L'ILE MAURICE
Par ordre de la Faculté. — Ile de France et île Maurice. — Attrait des îles. — La perle de la merdes Indes. — Comment on va à Tîle Maurice. — La route ancienne, la roule moderne. — Le tour de PAfrique. — Les trois saisons de la vie.
Un long séjour dans Fatmosphère marine m'est ordonné par la Faculté. Échanger pour quelque temps la robe contre la casquette de marin, telle est la volonté d'Esculape. Ayant toujours eu pour les voyages le goût le plus déterminé, il m'est doux de me soumettre à une médication qui répond si bien à mon incurable nostalgie de l'espace.
Dès mon enfance, j'ai rêvé l'île Maurice, que je ne connaissais alors que sous le beau nom d'île de France. Car je ne la connaissais que
^V par la
AU l'ATS DE PAUL ET VERGINIE
langue qu'elle parle encore après quatreans de domination anglaise.
Quand j'ai examiné les moyens de me rendre à l'île Maurice, j'ai vu que deux routes y mènent. L'une, la.route ancienne, longe toute la côte occidentale de l'Afrique, double le cap de Bonne- Espérance, et de là remonte vers Madagascar et Maurice. L'autre, la route moderne, part de Marseille, passe à Port-Saïd, traverse le canal Je Suez, franchit la mer Rouge, longe la côte orientale de l'Afrique, et rejoint la première route à
Nous irons par la roule ancienne, le long de la côte occidentale de l'Afrique, celle que suivit Bernardin de Saint-Pierre ; nous doublerons le Cap, ou plutôt nous noua y arrêterons, et nous ajouterons ainsi à notre programme une promenade à travers l'Afrique australe ; nous visiteroHS la colonie du Cap, l'État libre d'Orange, le Transvaal,la colonie de Natal, le Zoulouland, et nous reprendrons la mer à Port-Natal pour nie Maurice. Ensuite, au lieu de revenir par la raème voie, comme l'auteur des htudes de la Nature, nous ferons mieux : nous poursuivrons noire circumnavigation de l'autre côté de l'Afrique, nous irons à Zanzibar, et de là à Suez et en Egypte, et nous auruus fuit ainsi le périple
ULE MAPRICE
^mplet du conlinenl noir. Ce sera un vnyagn maritime d'eaviron quatre mille lieues, et ce | bain prolongé dans l'atmosphère mari lime répondra assurément mieux aux vues de la Faculté <^u'une saison aux bains do mer qui ne me ferait | voir d'ailleurs aucun horizon nouveau.
On sent bien, quand on avance en âge, qu'il y i h trois saisons dans la vie : la première, celle 1 l'on espère voyager; la seconde, celle où bn Toyage; la troisième, celle où l'on se sounent d'avoir voyagé. La bonne saison est la ' Aconde, l'été de la vie. Uo linguiste a dit que |bn est autant de fois homme que l'ont connaît langues étrangères : on pourrait dire avec Bnn moins de justesse qu'on est autant de fois bomme qu'on a visité de peuples étrangers. Je liuïs invoquer à cet égard l'autorité du philoso- , phe Bacon, qui estime que les voyages sont, , dans la jeunesse, une partie de l'éducation, et LOe partie de l'expérience dans la vieillesse, bfceil de celui qui n'a point parcouru le monde I va pas au-delà de l'horizon limité qu'on peut ' bercevoir du milieu d'une plaine; l'œil du voya- *]r peut contempler parle souvenir l'immense Borama qui se déroulerait du sommet d'une ' lUte montagne.
E'El maintenant, parlons pour l'île de France!
Allons voir les paysages que Bernardin de Saint-Pierre, le séduisant Théocrite des tropiques, avait sous les yeux lorsqu'il écrivit son idylle de Paul et Virginie^ et allons élucider sur les lieux le point de savoir si cette idylle est véridique ou imaginaire.
