‹ Au pays des aiglesChapitre 20 sur 22 · XV. — BOMBARDEMENT DE N’GAOUNDÉRÉ · texte numérisé non relu

XV. — BOMBARDEMENT DE N’GAOUNDÉRÉ

Sir Garnett voulait amener le sultan Zoubir et son vicesultan à la paix.

Il s’établit devant N’Gaoundéré et il ht construire par Vernett trois batteries qui commencèrent, un matin, le feu sur la ville.

Feu lent, modéré, plusieurs fois suspendu, puis repris avec méthode.

Des incendies se déclarèrent dans la ville et les habitants demandèrent la paix à grands cris.

Jusqu’à trois heures du soir, moment de Tasser (prière), Sir Garnett avait épargné le palais et les mosquées; mais au moment où le peuple priait dans les édifices religieux, plusieurs obus à la mélinite tombèrent sur chacun d’eux et sur le palais.

L’effet en fut désastreux.

Zoubir et Mohammed envoyèrent demander une suspension d’armes pour traiter de la paix.

Sir Garnett fit cesser le bombardement et il envoya au vicesultan Mohammed un sauf-conduit.

Le vieillard se rendit au camp, confiant dans la parole du Reiss réputée inviolable.

.Sir Garnett fit prendre les armes à toute l’armée qui fut placée sous le commandement du Sbah, et il en passa la revue avec Si-Mohammed qui futtrès impressionné en voyant tant d’hommes du Sbah armés de fusils à tir rapide et le roi ouadaïen possesseur de canons et de mitrailleuses.

Le Sbah vint ensuite saluer le vice-sultan et se ranger près de lui.

Yomberry fit évoluer l’armée, la massa, puis la fit défiler en bel ordre sous les yeux de Mohammed.

Celui-ci, qui avait une idée du tir rapide par l’exercice à blanc des tirailleurs de Mizon, comprit que toute bataille était impossible.

Sir Garnett lui prouva que la défense de la place ne pouvait durer.

— Tu as trente mille âmes et dix mille soldats, lui dit-il, dans N’Gaoundéré. C’est quarante mille grains de café dans un mortier.

Frappant sur un obusier :

— Voilà le pilon qui vous réduira en poudre.

Les Arabes pilant leur café, la comparaison effraya beaucoup le vice-sultan.

11 demanda les conditions de paix.

— Les tribus sauvages sérias qui occupent les montagnes, au sud de votre ville, dit Sir Garnett, sont sans cesse en guerre avec vous ; j’en ai fait un royaume à moi qui vivra en paix avec l’Adamoua et fera du commerce avec lui ; ces montagnes ne vous rapportent rien que la guerre, des razzias, des ennuis.

Le vice-sultan commanda à son kodja (secrétaire) d’écrire cette déclaration.

— Comme seconde condition, dit Sir Garnett, mon allié, le roi de l’Ouadaï sera reconnu roi des provinces qu’il a conquises dans le Baghirmi et de celles qu’il a su conquérir au sud de cet empire pour unir ses possessions aux miennes. Le sultan Zoubir s’engage à ne s’allier avec aucun ennemi du Sbah, à ne fournir ni homme, ni vivres, ni armes, ni rien à ses adversaires.

Cette demande fut encore inscrite par le kodja.

Sir Garnet reprit :

— Le Sultan fera la paix avec le prince Birmani et le reconnaîtra comme souverain du royaume qu’il a conquis.

Et Sir Garnett imposa en outre une rançon à la ville.

Le vice-consul ne croyait pas en être quitte à si bon compte; il cacha sa joie.

Elle fut bien plus 'grande quand Sir Garnett lui dit confidentiellement :

— Si je m’établis roi des Sérias, c’est parc eque leurs montagnes dominent le cours du Haut-Oubanghi, affluent du Congo.

« Je veux faire dans ces montagnes mon centre d’opérations commerciales.

