‹ Au pays de Paul et VirginieChapitre 19 sur 24 · E MAURICE ISA · texte numérisé non relu

E MAURICE ISA

assertion de M. Scott, jue des Européens ont

souvent eu de terribles accès de lièvre peu de tempsaprès leurrctourau pays natal, alors qu'ils avaient passé quelques mois et môme quelques années à Maurice sans payer Iribut à la maladie. La fièvre de Maurice rappelle sous ce rapport !a fièvre de Madagascar, qui persiste des années, et qui devient presque indéracinable lorsqu'on en a éprouvé quelques violenta accès.

Il est excessivement rare que la fièvre mauricienne se borne à un seul accès, et bien rares , aussi sont les habitants de l'île qui en sont 1 coinplctement indemnes. J'ai vu cependant de j ces heureux privilégiés, parmi lesquels je me réjouis de pouvoir citer un compatriote, ce bravo Conataut Van Keirsbilck, qui vint chercher à [aurice une nouvelle pairie en 1846, à l'époque lù les fièvres y étaient encore inconnues, et qui n'a jamais plus quitté depuis lors cette île où ] il a trouvé, dit-il, le printemps éternel qu'ont chanté lespoèles. Pourluil'îlc Maurice est restée [ l'île enchanteresse qu'il a découverte en 1846, car pour lui la fièvre est inconnue, de même j qu'elle est inconnue à ses enfants, tous nés dans J l'ile. Il est vrai qu'il habite loin de la cote, dans 1 la plaine de Moka, située à quatre cents mètres J

nplea, ^

d'alLitude.Et puis — c'est peut-être là sa recettej — c'est un homme sobre, de mœurs simpli travaillant toujours au grand air, heureux de vivre au milieu de cet admirable jardin tropical, une des merveilles du pays, qu'il a créé tout seul avec son vaillant fils Joseph,

Ce qui n'a pas peu contribué à moditîer le climat de l'ile Maurice et à favoriser le développement des fièvresj c'est le déboisement inconsidéré des forêts qui renfermaiisnt beaucoup d'arbres dont l'écorce possède des propriétés fébrifuges. On a remarqué, dans les épidémies, que la fièvre épargna entièrement les habitants vivant autour des marais des contrées boisées, dont les eaux sont fortement colorées et imprégnées de tannin, dematiéres résineuses et autres produits des forêts auxquels les riverains durent leur immunité.

L'île Maurice était autrefois une immense forêtqu'on a éclaircie à tort et à travers par suite de la manie de la canne à sucre. On a défriché avec fureur jusque dans ces dernières années. Il est d'une suprême importance que le versant principal do l'île soit couvert de forêts ; mais on n'en a pas moins dépouillé de ses forêts le plateau central qui constitue le principal versant. Une carte qui date de 183S moolrc que les

If 1

LA FIËVRË DE MAURICE £37 ^^H

ieux tiers de l'île, c'est-à-dire environ 470 ^^M

milles carréS) formaient une forêt primitive. ^^^H

Cette forêt s'étendait ininterrompue depuis les ^^H

monts de la Savane jusqu'au Rempart et à la ^^^ chaîne des Calebasses. Les seules n'igîons qui fussent dégarnies de bois à cette époque étaient

le nord du district do la Rivière Noire, quelques t

portions des plaines Wilhnms et du quartier de ^^H

Moka, les Pamplemousses, la rivière du Rem- ^^H

part, et une partie du district de Flacq. On voit ^^H

sur une carte publiée en 1872 que la région fo- ^^^|

restièro était réduite à 70.000 acres: le défrî- ^^B

chement avait envahi à cette époque tout le ^^H

quartier de la Savane, le plateau des plaines ^^B

Wilhems et de Moka, et une grande partie du ^^H

quartier du Grand-Port. En 1880,1a forêt ne ,^^H

couvrait plus que 33.000 acres. Aujourd'hui, il ^^H

ne subsiste plus que de rares vestiges de forêts ^^H

dans les parties les plus inaccessibles du pays, ^^H

et l'on peut dire de l'île Maurice ce que Bory de ^^^|

Saint-Vincent, dès le début du siècle, prophé- ^^^|

lisait de l'île sœur : a Bon infécondité, grâce au ^^H

déboisement, sera un jour, comme l'aridité de ^^^|

l'Arabie, de l'Egypte, do la Perse et de tant ^^H

d'autres déserts, la preuve indiscutable do l'an- ^^H

^^yîienne possession de l'homme... Lorsqu'il a ^^^|

^^Aingtemps abusé de ses conquêtes, et qu'il est ^^^|

onlin obligé d'abandooncr le sol qui l'a Douri il no le quitte qu'après avoir tout épuisa quand rien ne peut plus y vivre. »

Si le déboisement et le défrichement du f n'ont pas été la cause première de la fièvre, tm n'a éclaté ([ue longtemps après que la destriiâ tion avait commencé, on comprend du moiol combien celte altération profonde du ré( turel des eaux a dû préparer des milieux favorablesàréclosion dos germes importés de l'Inde. Aussi lo gouvernement s'ost-il avisé dans ces dernières années de prendre des mesures en vue du rtiboisement do l'île, En vertu d'une ordonnance do 1881, il est défendu de détruire les forÈts qui dépendent de certaines propriétés privées, et le gouvernement se réserve le droit d'acheter certainesterres,soit pour en conserver les forôts, soit pour en opérer le reboiscraont. Près do vingt mille arpents ont déjà été achetés do celte fagon dans plusieurs parties de l'île. Le gouvernement a fait faire de vastes plantations dans le voisinage du Port-Louis, sur la montagne des Signaux, et autour de Curepipe et de Petite Rivière.

Il n'est que temps d'assainir Maurice, sinon les Mauriciens n'auront plus qu'à déserter ce qui fut autrefois le paradis de l'iiémisphère austral.

L'ILE AVANT LA CONQUÊTE ANGLAISE

Découverte de Tîle Maurice. — Les Portugais. — Les Hollandais. — Tasman. — Les noirs marrons. — Abandon de l'île par les Hollandais. — L'occupation française. — La compagnie des Indes. — JVfahé deLabourdonnais. — L'expédition de Madras. — Le gouverneur David. — Dumas et Poivre. — L'île de France sous la révolution française.

— Le général Malartîc. — La force d'un jeu de mots.

— Les corsaires. — Le général Decaen. — La conquête anglaise,

On ne sait pas positivement en quelle année Tîle Maurice fut découverte, ni quel navigateur y aborda le premier. On en attribue généralement la découverte à Don Pedro de Mascarenhas, navigateur qui donna son nom, en 1505, au groupe des îles Mascareignes, dont Maurice fait partie. D'autrespensentque ce fut le pilote Diego Fernandez Pereira qui visita le premier ces parages en 1507. Le prince Roland Bonaparte, qui s'est livré à des recherches à ce sujet, adopte

equel

celte dorni&re opinion. Le seul point, sur lequi ouest d'accord, c'est que l'honneur delà décou verte revient aux Portugais : car Pereira était Portupais toutcomme Dou Pedro de MascarenKas. A l'origine, l'île s'appela />rt Cerno, du nom par lequel Pline semble avoir voulu désigner Madagascar. En ce temps-là, les Portuguais découvraient tant de vastes contrées qu'ils dédaignèrent de coloniser uue ile d'aussi peu d'étendue: ils se bornèrent à on faire une station navale et ne la conservèrent q'ao jusqu'en 1380. A cette date l'île passa aux Espagnols, qui y restèrent moins longtemps encore que les Portugais.

