GRENOBLE
J. REY, Éditeur
// a été tiré Je ce volume :
150 exemplaires sur hollande, numérotés de 1 à 150;
850 exemplaires sur vélin de Rives, numérotés de 151 à 1000.
tKOTE DE L'ÉDITEUR
Ce Volume réunit cinq études consacrées à Stendhal. Deux d'entre elles, déjà publiées, ont été, à cette occasion, remaniées et complétées par l'auteur. Une troisième est pour ainsi dire inédite — comme le texte même de Stendhal qu'elle accompagne — puisqu'elle n'a paru qu'en une plaquette introuvable tirée à quelques exemplaires. Les deux autres sont entièrement inédites.
^ous avons cru intéressant d'éditer et de faire imprimer ces pages dauphinoises en Dauphiné. Si l'auteur n'est pas tout à fait notre compatriote de naissance {il s'en faut de la largeur du T^bône), il l'est de race et de cœur. Le lecteur voudra donc bien considérer ce petit livre comme un modeste hommage au plus grand écrivain de notre province.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
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Douceur des beaux jours de juillet, à Grenoble, que j'aime, chaque année, venir vous respirer ! Une infinie suavité emplit la ville, surtout aux fins des après-midi, quand les tilleuls en fleurs et les fameux orangers de Lesdiguières, sortis des serres aux premières chaleurs, versent leurs ondes lourdes de parfums. . .
Je ne sais plus quel soir, — un soir qui mourait dans une poussière d'argent, — m'étant à moitié assoupi sur un banc du
Jardin-de- Ville, je crus voir Stendhal s'asseoir près de moi. A l'étonnement que je manifestai, il comprit que je l'avais reconnu et s'en montra fort touché.
— Vous ne devez pas ignorer, me dit-il, si mon œuvre vous est aussi familière que mon visage, que j'ai toujours rêvé d'être célèbre au XX' siècle : j'ai voulu m'en assurer. Et vous voyez, monsieur, un homme heureux, à qui la renommée enfin sourit. " Je n'estime, ai-je écrit, que d'être réimprimé en 1 900. " Vraiment, je suis comblé. A la devanture des libraires de Paris, il n'est guère question que de moi ; on publie mes œuvres complètes ; on déchiffre mes manuscrits les plus illisibles ; critiques et professeurs me consacrent des articles et des volumes ; on soutient sur moi des thèses en Sorbonne ; je suis même devenu chef d'école, puisque le beylisme existe. En traversant le jardin du Luxembourg, j'ai vu
un socle neuf où l'on doit sceller mon effigie. C'est la gloire... Alors, j'ai eu le désir de venir la savourer dans ma ville natale ; mais je vous avoue que je m'y sens un peu dépaysé. Si je n'avais reconnu les montagnes toujours pareilles et les beaux arbres du cours Saint- André, je me serais cru dans une cité nouvelle. La place Grenette est éventrée ; heureusement, j'ai retrouvé, point trop mutilées, la vieille maison de mon grand-père et celle de mes parents qu'une plaque indique même aux passants. Mais hélas ! que d'amères désillusions ! Puisqu'on a débaptisé cette rue des Vieux- Jésuites où je suis né, pourquoi lui avoir donné le nom de ce rhéteur de Jean- Jacques Rousseau qui, paraît-il, n'y passa qu'un mois?
— Mais une rue de Grenoble porte votre nom, fis- je vivement, tout heureux de dire quelque chose d'agréable.
— Oui, dans d'affreux quartiers neufs où
nul ne passe. . . Et je croyais aussi, ayant un médaillon à Paris, qu'ici je pourrais contempler ma statue : je n'ai vu que celle de Berlioz, qui est de La Côte-Saint- André. . .
Des cris d'enfants, interrompant ma rêverie, me dispensèrent fort à propos d'une réponse difficile. Instinctivement, je regardai autour de moi. J'étais seul sur le banc. Le soir achevait de mourir. Les senteurs des tilleuls et des orangers semblaient s'être exaspérées avec le crépuscule. La tête un peu lourde, dans cette demi-inconscience qui suit les assoupissements, je me levai et sortis du jardin. Les quais de l'Isère m'envoyèrent leur vent frais. Je regardai les montagnes qui s'endormaient paisibles et la ville qui s'estompait dans une brume claire. Des vers chantèrent dans ma tête :
Un soir d'argent si beau, si noble. Enveloppe et berce Grenoble.
