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Plan des environs de Grenoble et de Claix par STENDHAL, dans le manuscrit de la Vie de HENRI BRULARD
(Bibliothèque de Grenoble)
dont la quadruple rangée d'arbres, déjà plus que centenaires, reliait Grenoble au célèbre pont de Claix qu'avait bâti le connétable Lesdiguières. Stendhal a vanté souvent la magnifique avenue de huit mille mètres. " Cette idée à la Le Nôtre, déclare-t-il, placée au milieu de montagnes sauvages, est d'un effet admirable. " Ou bien, se dirigeant directement vers le Drac, — que l'on passait alors sur un bac remplacé par l'actuel pont suspendu, — il gagnait Seyssins, montait à travers champs au col qui sépare le rocher de Comboire des flancs du Moucherotte, et redescendait sur Claix.
O volupté des matins d'été au milieu des prairies de montagnes ! Les hautes herbes, où l'on entre jusqu'au genou, sont de véritables bouquets, tant y sont abondantes et variées ces innombrables fleurs dont je n'cii jamais su que quelques noms. Chaque pas soulève des
vagues de senteurs à la fois vives et délicates, délicieuses dans le vent frais. Mais la vraie fête des parfums commence avec la fenaison. On ne peut se douter de l'intensité qu'atteint l'arôme du foin coupé, si on ne 1 a pas respiré dans ces prés où il y a moins d'herbes que de fleurs. Dès que s'annonce une semaine de beau temps, en toute hâte une armée de faucheurs se répand dans la campagne et rase le sol. Si la pluie menace, vite on remet les foins en tas ; dès que le soleil reluit, on les étale de nouveau pour les faire sécher et les rentrer. Cet incessant remuement répand des flots d odeurs qui alourdissent 1 air et grisent comme le moût des cuves. . .
Un peu avant Claix, sous d'abondants ombrages, se dissimule le petit hameau de Furonières qui compte, à côté de quelques maisons de paysans, trois ou quatre assez jolies propriétés, dont l'une fut celle de Beyle. L'aspect
extérieur des bâtiments, le jardin, l'allée de tilleuls, le verger sont presque pareils après un siècle. Pareilles aussi la ferme et les fameuses bergeries de pierre, avec voûtes d'arête, qui coûtèrent si cher au père de Stendhal. Ses héritiers durent vendre le domaine, pour une centaine de mille francs, au général Durand, des mains duquel il passa aux Bougault qui le possèdent aujourd'hui.
La maison est un quadrilatère, dont le rezde-chaussée s'ouvre de plain-pied, suivant une mode très fréquente à la fin du XVIIP siècle. Elle n'a que deux étages et il semble même que l'état des finances du père Beyle 1 ait empêché de donner au second l'importance qu'il devait avoir. Sur la façade, régulière et très simple, se détache seulement une bizarre horloge, avec sonneries, que l'acquéreur de l'immeuble dut d'ailleurs payer au fabricant.
La baronne Bougault voulut bien, levant
la consigne rendue nécessaire par la gloire grandissante de Stendhal, me faire visiter la maison. La chambre du jeune Beyle est à l'un des coins de l'étage supérieur ; une vive lumière l'inonde, entrant par trois fenêtres d'où l'on embrasse toute la plaine de Claix et les lointains horizons de montagnes. Le petit lit en bois blanc laqué, les sièges, un meuble d'angle formant placard sont dans l'état même où ils servirent à Stendhal. Au premier étage, on voit encore son bureau; c'est un meuble sans ornement, de lignes sobres et pures, ayéuit toujours, collée au fond d'un tiroir, la marque de Hache fils, ébéniste grenoblois qui jouisséiit alors d'une grande réputation. Enfin, dans un petit salon du rez-de-chausée, est la bibliothèque " en bois de cerisier et glaces ", où Beyle lisait clandestinement les volumes de Voltaire reliés " en veau imitant le marbre ". C'est là aussi qu'il trouva un T>on Quichotte
avec estampes. " La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de l'allée du côté du parterre. . . est peut-être la plus grande époque de ma vie. "
Sous Tombre odorante des tilleuls, — pour qui cent ans ne comptent guère, — j'ai compris l'amour que leur portéùt Stendhal, et le regret qu'il eut toute sa vie d'avoir dû se séparer d'eux. Au ministère de la Guerre, où Daru lui avait procuré une place, il regarde avec pitié les tilleuls du jardin et ne cesse de les comparer à ceux de Claix " qui avaient le bonheur de vivre au milieu des montagnes ". Et c'est certainement en songeant à eux qu'il a ce beau cri : " Abattre un grand arbre! quand ce crime sera- 1 -il puni par le
code? "
De chaque côté de l'allée s'étendent bosquets, prairies et vergers. C'est un ensemble tout à fait agréable de verdures et de fleurs,
avec de jolies perspectives de montagnes, dont M. Arbelet, dans sa très intéressante thèse sur la Jeunesse de Stendhal, me semble avoir un peu exagéré le caractère sauvage. Il faut quelque complaisance pour parler de l'aspect " dramatique... formidable... surhumain " de cimes qui atteignent à peine dix -neuf cents mètres. Les rochers du Moucher otte sont d'ailleurs en partie masqués par un ressaut de terrain, dont la molle inflexion rejoint en pente douce l'élégant plateau Saint -Ange, où l'on ne va point chercher des impressions de terreur, mciis une des plus délicates flores du Dauphiné. " La solitude grandiose et la mélancolie de ce jardin de Furonières, perdu au flanc presque désert de la montagne et enveloppé d'un horizon tragique... " Que voilà de grands mots pour cette campagne riante et ensoleillée, semée de villas et de fermes, couverte de grasses cultures, de noyers, de vignes et de
figuiers en pleine terre ! J'y ai même vu un olivier... Ce pays m'a toujours séduit par sa grâce et sa gaieté ; du reste, quand Stendhal en parle à sa sœur, c'est pour lui rappeler " la charmante vue de la plaine de Claix ". Les Grenoblois aiment les auberges de ce village où ils font de plantureux repas, arrosés d'un vin qui est l'un des meilleurs de la région ; je ne crois pas qu'ils aient jamais eu l'idée d'y venir contempler une " toile de fond romantique " souvent animée " d'ombres étranges et de gestes passionnés ".