Le i^' mai 1598, un flotte de Imit navires hollandais, sousle commandement de l'amiral Van Neck et du vice-amiral Wybrand de Warwyck, quitte le port du Texel pour se rendre aux Inde.s Néerlandaises. Une violente tempête disperse la flotte à l'est du cap de Bonne-Espérance, et sépare le vice-amiral de l'amiral. Cinq vaisseaux, entre autres celui du vice-amîral, arrivent le 17 septembre en vue de l'île Da Cerno. Warwyck, ignorant jusqu'au nom de l'île, envoie des canots en reconnaissance, et découvre un port au sudost. Ne saciiant pas si l'île est habitée, il y débarque avec prudence et occupe avec ses gens une bonne position pour prévenir toute surprise. Le

L'ILE AVANT LA CONOUÈTE ANGLAISE

jour suivant il envoie des canots oxploror les autres parties de l'île et s'assurer si elle habitée. Ses gens virent beaucoup d'oiseaux 1 qui les surprirent par lu familiarilé avec laquelle ils se laissaient appréhender. Ils admirèrent l'abondance des eaux et les merveilles de la végétation. Us découvrirent sur le rivage lea épaves d'un navire qui avait fait naufrage, mais : ne virent aucune autre trace d'ctres humai Après avoirreniercié Dieu de l'avoir conduit dans un si bon port, Warwyck donna son nom au port ! Sud-Est, et donna à l'îîe le nom de Maurice, en | l'honneur du comte Maurice de Nassau, qui était j alors stalhoudor de Hollande. Ayant cloué sur i un arbre les armes de la Hollande, il poursuivit i son voyage otrovint visiter l'île l'année suivante , pour y prendre du poisson, du gibier et des fruits.

Ou sait que Tasman, le célèbre navigateur I hollandais, fit sa première relâche à l'ile Maurici lorsqu'il eut quitté Batavia le 14 août 1C42, avec 1 ■ ses deux navires le Heemskerck et lo Zeehaen. P C'est dans lo port Sud-Est que mouillèrent les ; navires do Tasman, le E» septembre 1642, et c'est " do là qu'ils partirent le 8 octobre, pour faire c fameux voyage do découverte qui devait immoi lalisor leurs noms et celui do Tasman. Dans un savante élude sur le premier élahlissement dos ]

^H Néerlandais à Maurice, le prince Roland Boni

^H parLo dlL que les autours lioUandais nous '

^H fourni beaucoup de détails sur la période aaU

^H rieure à l'arrivée de Tasman, mais qu'ils '

^* oublié de nous dire la dute à laquelle les Née^

landais se sont Établis pour la première fois daiia

l'île. Ce qui lixe cette date, c'est la découvcrta

récente, dans les vieilles archives coloniale^

d'Amsterdam, d'une lettre adressée aux directeun

Ide la Compagnie des Indes, et datée de MauriceJ 31 juillet 1638 (i).

Comme l'tle était déserte, les Hollandais y i troduisirent des esclaves malgaches qu'ils achaj tèrent au gouverneur de Madagascar. Le gonl verneur consentit à les leur vendre, bien qu'ilj se fussent mis sous sa protection. Ce manque dq foi, joint à la circonstance que parmi les captif se trouvaient des femmes de haute caste, causd la ruine des deux colonies, A peine curent-ib) débarqué à Maurice, que la plupart des esclavei s'enfuiront dans les bois, et les autres, excités p les mauvais traitements,ne tardèrent pas à su! leur exemple. Telle fut l'origine de ces redouta I blés bandits connus sous le nom de noirs marroa^ qui pendant deux siècles infestèrootrtleMaurice^

(1) Prince Roland Bonaparte, le Premier établissement à \. NétrlandaU à Maurice, l'oris. ImpiiiiiË{iourrauteLir..l890.

L'ILlî AVANT LA CONQUÊTE ANGLAISE

I aiguillonnés par la faim et lo désir de so venger | Je leurs oppresseurs. La troupe dos esclaves ] fugitifs harcela à tel point les Hollandais qu'il durent se résoudre à abandonner l'île. Les mar- ] rnns, qui craignaient de les voir revenir, c nuèrent à se retranclier dans leurs montagnes, 1 d'où ils fondaient par surprise sur les équipagea Udes navires qui venaient se ravitailler à Maurice. Pour mettre finàces massacres, les Hollandais (résolurent de revenir dans l'île : ils s'établirent { ^ur trois points à la fois, au Sud-Est, au Nord- ■Ouest et à la Rivière Noire. Ils érigèrent au j

lort Sud-Est un fort que les noirs réduisirent en l^endres, et ils le réédilièrent on pierres on 1G94 : , Jce fort, armé do vingt pièces do canon et défea' ■^u par cinquante soldats, renfermait la maison J rdu gouverneur, les magasins ot les bâtiments do I la Compagnie des Indes : on ea voit encore j aujourd'hui quelques vestiges. Les planteurs ^^^ nombre d'une quarantaine de familles, s'occu- 1 ^^Lpaient principalement de la culture du tabac. ^^B En 1712, la Compagnie des Indes, fatiguée 1 des ennuis que lui causait la possession de cette { [le, résolut de l'abandonner une deuxième fois. On a dit que les Hollandais furent cbassés daj

I Maurice par la multitude de rats contre lesqueln^ ils De pouvaient défendre leurs récoltes. Ce qun

lat plus probable, c'est que la Compagnie dâ Indes, qui venait Ho fonder un établissemetjj au cap de Bonne-Espérance, voulait réserve^

i forces pour cette importante colonie. LeJ troupes du port Sud-Est furent, en cfl'et,dirigéf sur le Cap, et Maurice fut définitivomcnt abaa donnée parles Hollandais.

Trois ans après leur départ, le 20 septembi 1715, M. de Bauvilliers, gouverneur de l'H Bourbon, prend possession, au nom du France, do l'île abandonnée, cl lui donucle noni| d'île de Franco, qui lui est resté pendant prSi d'un siècle.

Los premières années de la colonie françaiad furent désastreuses, sous la détestable régie ( la Compagnie dos Indes, à (jui clic fut dévolue Los terribles ouragans qui ravagèrent l'île, la irruptions dos nfegres marrons découragèrenl î Compagnie au point qu'elle aurait pcut-êtrej comme les Hollandais, abandonné cette coûtetiflf

mquëte, si, à ce moment, n'avait surgi i homme d'une trempe exceptionnelle, qui étad seul capable de faire naître l'ordre et la prnti péril.é après l'anarciiie et la ruine. C'était MaHj de Labourdonnais, le véritable fondateur du tl colonie.

Dos son arrivée, le gouverneur reconnait I

ijL

flLK AVANT LA CONQUÊTE ANGLAISE

kécessité d'abandonner le port Sud-Est et de (

.porter le aiége du gouvernement au port lu Nord-Ouest, où il crée la ville du Port-Louis, n de ses premiers soins est de se procurer des lettres patentes du roi à l'effet d'établir la suprématie du Conseil de l'île de France sur celui de ' Bourbon, il met lin ainsi aux discordes qui J ,vaient régné jusqu'alors entre les deux conlils. Pendant les onze années que dura son ] gouvernement, il no surgit qu'un seul procès, j grâce à rhabileté avec laquelle il réglait toutes. les contestations par son amiable intervention. Jl réussit ensuite à détruire les bandes de J i-noirs marrons qui répandaient la terreur dans ] ilc. Pour relever le commerce et l'industrie, il I itroduit la culture do la canne à sucre et fonde j r^os manufactures de coton et d'indigo. Aux J itants jusqu'alors plongés dans l'apathie et] indolence il inculque l'esprit d'entreprise et 1 'activité: il leur fait cultiver les graines ncces- J la subsistance des dean îles sœurs, et ill wrévient ainsi le retour des disettes pcriudiqU' ■urmontant les préjuges des planteurs, il int duit la culture du manioc, qu'il fait venir ( Santiago et du Brésil. Dans cette île, oîi il n'y

ni architecte, il se fait lui-même archjîri

teute et ingénieur :

1 dans l'Inde

im

1er à ses frais dos ouvriers qu'il dirige lui-mèm^V il perce des routes, il construit des cliarîols, creuse des canaux et des aqueducs, il bâtit quais, des moulins, il édifie des arsenaux, baltories, des fortifications, des casernes, magasins, des hôpitaux, il amène à la i l'eau des montagnes au moyen d'un aqucdi dont les restes subsistent encore. Il songe faire de l'île de France une seconde Batavia, tout au moins un enlrcptU pour le commerce l'Océan Indien et un port de refuge pour li vaisseaux de la Compagnie, et dans ce hiilr crt'^c des bassins et des cales scelles, et il struit avec ses seules ressources un bâtimei do guerre qu'il envoie en France et qui y admiré. Ces travaux gigantesques, cette infal gable énergie dépensée au profit de la coli nie, déchainent contre cet homme de génie jalousie etla calomnio:et quand, à la mortde femme, il retourne en France, en 1740, il di couvrequ'ilya été si abominablement no ses ennemis secrets qu'il demande que ses aci soient soumis à une enquête publique. L'éprei lui est si favorable que les ministres aussi bi que los directeurs de la Gompagnie approuvt sa conduite et refusent d'accepter sadémiBsio] Bien plus, à la veille d'une guerre entre

; lui confie! lo com-

I L'ILE AVANT LA CONQUKTrC ANGLAISE

puissances europcpnncs, mandement d'uno flolte.