Tout l'espace est sentimental.
Voici la ville de Stendhal. . .
Peu de cités ont autant que Grenoble modifié leur physionomie en moins d'un siècle; mciis les coins oîi vécut Beyle ont à peine changé. Sa maûson natale, noire et morne, ouvre toujours son affreux corridor presque en face des restes de l'hôtel du conseiller Rabot, dont les arcatures et la fenêtre en forme de tabernacle ont toute la grâce du XVr siècle commençant. L'ancienne rue des Vieux-Jésuites est encore plus triste, depuis que le centre de la ville et le mouvement se sont déplacés ; les cars automobiles, qui sillonnent les Alpes, évitent l'étroite voie qu'ébranlaient jadis les courriers de Lyon et de Paris. Presque intacte également est la méiison où le docteur Gagnon, grand-père de Stendhal, installa " le plus beau logement de la ville ". Par le vieil escalier, magnifique pour
l'époque, je suis monté à l'appartement dont il y a, dans la %)ie de Henri ^rulard, tant de minutieuses descriptions, accompagnées de dessins, que M. Débraye put, à la fin de son édition, en donner le plan détaillé. Les étudiants de l'Institut électrotechnique y ont aujourd'hui leur cercle, et ce milieu de jeunesse studieuse ne déplairait point à l'ancien lauréat de mathématiques. J'ai retrouvé sans peine le " salon à l'italienne " qu'orna, pendant les journées révolutionnaires, l'autel où le jeune Henri servit la messe dite par un prêtre insermenté, la pièce qui servait à loger les collections minéralogiques du docteur, et le cabinet, orné d'un buste de Voltaire, au fond duquel était la bibliothèque, où Stendhal connut la joie des lectures défendues.
Mais le plus vivant souvenir qui reste de Beyle, à Grenoble, est l'étroite terrasse dont il parle souvent, où s'écoulèrent les meilleurs
GRENOBLE — La Maison natale de STENDHAL
(plaque commémorative au-dessus de la porte) rue J.-J. Rousseau, ancienne rue des Vieux-Jésuites.
moments de son enfance et de sa jeunesse. Faisant suite à l'appartement, elle est bâtie sur un mur qui porte encore, paraît-il, le nom de mur sarrasin, et qui est, en réalité, un fragment des remparts romains. Son grand père dépensa de grosses sommes pour son aménagement. Dans de profondes caisses en maçonnerie, remplies de terre, il planta des arbustes et des ceps de vigne dont les feuillages devaient former une voûte de verdure. Les vignes ont résisté et leurs branchages entrelacés à des arcades et à des treillis de bois font, en effet, un coin charmant, qui Tétait plus encore, quand les arbres du Jardinde- Ville, moins hauts, laissaient les regards se perdre sur les plateaux du Vercors. Par-dessus le petit jardin des Périer-Lagrange, situé en contre-bas de la terrasse, on apercevait les cimes du Villard-de-Lans, où l'imagination de Stendhal rêvait " d'un pré au milieu de
hautes montagnes ", la masse arrondie du Moucherotte, les falaises calcaires de Sassenage et la ligne de rochers qui, vue de Grenoble, dessine un vague profil du masque de Napoléon. Que de fois Stendhal décrit ce panorama ! C est sur cette terrasse que son grandpère lui donnait ses premières leçons de choses et citait, tout en arrosant ses fleurs, Pline et Linné. Quand il était seul, il y dévorait en cachette les romans volés dans la bibliothèque. Le soir, il contemplait les couchers de soleil, écoutant " les cloches de Saint- André, dont les beaux sons lui donnaient une vive émotion, ou le bruit de la pompe de la place Grenette, quand les servantes pompaient avec la grande barre de fer ". Et par les nuits d'été, tandis que son père, " p>eu sensible à la beauté des étoiles ", s'enfermait avec la terrible Séraphie, il demandait au docteur Gagnon de lui parler des constellations. . . Nulle part on ne se sent
plus près de lui que sous l'ombrage léger de ces vignes qu'il vit planter et où ses fidèles peuvent encore, comme le dit M. Débraye, cueillir, l'automne venu, une grappe de raisin à la " treille de Stendhal ".
