‹ Au pays de StendhalChapitre 3 sur 5 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Avant que Napoléon lançât cet audacieux appel, il s'établit, entre ses officiers et les troupes royales, de nombreux pourparlers sur lesquels les historiens avaient passé trop rapidement. Dans une récente étude, M. Arthur Chuquet a approfondi la question et particulièrement insisté sur le rôle joué à ce moment par Edouard Rey, cousin germain de Stendhal,

celui qui, comme nous l'avons vu, fit proposer une relation de Tévénement à Beyle qui la refusa. Il y eut, de part et d'autre, de longues hésitations sur la conduite à tenir. Au dire des paysans de Stendhal, les choses restèrent en l'état pendemt un temps qu'ils évaluent à trois quarts d'heure environ. Ils assistèrent à toutes les péripéties et y prirent part. Les gens de La Mure qui avaient suivi Napoléon, auxquels s'étaient joints ceux des hameaux traversés, se répandirent entre les deux armées et essayèrent d'entraîner la défection des soldats de Grenoble. Ils leur distribuèrent une proclamation de l'empereur : " Soldats, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. La victoire marchera au pas de charge. L'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. "

L'arrivée soudaine, à Laffrey, du capitaine

STENDHAL A LAFFREY

Randon précipita les événements. Cet officier de vingt ans, neveu et aide de camp du général Marchand, qui devait plus tard être comblé d'honneurs par Napoléon III, pressa le chef de bataillon de faire son devoir ; meus celui-ci, voyant l'émotion de ses hommes, hésitait. C'est alors que Napoléon pensa que le moment était venu de risquer le tout pour le tout. Il s'approcha à une portée de pistolet, et, entr'ouvrant sa redingote, prononça les paroles gravées sur le mur de Laffrey.

Suivant Houssaye, des cris de : " Vive l'empereur ! " poussés aussitôt par les soldats, mirent fin au drame. Napoléon donna l'accolade au chef de bataillon et dit : " Soldats, en embrassant votre chef, je vous embrasse tous! "

Ce récit supprime l'épisode le plus pathétique rapporté par Stendhal, d'après les paysans qui en furent témoins ; et la précision

des détails semble en établir Tauthenûcité , malgré les dénégations ultérieures de Randon. M. Arthur Chuquet estime que l'anecdote est fausse, parce que ce jeune officier ne pouvsût pas logiquement commander le feu ; mais on sait combien s'accordent peu souvent la logique et l'histoire. D'après Stendhal, quand Napoléon eut offert sa poitrine aux fusils, " l'aide de camp fit les commandements de en joue et de feu. Un des soldats se trouvait à demi-portée de Napoléon et l'a- V£Ût mis en joue. En entendant le commandement de feu, il retourna la tête et dit :

— Est-ce mon chef de bataillon qui me commande de faire feu?

— Feu ! répéta Taide de camp.

Le soldat répliqua :

— Je tirerai si mon chef de bataillon me dit de faire feu. "

Et comme celui-ci resta muet, le soldat

CLAIX — La chambre de STENDHAL.

CLAIX — La fontaine et l'allée de tilleuls, en été.

releva son fusil. Le coup, qui devait sauver les Bourbons et aurait épargné Waterloo à la France, ne partit pas. Stendhal a bien raison de dire que ce fut le moment décisif. " Les soldats du batciillon de Grenoble, qui suivaient d'un œil avide tous les mouvements de l'empereur, enchantés d'être délivrés de la discipline, se mirent à crier : " Vive Tempereur ! " Les paysans répétèrent ce cri, et tout fut fini. Les larmes étaient dans tous les yeux. En un instant l'enthousiasme n'eut plus de bornes. Les soldats embrassaient les paysans et s'embrassaient entre eux. "

Prestige incomparable de Napoléon! 11 n'avait qu'à paraître pour fasciner, qu'à parler pour ensorceler les plus hésitants. Ses rêves presque insensés se réalisaient comme par le caprice d'un magicien. Ce retour de l'île d'Elbe qui, pour tout autre, eût été la plus folle, la plus lamentable équipée, devenait un

voyage triomphal. Quand il s'entendit acclamer par les soldats chargés de l'arrêter, il dut avoir la claire vision que, cette fois encore, il avait forcé le destin et que, des hauteurs de la Matheysine, l'aigle impériale allait vraiment voler, de clocher en clocher, jusqu'aux tours de Notre-Dame.

