EN DAUPHINÉ
Stendhal a passé en Dauphiné tout près d'une vingtaine d'années, c'est-à-dire un tiers de son existence. Après y avoir vécu toute sa jeunesse (exactement 1 6 ans et 9 mois, du 23 janvier 1 783 au 30 octobre 1 799), il y revint une douzaine de fois. D'après les indications que nous avons, tantôt précises, plus souvent fort vagues, ces séjours additionnés peuvent avoir une durée de trente mois envi-
ron. Tous les deux ou trois ans, raconte Colomb, Stendhal éprouvait le besoin de revenir à Grenoble; et il s'en étonne, car, dit-il, " il parlait souvent avec dédain et dérision de sa ville natale ". Nous avons vu ce qu'on devait retenir de ces propos. Il ne faut pas davantage prendre à la lettre l'affirmation de Colomb ; les séjours de Stendhal à Grenoble furent au contraire fort ir réguliers. Si, à certaines périodes, il y vient presque tous les ans (1802, 1803, 1805, 1086 — 1814, 1816, 1817, 1818, 1819), il reste parfois huit ou dix ans sans revoir le Dauphiné.
Il m'a semblé intéressant, pour mes compatriotes stendhaliens, chaque jour plus nombreux et plus avides de documents sur leur grand homme, de préciser un peu ces différents séjours. Ce n'est pas toujours très commode, étant donné les lacunes, les omissions, les inexactitudes voulues ou involontaires qu'of-
STENDHAL, par Louis Ducis (1835)
Ce portrait, publié pour la première fois en France dans la plaquette de M. Gabriel Faure, Stendhal touriste (Céas, imprimeur, Valence, 1919) fut donné par Stendhal à la famille Bucci, de Civita-Vecchia, qui le posssède encore.
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frent les textes que nous possédons et notamment la correspondance actuellement publiée. Heureusement le très précieux Itinéraire de M. Henri Martineau est là, qui m'a fort facilité ce petit travsul.
Beyle quitte Grenoble le 30 octobre I 799, pour aller passer à Paris le concours d'admission à l'Ecole polytechnique ; on séiit qu'il renonça vite à son projet et partit pour l'Italie à la suite de Pierre Daru.
A la fin de 1 80 1 , il obtient un congé et revient pour la première fois à Grenoble, au début de janvier 1802. Il en part le 3 avril pour Paris. Comme renseignements sur ce séjour, nous n'avons que ces quelques lignes du Journal : " Je suis arrivé à Grenoble le ... nivôse an X. Je m'y suis assez amusé jusqu'au
1 3 ventôse. J'ai dansé dans plusieurs sociétés et à la Redoute. " Puis, à la date du l 3 germinal : " Je pars, à 7 heures du matin, à cheval, par les Echelles. "
L'année suivante, second voyage à Grenoble et séjour de 9 mois, le plus long qu'ait fait Beyle en Dauphiné. Deux lettres à Edouard Monnier nous en donnent les dates exactes : du 26 juin 1 803 au 20 mars 1 804. Le quatrième cahier du Journal est consacré à ce séjour ; mais on y chercherait vadnement quelques détails intéressants.
Beyle, de retour à Paris, s'y passionne pour le théâtre en général et pour Mélanie
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en particulier. Le 18 floréal, ou 8 mai 1805, ils partent ensemble et font route jusqu'à Lyon. Tandis qu'elle continue sur Marseille où l'appelle un engagement, Beyle prend la diligence pour Grenoble.
Dans le Journal^ Beyle, qui a consacré près de trois cents pages aux quinze mois de Paris, est à peu près muet sur le temps qu'il passe à Grenoble, un peu plus de deux mois. Peutêtre le nouveau Journal que prépare M. Henry Débraye remplira-t-il ces regrettables lacunes. C'est ici en tout cas que se placent les pages inédites publiées dans l'article précédent, pages qui nous indiquent la date du départ de Stendhal pour Marseille : 22 juillet 1805.