Toujours nous émeuvent les lieux oîi vécut un écrivain célèbre, surtout lorsqu'ils servirent à façonner sa sensibilité. Une ville, un paysage, qui n'eurent aucune influence sur l'esprit d un mathématicien ou d'un philosophe, prennent souvent une importance décisive chez un poète ou un romancier. Mais jamais cette empreinte des choses ne fut plus forte que chez Stendhal qui, jusqu'à la fin, revécut ses impressions de jeunesse. Comme l'a établi M. Léon Blum, " le vrai Stendhal, c'est celui de l'éveil à la vie ". Jamais ne s'effacèrent ses premiers souvenirs. Il n'avait qu'à évoquer cette terrasse pour entendre encore le glas funèbre sonné le jour de l'enterrement de sa mère, emportée
" à la fleur de la jeunesse et de la beauté ", et pour se rappeler, comme si elles dataient d'hier, les folies qu'il commit au cimetière : il s'opposait à ce qu'on jetât des pelletées de terre sur la tombe et criait qu'on lui faisciit mal à lui-même, exprimant ainsi cette touchante idée qu'une mère n'est jamais tout à fait morte, puisqu'elle vit dans le coeur de son fils.
Sur cette terrasse aussi frémirent, herbes folles ondulant au vent, ses rêves d'adolescence et ses premiers émois d'amant. Quand le soleil de midi trouait les branchages d'immobiles rais d'or, le jeune Beyle voyait danser devant lui, en un étrémge pêle-mêle, d'imprécises silhouettes : sa petite amie Victorine, Mlle Vignon, pareille avec ses gros yeux rouges à un lapin blanc, la Fanchon, l'élégante nonne du couvent de la Propagation, la belle Mme de Montmort, qui avait inspiré Choder-
los de Laclos, d'autres encore, et surtout cette Mlle Kably, immortalisée, à défaut de talent, par l'inconscient désir de Stendhal qui défaillait presque, quand il l'apercevait venant vers lui, dans une allée du Jardin-de- Ville. . . Ces souvenirs de l'éveil amoureux de celui pour qui l'amour compta presque seul dans l'existence, ne sont-ils pas délicieux à évoquer au milieu du cadre même qui les vit naître?
Au début de la notice qui précède l'édition de Lucien Leuwen, Jean de Mitty, " desservant de la chapelle beyliste ", comme il se nomme, indique trois stations où le pèlerin de Stendhal doit s'arrêter avant d'aller fouiller, à la bibliothèque, dans ses manuscrits. Elles me semblent choisies un peu arbitrairement.
Ni le château de Sassenage, ni le couvent de la Grande-Chartreuse, ne tiennent à cet égard une place suffisante dans l'œuvre et la vie de Beyle. Quant à la troisième, — la chambre de l'ancien hôtel des Trois - Dauphins où coucha Napoléon, en 1815, le soir même de la fameuse rencontre de Laffrey, — elle n'a guère d'intérêt depuis qu'en fut enlevé le mobilier historique.
Bien plus intéressant est le pèlerinage à cette maison de Furonières qui, d'après son propre aveu, " joua le plus grand rôle dans son enfance ". Au verso d'une feuille du manuscrit de la %)ie de Henri ^rulard, j'ai lu cette note : " Idée : aller passer trois jours à Grenoble. . . aller seul incognito à Claix. " Ainsi donc, à cinquante ans, il brûle encore du désir de revoir cette propriété qui n'est plus à lui, mais où il y a tant de lui. A un voyageur, Victor Hugo dit, dans un poème
des Feuilles d'automne :
Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même Qyelque chose en passant.
Beyle, qui fit plus que passer dans ces campagnes, y vit encore pour qui sait l'y chercher.