C'est à Claix que le jeune Beyle fit sa première communion. Il y passait la plupart de ses jeudis et de ses dimanches, puis toutes les vacances, les fériés comme il dit, et non les foins, comme avait lu un peu hâtivement Stryienski. Les souvenirs de ces séjours — que gâtaient seulement les promenades où il subissait les discours de son père — ont par-
fumé toute sa vie. Il ne cesse de les évoquer dans leurs moindres détails. Le don visuel est si fort chez lui, qu'à quarante 2Uis de distance, il peut féiire un croquis des choses les plus insignifiantes ; c'est ainsi qu'il décrit minutieusement la disposition des lieux où il tua ses trois premiers tourdres. " Je tuai le troisième et dernier sur un petit noyer bordant le chemin au nord de notre petit verger. Ce tourdre, fort petit, était presque verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le mur à pierres sèches, et avec lui de grosses gouttes de sang que je vois encore. " A peine arrivé à Paris, en 1802, il écrit à sa sœur : " Si jamais j'ai le bonheur de pouvoir passer deux mois à Claix avec toi. . . " L'année suivante, il lui annonce joyeusement qu'il va partir pour le Dauphiné. Il ne restera à Grenoble " que juste le temps nécesseiire pour la bienséance. . . Au bout de huit jours, je
CLAIX — La maison de campagne de STENDHAL.
PONT-DE-CLAIX — Le vieux pont, avant la construction du pont moderne.
m'embarquerai pour Cleiix, avec de gros souliers, de la poudre et du plomb, et je tâcherai d'oublier Paris pendant cinq mois. . . Je suis bien fâché de n'avoir pas prévu plus tôt mon voyage à Claix : j 'aurais prié papa de me faire arranger ma chambre, et j'aurais été tranquille à mon deuxième étage ". De même en 1805, après une excursion dans la forêt de Montmorency : " Je forme le projet d'aller passer un mois à Grenoble, ou, pour mieux dire, à Claix. . . Cette campagne est charmante, mauis j'aurais mieux aimé notre Claix. "
On imagine la douleur qu'il éprouva lorsqu'il dut se défaire de Furonières. Son ami Colomb nous raconte qu'en 1 824, (nous verrons plus loin que cette date est inexacte et que le séjour de Beyle eut sans doute lieu en l 828), il vint rôder autour du domaine ; il acheta timidement quelques grappes à des vendangeurs et goûta le plaisir — délicieux,
au dire de Colomb, mais qui bien plutôt fut amer — de savourer des raisins qui ne lui appartenaient plus.
Stendhal n'oublia jamais ni Claix, ni le Dauphiné qui, à son avis, est la plus belle province de France. Ce qui a parfois induit en erreur, c'est la haine pour Grenoble qu'il exprima tant de fois et si violemment. " Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois, dit-il dans la "Oie de Henri ^rulard, me rappelle Grenoble ; tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur ; non, horreur est trop noble, mal au cœur. Grenoble est pour moi comme le souvenir d'une abominable indigestion ; il n'y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans
compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux, voilà Grenoble pour moi ". Mais pour qui connaît bien l'œuvre complète de Stendhal, il n'y a aucun doute : cette haine vise seulement les Grenoblois et le milieu bourgeois où vivaient ses parents. Il le dit ou le {ait comprendre à maintes reprises dans la *Oie de Henri ^rulard. " La conversation du vrai bourgeois sur les hommes et la vie, qui n'est qu'une collection de détfiils laids, me jette dans un spleen profond quand je suis forcé par quelque convenance de l'entendre un peu longtemps. Voila, le secret de mon horreur pour Grenoble... " N'est-il pas plus catégorique encore quand il déclare : " Ville que j'abhorreds et que je hais encore, dit-il, car c'est là que j'ai appris à connaître les hommes. " Longtemps, trop longtemps, les Grenoblois
lui ont gardé rancune de ces propos. A la fin de sa parfaite édition de la X)ie de Henri ^rulard, M. Débraye cède à un excès d'indulgence quand il prétend que Grenoble n'en veut plus à Stendhal et " lui a rendu en admiration ce que son fils ingrat lui avait donné de dédain ". Certes, nul n'est prophète en son pays, et je ne tiens pas à ce qu'une statue — probablement fort laide — vienne s'ajouter à tant d'autres. Les monuments qu'on doit aux écrivains sont les belles éditions que des mains fidèles établissent pieusement. Mais, à Grenoble, où l'enseignement scientifique eut souvent de l'éclat, la haute littérature fut rarement en honneur. Un doyen de la faculté des lettres a jadis reconnu, dans une langue peu sûre, mais d'assez bonne grâce, cette infériorité : " L'esprit dauphinois a le goût de l'observation et de l'analyse. . . La plupart des hommes célèbres du Dauphiné, écrit-il, se recommandent
par ces solides qualités de l'esprit qui font les mathématiciens, l'homme à raisonnement déductif et à système, l'observateur patient, l'inventeur ingénieux. Les dons de l'esprit qui font les succès éclatants dans les lettres y sont plus rares. La puissance de l'imagination, l'éclat de l'invention verbale leur font défaut. " Un autre Dauphinois, qui vient de mourir, Léon Barracand, dit également de ses compatriotes : " Positifs, peu mystiques, ils ne sont pas très artistes ; ils manquent de ce grain de folie que veulent l'art et la poésie ". De nombreux Grenoblois semblent s'étonner encore de la gloire de Stendhal. N'est-il pas étrange, en tout cas, que nul d'entre eux n'ait eu l'idée de puiser dans le trésor de ses manuscrits? Ceuxci dormiraient toujours sous la poussière de la bibliothèque municipale, si des étrangers, meilleurs juges des véritables renommées, n'avaient travaillé pour Grenoble, qui ne manquera
point, dans les siècles futurs, de joindre au titre de reine des Alpes françaises celui de ville de Stendhal.
