LE JARDIN DES PAMPLEMOUSSES
découpées à jour ont l'aspect d'une fine dentelle que la plus habile main de femnne ne pourrait imiter. Sur la pente lierbeuse qui domine cette pièce d'eau surgit le géant de la végétation africaine, qui vit des milliers d'années, un monstrueux haohah (Adansonia di^^i/ata) nemesarant pas moins de dix métrés de pourtour à la base, it portant, suspendu au bout d'une longue tige
^très mince, un gros fruit à enveloppe brune qui est la friandise des singes. Un peu plus loin croissent les deux arbres à pain les plus vieux de l'île Maurice, et qui passent pour être les ancôtros de tous ceux qui se sont propagés dans le pays. Puisque nous en sommes aux arbres utiles, mentionnons l'arbre à beurre {Persea a(issima), qui permet au voyageur de beur-
'rer le pain que lui fournit le précédent, et l'arbre lait {Galnctodendron uti/e)y qui lui ofTre une boisson savoureuse. Pour compléter son déjeuner, il pourra faire son dessert soit du fruit parfumé du manguier (jl/aH^yi/era indica), soit de lapommedeTarbreà feuilles d'or (C'Aryso/iAiV/a), un des fruits les plus délicats que fournisse le sol de l'Jnde.
J'ai passé des heures bien instructives dans la maison de M. Scott, le savant botaniste qui réside depuis douze ans aux Pamplemousses.
:lée de marknlrarl In '
l-ATS DE PAtIL ET VIRGl^tE
Qaoique celle partie de l'île soit infectée d laria, il prétend n'y avoir jamais coatracté la fièvre. Le célèbre général Gordon, le héros de Kiiartlioum, a passe plusieurs scmaioes chez H. Scott, lors de soo séjour à l'île Maurice, et M. Scott conserve des notes manuscrites et des dessins du général relatifs au fameux Coco de mer des îles Seychelles, ud des arhres les plus étranges de la création, dont le jardin des Pamplemousses possède deux spécimens, mâle et femelle. L'arbre mâle a beaucoup souffert du dernier cyclone, mais M. Scott est parvenu à le conserveren l'étayant au moyen d'échafaudages. Cet arbre, assez commun aux îles Seychelles, produit une liuile très recherchce,et ses feuilles servent à fabriquer des chapeaux, des éventails des corbeilles. L'arbre femelle est fécondé par l'intermédiaire d'un insecte qui lui apporte le pollen du màle. Le fruit de l'arbre, formé de deux noix géminées trois fois plus volumineuses que la commune noix de coco, frappe d'étoonement tous ceux qui le voient pour la première fois. Bernardin de Saint-Pierre, pour le décrire, n'a eu d'autre ressource que de recourir à la langue latine. 11 en a vu qui ne pesaient pas moins de quarante livres. De son temps les Indiens lui attribuaient des vertus merveilleuses.
IIb le croyaient une production de la mer, parce que les courants en jetaient quelquefois sur la côte Malabre ; de là le nom de Coco de mer. Le palmier à cocos doubles venait d'être découvert aux îles Seychelles lors du voyage do Bernardin de Saint-Pierre, qui nous apprend qu'à l'époque de son séjour à l'île de France on y avait planté des Cocos de mer qui commentaient à germer.
Le général Gordon, lors de son séjour aux Pamplemousses, fut tellement frappé de l'aspect de ce fruit étrange qu'il le regarda comme une des merveilles du monde. Et il ne l'eut pas sitôt vu, qu'il s'éprit de cette idée que le fruit défendu du paradis terrestre ne pouvait être que le (Joco de mer, et qu'il fallait placer auxi'les Seychelles l'Édea de la Genèse. Les notes manuscrites qu'il a laissées sur cette question sont accompagnées de dessins coloriés d'une remarquable exactitude. Parmi ces curieux dessins, qui représentent tous les aspects de l'arbre, mâle et femelle, et de son fruit, il en est un où. il a figuré l'arbre de la science du bien et du mal sous la forme d'un cocotier des Seychelles : le serpent monte à la cime de l'arbre, en détache le fruit merveilleux, et le tend à Eve qui est représentée au pied de l'arbre. Ce dessin et ces notes font admirablement comprendre la nature de cet
esprit original qui, une fois qu'il s'était épris d'une idée, la poursuivait avec la foi d'un homme inspiré.
Les Mauriciens racontentqu'un savant anglais avait demandé àun de ses amis de l'ile Maurice de lui envoyer, pour une fancy-fair, la plus grande curiosité naturelle du pays. Son correspondant lui envoya un Coco de mer. Le fruit défendu fut le grand succès do la fancy-fair^ et tout le monde courut le voir. A l'île Maurice on polit le Coco de mer comme l'acajou, et on en fait un objet de salon. J'en ai vu plusieurs chez le gouverneur, qui m'a offert très gracieusement sont plus beau spécimen.
LE PIETER-BOOTH
|Une montagne d'une forme unique. — L'origine du nom,
— L'expédition de CtaudePeulhé. — L'expédition Lîoyd.
— Le juge Dempsler, — La Laura. — L'Indien Gopitchun. — Crève-CŒur. — Aspect do Pieter-13ooih.
Lors de moa voyage en Arménie, j'ai voulu me mesurer avec le fameux mont biblique de l'Ararat. Je ne me serais point pardonné d'être venu voir l'île Maurice sans essayer de gravir une montagne qui passe pour èlre plus inaccessiltle encore que celle sur laquelle s'est reposée l'arche de Noé. Et, en vérité, il est heureux que l'arche n'ait point choisi le Pieter-Booth pour ternie de son voyage sur les oaux diluviennes, car beaucoup d'animaux qu'elle portait, tels que l'éléphant et l'hippopotame, eussent été fort en peine de descendre d'une cime aussi singulièrement façonnée.
Le Pietor-Boolli est une montagne unique Dotre planète. La nature se répète souvent dans des montagnes. En Afrique Australe,
^■Dotre plan
presque toutes afTeclent la forme d'une lable ailleurs, elles prennent la forme de balloi encore de pains de sucre, ou même de tours et de châteaux ; mais il n'y a qu'un Picter-Boolh, et pour voir une montagne qui affecte uoeforme aussi extraordinaire, il fautaller à l'ile Maurice. Comme la plupart des pics de cette île volcanique, le Pieter-Boolh est un cûne très élancé, mais ce cône diffère des autres par l'anormal appendice dont il est surmonté, et qui, suivant le lieu d'oiî on l'observe, ressemble tantôt à une tète humaine posée sur un colosse, tantôt à un grand oiseau assis sur la pointe d'un rocher, tantôt à un chapiteau couronnant le faîte d'un monument. Le miracle consiste en ce que le pinacle, qu'on l'appelle tète, oiseau on chapiteau, est tellement aminci à sa base, qu'on ne peut comprendre par quelle dérogation aux lois de l'équilibre il peut tenir debout sur la pointe du cône ou sur les épaules du colosse. Aperçu d'une grande distance, par exemple du haut des plaines Wilhems, le pinacle se détache tellement du cône effilé, auquel il lient par une soudure à peine visible, qu'il semble en quelque sorte planerdans les airs et ne plus appartenir à la terre ; c'est un aigle prêt à prendre sonessor.
De toutes les montagnes célèbres de la ton
Me; I 1 ou 1
LK HIKTEh-nOOT»
I H n'en est pas une sur le nom de laquelle on soit ] t moins d'accord. Les uns l'écrivout Pieter-Both J
ou Pieter-Booth, à la façon de Bernardin de J Saiot-Pierre; d'autres Piler-Boot, comme Boryl de Saint-Vincent; d'autres Peter-BotlCj et ce ] deruier nom a pour origine une tradition locale. 1 Des Créoles m'ont raconté (jucla montagne, dont J Lia cime inaccessible avait toujours défié l'audace i
II des voyageurs, fut gravie pour la première fois I par un homme qui y grimpa tout seul, muni d'un arc, d'une flèche et d'une corde. Arrivé au col qui forme la base du pilon, il lança sa Hè-che munie d'une ûcelle, à l'aide de laquelle il . put fixer la corde et se hisser ainsi jusqu'à faite; mais au retour, les bottes dont il étaîtJ chaussé le tirent glisser sur le roc et il se tuai dans les précipices. Cethomma s'appelait Peter, et comme ses bottes furent cause de sa mort, le 1 nom delà montagne rappelle lo tragique événe-| ment. 11 y a quelques années, on connaissait en-.
