‹ Au pays des CanaquesChapitre 3 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nouméa de grand matin. — Au sémaphore. — Superbe panorama, — Fondation de la capitale. — La Tille en 1857. — Son développement matériel et politique. — La vie à Nouméa. — La promenade de Tanse Vata. — Comment on voyage dans Fintérieur.

Le jour vient à peine de paraître, l'air est frais. Dans les rues, des domestiques européens et indigènes, des marchands de légumes et de poisson se dirigent vers le marché, des laitiers circulent, des équipes de condamnés, vêtus de toile grise et coiffés du chapeau de paille, se rendent au travail sous la conduite d'un surveillant. Près d'une remise un cocher lave sa voiture en chantant. De temps en temps, un bourgeois matinal, ou un officier allant à son service : tel est Nouméa le matin, à l'heure où il ferait bon de sortir.

Profitons de ce délicieux moment, trop court Tété, pour prendre ce petit sentier qui, s'échappant derrière les habit«itions, serpente dans la montagne. Où nous^ mène-t-il ? Au sémaphore qui hier a signalé notre arrivée comme il signale chaque jour l'arrivée des navires. sémaphore I à l'époque présumée de la venue du coumer d'Europe, que de regards anxieux guettent avec impatience les battements de tes grands bras annonçant l'approche du messager de bonne ou de mauvaise nouvelle! En vueî... dis-tu, et une immense clameur faite du cri de toute la population indigène, cri sauvage s'il en fut, traduit ton signal h ceux qui ne peuvent l'apercevoir.

Sans trop de fatigue nous avons atteint le but de notre promenade. Nouméa est à nos pieds, éclairé par les premiers rayons de soleil d'une superbe journée. Chaque rue s'aligne en un trait sombre, chaque maison se détache avec la netteté, la précision d'un petit carré d'un blanc éblouissant. A travers le tout un peu de verdure, pour mieux faire ressortir l'éclat des toitures reflété au loin dans l'immense nappe bleue de la rade, miroir poli, où, tranquilles sur leurs ancres, les navires semblent dormir h l'aise. Et au delà de ce port naturel que la Grande-Terre, la presqu'île Ducos à droite, la pointe de l'artillerie à gauche, devant nous l'île aux Lapins et l'île Nou, viennent de toute part si merveilleusement fermer ; plus rien, sinon l'immensité, l'infini, la mer M...

* La ville et la rade paroissent suffisamment défendues et protégées contre un débar-

Avouons-le maintenant, si la première impression a pu nous dicter un sentiment injuste envers notre petite ville qui, h l'heure qu'il est, ne compte guère plus de 6,000 habitants libres, fonctionnaires et troupes compris *, le spectacle offert à nos yeux nous trouvera- Ml aussi indifférent ? Songeons aux difficultés de toute nature qui s'opposaient à la fondation d'une ville en un pareil endroit.

En 1854, la Nouvelle-Calédonie nous appartenait depuis le mois de septembre de l'année précédente. La rade de Balade, primitivement occupée, ne se prêtait point à l'établissement d'un port. Le commandant Tardy de Montravel, explorant sur la Constantine le sud-ouest de l'île, découvrit la superbe rade de Numéa, et devant des considérations stratégiques, dont l'importance ne saurait échapper à personne, résolut de fonder ici la capitale de la colonie. Que d'obstacles toutefois, que d'impossibilités apparentes, pour créer une ville, là où un emplacement faisait défaut, une bonne partie du terrain qui s'étend à nos pieds étant alors sous l'eau î N'importe, l'endroit est choisi, il faut agir. Un fort se construit au point où s'élèvent maintenant les bâtiments de l'hôpital; les colons arrivent un à un. En 1857, ils ne sont pas plus de vingt. A cette époque, quelques maisonnettes espacées de loin en loin au pied de la montagne, le reste de la plaine n'étant toujours qu'un marais impraticable; ainsi se présente le chef-lieu de la Nouvelle-Calédonie.