SUR L'ATLANTIQUE
A bord du Drammond Castle, — Merci, docteur 1 — Une métamorphose. — Relâche à Madère. — Hommes amphibies. — Jardia tropical. — Aspect de Funchal. — Les passagers. — Un chasseur de gros g-ibier. — Un missionnaire pratique . — Les îles Canaries. — Sous les tropiques. — Le cap Vert. — Une émotion. — Un orage. — Passage de Téquateur. — L'hémisphère austral. — Cape- Town.
Au moment de m'embarquer à Southampton, le 3 juin 1893, pour les contrées sur lesquelles je n'ai que des notions assez vagues, j'avoue que ce n'est pas sans appréhension que, sous l'étreinte d'une opiniâtre influenza, je me risque à affronter une longue traversée. Un cortège funèbre portant la dépouille mortelle d'un marin me rappelle les sinistres prédictions d'un ami qui a tenté de me détourner de mon entreprise . Je revois en esprit la triste scène des adieux à ma famille... Mais le démon des voyages me stimule, et mes idées prennent un autre cours lorsque je me trouve installé dans une coquette et
8 AD PATS DE PADL ETVIBGINIE
conForLable cabine du « Driimmond Castle », le plus beau paquebot de la compagnie Donald Currie, qui doit atteindre en dix-neuf jours le cap de Bonne-Esp6ranco au nom fascinatcur.
Oh 1 le merveilleux effet des voyages sur mer 1 Depuis deux jours que nous avons perdu de vue les côtes d'Angleterre, je sens mon être se renouveler sous l'influence d'un fluide vivifiant et régénérateur. Ob! mon brave docteur, merci 1 L'appétit m'est revenu, j'ai retrouvé le sommeil qui me fuyait depuis si longtemps, et à la mélancolie du départ asuccédé la joie de m'en aller vers l'inconnu, l'ivresse de liberté et de grand air que cause la vue do la plaine illimitée de l'Océan. Et je comprends maintenant que voyager ce n'est pas seulement changer d'atmosphèrfi et de climat, c'est aussi changer soi-même, devenir autre, se métamorphoser, se débarrasser de tout ce qui est l'habitude, renaître à une vie nouvelle, à l'exemple du papillon qui sort de sa chrysalide.
On a tant abusé des récits de voyages maritinies, que je ne m'étendrai guère sur les épisodes de la traversée. Madère est notre seule relâche de Southampton au Cap. Dans l'après- , midi du quatrième jour delà traversée, nous rivons en vue de Porto-Santo, une des iles quî^j
Ktec
SUR L'ATLANTIQUE
iRt partie du petit arcliîpol portugais : se^ rocs, turgissant à pic du sein de l'océan, nnt un as- ' àppc et tourmenté qui trahit à première vue origine volcanique; l'île est précédée par une sentinelle avancée qui a l'aspect d'une forteresse. Deux heures plus tard, nous découvrons ' l'île Madère proprement dite, qui n'apparaît que lorsque nous en sommes très près, à cause des i Impeurs qui rampent haliituellement le long des cimes de cette ile à climat humide. Ayant dépassé le phare qui domine la pointe septentrio- , nale, nous longeons à distance une côte verdoyante, qn'iine riclie végétation forestière recouvre jusqu'au sommet des montagnes. Çà et là on aperi;oit un de ces moulins à vent qui sont si communs aux environs de Lisbonne, et, au . fond de chaque anse, de jolis el coquets villages. | Bientôt le paquebot ralentit sa marche, et noi mouillons dans la baie de Funchal.