Labourdonnais, revenu dans l'île do Franco,.] érige une Forteresse pour la di5fenac du Popt-,J Louis, et exerce au mélier des armes les liabi- , tants de la colonie. Puis 11 part pour l'Inde, oùM ii se couvre de gloire dans la prise de Madn même temps qu'il éveille l'envie chez Dupleix, I cet autre génie, cet autre conquérant. Si ces] I deux hommes extraordinaires, au lieu de devi

nir ennemis l'un de l'autre, étaient restés unis, Fqui sait si l'Inde ne serait pas' aujourd'hui la plus belle des colonies françai Ce furent les Anglais qui bénéficièrent de ces] . 4iscardes. L'historien anglais lord Macaulay I ^'exprime en ces termes au sujet de Labouisl Connais et de l'expédition de Madras : « Laboui^J donnais, gouverneur de Maurice, homme ausBÎ| éminent par ses talents que par ses vertus,,j ^^^ organisa une expédition dans l'Inde en dépit del ^^^u'opposîtion de la Hotte britannique, débarqua,! ^^Krassembla une arinée, parut devant Madras, eti amena la ville et la forteresse à capituler, lui délivra les clefs ; le drapeau fran<;ais flotta sur le fort Saint-Georges ; tout ce que conter it les magasins de la Compagnie ne butin de guerre par les conquérants.

fut. stipulé par la capitulation que les Anglais seraient prisonniers de guerre sur parole, et que la ville resterait au pouvoir des Français jusqu'au payement de la rançon. Labourdonnais donna sa parole d'honneur qu'il n'exigerait qu'une rançon modérée.

(' Mais le succès de Labourdonnais excita la jalousie de son compatriote, Dupleix, gouverneur de Pondrchéry. Dupleix avait d'ailleurs conçu des desseins gigantesques qui n'étaient point compatibles avec la reddition de Madras aux Anglais. H déclara que Labourdonnais avait outrepassé ses pouvoirs, que les conquêtes accomplies dans l'Inde par les armes françaises étaient à la seule disposition du gouverneur de Pondîchéry, et que Madras devait être rasée jusqu'aux fundemeiits. Labourdonnais fut contraint de céder. La colère que souleva parmi les Anglais la rupture de la capitulation grandit encore lorsque Dupleix infligea aux agents de la Compagnie un traitement contraire à toute générosité. Le gouverneur et plusieurs hommes notables du fort Saint-Georges furent transférés sous escorte à Poridichéry et conduits à travers la ville dans une procession triomphale sous les yeux de cinquante mille spectateurs. On estima avec raison que cette grossiôre vio-

■ L'ILE AVANT LA CONQUETE ANGLAISE

ialion (le la foi publique dispensait les habitants de Madras de tenir les engagements qu'ils avaient pris envers Labourdonnais. Clive s'enfuit de la ville pendant la nuit sous le déguisement d'un musulman, et so réfugia au fort Saint-David, un des petits établissements anglais (jui dépendaient do Madrus (1). w

Un autre écrivain anglais, sir John Pope Hennessy, fait remarquer que depuis cent cinquante ans qu'a eu lieu cette prise de Madras ■ par les héroïques soldats recrutés à Maurice par Labourdonnais, on ne peut citer aucune autre expédition du môme genre. L'histoire coloniale de l'Angleterre, celles de la France, de la Hollande, de l'Espagne, du Portugal, offrent beaucoup d'événements depuis 1746, mais ony chercherait vainement l'exemple d'un gouverneur de colonie enrôlant et formant un corps de troupes coloniales en vue d'une conquête lointaine telle que la conquête de Madras par les Mauriciens. Quels que puissent être les mérites de l'expédition au Soudan organisée dans la Nouvelle-Galles Ju Sud, on ne peut la comparer à l'expédition de Labourdonnais.

On trouve les détails les plus circonstanciés

(I) Esaay an Lord Clive, by lurd MacaulB;

sur la préparation et l'exécution do cette ando^ j cieuse expédition, moins connue en Franc* îl qu'en Angleterre, dans les lettres que le baron ■ Grant écrivit de l'île de France de 1740 à 1758. , Ces lettres reproduisent les documents originaux relatifs à la controverse de Labourdonnais avec Dupleix, et elles révèlent l'ingratitude et l'injustice dont Louis XV paya les services do ce grand capitaine (1),

A son retour à l'île de France, le vainqueur des Anglais à Madras trouve M. David, qui a été envoyé do France pour se livrer à de nouvelles enquêtes sur ses actes et pour le supplanter comme gouverneur. Mais M. David, reconnaissant que Labourbonnais a été odieusement calomnié, n'bésite pas à lui confier le commandement de vaisseaux qui partent pour l'Europe. Labourdonnais arrive à la Martinique , mais comme il se dirige de cette île vers la France, il

(I) Letinafrom Mauritim in Ihe eighteenlh Century hy GrBnt, baron <Ie Vqui:, includiDg un account of Labourdoanai*' (ifipturo oi Madraa, witli an inlroduction by sir JohQ Pope IlKQiicasy. PrïDtedror privatc circulation. Mauritius, I8SC. — Cos loLtraa furent traduites en anglais A. lu Un du siècle dernier par Charles Grant, vicomte de Vaux, et publiûcs par souscription en un grand volume in-qusrto. Dans la liste des souscriptions, en 1601, on voit les noms du roi, de William Pilt, du Lord Balhiirst, de Lord Moira, du duc de rorUand, des Lords do l'Amirauté (douxe exemplairoa), et de la Compa- ' s Indoa Orientales (quarante oiemplaîrest.

L'ILE AVANT LA CONQUfiTR ANGLAISE

.est fait prisonnier par un naviro anglais ot con*] ^uit enAngleterre. Les Anglais, loin ilo lo Irnilorl en prisonnier, l'autorisent liicntAt i^ rnlournor I en France sur parole, mais il ne rovoil son payi 1 quo pour ôtro immédiatement enfermé à la Uas- J tille en récompense de ses grands servic»s. Sal statue se drosse aujourd'fiiiî dans ceLto ville du I .Port-Louis qu'il a fondée, mais cette staUio a| été érigée par un gouvcrnoar :ir.glaiB ! Un l'ran-' i;;ats qui futson contemporain lui apoui;lanlrcndllfl justice. Bernardin de Saini-Pierre, sans leqtiolj ie nom de Labourdonnais serait probablement!

imeuré obscur comme ceux de tant d'autrei;* /ondateurs de colonies qui ont servi loin de leur! pays, énumère dans la préface AaPaulet Virffiniem :les travaux entrepris à l'île do France par cet! homme auquolilprèle les vues d'un grandgénic:i « Tout ce que j'ai vu, dit-il, dans cette île do plus utile et do mieux exécuté, était son ouvrage : ses talents militaires n'étaient pus moindres que ses vertus et ses talents administratifs. »

A Labourdonnais succéda David, sous le gnutJ vernement duquel les Anglais tcniêront de s'omt^ parer de l'île, en 1748. C'est vers cette époqi que le célèbre abbé de la Caille se rendit à l'île de Franco et en dressa la carte, accompagné d savant hydrograplio d'Après Mannevilctte.

prospérité factice. Le commerce prit un grandj développement, mais au détriment de l'agriculture et de l'iadustrio, qui furent négligées.

