XIII. — l'engin de l’avenir
Sir Garnett, depuis sa jonction avec le Sbah, déployait une activité dévorante.
Non seulement il voulut que les hommes du roi Ouadaïen devinssent des tireurs hors ligne, mais il voulut qu’ils fussent en mesure de manœuvrer sous le feu.
Il négligea de leur faire apprendre le maniement d’armes, ce qui n’est bon que pour les parades européennes ; mais il leur apprit à se disperser rapidement en tirailleurs, avec petits paquets de soutien et réserve ; à se rallier en carrés de quatre contre la cavalerie, en cercle de quinze à vingt hommes, autant
que les circonstances le permettraient, en demi-section, en section si possible.
Il forma trois compagnies de quatre-vingt-deux hommes avec les sniders , deux compagnies avec les remingtons du Sbah, ce qui faisait un beau noyau de cinq compagnies qu’il exerça à se former en grand carré.
Chaque compagnie lut commandée par un sous-officier ou un caporal tiré de la fameuse bande des turcos jaunes du Reiss; elle n’en conservèrent pas moins leurs chefs indigènes qui se soumirent volontiers, sans froissements, à l’ascendant d’officiers plus instruits qu’eux et qui leur faisaient exécuter des mouvements, jugés admirables, par eux et leurs soldats.
Les Arabes du Sbah, gens de l’Ouadaï, très guerriers, très intelligents, furent vite dressés.
Sir Garnett jugea bientôt qu’il pouvait compter sur ses alliés.
Il n’avait pas négligé les quinze cents fantassins du Sbah, dont il avait formé quatre bataillons à quatre compagnies chacun, avec un chef de bataillon choisi par lui parmi les siens.
Quant aux deux mille cavaliers du roi, il avait laissé carte blanche à de La Ponterie.
Celui-ci avait fait remplacer dans la conduite des chameaux, par des nègres Ouadaïens, tous les sokrars (chameliers sahariens) qui passèrent spahis, à leur grande joie, et reçurent le burnous jaune; cette mesure permit à de La Ponterie de former, avec les cavaliers ouadaïens, quatre beaux régiments de cinq cents lances chacun, à cinq escadrons de cent lances, chaque régiment, chaque escadron commandé en chef par un vieux spahi.
Lors donc que les journaux anglais parlent de la bataille qui fut livrée depuis, ont écrit que les bandes indisciplinées d’un aventurier avaient envahi le Sokoto, ils se trompaient ; le Sultan avait devant lui une petite armée disciplinée.
Sir Garnett avait réussi à acheter aux Maures qui trafiquent avec Tombouctou des purs-sangs arabes; il en avait donné deux à chacune de ses filles.
Celles-ci refusèrent absolumentde s’enfermer dans la capitale de 1 Ouadaï avec les femmes du roi; elles prirent le burnous jaune et rien ne les distingua des autres officiers, leurs cheveux étant emprisonnés sous le turban.
Sir Garnett avait fait monter une grande case fermée, hors du camp, à bonne distance même.
Là Vernett travaillait avec des ouvriers pris parmi ses sapeurs et ses artilleurs.
Sir Garnett allait souvent visiter l’atelier.
Il avait évidemment un plan de bataille peu ordinaire, car il faisait faire à toute sa troupe une manœuvre assez singulière.
En arrière d’une ligne de bataille, on plantait de distance
en distance, derrière chaque compagnie ou chaque escadron, des drapeaux représentant des défilés; il fallait que chaque compagnie, chaque escadron, se retirât au pas de course, en ordre, par quatre, et passât chacun le défilé figuré derrière lui, pour se redéploy.r aussitôt à deux cents mètres en arrière, et ouvrir un feu rapide.
Tant que cette manœuvre ne fut pas exécutée avec une précision absolue, Sir Garnett parut inquiet et mécontent ; mais quand il vit que l'armée passait les défilés et se reformait ensuite parfaitement en ordre et en lignes serrées par compagnie et par escadron, il déclara qu’/V tenait la victoire.
Cette parole d’un tel homme donna à toute l’armée une confiance très grande.
Elle marcha au devant de l'ennemi avec cette foi dans le succès qui est un des premiers éléments de la victoire.
Des éclaireurs se rencontrèrent dans une vallée bordée de hautes montagnes que les deux armées couronnèrent, la vallée les séparant.
Mac Clelan n’était pas sans éprouver quelques hésitations; mais, il se croyait pourtant plus fort qu’il ne l’était; il ignorait que le Sbah avait trois cent cinquante hommes disposant du tir rapide ; sous ce rapport on était donc à peu près à égalité de nombre; de même pour l’artillerie.
Quoique se croyant supérieur, à beaucoup près, en fusils perfectionnés, Mac Clelan résolut d’attendre l’attaque et se retrancha sur les hauteurs, face à celles qu’occupaient l’ennemi.
Il attendit l’assaut de Sir Garnett.
Celui-ci donna ses instructions :
« Descendre dans la plaine, en bon ordre, se déployer en tirailleurs, subir le feu peu dangereux, puisque l’on serait en ordre dispersé, battre en retraite en tiraillant dès que l’ennemi prononcerait un mouvement offensif, remonter les pentes des hauteurs et fuir tout à coup en défilant entre les drapeaux indicateurs qui seraient plantés.