■ core à l'île Maurice unCréoIe qui prétendait des-j cendre de Peter, et qui, quoique illettré, racoiv»^ tait l'héroïque « assomplîon » do son ancêtre. Ce qu'on sait avec certitude, c'est que le premier gouverneur général de l'Inde néerlandaise, qui s'appelait Pieter-Booth, ayant quitté l'Inde ■ ■ pour retourner en Europe avec quatre navires,!
fit naufrage avec trois d'entre eux sur la côte de l'île Maurice, le 20 décembre 16!i. Et comme l'île appartenait alors aux Hollandais, une des montagnes du paye reçut le nom du gouverneur. Mais à quelle montagne ce nom fut-il attribué par les premiers colons? Suivant un ancien auteur lioUandais, ce serait le morne des Bambous sur la cote Sud-Est, et la description qu'il en fait cadre avec la carte do l'île Maurice. En parlant du naufrage de Pietcr-Boolh, il dit : « C'est sûrement à ce tragique événement qu'une des montagnes dcMaurice doîtle nom de PelerBoth, qu'elle porte encore, et qui lui est donné en 1689 dans le journal du pilote Goverl Van Leuwen, à bord du /'e/iV-Coj', vaisseau de Rotterdam. Il y est ditqu'il se trouve àMaurice unemontagneappelée Peter-Both, qu'on l'aperçoit lorsqu'on vient du sud et qu'on va vers le nord-ouest de la côte; qu'elle se trouve non loin d'une Rivière Noire i dans laquelleun vaisseaudedeux cents tonneaux peut se retirer, et que trois familles seulement habitent le pays(l). » On lit, dans une autre par- ' lie du journal du pilote Govert, cité par Valeo* ] tyn, «qu'il y a dans l'île Maurice encore une I montagne appelée Pcter-Botli (2). On peut donc 1
(1) Histoire des Complaira holiandaii, lome V.
(I) Adrien d'Epioay, Renseignements pour servir il t'hisiaird J
LE PIETER-BOOTH
en conclure qu'il y a eu Jeux moulagnes différentes appelées Pieter-Booth. A Tune, le nom aurait peut-tMre clé donniS du vivant du gouverneur hollandais, et à l'autre en souvenir de son naufrage. Ce qu'il y a d'élrange dans la relation de Valentyn et dans celle de Govert, c'est qu'aucun d'eux ne parle de la forme extraordinaire lia Pieter-Booth, curiosité qui frappe tous les ■voyageurs.
Quelle que soit la montagne à laquelle les Hollandais attribuèrent le nom de Pieter-Booth, il est certain que, sous le gouverneur Mahc de L Labourdonnais, la seule qui fût connue sous ce ïnom était celle dont parle Bernardin de Saint- [ Pierre, dans ses Etudes de la Nature : il la 1 décrit comme un piton surmonté d'un rocher de I forme cubique, qui la couronne comme un cha- 1 piteau, et on l'appelle, dît-il, Pieter-Booth, du I Jiom d'un amiral hollandais (ï).
De tout temps le Pîeter-Booth a dû tenter les
L Jiudacieux par la forme extraordinaire de sa i
, cime, et il n'est donc pas étonnant que cotte cime
[ -ail eu son auréole funèbre bien avant le mont
Cervin et d'autres géants des Alpes. Sans parler
de l'ili
Leii noms do quelques lieux Cet l'ile [. de Vile!dawiBe,iV.^i.
il-Pierre, Etudes dt la Nalure. Etude
AU l'ATS DE PADL ET VIRGINIE
do la tradition d'après laquelle le premier qui yfl moata paya son audace de sa vie, de nos jours ^ d'autres ont eu le même sort. Les Mauriciens n'ont point perdu le souvenir des deux marins français qui s'aventurèrent, il y a quinze ans, sur la montagne, et dont les cadavres furent retrouvés au pied du piton. Plus récemment, deux touristes qui avaient réussi à gagner le faîte du piton voulurent y passer la nuit; l'un d'eux, dans son sommeil, se laissa choir au fond des précipices.
Le premier qui fut assez heureux pour gravir le sommet du Pîeter-Bootli sans y laisser la vie fut un Français da nom de Claude Peuthé, né prèsd'Auxonne en Bourgogne. Go fut le 8 septembre 1790, à l'âge de trente-deux ans, qu'il exécuta sa téméraire entreprise, dont le récit nous a été conservé par les archives de l'île de France (1). Claude Peuthé se fit suivre d'un noir qui portait tout l'attirail nécessaire, cordes, perches, outils de toute espèce. Après avoir f^ravi l'arête fort étroite qui, entre deux précipices, mène au collet do la montagne, il se trouva au pied du rocher, en forme de cône renversé, qui faisaitau-dessus de sa tète une énorme saillie. Déçu dans son espoir de pouvoir se glisser (l) Arcliivea de niu do France, annéo 1818, a'
LE PIETER.BOUTH
lar quelque fissure du roc, il ne vit d'autre moyen
■d'alleindre le sommet que de s'y hisser à l'aide
de la corde. Maïs comment accrocher la corde ?
Muni d'un arc, il visa un augle qui faisait saillie
et lanfjaune flèche dont la tète était munie d'une
balle de fusit et à 1 autre boutdelaquelle il avait
attaché une Gcelle. Après quelques tentatives in-
rfructueuaes, il réussit à faire franchir à sa flèche
rl'siigle saillant, et ensuite à la faire descendre k
, hauteur du collet; et comme elle pendait à
I une certaine distance, à raison de la saillie, il la
I ramena jusqu'à lui à l'aide de gaules de bam-
rbou ajustées bout à bout. Il se servît alors de la
F ficelle pour faire passer au-dessus du rocher une
Icorde un peu plus grosse, puis une autre assez
porte pouraupporter le poids d'un homme. Après
ivoir amarré solidement cette corde aux rochers,
i y faisant un nœud à rosette, aQn de pouvoir,
du sommet, la détacher facilement, il se décida
i à y grimper et arriva ainsi jusqu'au bord de la
corniche, où l'attendait un péril qu'il n'avait pas
prévu. Par suite du poids de son corps, la corde
l adhérait au pan vertical de cette corniche sur une
'.longueur de plus de trois pieds. Vainement il
essaya d'ctreindro la corde en cet endroit, sa
main ne pouvait en faire le tour. 11 ne lui était
pas plus possible de redescendre, car le point oli
il était parvenu faÎBalt [ctlement saillie, qu'il D'aurail pu revenir à l'extrémité de la cordo qu'avec l'inévitable perspective de demeurer suspendu dans le vide à plusieurs pieds de distance du collet, au-dessus d'un abîme de 2.500 pieds. Dans cette situation horriblement critique, il no trouva d'autre chance de salut que de se reposer quelques instants en saisissant la corde avec les dents; puis, faisant appel o tout son courage, et s'aidant à la fois des pieds et des mains, il se hissa aussi près qu'il put du point où la cordo adhérait au rocher : là, se soutenant de la main gauclio, il réussit à saisir do la main droite la corde au-dessus de la corniche, et après cet effort suprême, il se trouva debout sur lo sommet du Pieter-Booth. Fier du succès de son entreprise, il lui restait à préparer sa descente : il détacha la cordo, l'amarra aux rochers du sommet, la fixa à un point situé verticalement audessus du collet, et descendit chercher les outils et le pavillon français qu'il transporta sur la plateforme. Ensuite il creusa la pierre avec uu marteau et un ciseau do magon, et arbora au bout d'une gaule do ili.\ pieds do haut son pavillon que les habitants de la colonie purent voirflotter distinctement au sommet de la montagne qui avaitpassé jusqu'alors pour inaccessible.