LE GRESIVAUDAN DÉCRIT PAR STENDHAL
LE GRÉSIVAUDAN DÉCRIT PAR STENDHAL
Sainte-Beuve avait déjà remarqué la place prédominante que Stendhal donna toujours au Dauphiné. " Beyle, déclare-t-il, n'est pas ingrat pour sa belle province ". Les noms des lieux voisins de Grenoble le hantaient : Mme de Claix, Mme de Seyssins, Voreppe sont des personnages de ses romans ; Lucien Leuwen devait d'abord s'appeler les Bois de Prémol. La vallée de l'Isère, avec ses magnifiques
horizons de montagnes, excitait particulièrement son enthousiasme. " Après toi, écrit-il à sa sœur Pauline, ce que j'aime le, mieux, c'est la vallée du Grésivaudan ". Les descriptions qu'il fit de son pays natal sont certainement parmi les plus vraies, les plus sincères et les plus complètes que celui-ci ait jamais inspirées. Et je m'étonne que les Dauphinois — gens pratiques — n'en sachent point tirer meilleur parti. Le souvenir des injures et des railleries que Beyle ne leur marchanda point, comme nous l'avons vu, serait-il resté assez vivace, après trois quarts de siècle, pour leur faire sacrifier l'intérêt à la rancune?
J'ai cité la jolie page où Beyle, visitant le musée de Grenoble, alors dans l'ancienne chapelle des Jésuites — aujourd'hui grand amphithéâtre de l'Université — reste ébloui devant le paysage qu'il découvre par la fenêtre. Mais il n'a pas voulu se borner à cette
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description et il a noté tous les aspects du Grésivaudan.
Rédigeant, sur la fin de ses jours, la 'Oie de Henri ^rulard, il s'écrie : " Que de choses à dire pour qui aurait la patience de décrire juste ! Quels beaux groupes d'arbres, quelle végétation vigoureuse et luxuriante dans la plaine, quels jolis bois de châtaigniers sur les coteaux, et au-dessus quel grand caractère impriment à tout cela les neiges éternelles de Taillefer! "
Avciit-il donc oublié toutes les pages des cJUCémoires d'un touriste consacrées à ce paysage ? Il me semble qu'il a eu, à cette occasion plus que jamais, " la patience de décrire juste ". Pour m'en convaincre, j'cii voulu, par ces tristes soirées de l'hiver parisien, refaire avec lui le beau voyage qu'il imagina. Si le lecteur veut bien m'accompagner, il n'aura pas à s'en pléiindre, puisque, la plupart du
temps, je passerai la plume à Stendhal.
On sait que les t^émoires d'un 'touriste ne sont pas le récit d'un véritable voyage de l'auteur, mais furent composés soit avec des souvenirs personnels et des notes prises dans des pays réellement vus par lui, soit avec des documents demandés à ses amis, notamment au baron de Mareste et à Crozet. L'ouvrage fut écrit au début des trois ans de congé (mai 1 836 à juin 1 839) qu'il vint passer en France, entre deux longs séjours à Civita- Vecchia. C'est la période où nous pouvons le moins contrôler l'emploi du temps de Stendhal. Il est très difficile de préciser ses déplacements. Toute la sagacité de M. Henri Martineau n'est pas encore arrivée, sur ce point, à démêler le vrai du faux.
Il est certain que Stendhal, en 1837, vint en Dauphiné. Mais il était assez plein de son sujet p)our pouvoir décrire, sans les revoir, les
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plus beaux aspects de sa province. Doué de l'étonnante mémoire visuelle dont j'ai déjà cité des traits, les paysages du Grésivaudan s'étaient profondément gravés dans son esprit; il n'avait qu'à fermer les yeux pour les évoquer avec précision et netteté.
Beyle suppose donc qu'il arrive en Dauphiné par la vallée de l'Isère. Et c est un peu avant Tullins qu'il a ce qu'il nomme une surprise délicieuse.
