £

« Il était dix heures. Les nuages s'étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son éclat, faisait briller devant les

1—L, Fréchette, Légende d'un peuple.

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Français les baïonnettes, les sabres, les uniformes des Anglais, les tartans des Highlanders... Montcalm fit sonner la charge. Son armée s’ébranla en front de bandière, poussant le

crt de guerre à la façon des anciens... !

Jamais plus fier tableau n'avait illuminé Un cadre plus sublime

chante encore le poète.

Les deux armées furent également braves. Les généraux étaient dignes l’un de l’autre. I] était écrit qu’ils devaient trouver sur le même champ de bataille une mort également glorieuse.

On sait comment tombèrent ces deux rivaux. Wolfe, atteint dès la première décharge, expire au bruit des balles, sur le terrain du combat. Montcalm, quoique frappé par deux coups mortels, peut être transporté dans la ville et il meurt avec la consolation de ne pas voir les ennemis dans Québec.

Il ne m’eppartient pas de comparer le mérite des deux généraux, Aux yeux de la postérité, leur gloire est confondue dans la même auréole. A un point de vue néanmoins, la mort du vaincu me semble plus belle. Les derniers moments de Montcalm ont quelque chose de plus serein, de plus humain, dirai-je. Wolfe veut rester général jusqu’au bout. Son dernier mot est un ordre, un ordre d’attaque. Déjà engourdi par la mort qui approche, il entend ces paroles : «Ils fuient » La vision de la victoire lui ouvre les yeux et ramène ses forces. «Dieu soit loué h murmure-t-il. Et il ajoute : « Que le colonel Burton descende en toute hâte avec son régiment versla rivière Saint-Charles et qu’il s’empare des ponts pour couper la retraite aux fuyards. »

Epuisé par cet effort, il laisse retomber sa tête, et il meurt con: tent. C’est la mort d’un soldat.

Montcalm s’était donné d’avance un successeur, auquel il avait pleine confiance. Dès qu’il se sent mourir, il s’abstient de.commander. Le soldat abdique devant l’homme, le général s’évanouit et il n’y a plus qu’une ême de chrétien. Au commandant de la garnison qui vient lui demander des avis : « Je n’ai plus d'ordres ni de conseils à donner, répond-il, le temps qui me reste est très court et j’ai à traiter des af aires bien plus importantes ».

Un billet, signé de sa main, recommande au vainqueur les malades et les blessés, et insiste sur l'échange des prisonniers.

Ce devoir rempli, la seule affaire qui occupe le mourant, c’est

1— Casgrain, Montcalm et Lévis.

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l'affaire de son âme. Il lui faut ses dernières heures pour se disposer à la suprême revue. Et il le fait avec la franche candeur qui ACCompagna tous ses actes. Il appelle sur son Âme le pardon sacramentel, il tend ses membres affaiblis aux rites purifiants, et il meurt calme.

Des deux côtés de l'Atlantique, l’on s’apprôte à célébrer cette épopée de 1759. Le vieux Québec saura faire sans doute au héros des Plaines une brillante apothéose. Et de tous les coins du pays l’on viendra acclamer l’héroïque défenseur dont trois demi-siècles ont consacré la gloire. Et à tous les yeux le bronze du sculpteur Morice fera revivre ces glorieux souvenirs. Le monument nous montrera Montcalm, encore debout, mais blessé à mort. Les yeux, quoique moins ardents, fixent encore l'ennemi. L’épée ne tient que faiblement dans une main défaillante et le héros blessé retomberait inerte s’il n’était soutenu par le génie de la gloire, lequel, penché sur le mourant, lui montre au-dessus de sa tête une couronne .,1i domine le groupe.

La France de Louis XV méconnut ce fier uerrier dont les Romains. dit Louis Fréchette, auraient porté les cendres au Capitol L’heureux vainqueur et le vaincu sans reproche ont eu, apre. «eur mort, un sort bien différent :

L'un dans un panthéon a vu dresser sa tombe, L'autre habite un tombeau creusé par une bombe,

Ce n’était pas si mal choisi, et les cendres du héros ne pouvaient dormir sous meilleure garde. Maïs le poète pensait sans doute que le temps est venu de faire mieux. Et c’est fait. Les restes x Montcalm ne seront point troublés dans leur pieux et poosass asile. Le Canada n’a point de Panthéon pour ses grands

ommes, celui de la mère patrie a été indignement souillé. Mais, ici comme là-bas, Montcalm aura pour son effigie l’horizon qu’il eût choisi lui-même. A Québec, son panthéon sera le sol inoubliable qui le vit tomber en héros, avec, pour enceinte,

la nature sublime Dans le cadre idéal d'un conte d'Orient 1

et, pour dôme, le ciel, ee ciel qui, en dépit des défaites d’autrefois et des luttes d’aujourd’hui, continue de sourire à la Nouvelle-Frar.

1—L, Fréchette. Légende d'un peuple.

fr. Canon, O. M. C.

Ti.

à 4 F > piton 0 ; An FAC-SIMILÉ DE LA DERNIÈRE LETTRE DE MONTCALM (L'original est conservé dans les archives de la famille du général Townshend)

Se dires

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