A l'exception des cyclones, qui visitaient l'île de temps à autre, la colonie jouit pendant quelques années d'une ère de paix et de tranquillité, quand survint la révolution, ce cyclone plus destructeur que tous les cyclones qu'on avait vus jusqu'alors. Kn 1790, un navire apporta à l'île ' do Franco la nouvelle que le pouvoir avait élé usurpé parrAssomblcenatiooale.il n'en fallait pas plus pour qu'on vît se jouer dans cette petite île de France la parodie des scènes révolutioD- □aires de Paris, les assemblées tumultueuses dans les églises, l'adoption de la cocarde tricolore, le club des Jacobins. Le gouverneur, le comte de Conway, tit arrêter par des soldats les énergumènes qui avaient planté le drapeau tricolore et aflJché des proclamations ; mais la populace délivra les prisonniers et contraignit le gouverneur à porter la cocarde nationale. Le Conseil supérieur s'efforça vainement de rétablir l'ordre ; les excès altèrent jusqu'au meurtre de M. do Macnamara, coitiinandant de ta marine française dans l'Océau Indien, qui fut massacre dans la principale rue du Porl-Louis.

Lo comte de Couway résigna ses fonctions

r LA CONQUÊTE ANGLAISE

plulôt quo do se soiimetlro aux idées nouvelles. Louis XVI, le no[)le roi martyr, quiallait bionlût être déposéjluidonaa pour successeur le général de Malartic, qui fut un des plus dignes gouverneurs do l'île de France, celui qu'on y appelait le i)on pèrCj el dont aujourd'hui encore la colonie lioQore ot bénit la mémoire en relevant le tombeau du Champs-de-Mars que le dernier cyclone a renversé.

Malartic arriva à l'île de France le 17juinl792, à bord de la frégate la Fidèle, Il trouva les douiLcolonies gouvernées chacune par uneasscmblée coloniale dont les décrets acquéraient force de loi après la sanction du gouverneur. L'assemblée nationale avait établi co nouveau régime. Le nouveau gouverneur réformaplusieurs abus: un décret proscrivit lamutilation des noirs marrons ou des esclaves fugitifs; un autre abolît la Iraile des noirs; un troisième proclama l'égalité politique entre les blancs et les hommes de couleur affranchis, quiformèrent unenouvello classe de citoyens. Malartic s'efforça, par sa paternelle administration , de calmer ]'agitalion révolutionnaire ; mais à la nouvelle do l'anarchie qui régnait en France, de nouveaux désordres ccIa^ tèrent. Vainement la majorité do l'AsscmblH coloniale accorda son appui au gouverneur: dIR

276 AU PAYS DE PAUL ET VrRGlNiE

ne put empêcher la constitution d'un club de Jacobins qui s'appelait XaChaumière, ni l'érection d'une guillotine sur la place publifiuo. Le nouveau club devint assez puissant pour contraindre Malartic à arrêter Duplessîs-Vigoureux, gouverneur de l'île Bourbon, et quel(]ues autres agents du gouveraement, sous prétexte qu'ils entretenaient une correspondance avec les Anglais. Les prisonniers, à leur arrivée à l'île de France, furent chargés de chaînes et enfermés dans un cachot, où ils vécurent six mois. On décida qu'ils seraient jugés par une cour martiale nommée par tous les citoyens de la colonie qui devaient se réunir enassemblées de district. Le retard qu'entraînèrent ces formalités eutpour heureux effet de calmer l'cfTervescencc des Jacobins. Dana l'intervalle, parvint un décret de la Convention abolissant l'esclavage dans toutes les colonies. Le club des Jacobins fut dissous, les prisonniers relâchés, la guillotine remisée, et les principaux Jacobins arrêtés et déportés eu France.

Le décret de la Convention qui supprimait l'esclavage d'un trait de plume, sans la moindre compensation, souleva d'universelles protestations à l'ile de France. Dans une colonie qui ' comptait quarante-neuf mille esclaves sur UQej

■ L'ILE AVANT LA CONQUÊTE ANGLAISE

population de cinquanle-ncuf mille âmea, on ne pouvait exi^cuterun pareil décret sans renouvolisr les scènes sanglanlos qui venaient de se passer à Saint-Domingue. Les grands génies de lu Convention n'étaient pas liommes à reculer devant le massacre de quelques blancs. « Pôrisseiit les colonies, disaient-ils, plutôt qu'un principe I » Les planteurs, décides à ne point se soumettre au décret, ne parlaient de rien moins que de proclamer l'indépendance de la colonie. Makrtic, dans ces circonstances critiques, sut habilement tirer parti do l'autorité qu'il avait su conquérir en se réservant l'exécution des lois : il fit décréter par l'Assemblée coloniale que toute loi ou toute mesure révolulionnairo émanant de la France ne serait publiée ou exécutée dans l'île de France qu'après avoir re^u la aanclion du gouvernement colonial.

Tandis que l'Assemblée délibérait, quatre fré' gâtes vinrent mouiller au Port-Louis et y débarquèrent deux agents du Directoire, les citoyens Braco et Brunel. Velus de leur costume dictatorial, ils pénètrent dans l'enceînte de l'Assemblée, et là, sur un ton menaçant, parlent de Faire guillotiner le gouverneur s'il n'exécute immédialemenlle décret sur l'abolition de l'ot clavage. A celte nouvelle, la population se sou- J

Àtl l'AYS DE PAUL ET VIRGIME lève, acclame le Gouverneur, et entoure Braco et Brunel pour leur faire un mauvais parti. Vainement les deux citoyens tâchent de calmer par la douceur la foule menaçante : « Mes bons amis, leur disent-ils à demi morts de peur, nous voulons votre bien, uniquement voire bien, — Ah t tu veux notre bien, s'écrie l'un des assistants. Tu ne l'auras pas ! u El la foule d'applaudir. Les malheureuxcîtoyens sonlhuéa, siffles, et seraient infailliblement écartelés sans l'intervention du gouverneur "tjuî les fait mener sous bonne escorte à bord d'un bâtiment qui prend immédiatement le large. C'est aiusi que la brave petite colonie expulsa les délégués du Directoire par la seule force d'un jeu de mots l

Quelques années plus tard, en 1799, une guerre civile éclata au Port-Louis à la suite des mesures prises par l'Assemblée nationale au sujet du remboursement des assignats qui no représentaient plus qu'une intime partie de leur valeur nominale. Les créanciers entrèrent avec les saos-CLilottes dans une conspiration qui avait pour but la dissolution de l'Assemblée. Le gouverneur ne réussit à mettre lin aux excès qu'en déployant la plus grande énergie.

C'est à cette époque, dès 1794, que l'Ile de France devient pour la flotte française guerroyant

r LA CONQUÊTE ANGLAISE

contre les Anglais une station stratégique, un point de ravitaillement et un refuge; c'est à cette époque que, s'appuyant sur la brave petite île, les Percy, les Linnis. les Ber^eret, les Hamelîn, les Duperré, les Tréhouard et d'autres vaillants marins français infligent à la puissante marine anglaise des pertes incalculables.

^ Après huit années de gouverneraentpendantune périodeagitéeJegénéralMalartlcmeurt au milieu de regrets universels, car il avait su se faire adorer dans la colonie par sa bonté, sa fermeté et son tact. La flotte anglaise elle-même, croisant alors devant l'île, propose une suspension d'armes pendant que la colonie rend les derniers devoirs à son chef; et les vaisseaux ennemis, arborant le drapeau britannique, honorent ainsi leur brave adversaire contre lequel ils ont poursuivi depuis six ans une guerre meurtrière. Ses restes furent déposés on grande pompe au Cliamp-dc-Mars, et l'Assemblée décréta qu'on lui élèverait un monument portant cette inscription : « Au Sauveur de la colonie. » Par une étrange vicissitude, ce furent les Anglais qui étiifièrcnt plus tard le tombeau de Malartic, comme ce furent les Anglais qui élevèrent une statue àJ Labourbonnais : c'est ainsi que l'Angleteni^l paya un tribut d'admiration aux doux ptdH

282 AU PATS DE PAOL ET VIBGINIE

soldats protestants escorter le Saint-Sacrement dans la procession de la Fête-Dieu ; Labourdonnais et Malartic ont tous deux leurs monuments érigés par des gouverneurs anglais; quoique l'anglais soit la langue oflicielle, la langue française occupe dans les écoles le même rang que la langue anglaise, et les deux langues ont les mêmes droits dans l'enceinte du Conseil législatif ; nulle 'part des noms nouveaux n'ont été substitués aux noms anciens; sauf le nom de l'île do France, qu'il était impossible de conserver, tous les villages, toulcs les plantations portent encore leurs vieilles dénominations françaises ; enfin, le gouverneur actuel professe le culte callioli(|ue et ne cache par ses préférences pour la langue française, qu'il manie aussi facilement que la langue de son pays.