Il est cinq iieures du soir. Il était cinq heures r quand, il y aquatro jours, nous quittions
'Uthamplon. Eri ces quatre jours, nous avons
teesé I
! par
nchantement du nord bru-
beux au tropique éclatant:
resqui
) tropiqU'
Nous voici entourés d'une nuée de canots de vives couleurs, moulés par dos ini
AU PAYS DE PAUL ET VIRGINIE gènes presque aussi peu vêtus que le père Adam; sous lesflamboiemeuls du soleil, leur peau très basanée a la teinte du nouveau bronze. Ces moricauds sont une espèce intermédiaire entre l'homme et le poisson : ils passent dans l'eau la moitié de leur existence, comme des amphibies, accostant les paquebots et plongeant dans la mer pour en rapporter les pièces de monnaie qu'on leur jette du haut du pout. Lorsque l'appât est une pièce blanche, il faut les voir s'élancer tous ensemble dans tes ilôts et se livrer, pour conquérir le butin, à des luttes sous-marines qu'on pout parfaitement suivre dans la transparence de l'eau azurée. Pour un shelling, vous les verrez pousser l'audace jusqu'à plonger sous la quille du bâtiment et reparaître de l'autre côlé, rapportant la pièce avec le pied. Ces liomines loutres, qui sont assez agiles pour n'avoir point peur des requins, ont d'admirables formes athlétiques.
Comme le bateau doit faire Ici son charbon, nous avons le temps de visiter la ville. On y débarque en face d'un jardin public qui préserrte un admirable résumé de la végétation tropicale : on y voit des palmiers de différentes espèces, des bananiers, des magnolias, des eucalyptus, des araucarias. Quoique j'aie pu me
SDR LATLANTIQUE
familiariser dans d'autres contrées avec celle végétation, j'ai peine à opérer mon adaplation un aussi soudain changement de climat. Et qui paraît non moins étrange, c'est de grimper, aujourd'hui mercredi, alors que samedi j'étais à Londres, à travers les ruelles de Funchal, ville d'aspect exotitiue s'il en fût, pleine de couleur locale.avec des maisons très blanches, des volets très verts, dos balcons à toutes les fenêtres, et, au-dedaus, de délicieux palîos à l'espagnole, tels qu'on en voit en Portugal et en Andalousie. Les rues, roides, étroites, sont couvertes d'un grossier pavé de cailloux pointus que rend excessivement glissant le frottement continuel des traîneaux tirés par dos attelages de bœufs : ces traîneaux sont les voitures du pays, aussi bien à la ville qu'à la campagne, où les paysans s'en servent en guise de chars à bœufs, tout comme font les paysans de l'intérieur do la Chine. Ce qui est bien chinois aussi, ce sont les luxueux palanquins style seizième siècle, où se pavanent les dames qui se font ainsi porter à dos d'homme. Les rues sont désertes et silen cieusea, car l'été est, à Madère, la morte saison. C'est à peine si de loin en loin on y rencontre quelque rare cavalier monté sur un petit poney. Il n'y a que les chiens et les touristes de passage
AU PAYS DE PAUL ET YIRGrtJlE
qui aient le courage do s'aventurer à pied dans ces ruelles terriblemeat escarpées, où l'on court à chaque pas le danger de glisser sur cet horrible pavé. Les rues, toutes jonchées de feuilles fraîcheS) sont littéralement vertes. La verdure est partout, et pour se faire une idée du vert il faut venir à Furichal comme pour se rassasier de blanc il faut aller à Cadix.