LE PIETEH-UOOTH
^^^L Le courageux exploit de Claude Peuthé parut ^^^n prodigieux que beaucoup de geus préLeudirent ^^^Bue sOD récit était meusonger, et qu'une telle ^^Pfescalade était impossible. Pour les confondre, il annonça qu'il passerait la nuit sur le collet du pilon, et qu'il monterait le lendemain matin sur le faîte du roclier.En effet, le 29 octobre au soir, on vît briller les fusées qu'il était convenu de tirer du collet, et le 30 on aperçut le pavillon ^^pQu'il arbora pour la seconde fois sur la crête. ^^K| Pendant une période de près d'un demi-siècle, ^^l^n n'entendit plus parler ni de Claude Peulbé ni d'aucune autre tentative d'escalade au Pieter- Booth. Il y avait plus de vingt ans que l'île de France était tombée au pouvoir des Anglais, que les conquérants n'avaient point encore pris possession de la cime du Pietor-Booth. En 1831, | l'ingénieur Lloyd était monté jusqu'à la base du piton, à l'aide d'une échelle, mais s'était trouvé
arrêté par le renflement de la cime. Ce ne fut
|Me l'année suivante, le 7 septembre, que le bème Lloyd atteignit le point culminant, muni , telle fois d'un outillage complet, et accompagné î plusieurs officiers, entre autres le lieutenant 'aylor, qui publia son récit dans le journal de tl Société de géographie de Londres. Ce récit, icompagné d'un croquis de la montagne, fut
I3i AD i'AYS RE PADL ET VIRGIME
traduit dans beaucoup de langues, parut daos beaucoup de journaux, et contribua à faire la fortune du Magasin PiKoresçue <jui le publia dès ses débuts, en 1S33, avec un dessin à sensation (I). J'étais très jeune quand ce dessin me tomba sous les yeux, et depuis lors l'ascensioa du Pieter-Booth était restée un de mes rèves d'enfance.
Le procédé de la flèche, dont s'était servi Claude Peuthé, fut mis en usage par l'expédition Lloyd et par toutes celles qui,depuisIors, purent atteindre la cime du Pieter-Boolb. Deux expéditions organisées par des ofOciers de marine et de l'armée de terre eurent lieu à dix ans de dlstasce, en i848 eten 18oS. L'expédition de 1838 ne mit pas moins de trois jours à parvenir au sommet du pic : au nombre des officiers qui y prirent part setrouvaitle jeune KenDedy.aujourd'liui amiral, que j'ai eu la bonne fortune de rencontrer chez le gouverneur, dont il était l'hùte pendant une station à l'île Maurice {'2). Deux autres expéditions militaires eurent lieu on 1864 eten 1869.
(i) Magitfin pUloreique, lome l", p. 3!9. L'Expédition de Lluyd et Taylorest égolemeat relatée dans les Ascentioiu ei- Ubres.Ae Zurcber et Hergollf, avec udb vue ua peu lantaisiato du Pîetei^Bootb.
(2) Oq peut tire lo compte rendu de celle oipéditioo dans la rovuo anglaise ■ The Boy's Own Paper ., vol. XIV. 1891-9!, Le récit esl illustré d'un dessin liés eiagârê du Pieltfr-BaoU>.
LE PIETER-BOOTH
lUe de 1864 laissa au sommet une botte en fer ntenant un livre destiné à recevoir les nomi les explorateurs. Le livre ne tarda pas à dispa- ,ître avec la boîte, sans qu'on ait jamais su comment. En 1885, le juge Dempster imagina de faire fixer par un Indien sur les parois du piton terminal des crampons en fer analogues à ceux i facilitent l'escalade du Monl-Cervin. Depuis Itors, l'ascension du pinacle, quoique toujours périlleuse, n'exige plus l'emploi d'un outillage spécial : il suffit d'emporter une corde qu'il est facile, à l'aide des crampons, d'aller accrocher au piton en fer fixé au point culminant.
L'ascension du Pieter-Boolh passe aux yeux des Mauriciens pour si téméraire qu'il n'y a que deux blancs habitant l'Ile qui l'aient jamais faite, le juge Dempster et le révérend Pendavis, qui tous deux y sont montés plusieurs fois. Encore le juge Dempster n'a-t-il point voulu consentir à m' accompagner, parce qu'il a promis à sa jeune femme de ne plus récidiver. « N'allez pas au Pieter-Booth, » me disait le gouverneur. Sauf M. Dempster, tout le monde m'a donné le même avis.
Cet avis ne put changer une résolution Ir&s [Cienne, et dans l'intention de préparer mon 1, je me rendis en carriole, le 18 août.
à la Laura, moulin à sucre situé au pied du versant sud du Pieter-Booth, et qui est le point de départ le plus voisin de la montagne. J'y rencontrai M. Mackay, un Écossais qui dirige l'usine, et quand je lui fis part de mon projet, il s'offrit à en faciliter l'exécuLîon. Parmi les nombreux Hindous qui travaillent à l'usine, il on est quelques-uns qui connaissent parfailemenl le Pieter- Booth , entre autres, le brave Gopitchun, le même qui s'acquitta du périlleux travail de la pose des crampons de fer sur le piton de la montagne : il y est monté si souvent qu'il ne peut préciser combien de fois. Le lendemain l'usine devait chômer, à cause des courses de chevaux duPort-Louis ; M. Mackay me dit que c'cLait là une circonstance favorable, qui lui permettait de mettre à ma disposition quatre de ses Malabars. Il fut donc convenu que l'expédition partirait de la Laura le lendemain à huit heures du matin.
De la Laura j'ai contourné la base méridionale du Pietcr-Booth, cl j'ai poussé une reconnaissance jusqu'à Crèvecœur, qui est peut-être le lieu le plus enchanteur de l'îlo Maurice : de ce point, situé dans une écliancrure entre le Pieter-Booth et une ramification de la chaîue des Calebasses, l'œil s'égare sur la verdoyante val-
Ixiiirut. PUT itt" îtfiii"f- iit .li.- 11*. • > . v^ .
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Le Lut do uiou oxcursion A Tii'^xoioMn «ini de rectuinaîtro d'aussi prî^s «|no pt^T.iM»» {«• Pieter-RootlK dout la riino. apor^no ilo ^^\ i i\(i> paraît si absolunuMit inarrossiMi^ «pi il .niiMi' qu'où uo puisso ratloiutlro i\ nioiipt ilinnii li-i
oint (l«S^
t la Laura, moulin à sucre situé au pied du saut sud du Pieler-BooCh, et qui est le point é«départ le plus voisin de la monlagne. J'y rencontrai M. Mackity, un Écossais qui dirige l'usine, ot quand je lui lis part de mon projet, il s'offrit en fftcilitci- rt'Xt-culion. Parmi les nombreux Hindous qui travaillent à l'usine, il en est quelquos-uus qui conuaissent parfaitement le Pieterlluoth , entre autres, le brave Gopitchun, le ml^tllo qui SHCquilta du périlleux travail de la (loiio de»i crauipoiis de fer sur le piton de la montlt^lii* : il Y est luonl^ si souvent qu'il ne peut liriWisev iHMubteii de fuis. Lu lendemain l'usiae dovuil l'iii^uier, à cause des courses de chevaux ttu Port-Louis ; M. Mackay me dit que c'était là uuo rircoiistauce favorable, ijui lui permettait (II' uuUlro à ma disposition quatre de ses Mala- Imi'H. U l\il donc convenu que l'expédition partirail do Itt Laui'a le tendeiuain à huit heures du nmllu.