LA COTE ORIENTALE D'AFRIQUE

Adieux à l'île Maurice. — La Réunîon. — Tamatave . — Exploit d'un caïman. — La lang'ue malgache. — Arc-enciel lunaire. — Sainte-Marie de Madagascar, — Diego- Suarez. — ISfossibé . — Les îles Comores. — Mayotte. — Un gouverneur nègre. — Zanzibar. — Le bazar. — La mission anglaise. — Un avocat hindou. — Un explorateur africain. — Le cap Guardafui. — Aden. — Les citernes. — Obock. — La mer Rouge. — Les pyramides. — Arrivée à Marseille.

Le moment est venu de dire adieu, ou peutêtre au revoir, à cette île Maurice, qui possède encore tant d'attraits en dépit des modifications profondes que lui ont fait subir la disparition des forêts, l'invasion des Hindous et l'apparition des fièvres. Je n'y ai point séjourné longtemps, mais j'ai pu la connaître assez pour comprendre pourquoi tous ceux qui l'ont visitée l'ont quittée avec regret et avec le désir de la revoir.

J'ai pris congé detousles Mauriciens auxquels j'ai dû des heures charmantes et instructives, et maintenant me voici encore une fois à bord d'un

28* AU PATS DE PAUL ET VrBGINIE

navire, le Pei-flù, qui, tout en faisant de non breuses escales, mettra un mois à franchir les deux milie Jîeues qui séparent le Port-Louis de Marseille. Le Pei-IIù est un paquebot des Messageries maritimes, qui faisait autrefois le service de la Cbine, ainsi que sou nom l'indique. On ne manque point d'espace pour y faire la promenade, car le pont-promenoir occupe tcule la longueur du navire, et cette longueur est de cent dix-sept mÈtres. Le commandant, M. Rakm6, est un Breton de race, et, ce qui no gâte rien, un charmant bomine du munile. Peu do passagers; tant mieux !

La première escale est à la Réunion, l'île sœur, que nous avons atteinte en une nuit. Il n'y a qu'une dislance do quarante lieues entre les deux îles, qui n'en faisaient qu'une seule dans les temps préliisturiques, et qui furent longtemps unies sous un même gouvernement. Autrefois, les paquebots touchaient à Saint-Denis; mais le port y est si dangereux qu'on touche maintenant à la Pointe dos Gallcls, d'oij le chemin do fur mène en une demi-heure à la capitale do l'île. Je ne puis, faute de temps, visiter Saint-Denis, et me borne à parcourir le village du Port et la campagne envinmnante. Le village n'offre rien d'intéressant, sauf la misère cl l'cpouvantî

LA. GOTE oni&NTALS D'APIUQDB laleté de la population. Tniidis i]ii'i\ Muui'icu loi ]

noirs ne sont plus (ju'iiiio inlinx* riiiiioril6. ii'l oo ' Bonteux qui (lotniiient ; mais bioiiliM il n'rii ira jilus de même, car lo gniivornomonl il« lu H^ii* lion vient de signer uiio convontiiiii avtic lo luverncnient do l'Indo duns lo luit il'ut,tin»r, h ' Bourbon comme à Maurice, dus ciiuIIcim liindoiiM. Et ainsi se poun^uit coltu inévitnblo oxpunsion hindoue, qui fera taclio d'Iiuile d»riH tuut«8 I»« contrées arricainea à climat tropical.

Ao sortir de ce IrisLo village je gagnn la plains : (]i]ï s'étend des bords de la mer au pied de« ! hautes montagnea rpiî Hurgisscnt & dnttx lietien 1 de distance : c'est un désert affreux, oii rroi»^ | seot des milHers d« ee« cactus- r!)()n«t(M ^n'inV «a Aigrie ftgniers de Fhrharie. f>(f0 t eai joaclw^ étf avypiaden de pi^rr^ttvoffitf-' . , ritef&e eit jauni« ^r \n »if.héTèmé; «iV 1 eatfipoiu, nn i»nfrtn<w dmw tww fiw* f*vtt- I fluii'". iî.vn(i"niiFi' un" (orM pi'ftitftrlmrt' d*!*'

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aS6 AU PAYS DE PAUL ET VIRGINIE

trayante. Nous quittuns Bourbon à midi, large la vue de l'île serait sans doute fort t si les hautes cïmes n'étaient voilées de nu le fameux Piton des Neiges, qui s'élève à mille mètres de hauteur, reste ohslinément il sible. Au bout de trois heures Bourbon a disp^ dans lesbrumes; l'île sœur n'a été qu'une éphj mère apparition.

Vingt-quatre heures après avoir perdu dev Bourbon, nous arrivons en vue do la gra»

Madagascar. Je revois avec plaisir la curieul petite ville de Tamatave, que j'ai déjà visita une précédente relâche. C'est Ici que débarquSil la plupart des passagers mauriciens. Depoj que les Hindous font concurrence aux Créolej beaucoup de Créoles émigrent à Madagasci bien qu''il soit devenu à peu 'près aussi ( de faire fortune à Madagascar qu'à Mauriç( Qui n'a entendu vanter Madagascar? Le \ beau pays du monde ! Le cimetière des Ëtu péens, c'est vrai; mais s'ils y meurent, en ; vanche ils y[ gagnent si facilement de l'argeQJ Ah ! oui, dans le passé, — et c'est ce qui i réputation à Madagascar, — les Malgaches, pU ignorants et plus candides, échangeaient volraj tiers un bœuf contre un œuf. Mais, de ans au moins, l'ère des bonnes aubaines coq

lerciales est linie ; le Malgache connaît la valeur le ses produits, il ne les vend plus qu'à boa e»lieiit, laissant au marchand un profit bien léger. Le jour môme de [notre arrivée à Tamatave, m enfant y a èlè dévoré par un caïman sous '

yeux de sa mère. Ou meVaconte cela comme un fait divers, tant la chose est commune dans un pays dont toutes les rivières sont infestées de caïmans. On m'a cité à ce sujet un trait curieux de l'instinct dn chien : quand un chien veut traverser une rivièrej il aboie sur la rive, et quaiid il a attiré les caïmans par ce stratagème, se sauve vivement et franchit la rivière en autre endroit: il y a là tout un raisonnement ijui suppose une certaine dose d'intelligence.

Pendant mes deux relâches à Tamatave, j'ai remarqué que les Malgaches parlent une langue bizarre, qui abuse énormément de la première lettre de l'alphabet. J'ai employé les loisirs de la traversée à écrire une centaine devers alexandrins, donnant une idée assez juste de la langue que parlent les Malgaches et les Sakalaves à Tamatave de Madagascar. Le poèrae, que j'enverrai à l'académie malgache sous le titre n Atala et Chactas », débute ainsi :

A la clinale Atala Chactas parla malgache :

H Vas it Madagascar I A sa marâtre arrache

i88 XU t»AYïî DE PJLCL ET VIHGOIE

Sarah «[ii'i'i la kasbah. r.\jrabe Abdallah, cache. »

Le poème racoQte ensuite le voyage d*AtaIa à Tamatave. sa capture par Abdailaii. qui

A sa smalah barbare attacha la MaUrache,

la vengeance de Chactas qui

A la hâte amassa sabre, arc. dards, brassard, hache

le combat dans lequel Chactas

Face à face attaqaa TArabe à la kasbah ;

la mort d'Abdallah, que Chactas <( massacra par la dague >*, la prise de la kasbah, que Chactas ravagea, saccagea, rasa, sapa par la base, et la délivrance finale d'Atalaet deSarah parlehéros qui arracha Sarah la Sakalave à Fatmah,la marâtre.

