‹ Au pays de Paul et VirginieChapitre 17 sur 24 · LE GRAND-PORT · texte numérisé non relu

LE GRAND-PORT

^A travers l'île. — Mahéboiirg. — Une ville décliiio. — Le

marché. — Chez l'Etang;. — La baie Je Miihébourfc. —

I L'île de la Passe. — Le cornhal du Grand-Porl. — La

ière la Chaujc. — La route de la Grande Rivière de

, l'Est.

Deux lieux m'avaient été signalés dans le sud le l'île comme dignes d'être visités : le Grand- Port et la baie du Cap, ,

Le Grand-Port, qui fut la première capitale de l'île, est situé à l'opposite de la capitale actuelle, à laquelle il ,est relié par le Midland Railway, qui traverse l'ilo do part en part, du nord-ouest au sud-est. Le Port-Louis est la tête do la ligne, Maliébourg en est le terminus. Les cinquante-huit kilomètres (]uî séparent les deuï villes représentent la largeur de l'île; la ville naissante de Curepipe est située à peu près à mi-distance de l'une et de l'autre.

C'est par une pluie battante, naturellement,

AU l'AÏS DE r'AUL ET VIBGINIK

que j'ai pris à Curepipe le train pour Mahéboiirg, Mais au boul de quelques tours de roue, je suis entré dans la zone ensoleillée, succédant comme par enchantement à la zone pluvieuse : le contraste est d'autant plus frappant qu'alors même qu'on se trouve déjà soua le ciel bleu on voit encore la pluie tomber à Curepipe et les brouillards lourds et gris se traîner aux lianes des monlagneg. Pendant quelque temps la voie côtoie une des rares régions boisées de l'île : dans ces bois foisonnent les vacoas, qui contrastent par leur port grotesque avec les élégants ravenala et les gracieuses fougères arborescentes qui se plaisent dans cette région humide des plaines Wilhems. Puis on traverse le joli pays de Fressauges, ofi un cirque, s'ouvrant entre des collines couvertes de forêts, forme un paysage enchanteur. La voie descend par des pentes rapides du haut plateau, et la nappe bleue de l'Océan reparaît bientôt. Le train court pendant quelques minutes le long de la baie de Chaland, qu'on appeJe aussi la baie Bleue, à cause de l'admirable teinte des eaux, toujours calmes et transparentes dans ce charmant hras de mer qu'on prendrait pour un lac intérieur ombrngé par un superbe rideau de filaos. On arrive h Mahébourg par uuo chaussée en pierres qu'on a

LE GRAND-KIRT

Mevoe, ainsi que la gare, sur une portion de Fterre conquise sur la mer.

La ville de Maliébourg est une création du général De Catn, le dernier gouverneur français de l'île de France, II la nomma en souvenir de Mahc de Labourdonuais. Mahébonrg a remplacé le Grand-Port, qui fut le premier établissement , des ïlollandais à l'ile Maurice, et dont les Franl'fais, aux: premiers temps de l'occupation, lirent la capitale de l'île de France.

Lorsqu'on arrive à Mahébourg la tète pleine des grands souvenirs maritimes qu'évoque le nom du Grand-Port, illustré par les Tasman ot les Duperré, on ne peut se défendre d'un pénible sentimentde déception. Mahébourg, qui étail enl core une ville ilorissanle lors de la capitulation ' de 181 0, n'a plus que le souvenir de son glorieux passé. Sa population est descendue à trois mille âmes. L'herbe croît dans ses rues abandonnées, de larges rues Lracées en ligne droite, aboutissant à de vastes places désertes, où grouillent les porcs, les poules et les dindons; la plupart des maisons so lézardent et tombent en ruines; les mauvaises herbes envahissent les jardins autrefois soigneusement entretenus ; les gros f multipliants, qui ombrageaient les rues, gisent Ulristement par terre, abattus par le dernier ou-