Et Stendhal achève son récit en suivant l'empereur jusqu'à Grenoble. " La porte de Bonne était fermée; on donna à cette porte des coups de hache par dehors et aussi par dedans. Enfin elle s'ouvrit. Napoléon entra dans la ville, accablé de fatigue, et vint coucher dans la chambre où j'écris ceci. " Au début des pages consacrées à Grenoble, il nous avait déjà dit : " Je loge rue Montorge,

STENDHAL A LAFFREY

chez Blanc, hôtel des Trois -Dauphins, dans la chambre n° 2, qu'occupa Napoléon à son retour de l'île d'Elbe. " Comment le raillerais-je de sa puérilité? L'une des plus fortes impressions de ma jeunesse est liée à ce même souvenir historique. Je me rappelle encore l'étrange émotion que j'éprouvai, lorsque, arrivant à Grenoble pour y passer mon baccalauréat, je descendis à cet hôtel et lus, sur le mur de la salle à manger, l'inscription qui commémorciit le séjour de l'empereur, quatrevingts ans plus tôt.

STENDHAL TOURISTE

STENDHAL TOURISTE

(à propos d'un fragment inédit du Journal de 1805)

« Il faut que vous soyez bien bête,

monsieur, de dépenser votre argent à courir la poste d'ici à Avignon! Fourrez-moi votre voiture sur le bateau qui passe ici demain matin à dix heures, et à trois vous êtes en Avignon. " Tel est le conseil qu'à Valence, un voyageur de table d'hôte, s'il faut en croire les Mémoires d'un "Uouriste, donnait à Stendhal, en juin 1837. Je ne sais pourquoi celui-

ci s abstint de lui répondre qu'il n'avait pas attendu cet avis pour descendre le Rhône. Quelques années plus tôt, en décembre 1833, Alfred de Musset et George Sand l'avaient, en effet, rencontré sur le bateau qui fciisait alors le service entre Lyon et Avignon. Eux partaient pour leur fameux voyage d'Italie; lui rejoignait son poste de consul à Civita- Vecchia. Nous connaissons surtout ce curieux épisode littéraire par le récit qu'en donna George Sand. On se souvient des étranges propos, au sujet de l'Italie et des Italiens, tenus par Stendhal, qui voulut sans doute se payer un peu la tête de la jeune romancière. A l'arrêt du pont Saint-Esprit, que le pilote n osa pas franchir avant le lever du jour, Beyle se grisa et, en longue houppelande et bottes fourrées, exécuta une danse grotesque dont Alfred de Musset nous a laissé un croquis dans son album de dessins.

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STENDHAL TOURISTE

Peut-être Beyle avait-il oublié le voyage accompli une trentaine d'années plus tôt, en juillet 1805. II n'avéïit alors que vingt-deux ans et était fort amoureux. 11 allait à Marseille rejoindre Mélanie Guilbert qui venait d'y signer un engagement pour la saison théâtrale.

Nous n'avions jusqu'ici, sur l'itinéraire qu'il suivit de Grenoble à Marseille, que les renseignements qu'il donne à sa sœur dans une lettre écrite à Bourg-Saint-Andéol, le mardi 23 juillet, à 7 heures 1 /2 du soir. " Je t'écris, ma chère Pauline, d'une chambre donnant sur le Rhône et ayant une vue de plus de quinze lieues. . . Je suis arrivé ce matin à Valence. . . petite ville à pavé pointu, vis à vis de vilaines falaises ; à six heures, on m'a déclaré que je ne pouvais partir que demain par la diligence Dervieux, s'il y avait place, ou le soir par le coche. Je n'ai point désespéré du salut de la République; je me suis fait mener moi et ma

malle sur le port, et, une heure après, a passé un grand mauvais bateau qu'on doit vendre à ou en Avignon pour faire le feu et je m'y suis embarqué... Nous avons ramé jusqu'à Bourg-Saint-Andéol, nous mourrions de faim et de chaud, nous avons bu en riant, et ri en buvant, observé le vent jusqu'à sept heures, vu la ville, et nous allons nous coucher... "

Dans le Journal publié par Stryienski, j'avais depuis longtemps remarqué et regretté l'importante lacune qui sépare le 22^ du 23^ csJiier. Le premier s'achève à Grenoble, en juin 1805; le second commence à Marseille, le 1 5 avril 1 806. L'éditeur ne s'étonne point d'une interruption qu'il ne signale même pas. Aucune raison pourtant n'expliquait ce silence de Beyle que l'on pouvait supposer au contrédre très empressé à noter les phases de sa première grande passion.