Au jardin de la troupe, aujourd'hui la place des Cocotiers, on doit se rendre en armes à cause des Canaques. L'audace des indigènes, en effet, ne connaît point de bornes. Le 3 novembre 1856, ils assas-

quement par uae garDison nombreuse, divers ouvrages et batteries situées aux pointes Merendi, île Brun, Deroana), Picard, Trrilia, île Non. Le stationoaire cuirassé la Théiis^ avec sa puissante arlillerie, oll'rirait encore n la défense un précieux concours. Même h proximité de la capitale, les autres points de la c6tc, malgré les petites garnisons de l'inléri^r, ne sont point tous à Tabri d'un coup de main. Deux stations de torpilleurs seraient nécessaires pour la défense : Tune, à Nouméa, chargée de la sécurité de la côte ouest ; Tautre, à Caiiala ou à Rouaa, aurait la même mission sur la cdto est. En même temps il serait urgent, dès la déclaration de guerre, de renTorcer la station navale, car que pourrions-nous faire, même h Nouméa, contre une flotte de vingt-deux nay'ires anglais et australiens disposés h nous bombarder, auxquels noua n'aurions à opposer qu'un cuirassé insullisamment armé, un transport en bois comme la Saône et un aviso-yacht comme le LoyaUy ?

* Pour avoir le chiffre exact de la population de Nouméa, il convient d'ajouter, d'après le dernier recensement, un millier environ de libérés astreints k la résidence, et h peu près autant d'indigènes, engagés pour la plupart. Ce to^l de 8,000 Ames habite Nouméa el ses dépendances, île Nou, Ducos, Mont-Ravel, Pont-des-Franfais. Les condamnés transportés, les libérés internés à Nou, à Ducos, ne sont point compris dans ce chiffre*

10 L\ NODVEtf.tKîALèDONIR Bï» 1890/

sînent k la vallée des Colons quatre tniiflaîres mis en conceftftîo'n ; le 14 du même mois de ta même année, le chef Gambaoura et quelques naturels dTahoué tuent au même endroit le colon Alexis Reg^ det. Quant au sémaphore, le guetteur qui s'y était construit un abri pendant sa construction, n'en était pas descendu vivant, a dit M. Cordeil, dans son charmant ouvrage".

Néanmoins, dès 1888, les colons toujours insouciants du danger commencent à franchir les limites du poste. La capitale possède l^année suivante un conseil municipal élu • et une garde nationale de 42 membres actifs! Port-fie-France est fondé '. Ce n'est point encore une ville mais un village dont Timporlance augmente chaque année.

Maintenant, suivrons-nous pas à pas le développement matériel de la capitale de la Nouvelle-Calédonie depuis 30 ans?

Verrons-nous successivement combler les marais, tracer les^rues, abattre la butte Conneau * et jeter ses débris à la mer, forcée de nous céder la place; percer à travers les mamelons ces tranchées immenses destinées à relier à ses faubourgs la ville grandissante; raffermir les terrains rapportés, construire l'hôpital, les casernes; amener de loin Teau qui faisait défaut aux habitants'; créer dcîi squares, des trottoirs, des égouts; planter, niveler, éclairer; accomplir en un mot tous ces travaux gigantesques qui ont peu à peu fait d'un marais une ville habitable, grâce aux efforts des gouverneurs, principalement de MM. de la Richerie et de Pritzbuër?

* Deux malelots faisaient, à tour de rAle, le guet. Ce fut le 19 f^Trier 1857 que l'un d'eui, 1 infortuné Donneau, fut surpris en plein midi par trois Canaques qui Tassommbrent, lui coupèrent un bras quMIs promenèrent dans les tribus, ainsi que sa longue^ rue. Les indigènes se rengeaient de la non-réussite d'une tentative méditée eontrv Port* de-France, et surtout de la répression qui avait suivi la découverte du complot.

' Le premier conseil municipal, supprimé Tannée suivanle, ne fut rétabli qu'en 1870t

* Jusqu'en 1866, la capitale s'appela Port-de-Prance. A cette époque, elle fut bapUséo lYonméa, du nom de la tribu de Numéa qui, avant l'occupation, était située sur son terri» toire.

