CHAPITRE PREMIER
A bord du Salazie, — Splendide voyage. — En vue de la Nouvelle-Calédonie. Formation probable de Tile, -^ A Tintérieur du récif. — Un peu de géographie. — Débarqués, première impression. -^ Le jour du courrier à Nouméa. — Promenade en ville. — La place des Cocotiers. — L'habitation ttouméenne. — Heureux prîvilégiés. — Les rues le soir.
Voilà quarante-deux jours que nous avons quitté Marseille sur le Salazie, des Messageries maritimes.
Grâce à un parfait confort, à Turbanité du commandant, à d'aimables compagnons de route, la traversée particulièrement favorisée a passé comme un songe.... Agréable souvenir!
Que de merveilles toutefois échelonnées le long de notre parcours à travers les mers, que de spectacles gravés pour toujours dans notre mémoire I Port-Saïd, la ville cosmopolite, ses bazars, les symphonies de ses orchestres féminins; le canal de Suez traversé de îîull sous l'éclat des projections de lumière électrique, qui ckMwenl à l'immensité des sables du désert l'aspect d'une plaine couveiie de neige; puis, après avoir franchi la mer Rouge, les citernes d'Aden; Mahé, bijou des tropiques et ses gigantesques tortues; l'Océan; les côtes d'Australie; Kmg's-Georges; Adélaïde, toute neuve et toute charmante; l'opulente Melbourne, aux immenses artères bordées de palais somptueux, sillonnées de tramways funiculaires; enfin, dernière escale, Tincomparable rade de Sydney, plus pittoresque, siaon plus grandiose que sa puissante rivale ' I
* L'Auslfalic n'est séparée de la Nouvelle Calédooie que par quelfMi centaioei de milles, qi|B les vapeurs fraDobisseat ea trois ou quatre jours. Aussi notre colonie a-t-elle^
hk KOOVELLft-CÀLÉpONtfi SK 1890. 3
Maintenant la Nouvelle-Calédonie est devant nous, naguère point imperceptible, donnant à cette heure Taspect d*un chaos de montagnes heurtées, précipitées du ciel en cet endroit du Pacifique, d'où leurs cimes seules émergeraient de Tonde qui pour jamais a ense** veli leurs masses.
En réalité, comme Ta dit le regretté commandant Rivière, « Tile, à une distance plus ou moins rapprochée de ses bords, est entourée d^ane ceinture de corail. Du côté de la haute mer ce récif est une muraille à pic, à sa face intérieure, il se relie, en s'évasant par un arc concave, à la voûte sous-marine de Tile dont le sous-sol est partout de corail '. »
Dans la suite des siècles, des milliards et des milliards de zoo* phytes ont construit sur les bas-fonds leurs microscopiques d^ meures. L'apport incessant de coquilles, d^algues, de débris vég^ taux de toute nature o^t agrandi peu à peu les récifs coralliques» des soulèvements volcaniques ont fait le reste; et TUe est apparue à la suite de ces convulsions intérieures du globe, avec ses plaines et ses sommets écrasant sous le poids de leurs colossales assises le aol vivant qui les entoure et les supporte *.
Notre colonie est donc située sur un plateau madréporique. Audessus de ce plateau, nous flottons i;naintenant après avoir franchi la passe de Boulari. Quelle tranquillité, quelle quiétude, surtout par temps calme sur cette mer intérieure, véritable lac, au milieu duquel la grande terre canaque se dresse, énorme bouquet de montagnes baigné dans une gignantesque vasque de corail t
La Calédonie fait partie de la Mélanésie. Elle s'étend du nordouest au sud-est, entre les SO^KK et 22* IS' de latitude méridionale, et entre les 461* et 164o25' à Test du méridien de Paris. Trois fois
selon Texpression du comte de Beauvoir, ce bonheur, unique pour une coatréa (ropioUe, « d'avoir son Europe ï sa porte » et d'y pouvoir écouler sûrement tout les pcoduits» qu'elle ne peut expédier ailleurs.