ragan, qui a exlmmé leurs monstrueuses racines. Partout les signes d'un irrémédiable déclin, que n'a pu arrêter l'établissement du chemin de fer dont Mahébourg est le terminus. C'est que celte ville, qui était autrefois réputée pour la salubrité de son climat, est devenue, depuis l'invasion des fièvres, plus insalubre encore que le Port-Louis; moins abritée aussi contre les vents, du large, elle a toujours été cruellement éprouvée par les cyclones. On n'y trouve un peu de vie que dans uno ou deux rues que bordeat des rangées d'écboppes en bois, à toit de zinc, tenues par des Hindous el surtout par des Chinois, plus nombreux ici que partout ailleurs : ils tiennent boutique dans leur costume national, et quoiqu'ils ne parlent que le chinois ils font fort bien leurs petites affaires. Quant au.\ Créoles, ils se vouent tous à la profession de ferblantier, et l'on se demande comment ils peuvent écouler toute leur ferblanterie.

Mahébourg n'a d'autre monument que son église, qui s'élève au milieu des poétiques ombrages d'un parc, et un petit obélisque érigé en face de la gare à la mémoire de quelques braves habitants qui périrent il y a quelques années en voulant opérer le sauvetage d'une barque en détresse. Le marché couvert offre un coup d'œil

LE GRAHD-PORT

garrée de ^^H :s fumant ^^^

irès exotique, avec sa population si bi nègres, de Chiaois, d'Hindous, d'Arabes le cliibouk do cuivre dans leurs costumi ticolores. Les produits du nord se rencontrent ans ce marché avec ceux des tropiques : grâce ,ux variétés d'altitudes et de climats qu'offrent montagnes environnantes, on cultive dans m môme jardin des raves et des tomates, des lignons et des ananas, des liaricots et des bananes, des navets et des melons, des clioux et des mangues, des carottes et des piments, de l'avoine et du sorglio.

f A défaut d'hôtel et de restaurant, c'est chez ibo Créole du nom de l'Étang qu'on peut, trouver des œufs, du fromage et du pain, qui sont servis au rare étranger dans une arrière-boutique d'une affreuse saleté, au milieu des tonneaux, paniers, bidons, caisses, et en présence de l'inévitable chien galeux et affamé qui réclame sa part du repas, tandis que, dans le réduit obscur, circulent toutes sortes de gens plus sales les uns que les autres, et qu'un boy nettoie la vaisselle avec un 3 dont il se sert pour la vingtième fois. Estse donc une loi fatale que tous les pays chauds noient voués à la saleté !

' La baie de n

offre le littoral

liébourg est le port le plus vaste l'île Maurice, et c'est

JBfl AU PAYS DE PAUL ET VIRGINIE

pourquoi les Hollandais el plus tard Ips Français y créèrent' leur principal établissement. Mais il a fallu l'abandonner ù cause de la barre qui en obstrue l'entrée et à cause de la difficulté de la navigation au milieu des récifs qui y forment un dangereux labyrintbe : de longs rubans d'écume y marquent la présence des bancs de coraux entre lesquels s'ouvrent d'étroits chenaux oii l'eau • peu profonde a une teinte vert de béryl.

L'île de la Passe, qui garde l'entrée de la baie, sera à jamais célèbre dans les annales maritimes de la France et de l'Angleterre. Un fort y avait été érigé pour la défense de l'île de France : le 13 août 1810, les Anglais l'assiégèrent et réussirent à l'emporter d'assaut, et ce fut quelques jours apr^s, du 23 au 26 août de la rnème année, qu'eut lieu le terrible combat naval du Grand-Port, oiî l'Iiéroïque amiral Duperré remporta sur une escadre anglaise sa dernière mais sa plus sanglante victoire, qui ne semblait pas devoir être sîtût suivie de la capitulation de l'île de France. Le résultat de celte célèbre rencontre fut la destruction complète des frégates anglaises la Magicienne et le Syrius, et la prîso de la Néréide et de riphir/énic.

J'ai relu sur les lieux ce combat du Grand- Port, raconté par Wanfzlœben, un Créole raau-

LE GHAND-PORT

ricîen qui se Irouvail à bord do la Bellimc en qualité d'aspirant de première classe. Un bien polit livre par soq volunae, mais qui doit paraili bien grand aux yeux d'un vrai Mauricien, parce qu'il renferme la plus belle page de l'iiisloire de son pays, et une des plus belles pages des annales maritimes de la France, A celte époque, ■ la valeur n'attendait pas le nombre des années : le jeune Ollivier, un enfant de douze ans, qui se trouvait à bord de Ja Bellone^ et qui avait eu la cuisse emportée, criait " Vive l'Empereurl » au moment oi!i il souffrait les douleurs de l'amputation. Wantzlœben n'avait lui-même que quatorze ans. On croit lire une épopée dos temps antiques.