* La butte Conneau, du nom du pilote qui avait en cet endroit son habitation, séparait la ville de la mer. Elle avait 45 mètres de haut et l'on ne pouvait construire de quais sans l'abattre. On l'a rasée complètement ; ses débris ont servi à remblayer les maraii; la dépense a été de 300.000 francs.

* L'eau manquait ^ Nouméa. Pendant longtemps, on dut se contenter de celles recndl'lles dans des barriques. Ce n'est qu'en janvier 1877 qu'eut Heu l'inauguration de la conduite, longue de 1.3 kilomètres, qui amenait en ville l'eau prise dans la fordt qui domifie la ferme dTahoué. Actuellement, l'eau fournie aut habitants et à la voirie est itisufQ*u&te, par suite de t'agrattdlssement de ta ville et de l'accroissement de la pftpuiaUo». tl e&t qdestioo de cottsttulre nw oourelle conduite.

LA NOUVRLT.K-CALftDONlB EK 181Î0. il

Dans un autre ordre d'idées, faut- il évoquer le souvenir des épreuves endurées par Nouméa : tempêtes et cyclones qui jettent h terre ses maisons et entravent son développement, hostilité dos indigènes au début do Toccupation \ insurrection de 1878 qui vient gronder jusqu'aux portes de la capitale, terrifiant ses habitants, paralysant son commerce**? Parlerons-nous enfin des vicissitudes politiques et économiques de notre cité, simple camp retranché tout d'abord, devenu successivement hameau, village, bourgade et ville dotée de tous les services et de toutes les institutions des plus grandes : tribunal de première instance, gouvernement militaire, banques, collèges *, chambres de commerce et d'agriculture, consulats, efc... Voilà ce que l'énergie et la persévérance ont su faire d'une simple station maritime sans avenir apparent. Tète et cœur tout à la fois de ce petit pays océanien, de cette parcelle de terre fi-ançaise dont tant de nos compatriotes méconnaissent Timportance politique * et les ressources immenses, Nouméa s'est développé lentement mais sûrement, et ce développement continuera, défi permanent jeté h la face de ceux qui font bon marché des aptitudes colo*

^ La garnison de la NooTelle-Calédonie comprenait seulement 156 hommes, saroir: 4i%k Port-de-France, tl h la Conception, 22 h Balade ; aussi les 7 offlciers sans troupes et les 16 colons faisaient-ils le service de garde. Par temps d'expédition, il ne restait pas en ville plus de 40 personnes valides. Il est vrai qu'il y avait toujours des bâtiments de guerre en rade ; mais les Canaques auraient eu le temps de massacrer lout le monde avant que les marins aient pu porter secours aux habitants.

* Grande fut la terreur quand on vit arriver h Nouméa les familles des colons de Tintérieur, qui fuyaient devant les rebelles. On interna à l'Ile Nnu 430 Canaques appartenant pour la plupart aux tribus révoltérs, qui étaient employés en ville. On forma un premier convoi d*éelaireurs qui partirent à cbeval pourBouloupari sous la conduite de M. Boutan, suivi bientôt de deux aut^-es dirigés par MM. Monceau et de Sonneville. Deux corps d'auxiliaires è pied étaient en même temps créés : l'un, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Goujon, comprenait les fonctionnaires; l'autre était composé do tous les colons valides de Nouméa et commandé par le capitaine Blanchard. Ces deui troupes devaient défendre la ville en l'absence de l'infanterie de marine.

* Le premier budget de l'instruclion publique date de 4874. Il s'élevait à 43,000 francs; il atteignit plus tard 57,000 francs. En 4886, l'administration dépensait déjà 90,000 fr. et la municipalité 56,000 francs, soit en tout 154,000 francs, chiffre énorme pour une population si restreinte. On souhaiterait de voir à Nouméa une école professionnelle capable de former de bons contremaîtres ; cette institution rendrait plus de services que

e collège fondé en 188t, qui ne compte que bien peu d'élèves. En résumé, l'instruction publique est loin d'être en défaveur en Calédonie. A Nouméa et aux environs, huit établissements scolaires donnaient, en 1890, Tinslruction à 831 élèves des deux sexes. Dans l'intérieur 19 écoles, sans compter les établissements de l'administration pénitentiaire, recevaient 415 élèves européens. Nous reparlerons plus loin des écoles indigènes.