h|i ta Lttura j'ai cotitouniê la base mèrii du ISe|i-r-l)tHt|h. v-l j'ai poussé une recom «Éiiiov jusqu'à Cri-veca'Ur, qui est pcut-èl llt>i) ll^ pluH ouehiuiteur dtr l'ilo Maurice : iiidiit, «ilutWlauït une êchanorure entre tvi'^lUik'tlt et uuo niuulication de la IklohuKNOH, l'ioit aV^nre sur U ven)
^^P ailes de ^^ mnntée i
ailes de l'oiseau : le rocher dont elle est surmontée apparaît comme un cône renversé dont tes bords surplombent la base étroite sur laquelle il est posé en équilibre, et l'on ne comprend pas que ce cône reste debout sur une pointe aussi effilée et résiste aux terribles ouragans qui se déchaînent périodiquement sur l'île Maurice. Ce cône, que semble devoir renverser la moindre secousse, atteste que l'île Maurice, quoique volcanique, n'ajamaisclé visitée parles tremblements de terre. Par une singulière illusion d'optique, qu'il faut attribuer à sa verticalité, le Pieter-Bootli paraît efi'royablement haut, bien qu'on ne puisse ranger parmi les hautes montagnes de la terre un pic qui ne domino que de 500 mètres la plaine de Moka, et dont l'altitude absolue n'est que de 820 mètres. En Je voyant de très près, je n'ai pu me défendre de la fascination qu'exerce cet étrange roclier de basalte, et j'ai sButi grandir mon désir de le connaître de plus prés encore, et do poser le talon sur le faîte du piton énigmatique qui lui donne un aspect troulilant.
UNE ASCENSION PÉRILLEUSE
tjDépart de Curepipe. — Arrivée à la Laura. — Le ^uide Gopitchun. — Une corde. — Le guide Rolchun. — Les premières pentes. — A Irsvers la foriîl. — Passag-e danux. — L'arête. — L'Epaule. — ■ Une têle à double I face. — Le royaume du vertige. — Une difficile gymnastique. — Le bon chemin. — ■ La plale-torme. — La f» tête Je la montagne. — L'esralade finale. — Au fahe du pilon. — Perdu dans l'espace. — La descente. — Un fidèle chien. — Retour à la Laura, — Chez un compa-
Le 19 août 1893, je fus debout au point du rijour. Le piton du Pieter-Booth se profilait avec T une netteté extraordinaire dans la claire itiatî- I née, quoique les hauteurs de Curepîpe en soient F iloignées de plus de vingt-cinq kilomètres. Le \ chemin de fer me mena en trente minutes à )e-Hill, mais là il fallut prendre la ligne de r Saint-Pierre, où, à raison des courses de che- ^ yaux qui avaient lieu ce jour-là au Port-Louis, les hetiros des trains avaient été changées. Par Buite de cette circonstance non prévue, j'arrivai
AO PATS DE PADL ET VIRGINIE
la, Laura duux heures après le readcz-voqi
fixé.
Il advînt ainsi ce que je nccrai°;aaisque trop-d je n'étais plus attendu, M. Maekay était absenU et les Malabars étaient partis pour les courseaJ Heureusement, quoique l'usine chômât, j'y tro» val un Créole que M. Maekay avait prévenu ■ mon projet. Au lieu des quatre Malabars qtn m'avaient été promis la veille, il ne put, Loulâg fois, m'en procurer qu'un seul, tous les autr*^' étant allés s'amuser à la ville : par bonbeulj c'était celui qui, de tous les Malabars, conn, sait le mieux la montagne, c'était le brave Gopid chun.
J'avais mon précieux guide ; il me fallait aussi" une corde : le Créole mit gracieusement à ma disposition vingt mètres d'une de ces solides cordes (t'aluès on usage dans les moulins à sucre : elle n'était point aussi mince que les cordes dont se servent les alpinistes, mais elle offrait toutes les garanties de sécurité. Quant au bâton alpestre, on pouvait s'en dispeiiser dans une escalade de ce genre. '
Quoique GopiLcbun m'assurât qu'il était capable de me mener seul sur le Pioter-Boolli, j'insislai pour qu'il s'adjoignit un autre Indien, car jo ne me rappelais que trop que, douze mois
j avais
' n'avoir pris qu'un seul guido dans une ascension qui nécessitait l'emploi de la corde, et je me demanderai toujours comment ce guide eut assez de force de résistance pour me retenir tout seul, à l'aide de la corde qui m'unissait à lui, dans une chute que je fis sur une vertigineuse muraille qui domine de plus de douze cents mètres le glacier de Grindelwald. Gopitchun, sur mes vives instances, alla donc chercher dans une case voisine un Malabar qui répondait au nom de Rotchun. Ces bruns enfants de l'Inde, suivant la coutume de leur pays, allaient tous deux nu-pieds et nu-jambes, ce qui, pour une escalade à pic, leur assurait un inconteslahle avantage sur moi. Nous avions encore pour compagnon le chien de Gopitchun, quoiqu'il fut évîdentqu'il ne nous accompagnerait pas jusqu'au bout.
11 était dix heures du malin quand nous pûmes enfin nous mettre en route. Nous abordâmes immédiatement les premières pentes du Pieter- Booth, par un charmant sentier en pente douce qui était un vrai chemin de roses. Mais les épi* nés allaient venir. Sur les premiers contreforts lontagne s'épanouît une de ces luxuriantes
Eforèls tropicales qui, lors de l'arrivée des Euro-
péens, couvraient l'île entière, mais qui aujoin d'hui ont fait place aux envaKissantes cultures' de cannes à sucre. Nous fûmes bientôt dai demi-nuit de la forêt vierge, et là il n'y avait plus d'autre chemin que celui que nous devions pratiquer nous-mêmes. Notre route était une ravine étroite, s'ouvrant entre le Pieter- Booth proprement dit, qui se dresse à droite, et un pinacle qui fait partie du massif qui relie le Pieter-Bootli au Pouce. Cette ravine a été creusée presque à pic par les torrents et les cataractes qui se forment lors des grandes pluies, et il nous faut grimper sur les roches anguleuses et les pierres roulées dont elle est semée, et nous glisser à travers un enchevêtrement confus de racines, de plantes épineuses, de lianes et de parasites. Au-dessus de nos tètes, le feuillage dos acacias et des bois-noirs forme une épaisse voûte de verdure que le soleil ne peut traverser. Le travail consiste à se frayer un chemin au milieu de ce prodigieux fouillis de végétation, à écarter les épines, à franchir les arbres morts et les brandies qui barrent le passage, parfois aussi à ramper sous ces obstacles, et, quand un gros bloc de rocher se dresse devant nous de toute sa hauteur, à s'aider des branches et des herbes pour s'y hisser. C'est un travail absolument
UNE ASCEKSION PERILLEUSE
différont lio celui qu'oEfrent les ascensions dans
les Alpes, et pour s'y faire il faul, comme mes
iJMalaltars, avoir un peu lanature du sing'e et être
rompu aux difficultés spéciales des contrées
tropicales- Mes bottes glissent constamment sur
le sol boueux, et dans mes chutes je m'accroche
soit à des piquants, soit à des brandies de bois
.ort, si bien que mon visage et mes mains no
mt bienlot plus qu'une plaie.
Au bout de cette pénible escalade à travers la
irêt, on débouche sur une ponte herbeuse qui
'étend du pinacle dont j'ai parlé jusqu'au pied
ju Pieler-Booth. Il faut contourner horizontale-
tcnt cette pente en hémicycle pour atteindre la
irtion du cône qu'on appelle l'Épaule, et c'est
là que coramenceut les véritables difticultcs et
les périls de l'expédition. Sur un tapis cxcessi-
iment rapide, complètement dépouillé d'arbus-
n'ayant d'autre végétation qu'une herbe à
'emi desséchée, il faut s'avancer lentement et
prudemment, l'œil plongeant constamment dans
un abîme dont la profondeur fait frissonner :
[U'on vienne à glisser en cet endroit, rien ne
lourra vous arrêter dans une chute de mille
iieds. Cliaque pas était une question de vie ou
do mort, et je ne m'avançais qu'avec les plus
minutieuses précaution», ne faisant pas un mou-
vfiDioat sans m'accrocher des deux mains aux touffes d'herbe, et non sans in'assurer tout d'abord qu'elles pouvaient offrir un secours efficace, car beaucoup de ces touffes d'herbe, que la sécheresse avaîL flétries, n'étaient que de perfides points d'appui. Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires que mes chaussures n'étaient pas ferrées, et que l'herbe était humide et glissante. A cette allure, j'aurais bien fait quatorze lieues en quinze jours.
