MYTHES ET LÉGENDES
donné carrière; elle a peuplé le ciel, et de jolies légendes se sont formées par la suite. Les tribus de l'Australie Méridionale n'ont pas que des mythes et des légendes, elles ont aussi des croyances religieuses, sur lesquelles M. Manning a publié des faits du plus haut intérêt, recueillis par lui en 1848 chez quelques tribus de la Nouvelle-Galles du Sud, notamment un dogme de la Trinité qui ressemble tellement à celui des chrétiens, qu'on le croirait importé par des missionnaires1.
Et cependant, au dire de l'auteur, ces tribus ne furent visitées par eux que bien plus tard. Ces peuplades reconnaissent un Être suprême, bon et tout-puissant, Boyma, qui demeure là-bas, bien loin, au nord-ouest, dans un lac immense, assis sur un trône en cristal transparent, très élevé. Son fils, Grogoragalli, est omniscient et fait comparaître les hommes devant le trône de son père qui les juge ; il est le médiateur. Une troisième personne, moitié homme, moitié dieu, Mudchigalli, le grand conseiller du genre humain, transmet aux hommes les ordres de Boyma. Ces tribus croient aussi à un enfer avec feu éternel, à un ciel où l'on danse et s'amuse.
D'autres auteurs partagent cette opinion : que les Australiens du Sud croient à un Être suprême et bon; mais en nul autre endroit on ne rencontre un système religieux aussi développé que celui-ci. Les détails fournis par M. Ridley sur la tribu Kamilaroy sont curieux : ces indigènes, écrit-il, croient en un dieu créateur, Baiame, qui jugera les hommes. Ce nom, dérivé de bajo (couper ou faire), signifierait donc aussi « créateur », comme le Boyma de Manning. D'autres encore, parmi lesquels M. Mann (Nouvelle-Galles du Sud), qui a étudié les Noirs pendant une trentaine d'années, refusent aux indigènes toute foi religieuse, si ce n'est la crainte du devil-devil.
Expliquer ces contradictions n'est pas facile. Mais si l'on admet pour vraie la théorie émise plus haut; si l'Australie du Sud est réellement habitée par une race supérieure à celle qui s'est établie dans le nord, il y aurait là une solution au moins plausible.
Mon opinion est, en ce qui concerne les indigènes de Herbert river,
i. Transactions of Royal Society of Ncw-South-Wales, 1882.
qu'ils ne croient pas à l'existence d'un Être suprême et bon, mais à celle d'un esprit méchant; et encore leur était-il très difficile de m 'exposer leurs idées sur le diable. D'autre part, on ne peut le nier, les aborigènes n'aiment guère à parler de leur religion : leurs pensées sur ce point leur semblent devoir être tenues secrètes. Il serait donc possible qu'ils crussent en un dieu, et que leur connaissance des choses divines fût supérieure à ce que je me l'imaginais d'abord. Pourtant cela me parait peu probable, et d'autres témoignages démontrent qu'il en est de même ailleurs.
M. George Angas dit, en parlant des tribus du fleuve Murray, dans l'Australie Méridionale : « Elles semblent manquer de foi religieuse, ne reconnaître aucun Être suprême, et ne pas adorer de faux dieux; elles croient seulement à un démon, source de tout mal, et vivent dans une crainte continuelle des esprits malins ou des hommes noctambules. Aussi ne se risque-t-on guère hors du camp après le crépuscule, et si l'on va chercher de l'eau la nuit, on porte à la main un tison qui écartera les démons. »
M. Charles Eden, dans the Fifth Continent, tient un langage qui me semble trop fort : « Si l'on peut donner le nom de croyance à une crainte superstitieuse de l'inconnu, on aura à la fois l'essence et l'ensemble de leur religion. L'esprit de ces Noirs ne peut s'élever jusqu'à la conception des vérités de la religion pure. »
M. Curr est d'avis que c'est sous l'influence des Blancs que se sont produites les idées religieuses qu'on a cru découvrir en Australie, idées qu'a dû modifier l'imagination des Noirs.
En tout cas, une chose est sûre, c'est qu'en Australie on n'a retrouvé ni restes de sacrifices, ni trace d'idolâtrie; jamais un indigène n'a prié, du moins à ma connaissance.
Je veux terminer par des fragments d'un entrelien que j'eus un soir avec le Canaque de Herbert vale ; cette conversation me paraît de nature à jeter quelque jour sur la question. Cet homme avait été à l'école dans son pays (une des îles de la mer du Sud, fort éloignée) ; mais les missionnaires, qu'il n'aimait pas, n'avaient pu le convertir. Par une de ces nuits splendides particulières aux contrées tropicales, c'est-à-dire douces et étoilées, il me demanda s'il était vrai que nous dussions un jour monter aux étoiles. Je lui exposai les enseignements de la religion chrétienne sur la vie future. « Alors il fait