Je suis arrivé tout à coup à une des plus belles vues du monde. C'est après avoir passé le petit village de Cras, en commençant à descendre vers Tullins. Tout à coup se découvre à vos yeux un immense paysage, comparable aux plus riches du Titien. Sur le premier plan, le château de Vourey. A droite, l'Isère, serpentant à l'infini, jusqu'à l'ex-
trémité de l'horizon, et jusqu'à Grenoble. Cette rivière, fort large, arrose la plaine la plus fertile, la mieux cultivée, la mieux plantée, et de la plus riche verdure. Au-dessus de cette plaine, la plus magnifique peut-être dont la France puisse se vanter, c'est la chaîne des Alpes, et des pics de granit se dessinant en rouge noir sur des neiges éternelles, qui n'ont pu tenir sur leurs parois trop rapides. On a devant soi le Grand Som et les belles montagnes de la Chartreuse ; à gauche, des coteaux boisés aux formes hardies. Le genre ennuyeux semble banni de ces belles contrées.
Je ne conçois pas la force de végétation de ces champs couverts d'arbres rapprochés, vigoureux, touffus ; et là-dessous il y a du blé, du chanvre, les plus belles récoltes. Je n'ai rien vu de plus étonnant en courant la sublime Lombardie, ou à Naples, dans la terre de Labour. La montagne que l'on descend à Cras fait partie de la chaîne du Jura, qui court de Bâle à Fontaneille, près Sault, dans le bas Dauphiné. J'ai dit au postillon que j'avais un éblouissement, et que je voulais marcher ; il est allé m'attendre, sans répliquer un mot, au bas de la descente. Ainsi rien n'a gâté mon bonheur.
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Remarquons — après M. Arbelet qui Ta noté avec beaucoup de justesse — que Stendhal aime et célèbre les deux aspects du Dauphiné, la plaine et la montagne. Il ne sacrifie pas Tune à l'autre et il donne à chacune la part qui lui revient. A l'époque oîi il écrivait, ce n'était point aussi banal qu'on pourrait le croire. La haute montagne notamment n'avait guère été goûtée et comprise par les écrivains.
Arrivé à Grenoble, le voyageur des Mémoires d'un 'touriste monte aussitôt à la Bastille. Mais il renonce à décrire " la vue admirable et changeant tous les cent pas " que 1 on a de la route qui y conduit. " Cette attention passionnée à tant de belles choses si différen-
tes entre elles tue absolument. " Et il ajoute une réflexion que l'on trouve bien souvent dans ses œuvres : " On a tant abusé de la description depuis quelques années, que, par le fatal souvenir de ce qu'il m'a fallu lire, j'éprouve du dégoût à commencer ce genre de travail. "
Sans doute pense-t-il ici à Chateaubriand dont les magnifiques et pompeux paysages avaient le don de le mettre hors de lui. A dix-sept ans, — c'est lui qui nous le raconte — il avait failli se battre en duel pour la fameuse cime indéterminée des forêts, qui comptait beaucoup d'admirateurs au 6" dragons.
Pourtant, malgré son horreur des descriptions, il ne résiste pas au plaisir de nous en feûre plusieurs du Grésivaudan, c'est-à-dire de la vallée de l'Isère, de Grenoble à Chambéry, ou plus exactement à Montmélian.
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" Rien en France, dit-il, du moins dans ce que j'ai vu jusqu'ici, ne peut être comparé à cette vallée de Grenoble à Montmélian. . . Ce qui est admirable, c'est qu'elle a deux aspects absolument différents, suivant qu'on se place sur les collines de la rive droite ou sur celles de la rive gauche. " Beyle dit ici une bêtise ou plutôt dit mal ce qu'il veut dire; ce qui est admirable, ce n'est pas que les deux vues soient différentes — c'est le cas de bien des vallées — c'est qu'elles soient également belles et pittoresques toutes les deux.
Sur la rive droite, il va d'abord contempler le paysage de Montfleury. Le 9 mai 1801, se trouvant à Bergame, il écrivait déjà à sa sœur : " Tu es allée quelquefois à Montfleury, ma chère Pauline; de là, tu as admiré le spectacle enchanteur que présente la vallée arrosée par la tortueuse Isère. " Dans les cJUCémoires d'un 'touriste, il célèbre l'ancien
couvent de dames nobles dont la position est " unique au monde ". Il s'agit du couvent où la terrible Mme de Tencin fut quelque temps religieuse; et je m'étonne que Stendhal, qui se plaisait si fort aux digressions, n'ait pas consacré au moins une page à cette étrange et curieuse figure. Puis il va à Montbonnot, dont le château couronne une petite colline qui avance en éperon au-dessus de 1 Isère. " C'est sans doute la plus belle position de la vallée... Mais comment décrire ces choseslà? Il faudrait dix pages, prendre le ton épique et emphatique que j'cii en horreur... Je ne puis que dire au voyageur : Quand vous passez par Lyon, faites vingt lieues de plus pour voir ces aspects sublimes. "
Heureusement pour nous, il est plus loquace sur la rive gauche. Et la vue que Ton a de Domène lui inspire l'une des descriptions les plus longues et les plus complètes
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qu'il ait jamais écrites. Sans prendre le ton épique ni emphatique, il brosse un tableau très complet qu'il est indispensable de citer en entier.