Sur ces pentes rapides, des guides suisses auraient eu recours à la corde; mais mes Indiens n'avaient aucune idée de l'utilité qu'une corde peut offrir en pareille circon.stance, ot {juand je leur parlai d'unir leurs destinées à la mienne, ils ne comprirent rienàma proposition. Je no pouvais donc me fier qu'à mes seules facultés, n'ayant pas même la ressource si réconfortante de tendre la main à mes guides, car les Indiens, à raison do leurs préjugés de caste, n'osent point toucher la main d'un Européen.
Vainement je suppliai plusieurs fois Gopitchun de venir à mon aide, toujours il me répondit dans son patois créole que j'étais « capapo aller tout seul ».
Nous arrivâmes bientôt à l'arête rocheuse qui relie au cône du Pieter-Booth l'hémicycle que
AU l'AÏS DE l'AUL ET VIRUINIE ligo, ofl l'on ne se fie qu'à l'étreinte des i et des orteils. Loa Indiens, avec leur propoaBÎd h la nonchalance, voulurent se reposer surj plateau cl fumer un n coconada » avant d'e ladcp rhpaule; mais j'insistai pour monter touT (le suite à l'assaut, car la vue de cet obélisque aH'reusement droit me donnait la fièvre, et j'avais liàlo d'en finir.
Nous attaquâmes donc ce petit Mont-Cervin, nous aidant dos crampons en fer, en forme de trapèze, qui ont été cimentés dans le roc aux endroits où le mur est le plus roide. Mais Gopitclmn eut soin de m'avertir dès le début que je devais me méfier de ces crampons qui pouvaient céder sous mon poids : l'Indien qui les avait posés lui-même devait bien savoir à quoi s'en tenir I Je n'avais pas même l'assurance que là oi^ Gopitclmn passerait heureusement je pourrais passer de même, car ce petit Indien, léger comme une plume, n'avait que la moitié de mon poids. Il fallut donc ici redoubler de prudence, et répartir autant que possible le poids du corps sur deux échelons à la fois, le pied reposant sur l'échelon inférieur tandis que la main étreignail l'échelon supérieur; or, comme les échelons sont espacés de plus d'un mètre les uns des autres, ce travail de gymnastique comportait de véritables
^^■frurs de
UNE ASCENSION PÉRILLEUSE
S de l'orce. Çà et là la série des échelons prélacunes, et ce qu'il y avait de pis, c'est qu'en ces endroits la roche élait meuble et friable, et qu'il fallait s'assurer, avant d'y accrocher les pieds et les mains, qu'elle pouvait supporter un homme : de gros quartiers de roc auxquels nous pensions nous suspendre se détachaient au simple contact, et je ne rae rappelle pas sans frémir les effroyables paraboles que nous les voyions décrire dans le vide, jusqu'au moment où ils allaient se briser au fond des abîmes avec le bruit d'une décharge d'artillerie. Parfois le mur élait si absolument perpendiculaire, que toutes les parties de notre corps étaient collées contre le roc. Je restai longtemps dans un de ces mauvais pas, comme paralysé par la peur, n'osant ni avancer ni reculer, et il fallut pourtant m'y tirer d'affaire tout seul, car les Indiens se refusaient obstinément à me prêter la moindre assistance, se bornant à ra'oncourager de la voix en me montrant « le bon chemin ».
J'avoue qu'en fait do bon cliemin ces Malabars ne sont pas difficiles I
Nous atteignîmes enfin la plate-forme sur laquelle repose le chapiteau ou champignon en saillie qui constitue le piton terminal : cette plateforme est parfaitement piano, à peu près circu-
lU A0 PATS Ob PACL ET \1BGnHE ^^H
lairc, et mesure environ dix tni-lres de diamètf]^! au centre est posé le chapiteau dont la base qH^' vue du pied delà montagne, semble n'être qu'une pointe, n'a pas moins de cinq mètres de largeur. Le chapiteau, qui, à vue d'œil, mesure quinze mètres de la base au sommet, a la forme d'un c6ne reiiversé : il surplombe sa base sur tout son pourtour, et en le voyant on s'explique à peine comment on a jamais pu venir à bout de l'escaluderavant qu'on y eût fix6 des crampons en fer. Cette tôle de la montagne est constituée d'une roclie basaltique identique à celle du corps de la montagne, et en l'examinant de près, on voit qu'au lieu d'être posée en équilibre sur une pointe comme elle paraît l'être à distance, elle est si intimement soudée avec la pyramide qu'elle fait corps avec elle, et l'on comprend ainsi que les ouragans ne peuvent la renverser.
La corde que nous avions emportée, et qui mesurait vingt mètres de longueur, devait nous procurer un très efficace supplément de sécurité dans l'escalade finale qu'il nous restait à faire. Il fallait d'abord amarrer cette corde au piton en fer qui occupe, au centre de la plale-formo terminale, le point culminant de la montagne, et ce fut Gopilcbun qui se chargea de cette périlleuse opération préliminaire. Le petit Indien, vif et
a^ile comme uq chat sauvage, grimpa tout seul, à l'aide des crampons fixés eu 1883 au pau du chapiteau qui surplombe le moins, et cela donnait ie frisson de le voir, le dos renversé, ramper comme une mouche sur la paroi inFérieure de cette masse à peu près sphcrique qui déborde au-dessus d'un abîme de plus de cinq cents mètres de profondeur : les pieds et les mains accrochés aux crampons, il me faisait songer à cet aéronaute qui, ne pouvant faire fonctionner l'appareil communiquant avec la soupape, grimpa au haut de son ballon pour aller l'ouvrir; par suite de la convexité du chapiteau, nous le vîmes disparaître à mi-cbemin, et quelques instants après, un cri parti d'en Iiaut nous annonça qu'il avait atteint le faîte. Au bout de quelques minutes, nous vîmes descendre la corde que l'Indien faisait couler le long des crampons, et l'Indien ne tarda pas à suivre la mémo route pour venir nous rejoindre sur la plate-forme où nous l'attendions. Nous montâmes alors, Gopitchun en tôte, à la conquête du fameux piton, nous aidant à la fois de la corde et des crampons ; saisissant d'une main un crampon, de l'autre la corde; si l'un des deux appareils venait à céder, nous avions l'usage de l'autre. Bien qu'il fallût exécuter cette gymnastique aérienne dans l'eflroyable
vide, à une hauteur à peu près double de celle de la tour EiOel, mon cœur ne battait pas plus fort que d'habitude, à cause du sentiment de parfaite sécurité que me donnait le secours d'une corde solide et bien amarrée.
Le soleil était au zénith quand je m'élaagai sur le faîte du piton, heureux et fier d'avoir vaincu une des montagoes les plus inaccessibles du globe. Il y avait deux heures à peine que nous étions partis de la Laura, et encore nous avions perdu beaucoup de temps dans la forêt et surles pentes herbeuses, à cause de l'humidité qui rendait le sol glissant.
Le sommet du Pieter-Booth offre une petite terrasse à peu près carrée, de quatre à cinq mètres de ciUé, dont le centre est marqué par le piton de fer, solidement implanté dans le roc, auquel on amarre le câble, 11 y avait autrefois, encastrée à côté du piton de fer, une plaque en plomb qui rappelait la courageuse ascension de Claude Peuthé : le juge Dempster l'y a vue, mais je ne l'ai point retrouvée : un Indien l'aura dérobée.