Après avoir gravi jusqu'au haut de la ville, on arrive devant un profond ravin qu'on traverse sur un vieux pont de pierre : au fond du ravin s'épanouit comme une fnrét de bananiers croissant à l'élat sauvage, véritable débauche de végétation de serre chaude. Au-delà du ravin on molnte toujours, et l'on se trouve au milieu des ywmïrts entourées de jardins : en cette morte saison, presque toutes sont à louer. Quel rêve de passer l'hiver dans une de ces çuinfa.i, au milieu des splendeurs dos tropiques ! Mais je doute que l'on vienne puiser un sang plus riche dans l'air humide et lourd enveloppant cette serre chaude à ciel ouvert qui s'appelle Madfire : je n'y res- , pire point à pleins poumons, et ma petite ascen- I sion pédestre m'a mis tout en nage. Mieux vaut, l à mon humble avis, l'air sec et élastique de Té- Enériti'o, a cent lieues plu:
Arrivé au haut de la côte, un duniin
elioa
SUR L•ATLA^TIQUE
k compliqué àes montagnes et des vallées dç l'in- j
I lérieur de l'île; c'est un chaos de verdure, qui
I réalise bien l'idée qu'on se Fait d'un paradis ter-
freslre, où l'homme n'a qu'à se baisser ponr ra-
Imasser les produits du sol. Rien d'étonnant que
■l'indolence et la paresse régnent dans un pays
■OÙ il faut si peu pour vivre et où la terre est si
prodigue. Le sol doit en grande partie aa ri-
cliessQ à son origine volcanique qu'attestent les
courants de lave que nous avons traversés dans
cette courte promenade.
Comme je reprenais, avec mon compagnnn,
vers huit heures du soir, le chemin do la ville,
nous fûmes surpris par la nuit qui, sous cette
latitude voisine ilu tropique, succède si rapide-
. .ment au jour. Nous allâmes à l'hôtel qui passe
[pour le meilleur de la ville.: on n'y parlait que
\le portugais, et nous n'eûmes qu'un délostabie
^iner où l'on nous servit du poisson gâté. Ce qui ,
[valait mieux, c'élaieot les bananes parfumées et
! savoureux vin du pays, le fameux madère,
lHui était absolument digne de sa réputation.
A dix heures du soir le Drumi/iond Cas/le,
flurvu de l'énorme provision de charbon que
^a machine dévorera jusqu'à sa prochaiacescale,
i repria sa marche qu'il poursuivra sans inter-
vption jusqu'au cap de Bonne-Espérance. De l
1* AU l'AÏS DE PAUL ET VIRGINIE
Madère au Cap, pondant seize jours, si rien no vient déranger les calculs, nous n'aurons d'autre perspective que l'océan et le ciel. En prévision des chaleurs qui nous attendent au passage de l'équaleur, j'ai acheté, à Madère, une do ces chaises en jonc que les indigènes confectionnent avec tant d'Iiahileté.
Nous avons laissé à Madère une partie des passagers, et nous voici réduits au nombre de trente dans le salon de première classe. L'or, les diamants, les grandes chasses de l'Afrique australe ont plus de succès parmi eux que ma petite île Maurice, oii je débarquerai seul. La plupart se rendent à Johannesburg, le nouvel Eldorado qui vient d'être découvert au Transvaal. Parmi les amateurs d'Eldorado se trouve un lord authentique qui, accompagné de sa jeune femme, s'en va tenter là-has de refaire une fortune qu'il a gaspillée au jeu. 11 joue sur le bateau, il jouera partout où le conduira l'étoile sous laquelle il est né joueur comme beaucoup d'autres lords. Voici un homme plus sérieux, plus pratique : un Américain qui, après avoir fait une belle fortune dans une mine de Californie qui ne rapporte plus, s'en va diriger maintenant, pour le compte d'une puissanle société de Londres, une mine du Traasvaal.
SUR L'ATLANTIQUE
;orie qui professe le culte du diamant I représeutée par quelques juifs se rendant à , Kimberley, la GoJconde africaine. Ils ne pari que clivage, brutage, taillage. L'un d'eux, élc Amsterdam dans cette spécialité, m'apprendqu'il ■ lui a pas fallu moins de cinq ans pour se reamaitre de son métier: il n'en faut pas davantage pour former un homme deloi.Ilfaitsavingtquatrièmo traversée d» Southampton au Cap.