On ne peut rien rêver de mieux adapté à la scène que le cadre sévère au milieu duquel se déroula cette grandiose bataille du Grand-Port, où trois frégates françaises, la Bellone, !a Mine^-ueet le Ceylan, se mesurèrent avecles quatre frégates anglaises. La baie est dominée par un morne immense, le Camisard, sur lequel était accourue la population de l'île, pour assister aux péripéties du combat, qui dura près de quatre jours. Les deux escadres avaient choisi, pour s'enlre-délruire, le cratère d'un volcan : la baie du Grand-Port occupe, en effet, l'eraplacemenl

d'un volcan qui dut èLre d'une puissante activité, puisqu'il souleva du sein de la mor l'île de lu sse et plusieurs autres petites îles qui sur^isseut dans le voisinage et qui ajoutent beaucoup t la beauté du site. Ces iles ont été tour à tour soulevées et submergées, comme l'attestent les mpreinlos de palmiers et de cocotiers qu'on y a trouvées : un jour peut-être elles cesseront d'être isolées de l'île Maurice, par suite du lent travail des madrépores,ces patients constructeurs d'arcliipels et de continents.

Ce que je préfère encore à la vue de la baie, c'est l'admirable payage qu'offre la rivière la Chaux, contemplée du pont en bois, de trois cents mètres de long, qui met Mabébourg en communication avec les routes de Ciuny, de Fcrney, d'Anse et de Joncbé. La rivière, très largo près de son embouchure, est encadrée par des montagnes aux gracieux contours; ses eaux sont sillonnées de pirogues bindoues faites d'un seul tronc d'arbre ; sur ciiacunc de ses rives se développe une prodigieuse végétation de serre chaude où dominent le palmier, le vacoa, le manglier, le badamicr, le flamboyant de Madagascar, l'arbre du voyageur, l'arbre à pain, le sang-dragon, le samalonga. le gigantesque figuier de Banian ; on n'imaginerait point un tableau tropical d'une

LE GBAND-PORT

la fois aussi captivante et aussi classi.

Parvenu au bout|du pont, je m'engage sur la I

PtouIg qui mène à la Grande Rivière de l'Est.

C'est l'heure où les Hindous reviennent en foule

du marché de Maliébourg, les uns en carriole,

^^ les autres à pied : maigres, nerveux, agiles, ils

^^vvont jambes nues, d'un pas allègre, et chaque d

^^Vgroupe do piétons forme une scène admirable I

sous Jes frais ombrages des arbres que le bru- 1

lant soleil au zénilli ne peut percer. Les fcm- I

mes ont des altitudes bibliques, soutenant de 1

I 'leurs bras nus leurs fardeaux sur la lèle ou por- 1 *tanl leurs bambins sur le flanc : elles sont cou- I 'vertes de la tète au.'s pieds de bijoux d'or et d'ar- I 'gent qui constituent tout leur avoir. Parfois uni groupe de femmes s'arrête pour causer au horJ 1 I d'une fontaine, à l'ombre d'un vieux multipliant^

dont les branches pendent comme des serpents! ^^ et forment de nouveaux arbres : la scène est di- 1 ^^■';gne du pinceau d'un Corot. On rencontre, del ^^Vfcmps à autre, des convicis tout habillés dev < blanc, qui travaillent à l'entretien de la routev

sous la surveillance d'un homme de police hin- I ^^^ dou : le surveillant, par suite de la crainte qu'ils! ^^L lui inspirent, leur laisse beaucoup de liberté, etfl ^^H,mème celle de se rencontrer avec leurs femmegl

daas les plantations de cannes à sucre. Parfois ils en profitent pour ga^er la campagne, et ils deviennent alors de dangereux bandits qui infestent rintérieur de 111e, comme autrefois les noirs marrons.