J'ai éprouvé au sommet du Pioter-Booth, plus que sur toute autre cime montagneuse, l'impression d'être perdu dans l'immensité de l'espace : c'est que, du haut de ce pinacle plus largo que
Ihui haï
UWE ASCENSION PÉRILLEUSE
base, on n'aperçoit poiat les pentes situées ' imédiatement au-dessous, on ne voit point par J l'on est monte, et il semble qu'on plane à une ^hauteur énorme et qu'on soit isolé et suspendu ^ dans les airs. Du haut de cette terrasse aérienne ou embrasse un de ces g;rands et indescriptibles paysages où la terre, la mer et le ciel forment un îmmeoso et magnifique ensemble; dunsTextrème i listance, le ciel semble se marier avec la mer. I In éprouve quelque ûerté de se sentir si petit et percevoir quelque chose de si grand I L'île intière apparaît dans toute la beauté de celle qui ispute à Ceylan le titre de n perle de la mer des , iides » : j'y ai reconnu toutes les étranges cimes j [iVolcaniques que j'avais admirées du haut du j
'ouce; mais ce qui me séduisait le plus, c'étaient les charmantes vallées situées au pied de ' la montagne, Crèvecœur, l'adorable vallée de la Montagne-Longue, celle qu'arrose la Rivière des Lataniers, et cnQn la plaine de Moka, au fond de .aquelle apparaissait, à une profondeur incom< | lensurable, l'usine de la Laura, point de départi le notre expédition.
Le sommet du Pieter-Booth est le séjour favori] is paille-cn-queue, grands oiseaux blancs qui! ichent sur les parois les plus inaccessibles de la 1 lontagne ; très babillards, ils fendent les airs-J
132 âU pats de PAUL ET VIRGUIE
comme des navires aériens, planent très haot sur les abîmes, et se jouent Je la tempête qui muirit perpétuellement à ces hauteurs. En lâchant des feuilles de papier que le vent emportait au plus haut des airs, j'ai pu me faire une idée de la puissance des tourbillons atmosphériques qui se forment autour du Pieter-Booth : aspirées par les courants d'air chaud s'élevaut des résrions inférieures vers les froides régions éthérées, mes feuilles de papior uioutaieut verticalement au zénith avec une si prodiirieuse vitesse qu'il ne fallait qu'un iustaut pour les voir planer à cent mètres au-dessus de nos tètes.
A raison de la violence iuouïe Ju vent et de la iriiciieur le l'iir .jui coatrascait si fort avec la :emperi:urL» Je la plaine, je ne pus séjourner Vd*i :"i»M'î"ies niiautos su:* la oiiiie, privé que j .caiS ie mou v-es.oa -ic -ie mou .:iiapeau que j'iv'iis laisses iu pied ie l'blpauie. Je ue m'étais muni i* ailleurs rancune •jrv\ ision, neurevovant 'jas jue .* uinriis 'ju -iniLiL'i* la Laura ju'avec nu reiar-L ie ieu-\ hear^js. La fa^ni, le veut, le :rjià, :ouL u«)a:> iu\iLa i idiL'.oi* au jius Lot la cime iu Pît^Ler-Bootii, enàrvàt pou uioilabie s'il en fut.
La descente iu .-iiapiL' au ui .is«î<'d aisée, parce que nous pua v: uns nous ii li^i" ic .a jorie.
ISION PERILLEUSE
et noua arrivâmes, plus facilemeot que je n'eusse osé l'espérer, à la base du pilou, d'où Gupilchun remonta au soirimet pour aller détacher lacordc. Mais il fallut diïployer autant do sang-froid que de prudence au passage de l'Épaule, car à la descente d'une paroi à pic le problème se complique singuliÈrement de la vue du gouffre qui vous offre ses troublantes perspectives. Malheur à celui que le vertige ferait trembler sur ce mur auquel il faut se coller â la fagon des lézards! Au pied de l'Ëpaule, nous retrouvâmes le pauvre chien de Gopitchun. Le fidèle petit animal, pendant notre absence, avait veillé auprès de nos habits, et il manifesta une grande joie de noua voir revenir do notre expédition insensé Pour franchir avec plus de sûreté l'arôte en lame, de couteau et la corniche qai relie celte arête à * la naissance du ravin, je jugeai prudent de continuer à marcher sans chaussures, à l'exemple de mes Indiens, et grâce à celte précaution, je franchis beaucoup plus rapidement les mauvais pas ([ui m'avaient coûté tant de peines à la ! raonlée. Comme l'herbe était humide, j'eus bientôt les pieds couverts d'une boue épaisse, mais | 'e houe valait mieux qu'un plong yfundis. Nous arrivâmes ainsi au ravini^ retrouvâmes les rocs, les branchi
mortes, les cpinos, la boue et lous les autres Gj î la forêt vierge. Quand nous sortîmes i cet inextricable fouillis de végétation, j'avais les mains et le visage rouges de sang, sillonnes de mille plaies causées par les maudits piquants. Plus d'une fois le sol humide et glissant me ût descendre plus vite que je n'aurais voulu, et alors Rotchun me criait plaisamment : « Doucement, doucement ! Ne vous pressez pas ! »
A deux heures, nous étions de retour à la Laura, où je pris congé de mes Indiens. Quand je leur demandai quel était le prix de leurs services, ils s'en rapportijrent à ma générosité. Je leur donnai dix roupies et un petit cadeau, et ils furent enchantes. Ce sont de bravos gens, agiles et lestes comme des écureuils, hardis et courageux, très intelligents et d'un grand sang-froid: ils n'ont pas, il est vrai, la science et les « trucs» des guides suisses, mais ce sont, après tout, d'excellents montagnards.
Non loin do la Laura se trouve le joli village de Saint-Pierre, dont le clocher domine la riante plaine de Moka. C'est là que, au retour de mon expédition, j'allai me reposer sous le toit hospitalier d'un compatriote, M. Constant Van Keirsbilck. A la descente du Pieter-Booth, se retrouver dans son pays, quel doux contrasto ! M. Cons-
UNE ASCENSION PERILLEUSE
tant, comme ou l'appelle dans la contrée, est venu à Maurice il y a quaranlo-sept ans, et, séduit par le printemps éternel de cette île enchanteresse, où les flèvres étaient encore inconnues, il on a fait sa nouvelle patrie. Mais quoiqu'il n'ait jamais revu la terre natale, il n'a cessé j l'aimer, et c'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait dans nos délicieuses causeries sous les gigantesques Ficus iiitula qu'il piaula il y a près d'un demi-siècle devant la porte de sa ruatique maison de bois, une de ces humbles demeures comme on se plaît à se représenter celles de Marguerite et de M™ de la Tour. Botaniste I et horticulteur, M. Constant m'a montré avec une légitime fierté les merveilleux jardins de Montfleury.qu'ila créés dans cette île tropicale, Lui aussijiélas! a payé tribut au dernier cyclone, qui a fait d'épouvantables ravages dans ses ai mirables avenues de palmiers.
I Celui qui n'a pas visité les jardins de Montfleuryne peut se faire une idée de ce que la terre mauricienne peut produire sous la baguette magique d'un savant artiste. M. Van Keirsbilck professe pour ses fleurs une tendresse d'amant : il faut voir avec quelle passion illes contemple et Icscarresse t En parcourant ces parterres qui semblent un morceau du paradis, on est tenté
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AU l'AYS RE PAUL ET VIRGINIE
de croire à une légende qui court daas le paysde Moka : suivaat celte légende, chaque matin des anges descendus du ciel viennent danserla ronde de l'aurore sur ce lapis de verdure et de fleurs, so Ireaseot dos guirlandes et des couronnes, et, ainsi parés, s'en remontent vers les cîeux. On surtlieureux de cesbeaux jardins de Montfleury, et après les avoir vus, on ne s'étonne plus que le nom de Constant Van Keirsbîlck soit béni dans l'île entière. lira ve homme I Quand, de loin en loin, il reçoit un compatriote, son plus grand bonheur est de parler delà cara patria (|ui peut être flère de l'œuvre accomplie par un do i enfants dans celte fertile plaine de Moka.
LE RÉDUIT
Lfn Versailles mauricien. — Le bal du Gouverneur; — Le Jardin Français. — L*oiseau myna. — La cascade du Réduit. — Le Bout du Monde. — Histoire du Réduit. — Effets du dernier ouras^an.