Dans la catégorie que séduisent les (grandes 1 y a un jeune sportsman d'une famille tulente, qui songe à se faire uu nom dans le iigih life en allant chasser au Zambèze le lion, 'éléphant, le rhinocéros, le buffle, l'hippopo- I me ot autre gibier d'importance. A ses yeux I reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Il I 'n'emporte pas moins de six fusils des premières! iriques, et un nombre effrayant de cartouches 1 le tous calibres. Il a engagé comme guide ua J is plus fameux tueurs de lions de profession 1
dans les parties de cricket-bail qui se uent sur le pont, met k nu des bras aussi musleux que ceux de Samson et une poitrine aussi I velue que celle d'Esaû. Ce qui pourrait bieQl empêcher le jeune Nemrod de faire retentir
oaonde de .
xploits, c'est que le tueur del
ponB est plein d'assiduités auprès de la gouvcr-J
AC PATS DE P4CL ET \1BGLME
nante d'une jeuae créole de Calcutia voyageant poar sa Kanté. Il en résulte que la g^ouvernaule oublie de surveiller sa créole, et que le tueur de lions se forge une destinée qui fera le plus grand bonheur des hippopotames du Zambèze.
En dehors des trois éléments or, diamant et sport, il T a un très curieux personnage qui cumule les deux états de médecin et de missionnaire : il voyage pour le compte d'une de ces bizarres sociétés protestantes, qui a nom Médical Missionary Society, et dont les agents se donnent la mission d'administrer aux païens des remèdes corporels en même temps que des enseignements spirituels : méthode pratique de conversion de l'àme par la guérison du corps. Le docteur-missionnaire, qui vient de passer cinq ans dans les provinces méridionales de la Chine, faire un second terme de cinq ans au pays des fros. Bien qu'il se vante constamment d'avoir le goût des langues, j'ai découvert qu'il n'en parie aucune, sauf, à l'en croire, le chinois, qui lui sert fort peu à bord. Il prépare lui-même son infusion de thé, à la manière chinoise, el il parle de la Chine tout le long du jour. Ce docteur anglo-chinois est un homme grave, qui ne se départit de sa dignité que lorsqu'il se met nu-hrasi pour jouer au cric/cet-ùall.
SDR L'ATLAMTIQUE 17
î Madère, la chaleur est déjà suffisante on ait dû tendre la tente sur le pont.
Nous passons au milieu du groupe des iles Canaries, les Fortunées des anciens, mais les nuages me cachent obstinément le fameux pic de Ténérîffe, dont j'ai quelque fierté d'avoir gravi !a cime il y a quinze ans. La seule ile du groupe que Enous puissions apercevoir dans une éclaircie est rPîle Gomëre, celle où le grand Colomb s'arrêta quelque temps avant de faire voile pour l'Amérique.
^^ Après avoir dépassé le tropique du Cancer, on ^^Lontre dans la région des calmes. Nous navi' ^^Pij^ons sur une mer d'huile, au grand contente- ^^n^entd'un Italien très éprouve par le mal de ^^^mer, qu'il appelle, par euphémisme, la « testa ^Briorda M. Des milliers de nautilus naviguent ' toutes voiles dehors : les Anglais donnent à ce
gentil petit navire vivant le nom de » portuguesc man of war w, sans doute parce que les bâtiments de guerre portugais sont peu redoutables. Il y a aussi, pour nous distraire, la vue des bandes de poissons volants, dont un individu est venu s'abattre sur le pont et a aussitôt passé dans une bouteille d'alcool pour figurer dans la collection d'histoire naturelle du docteur. Ce docteur a fort à faire : à raison d'une épidémie de
variole qui sévit à Johannesburg, tou sagors sont soumis, par mesure sanitaire, à la vaccination, à peine de ne pouvoir débarquer. J'ai échappé à cette formalité en affirmant au docteur, qui m'a cru sur parole, qu'on m'a vae», ciné il y a deux ans.