Le hasard d'une causerie, à Grenoble, avec

STENDHAL TOURISTE

M. Henry Débraye, qui, après avoir publié la 'Vie de Henri Brulard dans la nouvelle édition que dirige M. Edouard Champion, prépare le texte définitif et complet du Journal, m'a mis entre les mains les cahiers intermédiaires. L'amabilité de ces deux parfaits lettrés me permet de donner la primeur de l'intéressant fragment où Stendhal raconte son voyage de Valence à Marseille.

Ces pages, que précèdent quelques lignes d'anglais, ouvrent un cahier d'une écriture régulière et parfaitement lisible. Sur la couverture, s'étalent quelques-unes de ces maximes variées, plus ou moins saugrenues, qu'aimait fort Stendhal. Au verso, on lit : " Je n'ai pas besoin d'avertir que ce Ccihier, par les puérilités qu'il contient, n'est absolument fait que pour moi. " Trois ou quatre ans plus tard, — le 30 janvier 1809, — l'auteur, ayant parcouru son manuscrit, ajoute en surcharge :

" On sent encore dans le commencement de ce cahier le pédant de la rue d'Angivilliers. " Evidemment ; mais nulle part aussi on ne trouve davantage le véritable Stendhal. On y saisit sur le vif la sensibilité de l'auteur.

Entre tous, le morceau aujourd'hui publié pour la première fois me semble offrir un intérêt exceptionnel. On y assiste en quelque sorte aux débuts du futur écrivain des Mémoires d'un 'touriste, qui s'y révèle avec la plupart de ses qualités et de ses défauts. Peut-être même doit-on regretter qu'il n'ait pas composé avec autant de spontanéité les Mémoires, dont le grand tort est d'avoir été écrits pour les autres beaucoup plus que pour lui. Dans la lettre de Crozet à Colomb, que je cite plus haut, à propos de Laffrey, Crozet reproche à son correspondant d'avoir donné à l'éditeur trop de manuscrits. A son avis, il aurait fallu supprimer des œuvres de Stendhal les Mémoires

STENDHAL TOURISTE

d'un 'touriste " qui ont été faits à la hâte, non de visu, bien que l'auteur ait fait en ce temps-là quelques voyages, méiis sur des rapports vagues et le plus souvent pour soutenir des thèses faites d'avance ".

J'ai dit combien, dès sa jeunesse, Stendhal aima la nature. Mais, somme toute, dans ses premières œuvres, les traces de cet amour sont assez rares. Nous voudrions trouver plus souvent des notes prises dans le frais émoi de sa sensibilité. Le Journal jusqu'ici publié, et notamment les cahiers de 1801 à 1805, sont presque muets à cet égard. Même en Italie, à Milan, à Bergame, à Brescia, à travers cette Lombardie qui devait tant l'enchanter par la suite, ses yeux semblent fermés à la beauté du monde. Le fragment qu'on va lire nous montre, au contraire, un Beyle vraiment sensible à la nature.

A son arrivée à Valence, il est frappé par

cette impression de soleil levant sur le rocher de Crussol que j'ai eue tant de fois, au matin, en descendant du rapide qui m'amenadt de Paris. Il note avec beaucoup de précision, la chaleur de midi " sans ombre aucune ", les rochers " pelés, brûlés par le soleil, surmontés de vieilles fortifications ", les méiisons d Avignon " blanches, pleines de poussières, éblouissantes comme en Italie ", le " beau pont tombant en ruines, d'une couleur d'olive

pochetée ".

Mais, Stendhal, même à vingt ans, est peu romantique. Nous sommes loin des sentiments passionnés et violents que la nature exerce sur son contemporain Chateaubriand, exercera bientôt sur un Lamartine ou un Victor Hugo. Il ne s'attarde pas, comme eux, à contempler et à décrire. Pourtant, ce récit de voyage, — et ceci est fort intéressant à noter — nous révèle un Stendhal plus soucieux du