Affirmer qu'il aima et goûta la nature est aujourd'hui un lieu commun. On connaît sa déclaration formelle et si curieuse, presqu'au début de la Vie de Henri ^rulard : " J'ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages; c'est pour cela uniquement que j'ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme ; et des aspects que personne ne citait, la ligne de rochers en approchant d'Arbois, je crois, en venant de Dole par la grande route, sont pour moi une image sensible et évidente de l'âme de Métilde. " La comparaison avec un archet devait plaire à son goût musical, car on la retrouve dans les Mémoires d'un ^ou-
riste : " J'aime les beaux paysages ; ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu'un archet bien manié sur un violon sonore ; ils créent des sensations folles, ils augmentent ma joie et rendent le malheur plus supportable. " Beyle prête une âme, son âme plutôt à la nature ; c'est lui qu'il chérit en elle. Chose plus rare, il l'aima dès l'enfance. Les impressions de nature, au début de la vie, sont, en général, à fleur de peau. Ruskin est une exception qui, tout jeune, contemplant la belle plaine de Croydon, s'écriait que les yeux lui sortaient de la tête. Mais, presque toujours, ces impressions s'avivent avec l'âge. Que d'émotions, douces et fortes à la fois, me donnent aujourd'hui des paysages que je vis mille fois jadis, sans même en remarquer la grâce et le caractère ! Bords du Rhône, montagnes du Diois, collines brûlées de mon Seillon ou du petit hameau de Vaugelas, à vingt
ans, je ne songeais guère à vous regarder. Pourquoi donc maintenant quand, parti le soir de Paris, je vous aperçois, au réveil, dans la lumière du matin, des larmes roulent-elles sur mes joues?
Beyle avait à peine sept ans quand il fit un voyage aux Echelles, à la meiison de campagne de son oncle Romain Gagnon. " Ce fut, dit-il, comme un séjour dans le ciel, tout y fut ravissant pour moi. Le bruit du Guiers, torrent qui passciit à deux cents pas devant les fenêtres de mon oncle, devint un son sacré pour moi, et qui sur-le-champ me transportaiit dans le ciel. " Il n'oublia jamais les " grands rochers " et les " immenses hêtres " où son imagination devait placer plus tard les scènes de l'Arioste et du Tasse.
A partir de ce jour, il semble que ses yeux s'ouvrent plus grands au monde extérieur. Toutes les fois qu'il en a l'occasion, il admire
les horizons de Grenoble, et ceux-ci se gravent si profondément dans sa mémoire qu'il peut, de longues années après, les noter avec précision. Chez M. de Clermont-Tonnerre, commandant du Dauphiné, il regarde par les fenêtres de l'hôtel du Gouvernement et il jouit longuement d' " une vue superbe sur les coteaux d'Eybens, une vue tranquille et belle, digne de Claude Lorrain ". A l'Ecole centrale, dont les bâtiments se dressaient sur les remparts, il a un éblouissement en apercevant le paysage. A trois reprises, au cours de la "Oie de Henri ^rulard, il revient sur cette même description. Et, dans les Mémoires d'un 'touriste, il la donne plus complète encore, à propos du Musée de Grenoble, qui était alors dans l'ancienne église des Jésuites. La citation est un peu longue, mais elle est vraiment si caractéristique — et d'ailleurs si jolie — que personne ne s'en plaindra. Elle m'a toujours
ravi ; et je crois qu'elle ravira tous ceux qui, pendant la fastidieuse visite d'une galerie de tableaux, ont éprouvé une sourde fureur contre le gardien dont la hâte ou le zèle les empêchéiit de contempler un coin de nature entrevu par une baie. C'est seulement en Italie que j'ai trouvé des custodes assez sensibles à toutes les beautés pour m'ouvrir d'eux-mêmes les fenêtres de leur musée et me faire admirer la noblesse d'un jardin ou d'un horizon.
Les tableaux examinés, et comme je me promenais à l'extrémité méridionale de la salle, le gardien m*a ouvert une fenêtre ; étonné, saisi par une vue délicieuse, j'ai prié cet homme de me laisser tranquille à cette fenêtre et d'aller à cent pas de là s'asseoir dans son fauteuil. J'ai eu beaucoup de peine à obtenir ce sacrifice ; le Dauphinois, ne me comprenant pas, craignait quelque finesse de ma part ; enfin, j'ai pu jouir un instant d'une des plus aimables vues que j'ai rencontrées en ma vie.
Midi sonnait, le soleil était dans toute son ardeur,
le silence universel n'était troublé que par le cri de quelques cigales ; c'était le vers de Virgile dans toute sa vérité :
Sole sub ardenli résonant arhusta cicadis.
Une brise légère agitait l'herbe assez longue du glacis qui faisait le premier plan. Au-delà, les délicieux coteaux d'Echiroles, d'Eybens, de Saint-Martin-de-Gières, couverts par leurs châtaigniers si frais, déployaient leurs ombres paisibles. Au-dessus, à une hauteur étonnante, le mont Taillefer faisait contreiste à la chaleur ardente par sa neige éternelle, et donnait de la profondeur à la sensation.