Mélanie quitte le midi avant lui, puisque, de Paris, le 2 1 mai 1 806, elle lui adresse une
lettre à Marseille. Il ne revient à Grenoble que le 31 mai. Le I" juin, il écrit à Martial Daru : " Me voici à Grenoble, mais ce n'est pas par inconstance ; je n'ai quitté instantanément Marseille que sur des lettres terribles de mon grand'père. Le commerce humilie mon père ; il ne fera rien pour un fils qui remue des barriques d'eau -de -vie, tout au monde pour un fils dont il verrait le nom dans les journaux. "
Après ce séjour qui finit au commencement de juillet I 806, s'étend une des plus longues périodes où Beyle resta loin du pays natal. Ses voyages en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Russie, ne lui laissent guère le temps de songer au Dauphiné. Peut-être, de Paris, cil il s'arrête entre ces longs voyages, ou plu-
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tôt de Lyon où il séjourne deux mois, en juillet-août 1810, a-t-il pu venir rapidement passer quelques jours en famille ; mais ce n'est qu'une hypothèse. Et jusqu'à plus ample informé, nous devons admettre qu'il resta sept ans et demi sans revoir sa province. Quand il y arrive, le 5 janvier 1814, c'est comme adjoint au comte de Saint- Vallier, chargé d'organiser la résistance militaire en Dauphiné. Il signe ses proclamations, ou plutôt contresigne les proclamations de son chef, en ajoutant la particule à son nom : de Beyle. Depuis plusieurs années, il avait pris l'habitude de s anoblir ainsi; c'est l'époque où il voulait faire acheter par son père le titre de baron. On devine combien l'esprit si volontiers " chineur " de ses compatriotes dut se donner libre carrière. Aussi ne fut-il guère enchanté de ses deux mois. On en juge par les quelques pages qu'il écrivit alors et qu'il intitula : Journal de
mon triste séjour à Grenoble. " Comment décrire, y dit-il, sans renouveler mon apathie et mon ennui les cinquante-deux jours que j'ai passés dans ce quartier général de la petitesse ? " L'expression dut lui plaire, car on la retrouve dans une lettre qu'il envoie à sa sœur, de Chambéry, le 1 4 mars 1814: "Je me sens tout autre depuis que je suis sorti du quartier général de la petitesse. "
En juillet de cette même année, allant de Paris en Italie, il s'arrête au passage, dans sa famille ; mais nous n'avons aucun détail sur ce très rapide séjour.
En 1816, Beyle vient, de Milan, passer quelques semaines de printemps à Grenoble. Dans une lettre au duc de Feltre, où il réclame la demi-solde de son grade et établit
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son emploi du temps, il précise : " Le 3 1 mars 1816, je rentrai en France pour vendre une maison ; je repartis en juin. "
L'an d'après, Beyle séjourne à deux reprises en Dauphiné. Au printemps d'abord, à l'occasion de la mort de son beau-frère Périer; puis à l'automne, au retour d'un court voyage à Paris et à Londres. Cette dernière fois, il s'arrête d'abord à Thuélin, dans le domaine de sa sœur, près de la Tour-du-Pin. Une lettre de la Correspondance est bien datée de Milan, le 1 5 octobre 1817; mais l'erreur est évidente, puisque d'autres lettres, datées des l 6, 29 et 30 octobre, partent de Thuélin ou de Grenoble. Dans l'une d'elles, il invite le baron de Mareste à venir le voir en Dauphiné. " Venez en cinq jours à Cularo. "
Il n'y a donc aucun doute ; d'autant plus que, dans la même lettre, il ajoute : " Le procès de ml; sister me tient ici with the good D^, jusqu'au 3 novembre. Je pars avec elle, vais à Milan, et, au mois de mars, hélas ! je vais passer un mois à Grenoble pour faire juger en appel. " Mars 1818 le ramène, en effet, à Grenoble. Le 9 avril, il déclare au baron de Mareste : " Le procès et la maladie de ma sœur me tiendront ici un long et ennuyeux mois. " Au même, le 1 4 avril, il écrit : " L'on juge le procès de ma sœur le 24 avril ; j'espère repartir le 30 au plus tard. " Il est fort pressé, en effet, de rejoindre Mathilde Viscontini à MilcUi.
L'année suivante, il vient en Dauphiné, après la mort de son père qu'il apprend tan-
STENDHAL, par Rodin, d'après David d'Angers.
Médaillon destiné au monument élevé à Stendhal
dans le Jardin du Luxembourg, à Paris.
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dis qu'il est à Bologne. On sait que Beyle n'avait pas pour celui-ci une très vive tendresse. La nouvelle ne semble pas l'affecter beaucoup et ne lui donne en tout cas aucune hâte de rentrer plus tôt en France. De Bologne, oîi il Ta reçue, il déclare tranquillement à Mareste, le 24 juillet 1 8 1 9 : " Je serai dans l'ennuyeux Cularo du 20 août au 30 septembre. " Il y est pourtant un peu plus tôt, dès le 10 août, mais y reste également moins longtemps. Au bout de trois semeiines, il écrit à Mareste : " Au revoir, le 1 8 ou le 1 9 septembre. " Il partit, en effet, le 14 et fut à Paris au jour fixé.