Se former en bataille en arrière, sur deux rangs serrés, par compagnies à grands intervalles et ouvrir le feu.
En même temps, Sir Garnett ordonnait à de La Ponterie de simuler un mouvement tournant; mais de prendre la fuite, après avoir reçu quelques obus.
Le programme fut exécuté comme au cirque, selon l’expression de de La Ponterie.
L’armée du Sbah donne l’assaut avec un air de vigueur et de résolution qui semblait annoncer les plus sérieuses intentions; de La Ponterie fit mine de tourner au grand trot la droite de l’ennemi; mais, sous le feu à longue portée des Haoussas, sous les obus, tout s’arrêta à mi-côte, parut hésiter et fit demi-tour, regagnant la plaine.
Mac Clelan se dit que les troupes de Sbah étaient terrifiées par sa canonnade et son feu rapide; il donna l’ordre à tout
son monde d’avancer et de poursuivre vivement les fuyards, ce qui fut fait avec entrain.
Les gens du Sokoto, musulmans très braves, sont de très bons soldats, et les Haoussas mercenaires se battent avec un certain déterminisme.
Mais les gens du Sbah, en tirailleurs, tout en se repliant, tiraient avec une meurtrière précision.
Ils battaient en retraite lentement, en très bon ordre, chaque compagnie, chaque escadron convergeant vers son défilé dont les drapeaux étaient aux couleurs des fanions de la compagnie ou de l’escadron.
A trois cents mètres de ces défilés, la retraite sonna ordonnée par Sir Garnett; la sonnerie fut répétée par toute la ligne; chaque groupe se forma par quatre et tout s'enfuit précipitemment.
L’ennemi poussa des grands cris de triomphe; il s’élança en avant avec enthousiasme.
Les drapeaux étaient abattus; la ligne de Sir Garnett était en train de se reformer au delà des défilés, quand la troupe ennemie s’engagea sur le terrain que venait de franchir les Ouadaiëns en fuite.
Tout à coup des détonations retentirent sous les pieds des Sokotiens qui sautèrent en l’air.
C’étaient de longs cordons de dynamite, dissimulés dans les broussailles, qui faisaient explosion ; les drapeaux avaient servi à marquer les points non dangereux par où l’on pouvait faire retraite; au moment où le sol s’ouvrait sous leurs pas, les Sokotiens furent canonnés, mitraillés, fusillés avec une violence volcanique; ils s’enfuirent dans un tourbillon et roulèrent au bas des pentes.
Leur cavalerie, criblée d’obus, était impuissante, car elle fut vite démoralisée.
De La Ponterie la chargea, la mit en déroute et il tomba sur l'artillerie qui fut enlevée.
Alors, il lança sur l’infanterie sokotienne en fuite les cavaliers ouadaïens et fourrageurs, recommandant de sabrer surtout les Haoussas.
Tous périrent sans exception.
Quatre heures après, l'armée victorieuse était passée en revue par son Roi et Sir Garnett.
Celui-ci donna au Sbah une partie de l’artillerie conquise et des munitions, des fusils à tir rapide pris aux Haoussas et des cartouches, avec des caissons de cartouches de réserve et il lui promit des instructeurs.
Dès lors le Roi se sentit une grande force.
Désormais, ni le Sokoto, -ni l’Adamoua ne pouvaient lutter efficacement contre Sir Garnett.
Lorsque le soir de la bataille on en parla en dînant, Sir Garnet dit :
— Vous, de La Ponterie, vous doutiez que le coup de la dy-
namite réussirait encore une fois ; en somme, mon système est un cordon de mine à fleur de terre au lieu d'être souterrain et c’est par milliers de cas que l’on compte l’emploi des mines à la guerre pour faire sauter une colonne d’assaut. Donc le piège, pour vieux qu'il est, n’en est pas moins bon ! Seulement, au lieu de poudre, je préfère la dynamite. C’est l’engin de l’avenir.
Sir Garnett, qui avait l’arrière-pensée de traiter un jour avec le Sultan, s’opposa à ce que les blessés fussent achevés ; il avait recommandé àde La Ponterie de faire le plus de prisonniers possible, à l’exception des Haoussas qui devaient tous être passés par les armes.
Il en résulta que plus de mille blessés furent transportés dans une ambulance improvisée, sous des huttes construites à la hâte.
Quatre cents prisonniers durent les soigner sous la direction du chirugien de Sir Garnett et de plusieurs toubibs (médecins arabes) du Sbab.
Alui seul, le chirugien fit, en huit jours, deux cents amputations !
Un messager, envoyé au Sultan pour lui annoncer qu’on lui rendait sans rançon ses blessés et ses prisonniers, ramena une petite caravane de toubibs avec des nombreux serviteurs auxquels on remit l’ambulance.
Sir Garnett avait fait embaumer sommairemement le corps de Mac Clelan, trouvé sur le champ de bataille ; il l’avait fait placer dans une caisse à demi-pleine de miel qu’il livra aux toubès Sokotiens avec une lettre pour le directeur de la Compagnie du Niger, lettre dans laquelle Sir Garnett disait que Mac Clelan n’avait pas été l’objet d’une tentative lâche d’as- . sassinat, comme il l’avait été, lui Sir Garnett; qu’il avait été tué dans une bataille.
L’originalité de la lettre consistait dans le compte suivant au dos de la page.