Nous doublons le Cap Vert, point extrême du Sénégal. Le voisinage de cette région brûlante influe sur la température qui monte à trente degrés. Tout le monde est en vêlements lé§ l'on passe la journée à dormir paresseusemeni sur des chaises longues. La chaleur est lourde et humide : le malin et le soir, le pont est mouillé comme après une pluie. Chaque matin, le cie!
est couvert de brumes qui ne se dissipent que vers midi,
La quiétude de notre existence est troubli par une petite émotion. L'officier de quart, avec^' SOS yeux de lynx, a aperçu dans la nuit la terre, Or il y a beaucoup de bas-fonds le long de cette partie de la côte d'Afrique, Aussitôt la machine stoppe, le paquebot cesse sa marche. Il est dix heures du soir, la nuit est toute noire, l'air lourd et étouffant, et à chaque instant des éclairs jaillissent des épaisses nuées qui vers le sud voilent les étoiles. Un certain malaise règne à bord, à l'idée des anthropophages qui infestent cotte
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SUR L'ATLAWTIQUE
\^t^6l6 inhospitalière. BienlôL se déroule la sonde qui, malgré ses trois cents brasses de longueur, ne touche point fond. Celle fausse alerte ne nous a fait perdre qu'un quart d'heure, et le n Drummond Castle « reprend sa marche mathématique | au milieu des éclairs. Bienlùt après, une pluie I diluvienne s'abat sur le pont, au milieu du fracas du tonnerre : ua orage des tropiques. Pendant plus d'une heure, des torrents d'eau tombent à flot avec une violence inouïe. Cette bourrasque a un peu rafraEclii l'atmosphère chi de bouffées de chaleur venues de la côte de Guinée.
Le principal événement d'une traversée dans les mers tropicales est toujours le passage de l'équateur. Le baptême de la ligne est depuis longtemps démodé, mais on la fait voir encore aux naïfs au moyen d'un cheveu tendu sur la lunette. Le naïf est, cette fois, le neveu du plus considérable homme d'État de l'époque. On fête le passage par toutes sortes de sports, courses à pied, saut d'obstacles, et aussi par la parodie assez peu édifiante d'une cour de justice, devant laquelle un monsieur habillé en femme formule, par l'entremise d'un avocat en perruque, ses légitimes griefs à raison de la rupture d'une promesse de mariage.
Le 31 juin nous sommes snus le tropique du Capricorne : en onze jours nous avons franchi la zone înlertropicale, où autrefois les voiliers étaient retenus des mois entiers par les calmes. La température, qui se rafraicliil notablement, nous annonce que nous sommes en liiver, au jour le plus court de l'année, puisque dans l'iiéniisplière ausiral les saisons sont à l'inverse des mUros. C'est le monde renversé, et c'est aussi le ciol renversé, car la Croix du Sud a remplacé la Grande Ourse. La mer a subitement grossi : do larges vagues montent plus haut que les bastingages du deuxième pool, et à chaque coup do tangage les ailes de l'hélice émergent de l'eau ut se meuvent dans le vide. Dans le nord, une aussi grosso mer serait accompagnée d'un temps affreux : ici, à part un fort vent soufllant obstinément du sud, le ciel est parfailemeot serein. Le glacial vent du sud venu du pôle ausiral est ici le vent redouté comme le vent du nord dans notre hémisphère.
Depuis quinze jours, nous n'avons vu aucune terre, aucune voile. Cette région de l'Océan est déserte. Tout le mondeest beureu.^ de voir celle longue navigation toucher à son terme. Enfin, le vingtième jour, nous débarquons à Cape Town.la capitale de la colonie du cap do Bonne-Ëspérance.
SUR L'ATLANTIQOÊ 21
 Cape-Town s'ouvre, comme une longue parenthèse au cours de ce voyage à Tile Maurice, une promenade à travers l'Afrique australe (1). Plus rapide que les moyens de transport que j'y ai trouvés, arrivons à Port-Natal pour y reprendre la mer.
(1) Le récit de ce voyage a fait l'objet d'un autre volume : A travers V Afrique australe. Paris, E. Pion, Nourrit et Cie,