Après vingt-quatre heures passées à attendre la vahse diplomatique de Tananarive, le Pei-Ho quitte Tamatave par un féerique coucher de sol(îil auquel succède, vers huit heures du soir, un phénomène aussi rare que merveilleux: un arocn-ciel lunaire. La lune est dans son plein ù son (|Uîit()rzième jour, et les sept couleurs du prisuH^, (|U()i(|U(î peu éclatantes, sont parfaitenuMit distinctes.

Apivs Sainli'-Marie do Madagascar, que je n'ai point NUI' parctMjue nous y avons mouillé la

^V LA COTE ORIENTALE D'AFRIQUE

nuit, nous entrons dans une mer que rendent houleuse les vents frais qui régnent habituellement dans ces parages, et au bout de vingtquatre lieures de roulis nous pénélrona dai l'estuaire de Diego-Suarez, situé tout au nord de la grande île africaine. Dans la baie mouille un vieux navire de guerre, à côté d'un autre vieux bâtiment transformé en ponton servant d'hôpital militaire et de prison. L'arrivée du Pei-Ho est un gros événement dans ce port solitaire. Qu'on s'Imagine un long fjord norvégien, mais un fjord d'aspect triste et désolé, bordé de rochers bas, oii ne croît pas un arbre, où il n'y a pas un pouce de verdure j là où il y a de la terre, c'est une terre rouge ot sablonneuse, oiî l'on cherche vainement les beaux ombrages qu'on rencontre liahituellement sous cette latitude : eii sorte qu'on se croirait plutôt en Islande qu'à Madagascar. Ce qui complète la ressemblance c'est l'aspect du village, dont les maisons do hols, à toitures en tuiles rouges, n'ont rien qui rappelle l'arcliitecture indigène. II n'est pas jusqu'à la température qui ne douEie l'illusion du nord ; il fait positivement froid, il souffle un vent affreux qui soulève en vagues écumeuses les eaux de cette baie pourtant t bien abritée : aussi voyons-nous chavirer un des

nser- 1

AU PAYS DE l'AUL ET VIRGINIE

chalaads chargés de caisses de viaode conservée, et toute la cargaison s'en aller à vau-l'eau vers la rive opposée. Peu s'en est fallu que nous n'ayons chaviré aussi lorsque nous sommes descendus à terre: il nous a fallu vingt minutes pouf franchir cent mètres à peine, luttant contre de méchantes petites vagues et un vent terrible, et quand nous avons enfin atterri, nous étions ruisselants d'eau de mer de la lête aux pieds.

Diego-Suarez ne vaut guère la peine de s'exposer à de tels périls : c'est le plus triste lieu delà terre, et j'aimerais mieux vivre en Laponie que dans ce sîtc désolé. Lo village se compose de quelques maisons de bois disséminées sur des rochers arides. C'est ici cependant qu'est établi le plus important poste militaire que la France ait h Madagascar. Jo plains les pauvres soldats condamnés à mourir d'ennui dans cet affreux désert, oij il n'y a littéralement rîen à voir que les casernes installées sur le point le plus élevé du village: ilo ce point l'ujil erre sur un mélancolique horizon de montagnes nues et pelées qui ne répondent en rien à l'idée qu' se fait de Madagascar.

Quelle agréable surprise quand, le Icndemai; nous D0U8 éveillons dans un golfe de toutes pi

LA COTE ORIENTALE D'AFRIQUE 291

fermé par de rîanles montagnes couvertes jusqu'au faîte d'une luxuriante verdure tropicale ! D'un fjord norvégien nous avons passé à la mer intérieure du Japon. C'est leplus charmantpaysagc maritime qu'on puisse rêver, et c'est un indicible contraste avec le site morose de Diégo- 8uarez. Nous sommes à Nussi bé, doDt la rade commode et sûre a été choisie comine point d'attacite de la lif^ne annexe des Messageries qui fait le service de la côte orientale de Mada* gascar, jusqu'à Nosai-vé. Ce service est fait par le Mpanja/m, une vraie coquille de noix auprès du majestueux l'ei-llo.

Nous mouillons ici toute une journée et j'en profite pour faire une excursion à terre avec deux passagers, un officier anglais et un négo-' ciant allemand. A Diegu-Suarez, nous avions presque froid, ici nous trouvons trente degrés de chaleur : en vingt-quatre heures nous avons ciiangé do climat. Singulier pays ! Nous avons donc arboré do uouveau nos costumes blancs et nos casques. Nous voyons ici des pirogues d'ua assez curieux modèle, l'embarcation est creusée dans un tronc d'arbre, et comme elle est trop étroite pour tenir on équilibre, on y adapte une perche parallèle, assujettie par deux montants ^û bois, qui l'empêche de chavirer ; il semble

tn AU PAYS DE PAUL ET VIRGINIE

que les Malgaches aient emprunté aux Cinghalais ce modèle de pirogue à balancier.

Ëa débarquaQt, nous nous engageons sous une admirable voûte de verdure, dans une allée do manguiers bordée de maisons de boisoij sont installés les services coloniaux. Nous enlrona dans le jardin d'un résident, d'oii l'on jouît d'une vue presque comparable à celle qu'oHre la baie de Naples : cette baie bleue, inondée de l'éclatante lumière des tropiques, a toutes les grâces et les séductions d'un paysage italien. Pourquoi faut-il que Nossî-bé soit un des points les plus insalubres de Tile, à cause des marécages qui infestent cette cùte 1

En sortantde la ville, nous nous égarons daDs des sentiers délicieux, qu'ombragent des cocotiers, des manguiers, desbananiers, des papayers, des magnolias, des caoutchoucs,dcs aloès : splendido abrégé de la ilore de Madagascar, qui s'épanouit ici dans toute sa vigueur et sa magnificence. Les cases des indigènes, d'un aspect très exotique, sont faites avec les matériaux que leur procure l'arbre du voyageur {Ravenala Madagascariensis); ils ont des greniers à riz construits sur des pilotis, en vue des rats. Les Hovas sont une belle population, pour des noirs; rien de plus compliqué que la coiiïure des femmes, dont

LA COTE ORIENTALE D'AFRIQUE

la chevelure laineuse est soigneusement divisée en doux gâteaux par une raie médiane.

Au bout de notre promenade pendant les deux heures les plus brûlantes du jour, nous sommes rentrés à bord tout en nage, heureux J'y trouver un fraîeheurrelativo sous la tente du pont, d'où nous avons assistéàrembarquement d'immenses quantités d'ébène, un dos buis les plus communs de Madagascar. On me dit quela vie est iei d'un bon marché fabuleux. Un poisson d'un mètre de long sevendtrois sous au marché, et une poule ne coûte pas plus cher. Une caille coûte un sou, tout comme une grosse banane. Sans le Iléau de la lièvre, Noasi-bé serait un paradis à bon marché. A la différence de Maurice, qui u' est contaminée que depuis quelques années, Madagascar a toujours été infestéede fièvres, quiout souvent un caractère hématurique et prennent la forme d'accès typho-fébriles. C'est de la fièvre de Madagascar que mourut la célèbre voyageuse Ida Pfeif- »for, plusieurs mois après son retour en Europe. Après Nossi-bé nous quittons définitivement la grande tle africaine, emportant toute une ménagerie do hètcs embarquées dans les différents portsde Madagascar, desbœufs malgaches tqui portent une bosse sur le dos, des moutons, des oies, des poules, des tortues, dos milliers

Atl PAYS DE PAUL ET VIRGINIE

d'oiseaux parmi lequels dominent les bengali et des centaines de makis, ces singes de da^ascar, dont la plupart mourront dp. froid avant d'arriver à Marseille : ces gentilles petites bêtes, dont ia fourrure est appréciée, tiennent du singe par les pattes, du renard parle museau, du chat par la queue : elles ont aussi une façon de gémir qui rappelle la plainte dn chat ; enOn elles ont du chat la perfidie el mordent les enfants. Après deux accidents de ce genre, le commandant a menacé do faire Jeter les makis à la mer.

Notre relâche suivante est aux îles Comores, dont le groupe, qui dépendait autrefois du sultan de Zanzibar, est devenu possession française en 1883. L'archipel est défendu par une ceinture do coraux qui en rend l'approche dangereuse : deux lignesdebouéesenfaeilitentraccès. Pendant deux heures le paquebot se faufile entre les îles et mouille Gnalcment devant Mayotte,qui a été choisie comme résidence du gouverneur, à cause de son port admirable el de ses petites dimensions qui la mettentfacilement à l'abri d'un coup do main.