* Si l'Angleterre possédait la Nouvelle-Calédonie, et elle a failli nous y devancer, nul

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nisalrices des anciens possesseurs des Indes et du Canada. Oui, l'individualité surtout n'a rien à envier chez nous comme initiative à nos rivaux; car, il a fallu plus d'efforts à une poignée de Français aidés de quelques forçats, pour créer de rien une ville, qu'il n'en a fallu k toute une armée d'immigrants attirés par la soif de l'or, et non de convictSj pour faire jaillir en moins de 50 ans du sol australien les cités opulentes qui font à juste titre l'admiration du monde entier * I

Au point de vue de ceux qui Thabitent, Nouméa est une ville comme une autre. Les ouvriers travaillent, les fonctionnaires font leurs heures de bureau, les militaires leur service, les négociants plus ou moins leurs affaires.

En dehors de ses occupations, chacun se promène à pied, à cheval, en voiture, en vélocipède.

On fait en Calédonie de la politique*, on dîne, on danse, on joue, beaucoup trop peut-être ! Les concerts, les soirées, les réceptions, remplacent le théâtre absent jusqu'à ce jour. Aux fêtes, les revues, les courses attirent une grande affluence de monde. La petite ville a son hippodrome à Magenta*. Nouméa a déjà eu deux expositions; que de villes de France ne pourraient en dire autant! Nous voici donc réconciliés avec notre modeste capitale. Pour rendre cette réconciliation définitive, après avoir un peu couru la ville, rendonsnous à l'Anse-Vata. Excursion délicieuse et grande distraction des

douto qu'elle n'eût mis immédiatement la main sar les Nouvelles -Hébrides ; elle deviendrait ainsi maîtresse suprême en Océanie, oîi il ne nous resterait plus que Tahiti et les îles Orientales, Marquises, Gambier, Tuamotou, Tubuaï, etc.

Noire présence sur la terre néo-calédonienne lui enlève celte suprématie. En temp*î de guerre, l'île fournirait à nos navires un abri sérieux, en môme temps qu'un centre important de ravitaillement, grâce à ses mines, ses forêts, au développement toujours croissant de son agriculture.

On verra par la suite que l'importance commerciale de notre possession n'est pas moindre.

* Que ceux de nos lecteurs qui trouveraient notre enthousiasme exagéré veuillent bien nous pardonner en faveur de nos patriotiques intentions, et puisse notre chauvinisme contribuer à vaincre l'indifférence et l'apathie, en matière coloniale, de nos compatriotes, toujours prêts à douter d'eux-mêmes et à se calomnier.

' Il s'imprimait en 4889, à Nouméa, six journaux, sans compter l'Officiel, et les bul letins administratifs.

s Les premières courses eurent lieu h Magenta le 46 août 4 866, quelque temps après la fondation d'une société par quelques colons. Le S4 septembre 1889, les premières courses organisées dans l'intérieur eurent lieu h Canala et l'on parlait déjà d'en organiser à Bourail.

LA NOUVELLE-CALÉDONIB EN 1890. iS

Nouméens. Les gouverneurs y possèdent une petite habitation située au bord de la mer.

Puis il sera temps de nous mettre en mesure, après avoir obtenu les permissions' nécessaires pour visiter les établissements pénitentiaires, de tracer notre itinéraire à travers Tîle. Les belles roules qui font l'agrément de la capitale et de ses environs sont rares dans l'intérieur, on ne peut guère circuler en voiture au delà de Bouloupari. Nous aurons, pour nous transporter, les bateaux qui font le « tour de côte », et les chevaux de louage au prix de 10 francs par jour. Des Canaques, nos guides, ramèneront le lendemain ou le surlendcr main nos montures chez leur propriétaire. D'autres porteront sur leurs épaules nos menus colis. Les principaux centres possèdent des hôtels à la fois cafés-restaurants, magasins, et presque partout il est facile de se payer bonne table et bon gîte. Du reste, hospitalité calédonienne et écossaise sont synonymes, comme les noms des deux pays.

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