< On pénètre à l'intérieur du récif par une série de passes, e*eet-à-dire de eottpures plus ou moins larges et d'un accès plus ou moins facile. Tantôt très éloigné des eAtes comme dans le nord, où il s'étale à plus de 60 lieues au large, tantôt très rapproché du rivage comme d'Ouaraïl à Gatope, au point d'empêcher les gros navires de circuler entre ces deux points, le récif permet, dans le reste du canal circulaire qu'il circonscrit, une navigation aisée et exempte de dangers.
* D après cette façon d'envisager les choses, la Nouvelle-Calédonie devrait sa formation à un soulèvement. Il existe une autre théorie d'après laquelle, comme tfiiïit» lo9 fies do l'tkéaoie, elle serait un débris, 1« vestige d'au contineot dispoxOi dOAl 1^ plus b^uts ommetfl émergeraient seuls de l'eau à rbeure actuelle*
plus grande que la Corse, seulement le tiers de la Sicile, d'une longueur de 75 lieues à vol d'oiseau, d'une largeur de 13, sa superficie dépassé à peine deux millions d'hectares, au juste, 2,102,395. Pour faire le tour de Tlle par terre, le parcours serait de plus de mille kilomètres, à cause des sinuosités du rivage. Malgré l'aspect de toutes ces montagnes arides, cette terre lointaine n'est point stérile. La moitié de son sol recouverte de maigres forêts d'inutiles broussailles se compose de terrains miniers recelant dans leur sein des richesses inouïes et inépuisables, dont l'importance n'avait point échappé à Cook*; l'autre moitié, outre 800,000 hectares de pâturages et de terres en friches, comprend plus de 40,000 hectares de terrains d'alluvions, riches en humus, et environ 130,000 hectares de magnifiques forêts. L'assèchement de nombreux marais livrerait à l'exploitation de vastes étendues encori inutilisées.
Nous sommes mouillés. Pendant que de nombreuses embarcations accostent à bâbord et à tribord amenant la santé, l'invasion des amis et connaissances, ce canot vigoureusement manœuvré par quatre Canaques des îles Loyalty va nous conduire à terre.
Gardons- nous, au premier et rapide coup d'oeil jeté sur noire modeste capitale, de nous laisser aller au découragement. La première impression , il est vrai , après Melbourne et Sydney, est peu
1 Le sol de la NouYelle>Calé !oDie renrerme en abondance du nickel, du cobalt, du cbrome, du cuiyre, du plomb argentifère, du manganèse, de l'antimoine, de Tor, du fer, du charbon, des traces d'élain, de mercure, de platine et de diamant.
Nombre de ces richesses sont, à l'heure qu'il est, l'objet d'importantes exploitations.
En ^888, il a été délivré iSo permis de recherches, représentant en surface 30,858 hectares.
£n 4889, 431 permis, soit, en superGcie, 43,661 hectares.
Eu 1890 (1** semestre), 301 permis s'appliquant à 41,900 hectares de terrain.
Au i" janvier 1890, le nombre de concessions minières en instance était de 7o6, dont 4^ de nickel.
A la môme époque, les concessions instituées, soit 219, occupaient une superficie de ^.714 hectares.
Enfin pour terminer, au 31 juillet 1890, 50 mines étaient en pleine exploitation, M voir *
2i de nickel ; 14 de cobalt;
3 de cuivre ;
4 de plomb argentifère ; 8 de chrome.
Total. 50
Beaucoup de mines antérieurement exploitées ont dû étro définillvemeiit^ ou momen- Umémeot, abandonnées.
favorable. Resserrée entre le rivage et les sommets dénudés qui couronnent et encadrent un assemblage de toitures d'un blanc bleuté, Nouméa n'a rien d'une grande ville. Ayant trop peu d'espace pour se développer au bord de la mer, la cité s'est peu h peu étendue dans les vallées voisines par quartiers successivement construits. Aussi n'a-t-elle pas l'aspect grandiose résultant d'une compacte agglomération de bâtiments, et ressemble-t-elle plutôt à un grand bourg environné de nombreux villages, cachés dans les divers replis de la côte. Pas de clochers, ni de tours ; pas d'édifices aux vastes proportions pour attirer le regard. A gauche l'hôpital, h droite les constructions de l'arlillerie, toutes h plate-forme et sans toiture inclinée. De ci, de là, quelques maisons, quelques magasins plus élevés : voilà Nouméa vue de loin.