LE SUD DE L'ILE

Souillac. — Belle-Ombre. — La rivière des Galets. — La baie du Jacotet. — Les filaos. — La baie des Citronniers. — L*Anse Saint-Martin. — La baie du Cap. — Le morne Brabant. — La cascade de Chamarel. — Souillac. — Une prison indienne- — La cascade de la Savane. — Le Grand Bassin.

J'aî pris, à Rose-Belle, rembranchement du chemin de fer qui aboutit à Souillac, l'un des termini du Midland Railway ^ à rextrémité méridionale de Tîle. A la descente du train j'ai pris, pour me rendre à la baie du Cap, une de ces primitives carrioles du pays, sans ressorts, que des cochers hindous mènent à une allure rapide à travers montagnes, vallées et rivières. Je m'étais muni de provisions, précaution qu'il ne faut jamais négliger dans un pays sans auberges.

Une route, construite pour les besoins de l'industrie sucrière, mène de Souillac à la baie du Jacotet, en suivant le bord de la mer, à travers

Isa AU PAYS DE PAUL ET VlRl;l^!E

UDO contrée couverte do plaotations de cannes à sucre, et qui doit son admirable fertilité à l'abondance des pluies autant qu'à la richeHso du sol. Nous rencontrons plusieurs imporiauts moulins à sucre, dont les noms sont marqués sur la carte de l'île, Bel-Air, l'Union, Belle- Ombre, Beaucliamps. Des légions d'IIinduus sont occupés à ddcliarger les cliars à bœufs sur lesquels sont amoncelées les récoltes do cannes à sucre. Les bœufs employés à ces travaux ont été importés de Madagascar, comme l'atteste la bosse qu'ils portent tous sur le dos.

BoUc-Ombro existait déjà au temps do Bernardin de Saint-Pierre, qui en fait mention dans ïon voyage autour de l'ile. C'est là qu'il rencontra une troupe de noirs armés de fusils, sorte de maréchaussée de l'ile. L'un d'eux menait une femme allachée par le cou à une corde de jonc : c'était le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils venaient de dissiper. La négresse, qui était accablée de douleur, portail sur le dos un sac de vacoa qui contenait, horreur 1 une tète d'homme, peut-être celle de son amant qu'ils avaient tué. On juge par ce trait que l'île où se déroule la pastorale de Bernardin de Saint-Pierre était, en ce lemps-là, une terre abonn'nahle, suivant sa propre expression.

LU SUD BE L'ILE

me terre où se passaient les mêmes scènes qui

le tout temps ont ensanglanté les terres d'escla-

'age.

Après avoir longé la mor pendant dix kilomètres, on traverse la rivière des Galets, et on arrive à la baie du Jacolet, illustrée en 1810 par les hardis exploits du capitaine Willoughby : ic'est là qu'il organisa la première descente des Anglais dans l'ilc de France ; s'étant rendu maître du fort que les Français y avaient érigé, il passa la rivière des Galets, s'empara de la batterie de Souillac, enleva les canons, remorqua uue goélette mouillée dans la baie, et regagna sa frégate, n'ayant perdu qu'un seul homme. '

Cette baie du Jacotet, qui entre dans l'inté-

ieuF des terres, et du milieu de laquelle surgit l'île Sancbo, forme un bassin d'une charmante fraîcheur, recevant de nombreux ruisseaux pots- &onneux,etentourée d'un véritable jardin naturel, ^dont les ombrages alliront des milliers d'oiseaux, ,canaris sauvages, mytias, cardinaux. Tout autour du bassin, qui est de forme circulaire, des montagnes en partie boisées s'élèvent eu amphithéâtre, et do tous eûtes surgissent de gracieux groupes de palmiers et de cocotiers dont le feuillage se balance au souflle du vent.

AU PATÏ DE PACL ET MBGlStE

De tous les arbres qui aboadeot dans ( région, il n'en est pas de plus poétique que | lilao, ce mélancolique cyprès des tropiques, di les minces ramilles agitées par la brise émetted des sons presque musicaux qui rappellent à s'y méprendre le murmure lointain de la mer. Un Créole a dit de cet arbre, qui célèbre entre le ciel et la terre un bymne perpétuel, qu'il n'y a pas d'ombre meilleure pour couvrir un tombeau.