STENDHAL TOURISTE

détail pittoresque qu'il ne le sera par la suite. Edouard Rod, supposant un voyage en France qu'on ferait avec les seuls cM^émoires d'un 'touriste, estimait qu'on en reviendrait, " fort instruit, riche de beaucoup d'impressions nouvelles, mais avec des notions singulièrement incomplètes de ce qu'on aurait vu, avec des jugements faux sur beaucoup de choses, bien renseigné sur les mœurs, assez bien sur les musées, passablement sur l'histoire, très mal sur la nature. " Ces derniers mots, exacts pour le touriste de 1837, le sont moins pour celui de 1805. Si je lis, après Rod, les différents passages des <^émoires relatifs à la vallée du Rhône, je suis, en effet, assez bien documenté sur Mandrin, la prospérité de la France pendant le règne de Louis- Philippe, la construction du pont Saint-Esprit, l'assassinat du maréchal Brune, les monuments d'Avignon et la foire de Beaucaire ; mais j'ignore presque tout des

magnifiques paysages qui se déroulent de Valence à Marseille. Il en est autrement si je me reporte aux courtes pages du Journal que nous reproduisons.

C'est que Beyle, à mesure qu'il vieillit, goûte de plus en plus la nature, suivant la juste expression de M. Martineau, " en fonction de l'homme ", de lui ou des autres, surtout de lui-même. Il ne s'intéresse qu'aux détails qu'il nomme touchants. Déjà il le déclare dans le fragment publié : " J'ai bien examiné tout cela ; mais comme ces détails physiques, qui ne sont pas touchants, ne m'intéressent pas, je les ai oubliés, "

Avec quel soin, au contraire, il note la bêtise de son compatriote Boissieu, l énergie du maire d'Avignon, la force d'un portefaix, la beauté du vieux batelier et de son fils " ressemblant à Raphaël peint par lui-même à quinze ans ". Il insiste sur des détails de phy-

IMITIMIUI ■!

STENDHAL, par Dedreux

(Musée de Grenoble)

STENDHAL TOURISTE

sionomie et de costume, avec une minutie exagérée qui rappelle les longues descriptions dont Flaubert couvrait ses carnets de route. N'oublions pas que, dans une lettre à sa sœur, Beyle, qui n'avait pas encore vingt ans, fciisait cette déclaration, si étrange sous la plume d'un adolescent : " Ce que j'aime à voir dans une ville, ce sont ses habitants. "

Comme à Flaubert, la nature ne lui suffit pas. Précisément, au sujet de cette même descente du Rhône, j'ai cité, dans une étude de mes Pèlerinages passionnés, les étranges propos de Flaubert qui, sur le bateau, au lieu d'admirer le mouvant panorama, lit Horace et note : " Ne faut-il pas avoir l'âme vide pour chercher à regarder la nature avec plaisir? " Pour intéresser l'auteur de Salammbô, les paysages doivent se parer d'un reflet d histoire ; s'il admire le Rhône, c'est d'être " le fleuve d'Annibal et de Marius ", c'est d'avoir

" quelque chose d'antique et de barbare ". Voilà bien l'opinion de Stendhal qui, dans les ^JUCémoires d'un 'touriste, sur la route de Genève à Lyon, insensible aux aspects souvent grandioses de la haute vallée du Rhône, écrit : " L'intérêt du paysage ne suffit pas; à la longue, il faut un intérêt moral ou historique. "

Mais, contrairement à Flaubert, chez qui luttaient et triomphaient alternativement le réaliste et le romantique, Stendhal reste toujours maître de lui. Au moment où il va s'exalter, il s'arrête. Il n'éprouve pas, comme le bon géant de Croisset, la volupté de crier sa joie, de clamer son admiration. Depuis Chateaubriand, la plupart des écrivains s'en vont par le monde à la recherche de thèmes lyriques et d'images nouvelles. Ils s'enivrent pour décrire leur ivresse. Stendhal, au contraire, se tait quand il est heureux et quand la sensation

STENDHAL TOURISTE

devient trop intense. Comme le déclare judicieusement M. Arbelet, dans la préface du Journal d'Italie, Beyle ne parle jamais autant qu'au moment où nous préférerions qu il se tût, et il reste silencieux quand nous serions le plus désireux de l'entendre. " A mesure que mon voyage devient bon, déclare-t-il, mon journal devient mauvais. Souvent pour moi, d'écrire le bonheur c'est l'affaiblir. C'est une plante délicate qu'il ne faut pas toucher. " Sans cesse, il revient à cette idée et 1 on trouve parfois sur ses carnets cette étrange mention : " sauter le bonheur ". Déjà, dans ses notes de 1805, figure une profession de foi à laquelle Stendhal fut toute sa vie fidèle : " Je cesse de décrire parce que j'ai observé que je gâtais mes souvenirs, cette douce partie de la vie. . . Je n'écrirai donc que les anecdotes ridicules, satiriques ; je serais bien fou de gâter les souvenirs tendres. Je ne parlerai donc pas de ce

qui me gouverne, du sentiment qui remplit tous mes moments. "