Débarquons, sautons dans un fiacre ; nous avons ici des voitures de louage en attendant les tramways*. Sur les quais, des ouvriers, des Canaques s'agitent auprès des embarcations qui vont en rade ou en reviennent. Devant nous, des rues larges, assez propres, régulièrement tracées. Partout des colons affairés, des marins, des militaires, des condamnés, des indigènes, voire même quelques Malabars et des Arabes au blanc burnous; des équipages particuliers et des voitures de charge; en un mot, l'animation, la vie. C'est plus qu'à l'ordinaire, il est vrai, c'est le jour de l'arrivée du courrier.
Quelques minutes ont suffi à notre cocher pour nous conduire à destination. Voici le Gouvernement, l'hôtel Sébastopol est à côté, partageant avec quelques établissements du même genre les faveurs de la clientèle. Nos chambres retenues, avant d'aller diner au cercle^ dont la table est réputée la meilleure de la ville, profilons des rapides instants que nous voulons consacrer à la capitale de la Calédonie, avant d'en visiter les environs et de nous engager dans l'intérieur.
Qui pourrait nous retenir? Pas Je monuments à visiter comme en Australie, pas de jardins, pas d'usines*. L'hôpital militaire, les
* La question de la création d'un chemin de fer est à Tordre du jour en Calédonie. Étant donné Tétat actuel des routes, le lecteur jugera lui-même de l'opportunité d'un pareil travail et d'une pareille dépense.
* U importo pourtant de signaler l'établissement de la pointe Chaleix, qui comprend aujourd'hui une fabrique de saTon et d'huile, une fonderie de fer et de cuiTre.
Antérieurement, on y avait installé les hauts fourneaux du « Nickel », placés soii!< 'habile direction de M. l'ingénieur Caulry.
(> La. NOtTVËLtB-CALÊDONIE EN 1890.
casernes de rinfanleric ot de l'artillerie, le magasin des subsistances, encore moins la gendarmerie, le coll^ge, le palais de justice et le gouvernement, ne pourraient réclamer une longue visite. Laissons de côté la prison civile, le château d'eau, le modeste hangar décoré du nom d'église *, en un mot, tout ce qui contribue avec les habitalions des chefs de service, h donner h notre pauvre Nouméa un aîr de ville.
Voici la rue de l'Aima, la rue commerçante, puis la place des Cocotiers avec son square et son kiosque. La musique du bagne y vient trois fois la semaine faire la joie d'une population pour laquelle les distractions n'abondent pas. De tous côtés, des vallées du Tir, des Colons, de l'Orphelinat, du Cimetière, les amateurs passionnés accourent, se promènent ou se groupent sous la véranda des nombreux cafés qui avoisinent la place. Beaucoup d'indigènes; la musique est excellente si les musiciens ne valent rien.
Ne faut-il pas, du reste, le soir, après le travail, le dimanche jour de repos, abandonner pour quelques instants la maison si insupporiable, si incommode? Petite, en bois, rarement en briques ou en pierres, basse et le plus souvent sans étages par crainte des cyclones; h l'intérieur, trois ou quatre pièces, à l'entour ou sur le devant une véranda; par-dessus le tout, une toiture en tôle cannelée et galvanisée, véritable couvercle de marmite a-t-on dit: telle se présente l'habitation nouméenne. Par-ci par-là quelques exceptions, ce sont les habitations des fonctionnaires de l'administration pénitentiaire mieux logés en général. Mais en revanche et par contraste, que de provisoire; de misérables cabanes en planches, que de boUes en tôle, taudis métalliques et autres qu'il faut louer bien cher si l'on doit habiter la capitale! Passons aux faubourgs : que dire de ces enclos en douvelles de barriques ou en caisses à pétrole; de ces constructions placées sur pilotis dans des bas-fonds bourbeux où elles ressemblent par temps de pluie à des' habitations lacustres; que penser de ces voitures de forains dont on aurait enlevé les roues, pour les suspendre provisoirement sur quelques maigres assises en maçonnerie? Heureux pays que celui où Ton peut se loger si mal et vivre si bien ■.