Le premier plan du paysage, vu de Domène, c'est l'Isère, qui semble d'ici plus encaissée ; puis les villages le long de la grande route de la rive droite : celle-ci est indiquée par des files de grands noyers ; puis des vignes, et, au-dessus des vignes, d'immenses précipices : ce sont des rochers gris, escarpés, écorchés, presque à pic, qui semblent près de s'écrouler. De temps en temps, ces rochers arides et déchirés sont couronnés par quelques bouquets de petits sapins qui s'aventurent au bord des précipices. Qyel contraste entre cette côte aride et celle où je suis comme enfoui dans la plus fraîche verdure !
On se croirait à cent lieues de la vue de la rive droite, tant les aspects sont différents, et cependant c'est le même pays, c'est la même rivière ; Domène est vis-à-vis de Montbonnot, et n'en est pas éloigné de deux lieues. Avec ce pays si riche devant soi, on a des échappées de vue charmante à droite et à gau-
che ; ces perfections sont bornées, à cinq ou six lieues, sur la gauche, par les montagnes derrière Voiron, et par le pic de Montmélian à droite...
La plaine partagée par l'Isère, et qui sépare les deux villages de Montbonnot et de Domène, est d'une fertilité admirable. Je ne puis comparer cette végétation qu'à celle de la Lombardie. Le Grésivaudan est couvert en ce moment de vastes pièces de chanvre, dont plusieurs tiges ont jusqu'à quatorze pieds de hauteur. La vue de la vallée de l'Isère est plus resserrée et peut-être moins magnifique que celle des plaines des environs de Bologne (Italie), mais elle est bien autrement pittoresque et variée.
On ne fait pas deux lieues de Grenoble vers Chambéry sans trouver à droite, du côté de Domène, de charmantes petites gorges (c'est un mot du pays qui veut dire vallon étroit). Ces gorges sont peuplées de frênes fort élancés , de châtaigniers et de magnifiques noyers de quatre-vingts pieds de haut ; le noyer est l'arbre de la vallée de l'Isère.
Je ne conçois pas en vérité qu'un tel pays soit resté inconnu. Louis XII, charmé " par la dMnité de ses plantemens, par les tours en serpentant quy
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fait la rivière de l'Isère, l'appela le plus beau jardin de France " lors de son voyage en 1507.
Je n'ai rien trouvé de pareil en Angleterre, ni en Allemagne ; en France, je ne connais de comparable que les environs de Marmande. Il est vrai qu'il me reste à voir la Limagne d'Auvergne. Je ne vois de plus beaux paysages qu'en Lombardie, vers les lacs, sur la ligne qui passerait par Domo d'Ossola, Varese, Como, Lecco et Salo. Mais, dans ce pays -là, on est vexé par la police de M. de Metternich ; tandis que l'on peut aller en cinquante -trois heures, et sans montrer son passeport, de Paris à Montbonnot.
Stendhal profite de son séjour supposé à Grenoble pour nous mener avec lui à Allevard, à Pontcharra où il salue les ruines du château Bayart, au Bourg-d'Oisans, à Pontde-Claix et à Sassenage qui mériterait dix pages, dit-il; " mais si l'on cédait à la tenta-
tion de parler du beau en ce pays, on ferait des volumes. "
Il goûte tout particulièrement les environs de Vizille et la route qui passe par Brié, audessus du vallon de Vaunavey. " Cette route plaquée contre la base du grand pic de Taillefer, et qui suit les gorges formées par les montagnes qui lui servent de contreforts, est une des plus agréables que j'sûe vues en ma vie. " La vallée d'Uriage le ravit également ; mais il renonce à décrire ces beautés successives et si rapprochées. " Quoi de plus joli que la gorge de Sonnant? Mais précisément parce que j'ai beaucoup admiré, mes yeux et mon âme sont rendus de fatigue, et je n'ai plus la force d'écrire et de penser. Il ne me vient que des superlatifs sans grâce qui ne peignent rien à qui n'a pas vu, et qui révoltent le lecteur homme de goût. "
C'est ici que se place la prétendue course
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à Laffrey qui fera l'objet de l'étude suivante.
Après quoi, Stendhal quitte Grenoble et le Dauphiné, en allant visiter la Grande-Chartreuse où il se rend par la route du Sappey. " Je suis sorti de cette belle vallée de l'Isère par le petit chemin de Corenc; il s'élève au milieu des vignes, le long de la montagne qui domine la vallée du côté du nord. Je ne pouvais me détacher de ce beau pays que je voyais pour la dernière fois : souvent je me suis arrêté. Après que Ton a perdu de vue l'Isère et le fond de la vallée, on se trouve comme vis-à-vis du fameux Taillefer et de toute la haute chaîne des Alpes. On aperçoit une foule de nouveaux pics ; ils semblent croître à mesure que l'on s'élève. "
II regarde longtemps, " avec sa petite jumelle d'opéra ", les cimes qui tant de fois lui firent battre le cœur. Puis, il répète en-
core : " Après m'être arrêté longtemps, j'ai dit adieu à cette belle vallée de l'Isère. "
Il semble qu'il avait, quand il écrivait ces lignes, en 1837, comme un pressentiment de ne plus revoir le cher pays de son enfance. A moins d'un peu probable retour l'année suivante, c'éteùt bien un adieu qu'il leur avait adressé.