La population de ces fies arabes, composée principalement de Zanzibarites et de Mozambique», est turbulente et dangereuse. Il n'est bruil, à notre arrivée, que de l'assassinat de M. Homblot, résident de la grande Gomore, qui

froid i

LA COTE ORIENTALE D'AFRIQUE (fient d'être traîtreusemeat poignardé

par I

de ces musulmans îa remmentdu poison et du couteau. C'estdansces circonstancesdifficilesque va débuterle nouveau gouverneur, un nègre de la Martinique, qui, grâce aux influences politiques des députée de la Guadeloupe, vient d'échanger le gouvernernentdesUes Tahiti contreceluides îlesComorcs. A l'exemple de Sancho Panga, il souhaitait obtenir le gouvernement d'une bonne Île : le voifà pourvu, et la bonne île lui vaudra un traitement de trente mille francs, avec dix mille franco ftipour frais de représentation. Il faut que le poste f'soit peu envié pour qu'on soit réduit à le con-^ I férer à un nègre. Médecin sans clientèle, le nou- I veau gouverneur se trouve être tout à coup UD i personnage: n'ayantpas osé passer par la France Ipour occuper son poste, de peur d'y soulever I des protestations, il a pris la voie de l'Australie, I et il s'est embarqué à la Réunion sur le Pei-lfo \ où il était logé dans le pavillon d'honneur à I côté de la cabine du commandant, A la dear l cente à Mayolte, on lui fait les honneurs d'une- [salve de quinze coups de canon.

Muyotte, où nous passons une journée, est une Lrésidence aussi peu réjouissante que Diegot Suarez : quelques bâtiments délabrés où sont

lOti AU PAYS DE PACL ET TIRGINiE

inslallûs les services de l'administration, et, i kilomtître de ce quartier européen, dans une prd (|ii'ili) voisine à laquelle mène un isthme étroit,'! villagii indigène, composé de quelques cases < hois dont les liahilants, la plupart Arabes, j tcnl des vêlements on poils de chameau. La c leur est atroce, et nous ramène bien vite â

Entre les Comores et la côte d'Afrique, navigue dans do dangereux parages, à cause l la présence des récifs. Aussi lecommandant pat se-t-il une partie de la nuit sur la passerelle. ! côte d'Afrique apparaît au lever du jour, maj très basse età peine visible. Bientôt après, sommes en vue do l'ile de Zanzibar, qui sargf comme un bouquet de verdure du sein delà mêi L'île est presque à fleur d'eau, et elle reposa tièrement sur le corail. Nous mouillons dans J voisinage de cinq navires de guerre, dont ( anglais, un allemand et un italien. Devant ooi s'étend une longue ligne de maisons blanchcaJ toits plats, que domine la haute masse carrj du palais du sultan, flanqué de la grande loi qui sonne les heures. Comme toutes les cif4 orientales, cette ville de près de cent mille â paraît superhe à distance, avec ses blancs i Uccs se mirant au bord de l'eau ; mais nous n

tardei

pas

ndre que, vue de i

LA COTE ORICTTALE [l'AFltlQUE

^^B tt)ul6 cette faotasmagorie s'évanuuil pour faii ^H place à la répugnante saleté des villes arabesi ^^1 En dépit du danger des insolations, contre ^^ft lequel on nous a mis en garde, je débarque eo ^^1 plein midi, avec mes compagnons habituels, suc , la plage de sable qui forme le (]uai de Zanzibar» à ce moment, l'horloge delà tour fruppesixcoupsS

tcar chez les Arabes midi est la sixième heure dal jour. M. Sanders, qui représente ici une maisoaj de coramorcede Hambourg, nous mène chez luij par des rues bizarres, pavées de ces coraux sufl lesquels l'île repose, vraisboyaux sans air oisoleitl n'ayant pas deux mètres de large; et qui rappel'^ Icraiont absolument les rues que j'ai vues au] Maroc, si les maisons n'étaient très liantes et u ^^L plusieurs étages. Dans ces ruelles grouille JH ^^B population laplus mélangée qui soit au mondes ^^ft Arabes, Beloulchis, Hindis, Banians, Paraid ^H Cinghalais, indigènes des Comores. Malgachaw ^H créoles Goaoais, nègres de toutes nuances, EvM ^^ft ropéeas de toutes nationalités; c'est un kaIéidos4 ^^B copc de races, de types, de religions, de langues.; ^^k et (le costumes à en perdre la tète, une Babet] ^^Ê comme il n'en existe de pareille sur aucun autraj ^^K point de la terre. Pour se recoonaltre dans mu ^^B labyrinthe aussi compliqué, dans une foi'èt httfl ^^L maioeaussi touirue.il faudrait séjourner icipetM

tre f

AU PATS DE PAUL ET VIBGINIE

^H dant des semaines et des mois. Nous qui n^

^^H faisons que passer, passons et laissons à Jérônn

^^B Bccker., qui connaît si bien son Zanzibar, le soin

^H de démêler un tel eucbevêtrement. Non moina

^B multiples cl compliquées sontles odeurs nauséa-É

bondes qui se dégagent des matières en décom-J

position croupissant dans la rue, qui est la

grand réceplsclc à immondices. Est-il étonnanfl

Ique Zanitibar, foyer de pestilences, soit le donii4 cile permanent de toutes les maladies infcc-J lieuses, alurs qu'il serait si aisé de faire de cetU île si fertile et si admirablement située un dej points les plus saJubres de la côte d'Afrique | La ville sort à peine d'une terrible épidémie ( Gèvre qui vient de fairedes milliers de victime» parmi lesquelles on cile le capitaine d'unpaque^ bot de la ligne de Hambourg, qui n'avait fait qiia toucher à Zanzibar.

M, Sanders, sous prêtes tequ'on ne peut, sans" absolue nécessité, errer dans les rues de Zanzibar entre midi et trois beures, nous mène cliez 1 lui, dans une demeure en tout semblable à celle) que j'ai vues dans d'autres villes arabes, ave sa cour intérieure, ses (errasses, ses appartaJ menls longs et étroits, dont les plafonds soiti soutenus par des troncs de palmiers en guis| do poulres. Les murs sont loul sîmplemem

LA. COTE ORIENTALE D'AFRIQUE

crépis à la chaux, les planchers sont couverl«il

de nattes, le mobilier, très simple, se borne l

i lits de repos et des chaises longues. Nous

passons trois longues heures dans cette demeure J

i à tuer le temps avec des cigarettes et des rafraî-r

I cliissemeots. Pour ma part, j'enrage de ne pou^

voir courir la ville.

Kniin, la grande chaleur passée, nous allons 1 bazar, (|u'il me semble avoir déjà vu ailleurs, I Quand on a vu un bazar arabe, on peut se dispenser de visiter celui de Zanzibar : la seulel [ différence, c'est qu'ici la grande majorité deil ' marchands et des fabricants sont des Hindous,] et spécialement des Cinghalais. Je no suis paa,l peu surpris de retrouver, dans le quartier desl bijoutiers, le fameuxcoco de mer que j'avais vi^ à l'Ile Maurice : le « fruit défendu » du général Gordon passe ici pour uno si grande rareté quea les bijoutiers, après l'avoir poli soigneusement! comme do l'acajou, l'incrustent dans des cor-j I bcilles d'argent reposant sur des pieds du mèmffi nétal.

Nous visitons ensuite la mission anglaise, oiïl je suis fort surpris de rencontrer des protestantM portant le costume des pères blancsetayant cha-j~ cun leur femme. Dans le salon de réception, oiilesfl dames uousservent lethé, un tableau représenlefl

l'iinncinciation (Je la Sainle Vierge. Celle sujjen (literie est toute à riionneur dos autlicnli(|i)H ptTos blancs qui ont de tels succès dans loi ii]iustolat que les Anglais, toujours pratiqua (•nipruntentleurcoslurne. Mais c'est le cas de dN [jiic le costume ne fait pas lo moine.