Il se peut, en effet, qu' " on gâte le bonheur en le décrivant ", quoiqu'il semble bien que beaucoup le ressentent surtout à le raconter. Mais quel regret pour nous de ne pouvoir saisir à vif les vrais émois et les enthousiasmes de Stendhal ! Nous préférerions être moins bien renseignés sur les incidents les plus médiocres de sa vie et l'être davantage sur ses sensations profondes, notamment sur ce qu'il appelle " le bonheur ", car, pour ce nerveux, le bonheur, comme le dit M. Martineau, c'est " toute vive émotion de l'âme ". Mais voilà : Stendhal est foncièrement égoïste. Il veut être heureux pour lui-même et non pour les autres. Il entend jouir des choses, qu'il s'agisse de peinture ou d'amour, de musique ou de paysages, en voluptueux et en dilettante. Ah ! comme je le comprends, et comme je le félicite d'être, à ce

SABUE COLLECTION

<rr O^RLE

STENDHAL TOURISTE

point de vue, le moins homme de lettres de tous nos écrivains !

Voici donc le fragment inédit de ce voyage de Grenoble à Marseille, exécuté en thermidor XIII, c'est-à-dire à la fin de juillet 1805 :

Je suis enfin parti pour Marseille le 3 thermidor XIII. Je suis parti (de Grenoble) à midi dans le courrier, arrivé le 4 à six heures du matin à Valence, le soleil donnant en plein sur la falaise qui est visà-vis, de l'autre côté du Rhône. Si j'avais cru ce qu'on me disait, je ne serais arrivé à Marseille que huit jours après, but love had given wings to me. Ce ne fut pas cependant en volant que j'arrivai à Avignon, mais dans un bateau où il y avait deux meules de moulin, pesant l'une cinquante quintaux, et l'autre quarante, et valant chacune mille francs.

Je partis à huit heures de Valence, par un soleil éclatant, ayant pour compagnon un des plus immenses sots que j'aie rencontrés, M. Boissieu, de Saint- Marcellin, si sot en général et quelquefois si plat que j'avais honte d'avoir l'air de le connaître, et des ouvriers parmi lesquels, plusieurs caractères observés, ai trouvé les caractères à peu près comme les physionomies les annonçaient. Caractère gai, loyal, franc et fort du maître des meules. Le patron, même caractère, mais tête moins bonne ; sa gravité, monté sur sa planche, sa rame dans ses bras, gravité de circonstance que je crus de caractère jusqu'à la première couchée au Bourg-Saint- Andéol,

Chaleur sans ombre aucune et brûlante dans le bateau à midi. Sur les bords, petits vilains rochers pelés, brûlés par le soleil, surmontés de quelques vieilles fortifications dans le genre léger, élégant, dans le genre svelte, mais avec l'air peu solide des Arabes. Moeurs batelières cherchant le bonheur présent, et par là se rapprochant des mœurs militaires.

Les bords deviennent moins arides à quelques lieues, au-dessus de Saint- Andéol, le vent du midi s'élève, freûchit, nous sommes obligés de relâcher à Saint- Andéol. Jolie hôtesse ; moeurs méridionales

STENDHAL TOURISTE

bien différentes des mœurs de la route de Paris et du Dauphiné.

Nous restons à Saint-Andéol depuis cinq heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Le maître du bateau chante ; bassesse de Boissieu ; supériorité frappante du caractère du maître du bateau sur le sien. Boissieu, se réclamant de ce qu'il m'avait vu chez M. Belair, il y a six ans, veut me connaître à toute force et s'avise même de me tutoyer.

Nous passons le Pont Saint-Esprit, sans nul danger et avec une rapidité très ordinaire ; absurdité du péril raconté. J'ai déjà observé la même chose au Saint-Bernard et au Mont-Cenis. Le pont est élégant, toujours même genre d'architecture, sarrazine ou arabe, je crois. Elégance, légèreté, propreté de de la construction en briques. Ce pont a peut-être quarante arches, dont vingt-six je crois, grandes, les autres pratiquées dans les arches et dans lesquelles le Rhône ne passe que dans les grandes crues. J'ai bien examiné tout cela, et le nombre des arches ; mais comme ces détails physiques, qui ne sont pas touchants, ne m'intéressent pas, je les ai oubliés. La même chose m'est arrivée dans tous mes voyages. Le bateau s'arrête sur la plage à Avignon, à midi.