Toute celte partie de l'île est couverte d'une admirable pelouse qui s'étend du rivage de la mer jusqu'au pied des montagnes, et qui donne au paysage un aspect enchanteur. Les ombrages des Glaos et des cocotiers, la pelouse verle et la mer bleue forment un ensemble liarmonleux et doux, et involontairement un songe à l'île de Calypso, oii tout était pour le plaisir des yeux. Coaite, oi!i je m'amusais du vain désir d'établir ma cabane, n'est rien moins que celui dont Bernardin de Saint-Pierre a fait une si séduisante description, uù il lui échappe cet aveu que du reste de l'univers il n'eût voulu que quelques objets aimés pour passer là sa vie, afin de jouir de la paix et du bonheur que peuvent procurer le murmure des sources, le beau vert des flota marins, le souiïlo toujours égal des veniSjl'odeur

LE SUD DE L'ILE

parfumée du velouLiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées.

Après avoir longé la mer pendant deux heures, mon Malabar m'a déposé entre la pointe des Citronniers et l'anse Saint-Martin. Là cesse la roule des carrioles, et pour gagner la baie du Cap, je me suis engagé par un sentier courant entre la mer et les montagnes, à l'ombre des filaos, des cocoliers, des palmistes, des multipliants, des mangliers, des badamiers : un vrai paradis terrestre, oiî s'épanouit dans toute sa gloire la végétation des tropiques. Cette solitude sauvage, où l'on ne voit plus ni habitations ni cultures, offre l'aspect de l'île Maurice avant l'arrivée de l'homme : on éprouve je ne sais quelle âpre volupté à y errer tout seul, on y respire un aîr balsamique, on s'y sent heureux de vivre, et si l'on avait à recommencer sa vie, on souhaiterait couler des jours paisibles dans pareille retrailo, loin, bien loin dos bruits lu monde.

Tout en côtoyant une plage couverte d'innombrables coraux et coquilles, marchant tantôt sur le sable, tantôt sur le fin gazon s'étcndant comme un lapis de mousse entre la mer et 1 bois, j'arrivai bientôt au pied d'un éperon des i inontagnfls|de la Savane, qui se prolonge jusque i

Al' PAÏ3 DE PAUL ET VIRGINIE

dans la mer, C'esl la pointe appelée le Cap, qui forme comme une muraille enlre le quartier (io la Savane et le quartier de la Rivière-Noiro.

Je savais que de l'autre côté de cette muraille je trouverais la baie du Cap. La difficulté était de la gravir, sans qu'il y eût personne pour m'indiquer le passage. L'ayant examinée alten livcment, j'y découvris une petite éclmncrure vers laquelle je m'élevai par des saillies en me collant à la rociie basaltique; c'était une escalade non dépourvue de danger, car le mur était excessivement roide en maints endroits, et c'est à peine si le pied pouvait y trouver prise.

Arrivé sur l'arête de l'éperon, je vis apparaître dans un saisissant imprévu le monde nouveau qui s'étend de l'autre côté delà pointe. Au pïod du promontoire sur la crête duquel je me trouvais, s'ouvrait un large bras de mer qui pénètre dans l'île entre deux cbaînes de rocliers à pîc ; dans ce bras de mer, dont les eaux azurées contrastent avec les noires parois basaltiques, déboucbe la grande rivière du Cap, qui s'écbappe d'une gorge étroite et sauvage, d'un aspect aussi sévère qu'un fjord norwégien, mais un fjord embelli par la splendide parure des tropiques. Au milieu de la baie mouillait un bateau de pèclie, qui semblait désert. Pas un être bumain

lia

LE SUD DE L'ILE

l'animait cotte admirable solitude, dont le graniose était rehaussé encore par le morne Bra ant, énorme dôme de basalte de 1800 pieds di laut, le plus prodigieux rocher do l'île Maurice lurgissant, à une lieue de distance, du milieu de la mer, où il forme un promontoire péninsulaire rattaché à la terre par un istlimc étroit. Co géant lolitnire, s'élevant dans toute sa grandeur à extrémité sud-ouest de l'île, n'est qu'un fragment du mur d'enceinle d'un immense cratère volcanique dont on reconnaît un autre vestige dans l'île aux Fourneaux, qui surgit à quelque istance de là. Le morne a des parois si abrupqu'il semble inaccessible aux hommes : et cependant, quarante noirs marrons s'y réfugièrent au siècle dernier, et du haut do cette inexpugnable citadelle, oîi ils avaient fait des plan> talions, ils se croyaient à l'abri des poursuites de l'ennemi. Bernardin de Saint-Pierre rapporte que quand on voulut les forcer, plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent jusqu'au dernier dans la mer.