STENDHAL A LAFFREY
Au mois de juillet 1 838, Chateaubriand se rendit à Cannes et au golfe Juan. " J'ai quitté Marseille, écrit-il à Mme Récamier, pour venir voir le lieu où Bonaparte, en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées... Dans une heure, je vais partir pour aller à deux lieues d'ici, au golfe Juan ; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte oîi cet homme aborda avec sa petite flotte. " Trois pages des c^émoires d'outre-tombe sont consacrées à ce pèlerinage ; comme bien on pense,
on n'y trouve aucun souci de documentation, aucun essai de reconstitution historique ; mais cette visite inspire à Chateaubriand un beau paysage auquel il ne manque point d'associer son nom.
L'année suivante, au mois d'octobre, Victor Hugo fit à son tour le pèlerinage du golfe. " L'empereur, dit -il, débarqua près de la maison de la douane, haute bâtisse carrée et blanche qui ressemble à une tour recrépie. Il déboucha, à deux cents pas de là, sur la route de Cannes, par un petit chemin mal pavé et couvert d'arbres. Là, il s'assit sous un des oliviers centenaires qui ombragent la route... Pendant deux heures, j'ai marché sur le sable oïl cet homme a marché il y a vingt-quatre ans, je me suis mouillé les pieds dans ce flot où est tombée sa rêverie pleine d'anxiété. " Comme on le voit, Victor Hugo est déjà plus moderne. Il regarde là où René ne sait guère
que rêver. Mais tous deux ont la même préoccupation de mêler leur personnalité au grand événement et au paysage dans lequel il se déroula.
Telle n'est pas la méthode qu'emploie Stendhal. Son désir de précision est à l'opposé de la manière de Chateaubriand ; il agit comme un moderne reporter. Quelques mois avant eux, il fit le voyage de Laffrey pour examiner les lieux qui furent témoins du célèbre épisode des Cent-Jours. Mais, préalablement, il avait chargé son ami Crozet d'accomplir le pèlerinage, en lui indiquant sans doute les points qu'il désirait éclaircir. Voici, en effet, ce que Crozet écrit à Colomb, le 1 7 octobre 1 845 : " En ce qui concerne Napoléon à Laffrey, c'est moi qui lui ai dicté mot à mot sa narration ; puis il est parti pour Laffrey à quatre heures du soir (il a dû arriver à huit heures) et le lendemain, en me levant, lorsque
je me croyais privé de sa présence pour tout le jour, mon domestique me dit qu'il était dans son lit depuis quatre heures du matin. M. Badou vint lui offrir une narration que le colonel Rey lui avait remise, et malgré le double intérêt de témoin oculaire et de parent que lui présentciit le colonel, il dit qu'il en savait assez et refusa. " Quelques années après cette course nocturne à Laffrey, il écrivait, le 26 juin 1 840, de Civita-Vecchia, à M. Randon, colonel du 2^ régiment de chasseurs à cheval d'Afrique, pour lui dire qu'il ferait usage de certains renseignements que cet officier lui avait adressés après la publication des cJUCémoires d'un 'touriste, où, comme nous le verrons, il est fort question de lui. Et Stendhal ajoutait : " Dans le temps, je montai jusqu'au lac de Laffrey, j'interrogeai plusieurs habitants du village voisin, et j'écrivis leurs réponses dans le pré au milieu duquel je vou-
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draûs voir élever une grande pierre verticale de huit ou dix pieds. "
La route de Laffrey s'élève au-dessus de Vizille, par une pente fort raide, sur le flanc du mont Connexe, et atteint rapidement le seuil de la Matheysine. Ce plateau, situé à près de mille mètres d'altitude, fermé à l'horizon par l'énorme pyramide de l'Obiou, encaissé entre une double murciille de sommets boisés, balayé par les vents qui déferlent des couloirs de la Romanche et du Drac, est un des plus rudes du Dauphiné. Des replis du sol y forment quatre lacs, d'un beau bleu foncé, qui, sauf pendant quelques semaines d'été, sont peu accueillants. Les longues chevelures des arbres et des roseaux fouettent
l'onde que plissent et soulèvent les incessantes rafales. Comme autour de l'île où se batteiit jadis Roland,
Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.
Du bord septentrional du plateau, la vue est magnifique sur les massifs de la Chartreuse et de Belledonne. Le village de Laffrey, à côté du plus grand des lacs, n'offre aucun intérêt. Modeste villégiature estivale, rendez-vous de patinage l'hiver, son nom serait presque inconnu s'il n'avzdt été, il y a cent ans, témoin d'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire de Napoléon. C'est, en effet, après les dernières maisons du hameau, dans la direction de La Mure, qu'eut lieu la rencontre des troupes royales et de l'armée de l'île d'Elbe, rencontre dont un autre dénouement aurait pu si profondément modifier notre histoire.
Certes, il est toujours un peu enfantin de
CLAIX - La propriété de STENDHAL.
STENDHAL A LAFFREY
dire : " Si tel événement s'était ou ne s'était pas produit, les choses eussent tourné différemment. " On sait que, plus court, le nez de Cléopâtre changeait la face du monde. Il n'est guère de souverains, dont la mort anticipée supposée ne permette d'imaginer les plus étrcuiges conséquences. A Laffrey, cependcJit, une hypothèse vient tout naturellement à l'esprit. C'est là que des soldats s'étaient rendus pour arrêter Napoléon, les fusils chargés : comment ne point penser qu'un coup aurait pu, aurait dû partir? Je ne crois pas que l'histoire compte beaucoup de minutes, où le destin ait été plus tragiquement en suspens.