Nous allons à Saint-Omer, auberge assez propre, maître très honnête.

Je n'ai le temps de rien observer. Seulement : maire d'Avignon, homme à grande énergie. On m'a dit ensuite que Bonaparte l'avait rendu indépendant du préfet.

Les maisons blanches, pleines de poussière, éblouissantes comme en Italie, quelque ressemblance avec le genre grandiose d'Italie. Dans les villes du Nord (Nevers, Châlons, Lyon, Grenoble), la saleté sur les murs des maisons est humide et noirâtre, verdâtre. Nemours, Fontainebleau, Paris, ont l'air plus blanc et plus propre à cause de leur pierre. Avignon, Aix, Marseille, au contraire, sont blanches, sèches, pleines de poussière.

Un portefaix jeune, beau, vigoureux, l'air riant (le valet qui nous servait à table me dit qu'il portait 900 livres), vient nous offrir ses services; il nous arrange toutes nos affaires, nous fait faire marché avec un batelier qui s'engage à nous conduire à Beaucaire. Le portefaix porte nos effets à deux heures dans la barque.

Beau pont tombant en ruines, dont il ne manque décidément qu'une arche. 11 a bien l'air grandiose.

STENDHAL — Esquisse de Dedreux

pour le portrait précédent (Musée de Grenoble)

STENDHAL TOURISTE

On passe sous une arche, belle couleur (olive pochetée : gris mat) d'antique.

Notre batelier, figure à la Raphaël ; il devait y avoir de la finesse autrefois sur cette figure, maintenant portant les pénibles empreintes d'un travail forcé ; beaux traits, esprit abruti par l'envie de gagner quelques sous. Homme avide de sa subsistance, ne voyant pas le reste, touchant pour moi. Un fils de douze ans qu'il maltraite pour perdre moins de temps à le commander, vêtu d'une chemise horriblement grossière, insouciant. Un fils (je crois) aîné, jeune homme de vingt ans, ressemblant à Raphaël peint par lui-même à quinze ans. (La tête appuyée sur la mam, bonnet triangulaire sur la tête. Musée Napoléon). Seulement, il est plus brun, plus énergique, en un mot il est brun et a vingt ans, Raphaël n'en a que quinze. Ses yeux absolument comme ceux des personnages de Raphaël, ombre sur la paupière supérieure, bien plus prononcée que dans les têtes grecques sculptées (tête d'Antinous, d'Apollon, etc.), finesse (minceur) du sourcil.

Ces gens me touchaient ; je voyais le travail excessif, suite d'un mauvais gouvernement devenu une peine. En même temps, je me disais qu'il ne fallait

pas haïr le travail sur sa mauvaise réputation, que mon travail dans la banque serait bien moins pénible.

Le bateau était horriblement chargé de gens communs. Sottise allant toujours se développant de Boissieu.

Nous arrivons à Beaucaire, je ne descends pas, je le quitte enfin sur un des trains de bois et me fais débarquer du côté de Tarascon avec un portefaix que je transporte ; mais je sens trop dans ce moment pour continuer des détails aussi peu touchants. Je me sens l'âme digne de contempler l'Apollon et de travailler à un nouveau si j'avais le matériel de la sculpture dans les doigts. J'ai passé mon temps depuis deux heures dans la solitude. Voilà celle qui forme, augmente l'âme. J'ai eu le temps de jouir de mes sentiments.

, . . Je cesse de décrire parce que j'ai observé que je gâtais mes souvenirs, cette douce partie de la vie. Il me faudrait cinquante heures de travail, avec une sensibilité brûlante, coulante comme un fleuve, remplissant tout, pour décrire ce que j'ai senti depuis trois heures jusqu'à neuf (actuellement). Cela est impossible ; je décrirais donc mal, et dans quinze

STENDHAL TOURISTE

jours je ne me souviendrais plus de ce que j'aurais décrit. Je n'écrirai donc que les anecdotes ridicules, satiriques ; je serais bien fou de gâter les souvenirs tendres. Je ne parlerai donc pas de ce qui me gouverne, du sentiment qui remplit tous mes moments ; je ne sens presque rien d'étranger à lui.

Jeudi 6 thermidor, j'arrive à Marseille à sept heures du soir.

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