De la mission je me suis rendu avec un inlp) priîleà la poste, qui [le s'ouvre qu'à quatre heurefl car je brûlais de lire les lettres d'Europe. Mail Itfilas ! pas une lettre ! Dans mon beau duscs: poir je veux courir au télégraphe ; et pour com- ■bie de njalheur j'apprends que le câble est rompu ilepuis huit jours. En rentrant à bord du l'ei- //o, je comprends pourquoi la poste ne m'a pas délivré mes lettres : le commissaire m'en remet un monceau qu'onaapporlé à bord pendant mon iibsfnce.

Ku quittant Zanzibar, nous côtoyons pendant une grande partie du jour l'île allongée sur laquelle la ville est bâtie : au milieu des manguiers 3t des cocotiers nous apercevons le palais d'été ilii sultan qui, dit-on, vient de réduire considénibloment le nombre de ses femmes. A gauche s'étendla côte africaine où surgît liagamoyo, ce point do départ de tant d'e?>;pé(litions fameuses ayaut pour but l'exploration de l'Afrique cen- Iralu.

COTE ORIENTALF, n'AFRlQUB

Parmi les passagers, je remarque un HindotE qui s'en retourne pnr Aden àBomhayaprès avoin praLi({ué pendant treize ans Japrofessioud'avocau h Zîinziliar : il ne porte du costume hindou que \sc coiffure. En sa qualitrde musulman, il est l'ami inlime du fameux Tippo-Tip, auquel, à en juger par sa conversation mielleuse, il ne le cède pas en duplicité et en hypocrisie. La ménagerie dtS J'ei'llo se complète à cliaque escale. Sir Camp< bel!, qui vient de l'Afrique portugaise, omporld en Europe un ihis d'une merveilleuse beauté ed un chat-tigre d'une grande férocité. Gel Anglain a ses idées sur l'Afrique: selon lui, l'Anglclerrffl peuplera la côte d'Afriquo au moyen des Hindoufi qui regorgent dans l'Inde: la côte, dans un a prochain, sera aux Hindous, l'intérieur du coû* linent restera réservé à la race noire. Les noirj disparaîtront du littoral, parce que les escla' libérés ne sont point aptes au travail libre. Parî mi les nouveaux venus montés à Zanzibar s^ trouve encore un explurateur africain, M.Hobley^ géologue attaché à l'expédition du capilainfr Dundas, entreprise pour le compte de la Cnra pagnie de l'Est africain : il a parcouru pendant trois ans la région qu'arrose la rivière Tana, eL a fait l'ascension du mont Kenia, un des § de l'Afrique équatorialc, dont la cime noigcuBÏ

SOa AU PAYS DE PAUL ET VIRGINIE

s'élève d 5.600 iiiètrcs au-dessus da niveau deu

Quatre joursaprès avoir quitté Zanzibar, notlj doublonslo fameux cap Guardafui, où échouëreid naguère deux paquebots des Messageries qtù furent pillés par les Soraaiis. L'approche en • dangereuse, à cause des brouillards qui règnenlB liabiluellement dans ces parages. Nous étions tout près du promontoire, quand nous avons vu émerger subitement, du sein des brumes qui l'enveloppaient, un long rocber jaune et pelé, sans un arbrisseau, sans un brin d'herbe, mais couvert du guano qu'y déposent des myriades d'oiseaux de mer.

Les Somalis qui habiteal cet affreux désert ne vivent que du butin que leur procure le pillage des navires naufragés. Avant que nous n'eussions doublé le Cap, la mer était soulevée en grosses vagues et la température relativement basse. A peine avons-nous dépassé la pointe, qui simule parfaitement une tète de lion, qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire nous sentons une bouQéc d'air brûlant sortant comme d'une bouche de chaleur et instantanément le calme le plus complet se fait sur la mer tantôt si houleuse : e d'iiiil le thermomètre monle de 25 à 32 (tôj . C'est que nous venons de passer de i

LA COTE OBIRNTALE D'AFRIQUE 303

Indien au golfe d'Oman, qui est l'antichambre de ]a torride mer Rouge.

Nous profitons des quelques heures que le Pei- IIo passe à Aden pour faire une excursion en voiture aux antiques citernes, qui ont été visitées et décrites par tous les touristes : nous les trouvons plus vides que jamais, ce qui n'est guère étonnant si l'on songe qu'il n'est plus tombé d'eau à Aden depuis cinq ans ! Au milieu des citernes se trouve pourtant un pulls au fond du- ((nel croupit toujours un peu d'Iiumidité : un Somali nous présente un verre d'eau qu'il y a puisée à notre intention, et je ne saurais exprimer l'accent de profonde admiration avec lequel il nous tend cette chose rare en disant : n De l'eau ! Baekschisht »

En une nuit nous passons d'Adcn, ce formidable Gibraltar de la mer des Indes, à Obock, qui n'est pas même fortifié, et où il n'y a plus actuellement que trois soldats, depuis qu'on a constaté que l'Infanterie de marine no pouvait supporter un ciel de feu qui passe pour le plus ciiaud de la terre. On se demande quelle peut bien être l'utilité d'une pareille possession. En cas do guerre avec l'Angleterre, ce serait, dit-on, un lieu de ravitaillement, un dépôt de charbon; mais à quoi bon un dépôt qui ne pont être dé-

1 meurt |

fendu! Dans ces parages, j'ai entendu mauq par tout le monde le nom de Soleillet, qui a couvert Obnck. Triste endroit, où l'on moins des insolations que h des coups de chalour », et où l'on ne sait ce qu'il y a do plus redoutable, ou des calmes pendant lesquels un suffoque, ou du khlamsyn, le brûlant simoun qui fait éclater les verres et qui provoque des fluxions de poitrine.

Nous descendons à terre par une température de 44 degrés, ayaiit mis dans l'intérieur de nos casques un linge mouillé. Obock se compose de cinq ou six maisons bâties au milieu du saMe. Nous sommes rei^us dans une de ces maisons, où l'on nous offre un grog glacé. De la glace sous ce ciel de feu, c'est vraiment miraculeux. Le plus grand désastre qui puisse survenir, c'est que la machiae qui sert à la fabriquer vienne à être dérangée, ce qui n'arrive que trop souvent. Quarante degrés au-dessus de zéro sans glace, c'est aussi pénible à supporter que quarante degrés sous zéro sans feu. On nous montre comme une merveille, à une demi-lieue d'Obock, nu jardin planté de palmiers, de jujubiers, do grenadiers, qu'on arrose au moyen de pompes donnant une eau cliaude ot jaunâtre. Mourants de soif et do chaleur, nous regarduns d'un œil

^envie quelquesSomalis qui prennent des douches I

~ BouB ces pompes. Qni n'a vu Obock ne peut ci

prendre tout ce qu'il y a do volupté dans une eau

jaunâtre. On se rend à ce fameux jardin par un

^■wagonnet poussé par des Somaiîs sur un petit

^Btohemin de fer : nous déraillons sept fois, et

^" cliaque fois il faut stationner sous un écrasant

soleil de plomb, dans un sable si brûlant qu'il

donne aux pieds la sensation de charbons ar-

^K^dents.

^B La traversée do la mer Rouge est particulière- ^^nSent redoutée en cette saison. Pendant quatre j ^^noursil se consomme à bord une effrayante quan- ^Vtité do glace, cl le punka fonctionne sans cesse au salon. Plusieurs passagers sont frappés d'inso- 1 lation et no sont sauvés que grâce à une application immédiate de glace sur le front. Mais le 1 ■plus à plaindre est le commandant, à cause de j Ifia corpulence : il se tient tout nu surla passerelle j (derrière une toile qui le met à l'abri des regards, ï wel là, pondant toute la journée, il se fait verser 1 ftsur le corps des torrents d'eau mélésde morceaux j D glace.

Enfin nous entrons dans le canal de Suei i Ismaïlia, d'où l'on peut gagner le Caire ar le chemin de fer. Etre si près des pyramides t passer, je ne me le pardonnerais point. .

donc débarqué avec M. Hobley à Ismaïlia^ et j'ai gravi avec lui la grande pyramide. Quelques jours après je me rembarquais à Alexandrie el débarquais à Marseille.

Le cercle de mon voyage autour de l'Afrique était fermé.

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