Pendant trois jours, j'ai été l'hôte du gouverneur dans sa résidence champêtre du Réduit, et ces trois jours resteront parmi les meilleurs souvenirs de mon séjour à l'île Maurice. Le Réduit est un petit Versailles, mais un Versailles portant la splendide parure des tropiques. Dans cette fie, où toutes les maisons de plaisance sont en bois, c'est merveille de trouver un vaste château en pierre avec une féerique véranda, une somptueuse salle de bal et de spacieux appartements pour les hôtes. Des savants illustres, des princes ont reçu ici l'hospitalité. J'occupais la chambre où coucha le duc d'Edimbourg lors de son séjour au Réduit en 1870, chambre vraiment royale, dont les fenêtres s'ou-
vrcnt sur une perspective admirable. Qua lever du jour, les milliers d'oiseaux di m'éveillaient par leurs chants, j'aurais pu me croire dans un château seigneurial de la vieille Angleterre : il fallait, pour me faire revenir do mon illusion, l'apparition du coulie hindou qui, suivant l'usage du pays, venait m' apporter au lit la traditionnelle tasse de café qu'il me passait sous la moustiquaire. Tous les soirs^ il y avait grand dîner au Réduit, et n'eût été un nombreux domestique hindou, je me serais cru dans un salon du West-End. C'est t|ue le Réduit est le centre de la haute élégance coloniale. C'est là que j'ai pu faire la connaissance des hommes marquants et des femmes en vue de la colonie, et de quelques iiotes de distinction, parmi lesquels le sympathique amiral Kennedy, exerçant le commandement du Dodicea et de trois autres navires de guerre mouillés au Port-Louis. L'amiral Kennedy m'a particulièrement intéressé par son émouvant récit de l'ascension qu'il Ot au Pioter-Booth en 1838.
Un soir d'août, le petit Versailles mauricien attirait l'élite de la société coloniale et offrait l'aspect des beaux jours de l'île de Franco. Le gouverneur y donnait son premier bal d'hiver, car il ne faut pas oublier que dans l'hémisphère
^ austral les saisons sonl à l'inverse des noires. Dos centaines d'invités arrivèrent eu voiture de tous les points de l'ile, en dépit de la pluie qui tonibail à Ilots. A dix heures, lo bal offrait un coup d'œil superbe. Je n'ai rien vu de plus féerique que la grande véranda, avec sa végétation tropicale, splendidement éclairée; on respirait, L dans cette maison du haut représentant de la l Reine, comme une atmosphère de cour. Toute [ l'aristocratie de la colonie était là, hommes et [ femmes, et dans l'éblouissant tourbillon des val- I Bcs ou voyait étinceler les mille feux des dia- L mants et des perles qui ruisselaient sur les têtes f blondes et bruoes, et l'or des épaulettes des officiers de marine des navires de guerre en station au Port-Louis, et les uniformes multicolores des UîghIanJers écossais, nu-genoux, en tunique roo^ et gilet blanc. Dans le gracieux essaim des jeunes lilles aux épaules nues, la blonde Albion luttait avec les brunes Créoles pour le prix de la beauté, et il faut bien dire que, dans les deux camps, il y avait do redoutables rivales. Malheureusement on remarquait de nombreux vides causés par les épidémies de variole et d'intluenza : certains districts, tels que celui de Moka, n'étaient représentés que par de rares invités. Sir Hubert Jorningbam faisait les hoa-
neurs avec cette «iislinctJon aristocratique qi caractérise les Anglais de la liaule EociéLé : avait un mot aimable pour chacun de ses tés, tantôt en anglais, tantôt eu français, et n'était personne, aussi bien [parmi les Créoli que parmi les Anglais, qui ne convint que sti Hubert était un des plus cliarraanls gouverneurs' qu'ait eus la colonie. Instinctivement me rêvenait à l'esprit la description d'un bal du gouverneur de l'île Maurice qu'on lit dans Georges, d'Alexandre Dumas, description trop vraie pour n'être pas d'un de ces CKioIes mauriciens, dont le Créole Alexandre Dumas, qui n'a jamais l'île Maurice ni beaucoup d'autres pays dont il parle, s'assura la collaboration à ses innombrables fictions.
Aux bruyantes attractions mondaines du Kl duit, combien je préfère tes heures heureuses qiij j'ai passées sous les frais ombrages du parc, ti tôt seul, tantôt en compagnie du gouverneor qui prenait plaisir à me faire découvrir les beautés de son féerique domainel
Devant la véranda du cliàtcau se déploie le (( janlin français », créé par les anciens gouverneurs de l'île de France, «t conçu da
i vu it il
de Vei
; maislo Réduita ceta
.ntage, qae.j|
n'a point Versailles, qu'au-delà de la grande po-J
LE RÉDUIT louse s'ouvre une merveilleuse perspective sur s cimes volcaniques qui entourentla plaine de Uoka, depuis la majestueuse montagne du Corpsle-Garde jusqu'à l'obélisque du Pieter-Bootti surmonté de son étrange piton. De la véranda ' l'œil embrasse un des plus beaux paysages qu'ait créés la main divine : la pelouse qu'ombragent,
El et là, de gracieux palmiers; autour de lape- | Bouse, te verl sombre do la forêt séculaire; les | uuperbes avenues de manguiers; au loin, le vert | Hêndre des plantations de cannes à sucre s'éten- Hant jusqu'au pied des montagnes verdoyantes ' muv les pentes desquelles on rccoonait les cou- ■ranls de lave qui se précipitcrcot jadis vers la \ [mer; enfin, à l'horizon, rinCnie nappe bleue d l'océan Indien : quel cadre grandiose pour la i •résidence d'un gouverneur 1
Admirablement choisi est l'emplacement de ce domaine, situé dans le beau district de Moka, à trois cents mètres au-dessus du niveau do la pser, sur uoe langue de terre qui s'avance entre i leux pittoresques ravins formés par la Ri- i PviÈre Profonde et la rivière la Cascade, dont ' [les eaux s'unisseol à l'extrémité de la langi [terre et tombent dans la Grande Rivière. Je ne | s point de me promener aux heures matinales sur les bords de ces sauvages ravins.
au milieu d'uae si exubérante régétatîoD d'arbustes et de Jtaiies, que parfois il était difficile de s'y frayer UQ cbemin. Jenie seatais heureux de vivre, respirant à pleins poumons un air frais et élastique, et prêtant l'oreille aux cliaols bizarres d'une fouJe d'oiseaux inconnus dans Dotre Iiémisphère : de tous ces oiseaux, les plus curieux sont les myna (1), qui sont d'une familiarilé provocante : très bruyants, ils vivent par troupes, et rien n'est plus amusant que de les voir se poser sur la queue et se livrer entre eux de furieux combats à coups de griffes. Introduit dans rUe depuis claquante aus,cet oiseau, que protège la loi, s'est propagé avec une étonnante rapidité. J'ai erré des heures entières dans les grandes avenues percées à travers la forêt, pleines de fraîclieur et de mystère, m'arrôlant à chaque pas devant quelque merveille végétale, tantôt le majestueux arbre de l'intendance [Ficus nitulà), qui forme à lui seul toute une forêt sous laquelle ne tordent comme des boas de prodigieuses racines, tantiit l'acacia Hamboyaut de Madagascar, qui porte en été des Heurs aussi éclatantes que la tianime. Au milieu de ces ombrages s'ouvrent des bassins solitaires où croissent de gigantef
Rques calediums et mille autres plantes aquatif ques. Au bord d'un de ces bassins j'ai lu, tracé I sur un banc par un ancien gouverneur, cechar- [ niant vers d'un poète ialîn que l'auteur de Paul \ et Virginie fait graver par sou vieillard sur la I porte de la cabane d'une des deux familles :
At securaguies et nesciu fallere viia.