On se rappelle la situation. Napoléon, ayant quitté l'île d'Elbe le soir du dimanche 26 fé-
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vrier 1815, débarque le l " mars dans le golfe Juan, avec un millier d'hommes environ. Se défiant des départements royalistes de la Provence, il se décide à passer par les Alpes, malgré toutes les difficultés que présentait cette traversée hivernale. Les montagnards dauphinois, attachés au principe de la Révolution qu'ils considéraient un peu comme leur œuvre, étaient fort hostiles au nouveau régime; Napoléon savait, d'ailleurs, qu'il comptait parmi eux quelques chauds partisans. Le chirurgien Emery, qui l'avait accompagné en exil, était de Grenoble; et l'un de ses compatriotes, le gantier Dumoulin, secrètement venu à Porto- Ferrajo, avait indiqué à l'empereur les dévoûments qui n'attendaient que son retour pour se manifester.
De Cannes, Napoléon se dirige sur Grasse, où les habitants lui font un accueil empressé, apportant aux soldats du vin et des brassées
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de ces fleurs qui, au début du printemps provençal, tapissent champs et coteaux. La petite troupe s'engage ensuite dans les mauvciis chemins qui reliéiient alors le littoral aux Alpes. Jusqu'à Digne, l'étape est pénible par des sentiers couverts de neige. Napoléon passe à Sisteron le 5, et, le soir du même jour, entre dans Gap illuminée. Le préfet a vainement tenté d'organiser une résistance et s'est retiré à Embrun. Le voyage commence à tenir du miracle. C'est le début de la marche triomphale qu'a dépeinte Chateaubriand, avec la magnificence de ce langage qui semble fait pour raconter l'épopée de Napoléon : " Il s'avance sans obstacle parmi ces habitants qui, quelques mois auparavant, avaient voulu l'égorger. Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis fascinés
le cherchent et ne le voient pas; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pour se dérober aux regards des chasseurs éblouis. "
Le 6 mars, la colonne impériale bivouaque à Corps, et, le lendemain. Napoléon marche sur Grenoble. Mais ici, les difficultés commencent. La nouvelle du retour de l'empereur s'est répandue dans toute la France. La cour a été avertie par un message que le maréchal Masséna a envoyé de Marseille. L émotion ne fut d'abord pas très grande, car on comptait que les troupes royales auraient facilement raison de l'aventurier. Le 7 mars, — le jour même où Napoléon arrivait à Laffrey, — Louis XVIII déclarait aux ambassadeurs : " Messieurs, je vous prie de mander à vos cours que vous m'avez vu n'étant nullement inquiet. Je suis persuadé que ceci n'altérera pas plus la tranquillité de l'Europe que celle
de mon âme. " Par prudence pourtant, on charge le comte d'Artois d'organiser la résistance à Lyon; mcûs on ne doute pas que les garnisons de Gap et de Grenoble, qui ont dû être prévenues, auront déjà pris les mesures nécessaires. Le préfet de l'Isère, — qui n'est autre que le célèbre mathématicien Fourier, — et le général Marchand, commandant les troupes de Grenoble, ont appris, en effet, l'approche de Napoléon. Bien qu'un peu gênés par les bienfaits dont celui-ci les a jadis tous deux comblés, ils se décident à faire leur devoir de fonctionnaires royaux. Marchand envoie les troupes dont il se croit le plus sûr, sous le commandement d'un chef de bataillon. Elles gagnent La Mure, pour faire sauter le pont de Ponthaut et barrer la route à l'armée impériale. Mais, devant les objections des habitéuits, le manque d'enthousiasme des soldats et 1 annonce que l'avant-garde ennemie ap-
proche, elles se replient sur Laffrey, à l'endroit oîi le défilé est le plus facile a. défendre.
Quand Napoléon entre à La Mure, l'enthousiasme déborde. Un piquet de soldats doit maintenir à distance les paysans. L'empereur s'entretient avec le maire et les notables qu'il n'a nulle peine à conquérir entièrement. Il s'enquiert des besoins de la commune et du canton, de leurs désirs personnels. Déjà il parle, il agit en souverain. Pourtant, une inquiétude se trahit sur son visage. Le temps presse et il s'attarde. Quand il se décide à repartir, il fait mener son cheval à la main et monte en voiture. Sans doute veut-il se recueillir et se reposer : il sent qu'il va lui falloir toute son énergie. Après temt d'heures de captivité et de rage impuissante, il commence enfin à entrevoir la délivrance, jusqu'ici tout a réussi, mieux que ses plus optimistes pronostics ne lui permettaient de l'espérer ; mais les obs-
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lacles vraiment sérieux vont seulement se dresser. Si, ce soir, il était de nouveau prisonnier, ce serzùt l'écroulement fatal, irrémédiable, définitif... Avec quelle anxieuse avidité il regarde le paysage sévère et triste qui l'environne! Un soleil pâle luit dans le ciel froid. Les cimes, les petits lacs de Pierre-Châtel et de Pétichet ont un air hostile. . . Vivement, il se ressaisit. Ces montagnes, ce sont les Alpes d'où, jeune général en chef, il vola vers la victoire comme l'aigle vers la lumière; elles ne peuvent pas lui porter malheur aujourd'hui et ensevelir à jamais sa fortune. Les ovations des paysans qui le suivent depuis La Mure lui rendent confiance. Cette fois encore, il triomphera...