Vis-à-vis, à droite, la montagne du Villard-de- Lans. (Peut-être que je brouille un peu tous ces noms, mais peu importe, ceci n'est pas un livre d'exactitude, la chose que je conseille de voir existe). Un tel moment mérite seul un long voyage. J'eusse donné bien cher pour que le gardien du Musée eût à en faire les honneurs à quelque autre étranger, mais la finesse de ce cruel homme avait pris ombrage de mon air simple. C'est dans ces instants célestes que la vue ou le souvenir d'un homme qui peut vous parler fait mal à l'âme.
Au-dessous des coteaux d'Echiroles, et un peu à
droite, on voit la plaine du Pont-de-Claix ; tout à fait à droite, tout près du sol, le rocher et les précipices de Comboire.
Cet ensemble est bien voisin de la perfection ; j'étais ravi au point de me demander comme à Naples : que pourrais-je ajouter à ceci, si j'étais le Père éternel ? J'en étais là de mes raisonnements fous, quand le maudit gardien est venu m'adresser la parole. J'ai donné son étrenne à ce cruel homme et je cours encore.
Ce qui me frappe, c'est combien Stendhal sentit le charme et le pittoresque des cimes. Pour lui, un paysage n'est beau et complet qu'avec elles. C'est un besoin de tout son être. " L'absence de montagnes et de bois me serréiit le cœur. " Et ce fut l'une de ses premières désillusions en approchéint de Paris. " Par malheur, il n'y a pas de hautes montagnes auprès de Paris : si le ciel eût donné à ce pays un lac et une montagne passables, la Httérature frêmçaise serait bien autre-
ment pittoresque. . . Quel dommage qu'une fée bienfaisante ne transporte pas ici quelqu'une de ces terribles montagnes des environs de Grenoble ! "
Le charme des sommets est fait pour nous de sensations diverses, sensations de calme et de paix, de vie saine et libre, et surtout de cette maîtrise de soi qu'exalte la solitude. Beyle a subi la fascination des cimes, aussi attirantes parfois que la mer, et cette sorte d'enivrement grave — presque religieux — que donne une ascension même modeste. A mesure que l'on respire un air plus léger, audessus des villes et des villages, d'où les bruits n'arrivent qu'assourdis et comme ouatés, on oublie les mesquineries de la vie quotidienne et les réalités si souvent puériles- Certaines matinées surtout ont tant de fraîcheur et de pureté qu'on n'en saurait imaginer d'autres pour les jours de la naissance du
monde. On se sent devenir meilleur et capable de grandes actions. Stendhal éprouva ces " moments de générosité et de supériorité " — ce sont ses termes mêmes — dès sa jeunesse, quand il grimpait avec son ami Bigillion, sur la Bastille, dont le rocher domine Grenoble : " La vue magnifique dont on jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus hautes Alpes, élevait notre âme. " Les rêves d'idéal montent le long des pics et rejoignent le ciel bleu. La montagne, d'ailleurs, malgré ses apparences, n'est point froide et inerte. Pour ses amants, elle vit. Elle est pareille à ces femmes, qui semblent taciturnes et sont, au contraire, les plus ardentes. Toutes les cimes dauphinoises devinrent les confidentes des amours du jeune Beyle, qui accordait son tumulte intérieur aux murmures des torrents ou du vent dans les grands arbres balancés. Elles furent, comme il le déclare lui-
même, " témoins des mouvements passionnés de son cœur, pendant les seize premières années de sa vie ".
J ai fait bien souvent à pied la dizaine de kilomètres qui séparent Grenoble de Claix, trajet que Stendhal dit avoir suivi " mille fois peut-être ". J'ai pris l'un et l'autre des deux itinéraires qu'il indique dans la 'Die de Henri ^rulard, ayant relevé, sur le manuscrit de la bibliothèque, les deux croquis qu'il a tracés. Et, somme toute, dès qu'on est sorti des faubourgs de Grenoble, chemins et paysages n'ont guère changé. Après la porte de Bonne, aujourd'hui démolie, par où Napoléon entra en 1815, deux routes s'offraient à Beyle. Il pouvait d'abord suivre le cours Saint-André,