Ce qui fait le principal charme de cet admirable jardin d'Armide, ce sont les eaux limpides 1 deux rivières, qui tantôt mugissent d'une voix rauque et caverneuse au fond des gorges L> rocheuses, tantôt courent silencieusemeut sur un tapis de verdure, tantôt plongent, avec le bruit du tonnerre, dans de profondes fissures. [1 y a surtout la grande chute d'eau célèbre dans l'île sous le nom de Cascade du Réduit. Une épaisse nappe d'eau se précipite d'un seul bond dans un gouffre de soixante-quinze mètres de profondeur, du fond duquel remontent éternellement des nuages d'ccumo et des vapeurs qui entretiennent sur les bords du bassin les plus rares variétés de fougères, de mousses, de lichens, de fonges ; le courant d'air provoqué par la chute de la nappe d'eau agite constamment les feuilles des fougères, qui ondoient comme des plumes légères. Un site plus saisissant encore est celui
connu sous le nom de k Bout-du-Monde ». C'a une gorge volcanique d'une étrange sauvagorî^^ une profonde dêcliirure du sol, loule tapissée do forêts épaisses, dans les profondeurs desquelles des tribus de singes vivent à l'état sauvage; mais ils sont si méfiants et si craintifs que j'ai vainement cherché à les apercevoir. Ces singes, d'une espèce particulière connue sous le nom de niaçuis, furent introduits dans l'ile par les Portugais, et ils s'y sont extraordinairement multipliés. On trouva un jour au Bout-du-Monde un gigantesque boa constrielor qui avait élu domicile ail fond de cotte mystérieuse retraite :1e mons- Iro, qui fut capturé et envoyé au musée du Port- Louis, n'avait pas moins de quatre mètres de Ion:;; on suppose qu'il fut apporlé dans l'île par un navire venu del'Inde. Celte découverte causa lanl d'ofTroi que pendant longtemps le Réduit fut déserté. L'ilo Maurice, ovi les serpents étaient inconnus autrefois, «n est infestée depuis quelques antiéos : ils y ont ôlé importés probableia»»t avec le lest «les uaviros. neurcusemcnt, ceux qui s*y sont multipliés n'appartiennent point ikux espèces venimeuses.
Il û'esl peul-*lre aucun point de l'île oîi apjwraissent dVine manière plus visible qu'au Réduit hs &i^ue« JCww muwtme activité votcani-
LE RÉDUIT
B : c'est l'action des feux souterrains qui i içréé lea déchirements du sol, les gorges, les ra-1 ■^ins, les cascades qui donnent à ce coinde terre! KiiQ aspect si tourmenté et si pittoresque. Los' tufs, les ponces et autres produits volcaniquet abondent sur les parois des ravins, et on aperçoit distinctement sur les pentes des montagnes l voisines les grands courants de lave qui coulé- J I rcnt jadis vers la mer. 1
Tout comme Versailles, le Réduit a son his- ' Itoir^. Dans les premiers temps de la colonie, lea f gouverneurs de l'île de France avaient leur résidence champêtre à Montplaisir, dans le quartier des Pamplemousses. Vers 1750,1e gouverneur! ! David, successeur de Labourdonnais, qui avait! les goûts raffinés do la cour de Louis XV, vou-r lut se créer une luxueuse maison de plaisance,! et il trouva dans la plaine do Moka un site ro-f mantîque qui répondait à ses projets. Pour jus*J tifier les dépenses que comportait l'exécutioaf d'un tel plan, il exposa au ministre des colonies! que si les Anglais venaient à attaquer l'île, fallait pouvoir offrir un refuge aux femmes et ' aux enfants. L'argument porta, et le Réduit remftlaga Montplaisir. A l'origine, comme le nom l'indique, c'était tout à la fois une maison de plaisance et un château-fort, défendu par des
U! PATS DE PACL ET TUtiHli:
loaaét et des ponU-levîs. Après l« départ de David, le Réduit fat déserté par soo soccessettr et transformé en collése; mais en 1776 Go^rin de Brillaaeea fit sa résidence habitaelle et laî ôla son caractère de forteresse féodale en faisant disparaître les fossés et les ponts-levis. En 1789, le Réduit eat le schI d'autres châteaux roraux el souffrit beaucoup de la tourmente révolatioanaire. Le premier gouverneur anglais, sir R.
Parquhar, se plot à embellir raocienoe résidence créée par les Français ; sir Lowry Cole y fil venir les pins habiles jardiniers el y planta des arbres el des plantes rares. Depuis lors, le Rédoit Mt devenu le séjour permanent des goavemeurs de l'ile, qui vieunent y chercher un climat frais etsalabre offrant nu heureus contraste avec les chaleurs tom'des du Port-Louis, Sous l'habile direction du savant horticulteur Joseph Van Keirsbilck, un Créole dont le père est un compatriote, les jardins, pendant longtemps négligés, sont devenus de vrais jardins royaux, et peuvent être cités parmi les plus beaux de l'hémisphère austral.
Le Réduit a souffert plusieurs fois du passage des cyclonesquivisilentpériodiqucmentrile Maurice, el j'ai pu voir encore sur la grande pelouse la ligne tracée par la chute de la toiture du chà-
[eau. qui fui enlevée l'an dernier par l'ouragan P!au 29 avril, et transportée à cent mètres de la façade. Ce jour-là, le Réduit n'était occupé que par le gouverneur et son aide-de-camp, avec trois domestiques. Dès les premiers signes du cyclone, vers huit heures du malin, ils prirent '■ les mesures nécessaires pour protéger le château len fermant aussi hermétiquement que passible l.les deux cent quarante ouvertures, portes, fe- ^jiélres et volets. Bientôt on vit voler dans les Wrs, comme des fétus de paille, des milliers de ftiranches brisées ; les arbres les plus gros étaient arrachés, les bancs de la véranda et du jardin étaient soulevés dans cotte furieuse sarabande et réduits en miettes. Entre les rafales il y avait des moments de calme etde silence plus terribloa encorequc les rafales, comme si le vent eût voulu i rassembler toutes ses forces pour porter de plus grands coups encore. Vers raidi, un terrifiant rugissement accompagné do sifflements semblables à ceux d'une mer en furie, et suivis d'un craquement sinistre, annonça qu'une portion de la toiture venait d'être enlevée. On fermatous les volets, et on alluma des lumières, Lesbattemenls 1 portes, les mugissements de la tempête sif- I ilant à travers les fcntes,le cliquetis des carreaux I de vilre se brisant sur les plaoclicrs, le déluge
leO AU PAYS DE PAUL ET VIRGINIE
d'oau inondant les chambres Bttuées dans l'aile doriL le toilavaitdÎKpam, les formidables assauts ilil Viinl contre les murs du cliilteau, le baromètre (|(ii descendait toujours, tout ce drame a été napré par le gouverneur, témoin oculaire, dans un émouvant récit publié et vendu au profit des victimos do l'ouragan. Tout à coup, un calme profond se fit, un grand silence succéda aux ru- ^issL'monts et aux slfilemenls, et on vit tomber unu brume pareille à un brouillard de novembre. Une porte fut ouverte avec précaution, o Ceci est le centre du cyclone 1 » dit l'un. « Dieu sait ce (|ui va suivre ! » s'écria un autre. A quatre heures, au moment oii on clouait le dernier volet, un prodigieux coup do canon annonça la ropriso de la bataille, et chacun se demandait avec inquiétude si l'édilice, dont les deux tiers étaient dAji> bora de combat, pourrait résister à un nouvel assaut. Le dernier refuge fut la salle de bal, restée intacte. Pendant une heure, le bruit fut assourdissantilerrilian l; mais le baromètre monta, tit huit heures du soir, épuisés de fatigue, les IkMos du Réduit purent se reposer en pleurant dans l'aUcnlo du jour <(ui devait leur révéler toute l'étendue du désastre.
Jamais plus radieux soleil ne se leva sur l'île M«uric« quo le soleil du leadeiaain. C/était ma-
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gnifiquo et c'était horrible. Les forêts étaient chauves; Tes arbres étaient pelés, dépouillés de leur écorce ; leurs troncs nus se levaient parmi les géants abattus et couchés par terre; les allées, les avenues étaient jonchées de branches brisées. L'hiver de l'hémisphère nord avait fondu sur cette île des tropiques.
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