Du haut du Cap on distingue très nettement la ligne d'écume marquant les récifs de coraux et les brisants qui forment une si dangereuse ceinture tout le long; de celte côte méridionale. . Dans la baie mi^me, les eaux sont si claires et ai'

AU PATS DE PAUL ET VIRGINtE

transparentes, qu'on peut apercevoir les coraux et les algues qui y croissent, La portion du littoral qui s'étend depuis l'isthme qui réunit le morne Brabant à la terre jusqu'à la baie du Cap est connue sous le nom de Pointe-de- Corail.

Au risque de tomber dans la mer et de devenir la proie des requins, je descendis la paroi du Cap qui plonge à pic dans la baie extérieure, et j'arrivai ainsi à un sentier par lequel je pus gagner la baie intérieure, dominée par une superbe colonnade basaltique dont les piliers prismatiques se détachent de temps à autre du massif rocheux et s'écroulent dans les eaux qui les rongent : les matériaux se désagrègent, et l'édifice tombe en ruine. Près de là se trouve la belle cascade de Chamarei, formée par la rivière du Cap, qui fait dans une gorge étroite un saut de cent mètres.

Cotte partie de l'île est très intéressante pour les naturalistes : rien n'est plus fréquent que d'y roQcontrer des coraux et d'autres dépouilles marines fort différentes de celles qu'on trouve actuellement dans les mers voisines. Ces dépouilles attestent l'ancienne submersion de tout ce district. Ce qui est plus curieux encore, ce sont le.t dépôts qu'on trouve, par places, de laves

LE SUD DR L'ILE superposées sur les couches contenant les c pouilles marines : les coulées de iavea sont donc i postérieures au soulèvement do ces couches.

J'ai quitté à regret la baie du Cap, le phis i joli coin de Maurice, et je suis retourné à Souillac comme j'étais venu, partie à pied, partie eo 1 carriole, à travers celle belle pelouse de gazon, douce et épaisse comme un tapis de mousse, qui . s'étend sur toute la côte méridionale. A Souillac ] j'ai reçu la cordiale hospitalité de M. Noël, un Créole qui descend des anciens colons français.

^ C'est le juge de paix de l'endroit, le « magistraie », comme disent les Anglais.

■ Souillac, chef-lieu du quartier de la Savane, occupe le point extrême de la côte méridionale de l'ile : son nom rappelle celui du vicomte de Souillac, qui était, à la fin du siècle dernier, gouverneur général des établissements français, à l'est du cap de Bonne-Espérance. Ce porl, qui pouvait recevoir autrefois dos bateaux calant 2 mètres EiO à marée basse, s'est enlisé au point que c'est à peine si des barques de 1 mètre 50 peuvent encore y entrer. Le comblement s'opère par la désagréçalion des rochers qui avoisinont les quais et la jetée, et par les amas de roches que les torrents entraînent avec eux dans la saison des pluies. Autrefois, le port de

L'ile Maurice aujourd'hui et aulrefois. — La culliire de la canne à sacre. — Les moulins â sucre. — La planlalion de Beauchamps. — A travers l'île. — La fabrication du sucre. — La Grande Rivière de l'Est . — ^ Récepltâu che«

Si Bernardin de Saint-Pierre et le baron Grant, qui visitèrent l'ile de France sous le | gouvernement de Labourdonnais, pouvaient la ' revoir dans son état actuel, ils auraient peine à la reconnaître. Ces écrivains nous ont présenté une île encore à demi sauvage, toute couverte ' de forêts, et peuplée de noirs. Aujourd'hui les Doirs ont cédé la place aux Hindous, et les cannes à sucre ont remplacé les forêts qui s'éleodaJenl autrefois jusqu'aux portes du Port-Louis.