Sa rêverie est interrompue par le retour des lanciers d'avant-garde, qui viennent signaler que le bataillon de Grenoble est massé devant le village de Laffrey, appuyant sa droite à la montagne, sa gauche au ruisseau qui sort
du lac : il est impossible de passer sans livrer bataille. Napoléon quitte sa voiture, monte à cheval et se dirige vers l'adversaire. Arrivé à une portée de fusil environ il fait entrer sa petite troupe dans la prairie et met pied à terre. Il examine à la lorgnette les soldats qui ont mission de le ramener • mort ou vivant. Plusieurs témoins de la scène rapportent qu'il était agité et fort indécis. Minutes angoissantes, s'il en fut jamais !
Après avoir dépouillé d'abondants documents au ministère de la Guerre, Henry Houssaye a écrit un récit détaillé de la rencontre de Laffrey. Il a également utilisé la plupart des nombreuses brochures locales qui racontent la journée du mardi 7 mars 1815.
CLAIX - L'allée des tilleuls de STENDHAL, en hiver.
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J'ai tenu à en parcourir quelques-unes, entre autres celle de Berriat-Saint-Prix. L'auteur, qui fut ensuite doyen de la faculté de droit de Paris et membre de l'Institut, était alors jeune professeur à Grenoble ; il eut l'honneur d'obtenir, à l'hôtel des Trois-Dauphins, une longue audience de Napoléon qui l'éblouit — le mot n'est pas trop fort — par sa connaissance de la procédure civile. " L'appréciation de cette matière ingrate et obscure, dit l'éditeur de la brochure, au cours d'une entreprise aussi aventureuse et avec une si grande liberté d'esprit, l'avait pénétré d'admiration. Au bout de trente ans, il en parlait encore avec enthousiasme. " Berriat-Saint-Prix rédigea aussitôt une histoire du passage de Napoléon à Laffrey et à Grenoble; mais, mise de côté au moment de Waterloo, elle ne fut publiée qu'après sa mort, en 1861. L'exorde pompeux est tel qu'on l'attend d'un professeur de droit au
début du siècle dernier : " 11 est des journées que les historiens se sont attachés à raconter dans leurs moindres circonstances, à cause de leur influence sur les destinées des peuples. Telles sont les journées qui firent passer 1 empire romain des mains de Pompée en celles de César, des mains d'Antoine en celles d Auguste. Cet exemple nous a paru mériter d'être suivi pour le 7 mars 1 8 1 5 : si, par les événements dont elle fut remplie, cette journée ne peut être comparée à la bataille de Pharsale ou à celle d'Actium, elle n'en eut pas moins, pendant quelque temps, le même résultat pour l'empire français. "
Je m'étais jadis étonné qu'Henry Houssaye ne mentionnât point la relation, moins solennelle, mais combien vivante, que Stendhal a donnée de cette rencontre de Laffrey. J'ai appris depuis, par Francis Charmes qui lui fit la même observation, qu'il ne la con-
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naissait pas. II n'avait pas eu l'idée d'aller chercher, dans les v^émoires d'un 'touriste, des pages qui, en effet, sembleraient mieux à leur place dans la %)ie de Napoléon.
Par l'entremise d'un ami, Stendhal — ou plutôt Crozet — a convoqué des gens du pays sur le terrain même où, vingt ans plus tôt, ils avaient été témoins de la rencontre. Il n'a rien oublié pour délier leur langue et les mettre en opposition, quand il a besoin d'éclîûrcir quelque détail. " J'avais fait apporter trois ou quatre bouteilles de vin, et nous nous sommes assis plusieurs fois; j'avais soin d'être altéré quand je voyais quelque point douteux. " Lorsqu'il arrive à l'endroit oîi se décida, suivant sa propre expression, le sort de l'entreprise la plus romanesque et la plus belle des temps modernes, il est vivement troublé. " J'avouerai mon enfantillage, mon cœur battait avec violence, j'étais fort ému ; mais les trois
paysans n'ont pu deviner mon émotion. " Ces derniers marquent avec des rameaux de saule fichés en terre, la position des troupes venues de Grenoble. Et, comme il indique de même la place où Napoléon se tenait, l'un des paysans lui reproche de représenter aussi mesquinement l'empereur. " Ses yeux brillaient ; et il est allé couper sur un vieux saule une grande branche de plus de douze pieds de hauteur qu'il a plantée au lieu précis où Napoléon s'arrêta. Un jour, il y aura dans cet endroit une statue pédestre de quinze ou vingt pieds de proportion, précisément avec l'habillement que Napoléon portziit ce jour-là. "
Je ne sais si le monument souhaité par Stendhal se dressera jamais dans la prairie de Laffrey ; pour le moment, il n'y a qu un petit tertre gazonné sur lequel sont entassés quelques rochers. Et, en 1843, peu de temps après que les cendres de Napoléon eurent été
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rapportées de Sainte- Hélène, sur une plaque de marbre noir encastrée dans le mur du cimetière, à deux cents mètres environ de la place oïl elles furent prononcées, on a gravé les paroles fameuses :
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