Désormais les séjours de Stendhal en Dauphiné vont s'espacer. Sur la foi de Colomb, ses biographes disent qu'il vint à Grenoble en
1 824 et qu'à cette occasion, il alla voir la propriété de Claix qui, après la mort de son père, avait été vendue au général Durand, pour une centaine de mille francs. C'est cette année -là que Beyle, rôdant autour du domaine, aurait acheté des raisins à des vendangeurs. Il serciit donc venu en octobre, car les vendanges ne se font pas avant en Dauphiné. C'est, d'ailleurs, le mois qu'indique Colomb. Or, le 1 5 octobre de cette année 1 824, il écrit, de Paris, au baron de Mareste : " Je vous trace ces lignes, mourant de faim et sortant du lit, oîi on vient de m'apporter votre épître ; je vous ferai une longue lettre un autre jour. " Et, le 3 novembre, toujours à Paris, il remercie le directeur du Qlobe d'un article paru la veille, qui reproduisait, avec des commentaires fort bienveillants, une lettre que Byron lui avait écrite.
Cette visite de 1 824 n'aurait-elle pas eu
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lieu en 1828 seulement ? Stendhal donne trois fois cette date, et d'une façon formelle, dans la 'Vie de Henri ^rulard. " Le son seul des cloches de la cathédrale, même en 1828, quand je suis allé revoir Grenoble, m'a donné une tristesse morne. . . " Stendhal écrit cela en 1835. La formule même qu'il emploie semble bien indiquer qu'il s'agit d'un voyage qui a suivi un long éloignement. Si, après le séjour de 1819, il était venu en 1824 d'abord, puis en 1 828, il n'aurait pas écrit " quand je suis allé revoir Grenoble. " Entre 1819 et 1835, il n'y a eu qu'un voyage qui a Isûssé des traces profondes dans son esprit. Plus loin, dans la Vie de Henri ^rulard, à propos du cimetière de Grenoble, il parle encore de 1 828. Enfin, presque à la fin du volume, justement à propos de la maison de Claix, il dit qu'il l'a " revue en 1 828, vendue à un général. " Ici encore, il ne parlerait pas ainsi s'il l'avait déjà
vue en 1824. Aucune lettre de la Correspondance, du moins de celles jusqu'ici publiées, ne contredit ces affirmations de Stendhal. En août et en novembre 1 828, nous savons qu'il est à Paris. Mais, entre ces deux mois, rien ne s'oppose à ce qu'il soit allé à Grenoble et à Claix, justement à l'époque des vendanges. Jusqu'à preuve du contraire, je crois donc à un séjour de Stendhal, en Dauphiné, au mois d'octobre 1828.
Dix ans s'écoulent encore sans que Beyle puisse revoir le pays natal. En 1 833, quand il part en congé, de Civita-Vecchia, il a trop de hâte d'arriver à Paris pour s'arrêter en route. Et, au retour, rejoignant son poste, on se rappelle qu'il descendit le Rhône, de Lyon à Avignon, sur le même bateau que
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George Sand et Alfred de Musset, qui ne goûtèrent qu'à demi ses railleries et ses excentricités.
Ce n'est que pendant son deuxième congé, qui dura trois ans, — de mai 1836 à juin 1839, — que Stendhal se rendit en Dauphiné. Y vint-il une ou deux fois? C'est ce que nous ne pouvons guère préciser. Ces trois années sont certainement la période où son itinéraire nous est le moins connu. Pour les cM^émoires d'un 'touriste qu'il prépare, il fait de nombreux voyages en France, de plus nombreux encore sur le papier seulement. Il demande à ses amis, notamment au baron de Mareste et à Crozet, des détails sur des villes qu'il ne peut visiter. Nous avons dans l'étude précédente, saisi sur le vif son procédé. Mais, justement aussi, la citation de Crozet nous prouve qu'il était à Grenoble en 1837, très probablement pendant les longs jours d'été,
puisque il part pour Lafîrey à quatre heures du soir. Précisément, dans une lettre datée de Paris, le 1 1 juillet 1837, il dit : " J'ai été absent pendant six semaines. "
Je doute qu'il soit revenu l'année suivante en Dauphiné. Un seul texte pourrait le laisser supposer. Le 24 mars 1 838, il écrit, de Bordeaux, à M. di Fiore : " Je m'amuse à faire, c'est-à-dire à écrire le voyage du midi. Si vos lettres continuent à me tranquilliser, je verrai Toulouse, Montpellier, Avignon et Grenoble. "
Même s'il ne put le réaliser, ce dernier projet nous montre combien Stendhal pensait souvent à cette ville qui évoquait à ses yeux vieillis tous les chers souvenirs de sa jeunesse, et combien cette " haine " tant de fois proclamée était au fond factice et ne visait, en tout cas, que les habitants de la cité. Evidemment, dans une de ses notices nécrolo-
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giques, il a écrit : " Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu'à sa mort. " A cette boutade, toute la vie même de Stendhal donne un incessant démenti.
C'est, me semble-t-il, ce qui ressort de cette courte étude.