Cette manie de la canne à sucre, à l'exclusion de toute autre culture, a atteint une telle intensité que l'ile Maurice n'est plus qu'un va champ de cannes ondoyantes. Dans aucua a chaud, sauf les déserts de l'Afrique el de I*i

la chaumière indienoe de Bernardin de Saiat- Pîerre ; cen'est que sur les grandes plantations qu'on voit des maisons en briques ou en pierres. Chaque camp est pourvu d'un hôpital érigé en un endroit convenable.

Puisque la canne à sucre est la principale richesse de Maurice, on no peut visiter cette île sans voir au moins une plantation avec son moulin. Car tout planteur mauricien est en même temps fabricant de sucre, il est à la fois agriculteur et industriel, ce qui doit compliquer singulièrement l'administration d'une plantation. S'imagine-t-on un fermier qui, non content de cultiver son froment, serait en outre meunier et boulanger ? Voilà pourtant |ce que fait le vaillant planteur mauricien, qui cultive la canne, qui la broie, qui en cuit le jus et en fait du sucre.

La plus importante usine mauricienne pour la fabrication du sucre est celle de Beauchamps, située dans la partie orientale do' l'Île, dans le quartier do Flacq, près de l'embouchure de la Grande Rivière Sud-Est. C'est celle que j'ai visitée en compagnie d'une nombreuse caravane couduiLe par M. Hay, directeur de la compagnie Mauritius E State. La caravane comprenait des Mauriciens anglais el français, officiers de terre

LA grandi; aiVlËRE DE L'EST

, de mer, ingénieurs, avocats. Le point de pare de Phœnix, où M. Hay nous avait douné rendez-vous. ARose-Hill nous prenons l'embranchement du Midland Railway qui traverse l'ile de l'ouest à l'est et aboutit à la Rivière Sèche, un nom qui m'a fait rèver : sans doute une cousiue du Manzanarès, cotte rivière sèciie ! Nous franchissons la plaine de Moka, que domine le Pieler-Booth, et nous passons presijue au pied du Piton du Milieu do l'Ile, curieux cône volcanique surmonté d'un piton allongé t(ui rappelle la forme d'un dé i coudre. Au bout de deux heures de voyage, les invités descendent à Olivia Station, oii s'opère la jonction avec une caravane d'autres invités venus de Flacq et du nord de l'île. De là un petit chemin de fer portatif, courant entre les cannes à sucre qui nous frôlent au passage, nous transporte â Deaucliamps.

I L'usine possède une machine à vapeur avec htaquelle elle traite cinq cents tonnes de cannes ■par jour, ce qui représente quarante-cinq à cinquante tonnes de sucre. Le merveilleux, c'est que celte puissante macliine a été fabriquéi tout entière, sauf le volant, par la Société des forges et fonderies de Maurice. Les cannes, amenées à l'usine dans des wagonnets, sont, au J

AU PAYS DR PAUL ET VlRGrUlK

moyen d'une toile courant sur des rouleaux formant un plan incliné, transportées automS' tiquement sous las cylindres qui les broyent et rejettent un rebut connu sous le nom de ùagasse. Ce rebut, qu'autrefois l'on faisait sécber au soleil, traverse, au sortir des cylindres, des appareils à dessiccation, et on l'utilise comme combustible pour alimenter la machine. Quant au jus qui s'écoule du moulin sous le nom de vesou, il passe par une série d'appareils assez compliqués, auxquels j'avoue ne pas avoir compris grand'cliose, bien qu'on se soit donné la peine de m'en expliquer en anglais les divers fonctionnements : il y a tout d'abord le défécateur, oùs'opfere une mystérieuse élaboration chimique au moyeu d'une addition de chaux et d'acide sulfureux qui a pour but de clarifier les jus; puis il y a les appareils de (iltration et de concentration, puis les vacuum pans, où la cuisson s'opère dans le vide, et enfin la turbine centrifuge, où les jus deviennent blancs comme la neige. Au bout de douze heures de manipulation, la matière sucrée extraite des cannes est prêle à être livrée à la consommation et àTexportalioD. Comme il n'y a point de raffineries à Maurice, le sucre s'y consomme en poudre : on t'emballe dans des sacs Faits avec la fibre du vacoa.

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