1 On acbèTe en ce moment la cathédrale de Nouméa.
* La pierre k bfliir, la chaui hydratée, le spath abondent en Nouvelle-Calédonie; mais la main-d'œuvre est hors de prix pour Textraction et, l'apathie 8*en mdlant, on préfère
hK lf0ir7ELLB<:ALÔD0KIE BN 189Ô. T
Les hôtels des chefs de service, les habitations d'heureux privilégiés, ont seules, parmi celles du centre de la ville, l'avantage d'être entourées d'un jardin. Et pourtant quel charme, quelles délice^ d'avoir ici son home perdu dans la verdure h l'ombre des flamboyants, des lauriers-roses, des orangers et des citronniers* Dana un coin, une tonnelle recouverte de jolis bougainvillias aux couleurs d'un rouge violacé. Partout de riants parterres où croissent à côté de Thlbiscus, de Térythrine et du datura, toutes les variétés de rosiers et de géraniums, les cycas, les fougères, les coleus, les mauves, les violettes, les reines-marguerites et les arums tachetés'...
L'heure s'avance, les becs de gaz s'allument, prédécesseurs de la lumière électrique; il nous faut rentrer. La souriante perspective d*un bon repas, d'un bon lit, n'est-elle pas faite pour captiver et faire oublier au nouveau débarqué les émotions des couchettes du bord par jour de tangage et de grand roulis I
C'est du reste le moyen de goûter un repos mérité à l'abri de la morsure des chiens" et de la rencontre des ivrognes '.
persister k camper plu(6t que de se loger réritablemcnf. La toiture on tdie est tr^s économique/faeile à poser, met h Tabri des incendies. Au point de Tue hygiénique, son proeës n'est plus à faire.
Toutes les dépendance? des habitations sont toujours distantes du principal corps de logis.
* La flore calédonienne est très riche. Bon nombre d^espbcos importées réussissent aussi très bien- Dès le mois d'arril ^859, le gouTerneur Saissct avait transformé le jardip de la « Thisbé » en jardin d'acclimatation do la colonie. M. le chirurgien de 3« classe Desplancbes était le collecteur principal de rétablissement h la tète duquel était placé Pancher, botaniste, le premier qui, après Forstë'r et La Billardière, étudia la flor^ de la Calédonie. Ce savant modeste, élève de Mirbcl, né le l*' janvier 1814 è Versailles, avait quitté le Muséum d'histoire naturelle en 4840 arec le titre de jardinier botaniste du gouvernement de TaîU. Arrivé en Nouvelle-Calédonie en 1857, il y resta jusqu'en 4869, époque de sa retraite. Revenu en 1874, il mourut h Uaraî en 1877, et e'est là qu'il est enterré. Par ses recherches et ses travaui, Pancher a rendu de très grands serrices à la Nouvelle-Calédonie et trace la voie k ses successeurs.
A l'heure qu'il est, on parle de nouveau de créer un jardin d'acclimatation en Caler donie et Ton trace, au milieu do Nouméa, un joli square.
* Toutes les espèces de chiens ont été importées en Calédonie. Les Canaques en élèvent dans la tribu et les nomment taiki, A Nouméa, leur nombre est tel que l'on a dû les imposer, mais la rage y est totalement inconnue.
' Les ivrognes sont surtout les libérés, parfois des militaires ou des matelots en bordée, rarement des indigènes auxquels la vente des boissons alcooliques est interdite depuis