« Par l’Oubanghi et le Congo français, je recevrai d’Europe toutes sortes de marchandises européennes ; par l’Ouadaï, le Baghirmi et les provinces que va soumettre le Sbah, je recevrai tous les produits du Soudan que j’enverrai en Europe par l’Gubanghi et le Congo. Je suis, je reste un marchand et et ne me fais roi que par nécessité. Je ne tiens pas à étendre mon empire ; mon royaume sera un comptoir. »

Et il ajouta :

— Quand Zoubir recevra mes présents et m’ouvrira le commerce chez lui, il reconnaîtra qu’il est bien plus avantageux de m’acheter et de me vendre que d’avoir affaire aux Anglais et, aux gens du Sokoto.

— Oh ! je sais que, comme moi, il préfère les articles français à ceux d’Angleterre.

— Je me charge de lé confirmer dans cette bonne opinion. Mais voici ce qu’il faut lui dire :

« Le prince Birmani, le Sbah, moi et Zoubir, nous pouvons vivre en très bonne intelligence.

« Le sultan ne perd pas un pouce des terres qu’il possédait avant cette guerre.

« Il m’abandonne les Sérias, mais ils étaient insoumis ~et très gênants.

« Birmani garde ce qu’il avait et s’affermit sur son trône.

« Le Sbah s’aggfandit, mais aux dépens de l’Amadaoua.

« Or, Zoubir va pouvoir repousser toutes les prétentions de suzeraineté du Sokoto, en acceptant le secours des Anglais, il courait un gros danger.

— Il le savait, mais il y a été forcé par les circonstances.

— Eh bien, tout est changé, si les Anglais osaient l’attaquer, moi, Birmani, le Sbah et Zoubir unis, nous jetterions les Anglais à la mer et nous ferions la conquête du Sokoto dont les dépouilles seraient partagées.

Mohammed, très ému, disait à son kodja :

— Ecris! Ecris ! Les paroles du Reiss sont de l’or.

Il quitta le Reiss en lui disant :

— La paix est faite.

Une heure après, il revenait portant un traité loyalement rédigé et signé de Zoubir.

Le Reiss et le Sbah y mirent leurs noms et leurs cachets ; le vice-sultan retourna dans la ville où des acclamations joyeuses retentirent.

Zoubir, renommé pour sa loyauté, invita le Sbah et le Reiss â célébrer la paix avec lui.

On juge de ce que peut être un festin en un pays où un citoyen, simplement aisé, possède de vingt à cent mille bœufs, avec des chevaux à l’avenant.

Les diffas furent merveilleuses au point de vue de l’abondance ; on se serait cru en pays de cocagne.

Sir Garnett, à la fin des fêtes, se sépara du Sbah qui, très fort maintenant, allait conquérir des provinces autour du Baghirmi et de l’Adamoua pour être toujours relié aux territoires sérias où Sir Garnett allait s’installer.

Quand le Sbah fut parti, Sir Garnett, qui avait réservé deux cents fusils à tir rapide, une mitrailleuse et un canon sur le butin fait contre les Anglais, en fit présent à Zoubir.

Il ne voulait pas que celui-ci fut trop inférieur à ses nouveaux alliés, le Sbah et le prince Birmani. »

— Si jamais ils t’attaquaient, dit-il au Sultan, je me mettrai avec toi.

Zoubir se sentit complètement rassuré et il jura une inaltérable amitié au Reiss, quand celui-ci leva le camp pour s’acheminer vers les montagnes où il voulait établir son royaume.

Ainsi se trouvait réalisé un grand dessein; par cet aventureux commerçant mauricien, le Soudan lrançais allait être relié au Congo français.

Les produits du lac Tchad, des nombreux Etats qui l’entourent, de l’Adamoua, de l’Ouadaï, du Baghirmi, allaient se concentrer sur les monts sérias pour, de là, prendre la voie de l’Oubanghi et du Congo jusqu’à l'Océan.

Et les produits d’Europe viendraient par la voie des deux grands cours d’eau.

D’autre part, par Barma-Goungou et Barmi sur le Niger, Sir Garnett était en communication avec Tombouctou, le Niger et le Sénégal.

Puissance commerciale immense 1

Rêve gigantesqne réalisé.

Et les produits de ce trafic transafricain, comme ceux de la Mine d’Emeraudes, n’étaient destinés qu’à la réalisation d’un rêve encore plus grand, le chemin de fer transsaharien.

Pour paraître la semaine prochaine :

On Drame au fond du Désert

Par Louis ItfOIR

Prix du volume complet : 15 centimes

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